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Anne-Isabelle Bouton-Touboulic (éd.), Augustin, Contre les Académiciens = Contra Academicos

Paris, Institut d’études augustiniennes, 2022 (Bibliothèque augustinienne, 4/3), 660 p., ISBN : 978-2-85121-316-7
Stéphane Marchand
Référence(s) :

Anne-Isabelle Bouton-Touboulic (éd.), Augustin, Contre les Académiciens = Contra Academicos, Paris, Institut d’études augustiniennes, 2022 (Bibliothèque augustinienne, 4/3), 660 p., ISBN : 978-2-85121-316-7

Texte intégral

1La prestigieuse collection de la Bibliothèque Augustinienne (BA) s’enrichit d’un nouveau volume entièrement dédié à l’un des tout premiers dialogues philosophiques d’Augustin, consacré à la question du scepticisme, le Contra Academicos. L’édition ancienne et minimaliste de René Jolivet (1939, BA 4/1) rendait cette nouvelle édition nécessaire. Anne-Isabelle Bouton-Touboulic (dorénavant ABT) livre ici un volume particulièrement complet : l’édition du texte latin et sa traduction (p. 265-535) sont précédées d’une longue introduction (p. 5-225), du plan détaillé du texte (p. 219-226), d’une riche bibliographie (p. 227-257) ; en fin de volume on trouvera les fameuses « notes complémentaires » (29 N.C., p. 539-627) qui sont comme de petits dossiers d’études dont tout lecteur de la BA connaît la valeur et l’utilité, et enfin deux index, un index biblique et un index locorum.

2Le premier chapitre de l’introduction « La nouvelle Académie et la polémique anti-académicienne du Contra Academicos » rappelle l’histoire de la Nouvelle Académie et plus généralement l’histoire du scepticisme telle qu’elle apparaît dans le Contra Academicos par la médiation notamment (mais peut-être pas uniquement comme en témoigne la N.C. 6 sur certaines positions scepticisantes de Porphyre) des Academica de Cicéron. La lecture comparée des deux œuvres donne lieu dans la note 19 à un tableau récapitulatif (p. 602-605) des arguments similaires dans le CA et les Academica de Cicéron, très utile pour initier une comparaison systématique des arguments. Le deuxième chapitre (« Le scepticisme dans l’itinéraire d’Augustin et l’intention du Contra Academicos ») est particulièrement important parce qu’il affronte la question centrale de la nature de l’expérience sceptique qu’Augustin relate dans les Confessions et qui donne sens au Contra Academicos. Isabelle Bouton-Touboulic insiste sur « la profondeur de cette crise sceptique » que « la composition même du Contra Academicos suffit à attester » (p. 36) tout en rappelant les différents lieux augustiniens où les académiciens sont discutés, notamment le témoignage central des livres V et VI des Confessions. La lecture d’ensemble de l’« intention d’Augustin dans le CA » fait ainsi apparaître deux aspects essentiels. D’une part on voit clairement le sens de l’usage augustinien du scepticisme qui, de manière paradoxale, réhabilite la croyance (credere) soutenue par l’autorité (auctoritas). ABT rappelle, notamment au chap. V p. 154-155 (voir aussi p. 124-125), que les trois livres convergent vers « l’énoncé fondamental du livre III » : « Nul ne doute que nous soyons poussés à apprendre sous le double poids de l’autorité et de la raison. C’est donc pour moi une chose bien arrêtée de ne m’écarter sur aucun point absolument de l’autorité du Christ ; car je n’en trouve pas de meilleure (CA 3, 20, 43). » La discussion rationnelle des positions sceptiques aboutit ainsi non pas comme le veulent les néo-académiciens à affirmer la nécessité de l’épochè mais bien celle de la croyance dans l’autorité du Christ selon un schéma qui s’avérera constant dans l’œuvre augustinienne. A ce titre on pourrait d’ailleurs regretter que l’introduction ne donne pas plus à voir la prégnance de ce thème fidéiste auquel amène la discussion des sceptiques dans l’œuvre postérieure augustinienne, notamment dans la Cité de Dieu et surtout dans le De trinitate.

3D’autre part, l’introduction met en lumière la question de « l’imbrication des portées éthique et épistémologique de la discussion » (p. 92, voir aussi p. 52). C’est cette imbrication qui permet de voir les liens parfois inaperçus entre le livre I et les livres II et III que le chap. IV (« le mouvement du dialogue ») démontre opportunément. Cette imbrication de l’éthique et du gnoséologique est centrale pour comprendre le sens du dépassement augustinien du scepticisme par ce qu’on pourrait appeler dans le CA un « mouvement rationnel vers la foi ». Le chapitre V « l’enjeu de l’héritage platonicien » souligne les différentes facettes de la présence du platonisme dans le CA qui est un point particulièrement problématique d’histoire des idées. Le platonisme est omniprésent chez Augustin, qu’il s’agisse du néo-platonisme ou précisément de la tradition néo-académicienne. Pour cette raison il importait de souligner le sens de la lecture augustinienne de la position néo-académicienne au sein du platonisme, et notamment de la fameuse interprétation « ésotérique » de la Nouvelle-Académie selon laquelle cette dernière aurait utilisé la voie de l’épochè pour dissimuler la transmission des véritables thèses de Platon. ABT, comme la plupart des interprètes actuels, montre comment cette lecture tendancieuse de la Nouvelle Académie correspond à un usage particulier « d’une vision unitaire de l’Académie autour du platonisme dogmatique » (p. 146). On comprend moins, en revanche, en quoi les excellentes pages sur la raison et l’autorité déjà mentionnées sont liées à la tradition platonicienne sinon de manière assez lointaine. Certes, comme le rappelle ABT, Platon dans le Ménon avait montré l’utilité pratique de la doxa. Mais le déplacement qu’elle souligne, à juste titre, où « loin d’être cantonné à certain objets, le credere devient pour Augustin un acte cognitif constitutif de toute activité intellectuelle » (p. 163) constitue à mon sens une déviation radicale vis-à-vis de ce qu’on appelle communément le platonisme et sa propre opposition entre doxa et epistèmè.

4Cette introduction permet ainsi de comprendre comment Augustin comprenait, transposait, interprétait ces textes et ces positions malgré la distance temporelle qui en sépare les différents acteurs, ainsi que les couches interprétatives qui les recouvrent. À cet égard les pages sur la pratique de la dialectique (chap. VI) et plus généralement sur l’usage augustinien de la Nouvelle Académie sont remarquables et témoignent d’un investissement intellectuel considérable dans ce champ d’études.

5En ce qui concerne l’édition du texte à proprement parler, elle se présente comme « un texte révisé de W. M. Green (CCL 29/2, 1970) » à partir d’un travail sur les principaux manuscrits, qui prend en compte également l’édition récente de Th. Fuhrer (Bibliotheca Teubneriana 2017, absente de la bibliographie mais dûment citée en notes). Un tableau (p. 218) recense les 25 variantes textuelles par rapport au texte de Green, chacune est motivée dans les notes courantes du texte ; la plupart correspondent aussi au texte de Fuhrer.

6La traduction du CA est précédée de celle des Révisions I, 1 où Augustin revient sur son texte et en constitue une utile introduction rétrospective. Contrairement à certain passage de l’introduction – où l’éditrice cède parfois à la facilité de ne pas traduire les concepts latins : le credere, l’auctoritas, le probabile, etc. - la traduction fait des choix conceptuels clairs et cohérents. Il est certainement vain de comparer des traductions qui relèvent de périodes et donc de pratiques très différentes, mais la comparaison de diverses traductions de la simple phrase Hoc mihi de Academicis interim probabiliter, ut potui, persuasi (III, 20, 43) montre bien la précision de cette nouvelle traduction. Ainsi ABT traduit cette phrase par « Au sujet des Académiciens, voilà ce dont j’ai pu me persuader pour le moment, comme étant probable » ; cette phrase était traduite par Jolivet par « Voilà les opinions probables que je me suis faites, entre-temps, comme j’ai pu, au sujet des Académiciens » et par Jean-Louis Dumas (Bibliothèque de la Pléiade, 1998) par « voilà ce dont je me suis persuadé, pour le moment, au sujet des académiciens ». Cette simple comparaison montre l’attention à traduire chaque mot et chacune de ses nuances, notamment ici la répétition induite par probabiliter persuasi ainsi que la nuance du conatif ut potui.

7La traduction cherche à respecter les nuances de vocabulaire et porte une attention réelle à ne pas écraser les termes sous des concepts trop généraux ou systématiques. On peut prendre à titre d’exemple la précision sémantique qui amène à traduire temerariam consensionem par « acquiescement précipité » (III, 15, 34) plutôt que par « assentiment téméraire » précisément parce qu’Augustin n’utilise pas ici assensus ; certes le contexte est celui d’une critique de la doctrine de la suspension de l’assentiment et la différence pourrait être interprétée comme une simple variation. Mais précisément dans ce passage ce qui est en jeu ce n’est pas la critique de la suspension de l’assentiment des académiciens, mais bien plutôt le fait qu’Augustin lui aussi critique une certaine tendance (pas nécessairement académicienne) à consentir de manière précipitée (pas seulement sur des matières épistémologiques mais en général), ce qui ne l’empêche pas pour autant de critiquer la suspension de l’assentiment. Ce n’est pas parce qu’il faut éviter la précipitation, et en général la crédulité, qu’il faut pour autant chercher à se mettre à tout prix à l’abri dans la suspension du jugement.

8Parmi les notes complémentaires, on peut relever la note 6 « Licentius et la présentation du point de vue de la Nouvelle Académie au livre I », très développée, qui relève la présence de motifs platoniciens et de thèmes issus de l’Hortensius dans la présentation de la Nouvelle Académie par Licentius qui s’appuie sur une distinction marquée entre l’homme et Dieu. L’hypothèse selon laquelle Augustin opposerait ici au « pessimisme » de Porphyre un « optimisme gnoséologique » qui repose sur la « rencontre du corps et de l’intellect divin dans l’Incarnation, [qui] permet dès cette vie, [de] surmonter l’obstacle du corps pour se tourner vers la vraie philosophie et trouver la vérité » (p. 550) est développée de manière particulièrement claire et doit être versée au dossier comme on l’a vu complexe du « platonisme d’Augustin ». La note 7 analyse précisément la définition de l’erreur néo-académicienne donnée par Licentius. A cet égard on peut peut-être discuter la traduction d’opinio/opinari par un lexique systématiquement lié à l’erreur : comme en témoigne la traduction de quid, si quisquam nihil quaerat et interrogatus verbi gratia utrumnam modo dies sit, temere statimque noctem esse opinetur atque respondeat, nonne tibi videtur errare ? (I, 4, 11) par « Mais imagine quelqu’un qui ne cherche rien et à qui on demande par exemple s’il fait jour actuellement ; sans réfléchir, et instantanément, il se hasarde à répondre qu’il fait nuit ? ne te semble-t-il pas dans l’erreur ? » La note ajoute que Cicéron englobe « l’opinari dans la catégorie plus large de l’errare » (p. 558). Mais je me demande si la traduction ne fausse pas ici le sens du terme opinio car ce qui pose problème pour Augustin ne semble pas tant le fait de penser quelque chose sous la forme d’une opinion, mais de le faire « sans réfléchir et instantanément ». En soi opinari peut signifier simplement « penser quelque chose » voire « considérer comme vraie une proposition », et pas nécessairement « se tromper » ou « se hasarder à penser ». Si l’on accepte de considérer l’opinion de manière neutre, et pas nécessairement comme une erreur, c’est-à-dire si l’on accepte de sortir du cadre de référence stoïcien qui constitue le point de départ de cette discussion et qui justifie ce choix de traductions, on comprend mieux, à mon avis, non seulement « l’effacement de la frontière entre connaissance et opinion » dont parle ensuite ABT, mais aussi plus généralement l’articulation de la raison et de la fides qui découle naturellement de cette nouvelle compréhension de ce que c’est que d’avoir une opinion (opinari). Enfin la note 13 (« une double expérience de lecture (2,2,5-6) ») est particulièrement utile pour comprendre la connaissance précise qu’avait Augustin des livres des néo-platoniciens ainsi que ses premières expériences de lectures bibliques.

9Il s’agit donc là d’un volume indispensable non seulement pour les lecteurs d’Augustin mais pour tous ceux, chercheurs ou étudiants qui s’intéressent de près ou de loin à l’histoire du scepticisme ancien et plus généralement à l’histoire de la philosophie de la connaissance. Tant la conception intellectuelle que la conception matérielle du volume est impeccable. Il s’agit donc là d’une édition qu’on dirait aujourd’hui « durable » en tout point, la Bibliothèque augustinienne (dont ABT est co-directrice) étant, avec celle de la Pléiade, une des dernières collections en France à publier des volumes reliés avec soin. On sait d’avance que celui-là aura sa place dans toutes nos bibliothèques.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stéphane Marchand, « Anne-Isabelle Bouton-Touboulic (éd.), Augustin, Contre les Académiciens = Contra Academicos »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 13 mars 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7807

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Auteur

Stéphane Marchand

Université Paris 1 Panthéon Sorbonne - UMR 7219 SPHERE - GRAMATA

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