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Véronique Boudon-Millot, Vieux, un Grec ne peut pas l’être, suivi de la première traduction française du traité de Galien, Sur la santé, livre V

Paris, Les Belles Lettres, 2023, 372 p., ISBN : 978-2-251-45451-1
Laetitia Monteils-Laeng
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Véronique Boudon-Millot, Vieux, un Grec ne peut pas l’être, suivi de la première traduction française du traité de Galien, Sur la santé, livre V, Paris, Les Belles Lettres, 2023, 372 p., ISBN : 978-2-251-45451-1.

Texte intégral

1Comme l’annonce son titre, emprunté au Timée (22b4-5) qui reprend les propos d’un prêtre égyptien pour qui les Grecs demeurent à jamais des enfants, leur savoir n’étant pas ancré dans un passé lointain, l’ouvrage de Véronique Boudon-Millot (désormais l’A.) ne se veut pas un livre sur la vieillesse chez les Grecs. L’esprit antique n’a guère d’intérêt pour la vieillesse prise en elle-même, non parce qu’il vouerait à la maturité un culte démesuré, mais par conscience aiguë de la relativité de cet âge de la vie. Les Grecs promeuvent une vision inclusive de la vieillesse – c’est là le fil conducteur autour duquel s’organise Vieux, un Grec ne peut pas l’être –, qui ne saurait se concevoir en dehors de son autre, la jeunesse. En privilégiant le vieillir (le processus) à la vieillesse (l’état figé), les médecins (tout particulièrement les auteurs du Corpus hippocratique et Galien), mais aussi les philosophes (Platon, Aristote) contribuent à réinscrire cette phase de l’existence dans la vie.

2L’ouvrage traite des enjeux biomédicaux en lien direct avec le vieillissement. Est-il normal ou pathologique ? Peut-on, à défaut de le supprimer, le ralentir ? Quels facteurs sont susceptibles de l’accélérer ? Quelles pratiques peuvent favoriser une « santé sénile » ? Ces pratiques relèvent-elles de la médecine thérapeutique ou du soin ? L’A. aborde aussi certains enjeux éthiques liés au vieillissement, à l’image de la question de la dépendance pouvant survenir durant cette phase de la vie. Après un résumé des livres I à IV et du livre VI du traité de Galien Sur la santé (Annexe I), l’A. nous propose une traduction annotée du livre V, basée sur l’édition du texte grec de K. Koch (Corpus Medicorum Graecorum V 4, 2, Leipzig et Berlin, 1923, Annexe 2), ainsi qu’un lexique grec-français. Elle nous partage aussi ses traductions inédites d’extraits conséquents du traité galénique Du Marasme qui reste encore à ce jour non traduit en français dans son intégralité.

3Les Grecs n’en nourrissent pas moins à l’égard de la vieillesse une profonde ambivalence dont on trouve un premier écho dans l’approche qu’en proposent les mythes (chap. 1 « Vieillir : mythes et représentations ») qui la signalent comme indésirable mais indéfectiblement liée à la condition humaine. Toute tentative de s’en émanciper se solde par un échec. En témoigne, entre autres, l’histoire de Tithon (Hymne homérique à Aphrodite 218-238), mortel aimé par la déesse Aurore qui demande à Zeus, pour son amant, l’immortalité, mais oublie d’ajouter à sa requête l’absence de vieillesse, le condamnant ainsi au cauchemar d’une vieillesse éternelle. L’expression formulaire « au seuil de la vieillesse » (gèraos oudos) qui donne au chapitre 2 son titre, présente, entre autres, chez Homère, Hésiode et Platon, envisage la vieillesse comme admettant une entrée, mais aussi une sortie. L’issue peut correspondre à la mort, bien entendu, mais aussi à cette ultime étape de l’existence qu’est l’extrême vieillesse que l’A. fait coïncider avec la dépendance, pensée comme incapacité « de vaquer à ses occupations habituelles » (p. 33), à l’image du travail des champs pour Laërte, du commandement pour Priam, que les textes se contentent toutefois d’évoquer en creux. Ce dédoublement, qui préfigure notre distinction entre troisième et quatrième âge, a pour effet de resituer la vieillesse « encore verte » (p. 34) plus nettement dans la vie, puisqu’elle n’en constitue pas une version amoindrie. La relativité de la vieillesse se lit aussi dans le rapport des Grecs à l’âge (chap. 9 « Portraits de vieillards »), à la fois approximatif, en l’absence d’état civil, mais aussi sujet à une valorisation hautement symbolique, la longévité, parfois hors norme (voir, entre autres, DL IX, 18), étant synonyme de grande sagesse.

4Le cœur de l’ouvrage est cependant dédié à la perspective médicale et naturaliste qui s’ouvre au chap. 3 (« Nommer la vieillesse, penser le vieillissement ») sur une mise au point terminologique soulignant la variété, mais aussi une certaine instabilité dans l’usage des termes en lien avec la vieillesse. En témoigne la réversibilité des rapports d’ancienneté entre presbutès et gerontès dont on peine à traduire la différence, et la non-uniformité des systèmes de classes d’âge, y compris au sein du Corpus hippocratique. L’étude se poursuit par une présentation des principaux symptômes dégénératifs de la vieillesse (Chap. 4 « La vieillesse : une question d’apparence ? ») qui croise notamment les conceptions hippocratique et aristotélicienne, soulignant au passage ce que la seconde doit à la première. Dans des pages à la fois denses et riches, l’A. compare, au chap. 5 (« Physiologie du vieillissement »), différentes théories physiologiques : celle développée par le Platon du Timée (81d3-4) où la vieillesse est définie comme un pathos du vivant qui dépérit (phthinei) ; celles du Corpus hippocratique, partagé entre une conception de la vieillesse comme froide et humide (Du régime 32-33 ; De la nature de l’homme 12, 6) ou à l’inverse froide et sèche (Maladie sacrée 9, 2) ; celle d’Aristote qui démultiplie les modèles pour penser le vieillissement, puisqu’au dépérissement (phthisis) présent notamment dans le traité Du ciel (III, 6, 305a11), viennent s’ajouter la putréfaction (GA V, 4, 784b6-7 ; Météo. IV, 1, 379a5) et la consomption (maransis) dont l’A. restitue la complexité avec une grande clarté à partir d’extraits des petits traités De la jeunesse et de la vieillesse (469b-470b), De la vie et de la mort (479a-b) ; et, pour finir, la conception galénique de la vieillesse comme marasme (Sur les tempéraments II, 2 ; Sur le marasme). L’A. reconstitue une filiation entre le traité De la nature de l’homme (12, 6) qui déjà pose une équivalence entre vieillir et se consumer (marainesthai), la maransis aristotélicienne et le marasmos galénique. La « continuité remarquable » (p. 86) que l’A. note entre ces termes issus du verbe marainô n’est cependant pas incompatible, selon nous, avec une plus profonde hétérogénéité doctrinale, notamment entre la conception hippocratique pour qui le vieillissement est un processus de régression continue entamée dès la naissance (p. 73) et celle d’Aristote chez qui l’histoire du développement biologique, partagée entre jeunesse, maturité et vieillesse (Rhét. II, 12, 1388b36 et 14, 1390b6-13 ; De la vie et de la mort, 2, 479a32 ; GA IV, 6, 775a13) inviterait davantage à penser la transition vers la vieillesse en termes de rupture progressive dans l’équilibre matériel du mélange qu’est le vivant (GC II, 7, 334b8-30). Nous renvoyons sur ce point notamment aux travaux de R. King (Aristotle on Life & Death, Londres, Duckworth, 2001, p. 74-80) et de K. Epstein (« Refining Method in Zoology: Aristotle on Aging and Generation », dans S. Föllinger (éd.), Aristotle’s Generation of Animals: A Comprehensive Approach, Berlin/Boston, de Gruyter, 2022, p. 319-340). En mettant en perspective maransis aristotélicienne et marasmos galénique, l’A. souligne combien le médecin de Pergame est en dialogue constant avec les traités aristotéliciens dont il s’efforce de résoudre certaines tensions internes : la vieillesse est-elle contre-nature ou naturelle (Marasme 2) ? Jusqu’où la vieillesse peut-elle être comparée à une maladie (ibid. 1) ? Le chap. 6 (« La vieillesse n’est pas une maladie ») prend une tournure plus prescriptive, puisqu’il s’agit de défaire, principalement avec Galien, l’association entre vieillesse et maladie et de se doter des moyens de penser une « santé sénile » (Sur la santé, VI, 2). À la typologie des marasmes finement restituée par l’A. au chapitre précédent (p. 92-101), répond une étude serrée des différents niveaux de santé en contexte galénique (ibid., V, 4) – dont on notera au passage qu’ils empruntent aux stoïciens leurs niveaux du qualifié (to poion) qu’on trouve dans un témoignage de Simplicius (CAG, 212, 12-23 et 28-30). Ces niveaux de santé sont à leur tour mis en perspective avec les divisions galéniques de la médecine. Sur cette base, l’A. déploie au chap. 8 (« De l’art de la gérocomie ») la thèse selon laquelle le propos de Galien est précisément de promouvoir un art du soin, et non une médecine de la vieillesse qui vaudrait à la condition vieillissante d’être systématiquement identifiée à celle du malade.

5Cet ouvrage témoigne de la fécondité des approches non pas diachroniques mais thématiques et transhistoriques qui favorisent des rapprochements entre des textes trop souvent considérés séparément les uns des autres. La perspective que privilégie Vieux, un Grec ne peut pas l’être permet en effet de reconstituer, sur un temps long, les polémiques et débats qu’a pu susciter la question du vieillissement chez les médecins et philosophes de l’Antiquité. Elle retrace aussi l’histoire et l’évolution de certains concepts qui voyagent d’une école à une autre, dont la généalogie du marasme que nous propose ici l’A. constitue le meilleur exemple. Elle insiste aussi sur les continuités réelles entre corpus et rappelle au passage, de façon salutaire, que ces auteurs, philosophes et médecins, se lisent les uns les autres (le Galien lecteur d’Aristote est particulièrement bien mis en lumière) et élaborent leur théorie depuis les points de tension repérés chez ceux qui les précèdent.

6La thèse défendue par l’A. insiste sur l’inclusion de la vieillesse dans l’existence présentée comme particulièrement une et continue. L’entrée dans la vieillesse ne produit pas de rupture. Au contraire, elle prolonge le processus évolutif normal qu’est la vie. Cette approche qui invite à une fluidification des transitions menant d’un âge de la vie à un autre promeut une image des sociétés anciennes comme potentiellement moins âgistes que les nôtres, plus enclines à inclure les populations âgées dans une vision dite normale de l’humanité. Mais, et l’A. anticipe cette réserve, cette approche inclusive de la vieillesse vaut d’abord pour la minorité privilégiée, instruite et principalement masculine, à laquelle s’adresse d’ailleurs prioritairement la gérocomie de Galien. Si celle-ci donne à l’hygiène une dimension éthique (p. 213), en proposant, à la façon d’une pratique de soi, un régime adapté à cette période de la vie, la responsabilité de prendre soin de soi durant sa vieillesse incombe aux seuls individus. Or, comme le montre le chap. 7 (« Influences de l’environnement et du mode de vie ») où sont pris en compte les effets sur le vieillissement des conditions économiques et sociales de sociétés anciennes profondément inégalitaires, les populations âgées sont loin de former un ensemble homogène. L’importance de l’âge sur la qualité de vie des individus tend à s’effacer devant celle d’autres facteurs. Comme le souligne l’A. dans son dernier chapitre (« En guise de viatique »), le modèle inclusif que promeut la médecine antique doit être reconsidéré au regard du fait que la probabilité d’atteindre cet âge de la vie constitue, dans les sociétés anciennes, une condition majoritairement non partagée et donc un privilège.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laetitia Monteils-Laeng, « Véronique Boudon-Millot, Vieux, un Grec ne peut pas l’être, suivi de la première traduction française du traité de Galien, Sur la santé, livre V »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 14 mars 2024, consulté le 21 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7810

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Auteur

Laetitia Monteils-Laeng

Université de Montréal

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