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Lorenzo Giovannetti, Eidos and Dynamis: The Intertwinement of Being and Logos in Plato’s Thought

Istituto Italiano per gli Studi Filosofici Press, Napoli, 2022, 344 p., ISBN : 9788897820628
Suzanne Polge 
Référence(s) :

Lorenzo Giovannetti, Eidos and Dynamis: The Intertwinement of Being and Logos in Plato’s Thought, Istituto Italiano per gli Studi Filosofici Press, Napoli, 2022, 344 p., ISBN : 9788897820628.

Texte intégral

1L’ouvrage de L. Giovannetti (G.) est composé de trois parties : la première porte sur la notion d’εἶδος dans les dialogues de maturité, et les deux suivantes proposent une analyse détaillée de trois sections du Théétète (151-157, 181-183, 184-187) et de deux sections du Sophiste (251-254, 259-263) — analyse qui montre de quelle manière les caractéristiques de l’ εἶδος déployées dans la première partie continuent de jouer un rôle central au sein de ces dialogues. L’auteur cherche à montrer, comme l’indique le titre, le caractère inextricable de l’ εἶδος et du λόγος dans la pensée de Platon, et insiste tout au long de l’ouvrage sur la coexistence des thématiques de l’être et du langage dans les passages centraux du Théétète et du Sophiste. Il argumente toutefois en faveur de la préséance de la dimension ontologique sur la dimension épistémique (p. 42, 63, 73), et soutient une conception réaliste de l’être et de la vérité (p. 121, 140, 213), cette dernière nécessitant un ancrage extra-linguistique fourni par l’existence indépendante des Formes.

2La première partie de l’ouvrage consiste en un exposé transversal, sur la base d’extraits des dialogues de maturité (Phédon, République, Phèdre, Banquet), des caractéristiques principales de l’εἶδος platonicien. Les deux premiers chapitres sont consacrés à la présentation de ce que G. nomme métaphoriquement la physiologie (approche fonctionnelle) et l’anatomie (approche structurelle) de l’εἶδος. Le chap. 1 distingue quatre fonctions exercées par les Formes au fil des dialogues : une fonction purement ontologique, d’abord, de détermination eidétique du sensible (DE) (p. 42) ; trois fonctions cognitivo-linguistiques, ensuite — les Formes sont les objets du savoir et lui assurent un ancrage ontologique (p. 51-52), fournissent son contenu objectif à l’activité définitionnelle (p. 65), et donnent sens à tout énoncé du langage ordinaire (p. 67). Ces quatre fonctions sont indissociables des cinq traits « anatomiques » repris dans le chap. 2 : les Formes sont αὐτὸ καθ'αὑτὸ, ce qui leur permet d’exercer DE (p. 78) ; elles sont unes, inaltérables et éternelles, ce qui assure l’infaillibilité du savoir qui les prend pour objet (p. 87) ; elles sont intelligibles donc dépourvues de tout aspect sensible, notamment de toute existence spatio-temporelle (p. 79). Cette intelligibilité signalerait aussi bien l’entrelacement des plans ontologiques et épistémiques que leur distinction : si l’εἶδος ne peut être séparé de ses fonctions cognitives et linguistiques (p. 56, 64, 73, 120), les Formes sont toutefois, pour G., des réalités existantes extra-cognitives (p. 89), dont l’indépendance à l’égard de la pensée s’avère indispensable. Le chap. 3 propose pour sa part une riche synthèse du débat qui polarise la littérature secondaire entre une compréhension des Formes comme universelles (permettant de rendre compte de DE et de la prédication) ou comme particulières (mettant l’accent sur leur perfection et leur autonomie ontologique) (p. 95-111). Selon G., c’est l’alternative même entre ces termes non platoniciens qui fait difficulté. Envisager plutôt une séparation entre fonctions et structure de l’εἶδος, comme effectué dans les deux premiers chapitres, permettrait a contrario de préserver la distinction entre ces différents aspects tout en insistant sur leur liaison inextricable en une seule et même réalité (p. 119).

3Dans la deuxième partie, G. procède à une analyse approfondie de trois sections du Théétète : l’exposé de la doctrine secrète de Protagoras (chap. 4), l’argument de l’effondrement du langage contre le mobilisme héraclitéen (chap. 5), et la réfutation finale de la première définition de Théétète (chap. 6). La doctrine secrète aurait moins pour objectif de fournir une théorie de la perception qu’une assise ontologique à la première définition de Théétète, qui identifie savoir et sensation (p. 132). G. retient surtout du déploiement de la position héraclito-protagoréenne la stricte dépendance de la nature des choses à l’égard de la perception subjective (p. 142), perception qui précède la constitution même de l’objet perçu et du sujet percevant, ce qui implique qu’elle se fonde elle-même sans référentiel externe (p. 167). Cette auto-fondation, couplée à la thèse du mobilisme universel, transformerait le langage en flatus vocis (p. 192) : à partir de 182c, Socrate montre que, si tout est en mouvement, aussi bien les qualités perçues que les sensations ne sont jamais suffisamment stables pour constituer la référence d’un acte de langage quelconque, y compris l’activité définitionnelle. La première proposition de Théétète s’effondre sur elle-même puisque le savoir ne sera pas plus perception que non-perception, rien de tangible ne pouvant être désigné par ces mots (p. 188). G. interprète alors la section 184-187, à savoir l’introduction par Socrate des κοινά, qui échappent à la perception et témoignent d’une activité indépendante de l’âme, non pas uniquement comme l’affirmation par Platon du caractère nécessairement propositionnel du savoir, mais également, dans la stricte continuité de l’argument précédent, comme celle de l’existence d’une réalité non subjective indépendante, dont les traits sont découverts — et non pas produits — par l’âme, notamment à l’occasion de la perception (p. 198-200). Autrement dit, l’être ne serait pas restreint à la copule de la prédication, mais signifierait aussi l’existence d’une réalité autonome qui fonde la vérité du savoir et la possibilité du langage, contrairement à ce que soutenait la thèse protagoréenne qui avait été examinée jusque-là (p. 212).

4Les chapitres 7 et 8 sont consacrés, respectivement, à l’analyse des sections 251-254 et 259-263 du Sophiste. G. y expose son interprétation de la communauté des genres (chap. 7) et du fonctionnement de la prédication (chap. 8). Il présente d’abord sa lecture du genre de l’être (p. 222-223) avant de restituer l’argumentation en faveur d’une communication sélective des genres entre eux à partir de l’exemple du mouvement et du repos (p. 224-235), ainsi que la métaphore des voyelles et des consonnes employée par l’Étranger pour expliciter les règles qui régissent cette communauté sélective (p. 236-251). Au fil de son interprétation, G. opère à nouveau une synthèse entre l’être compris comme détermination et son sens existentiel : tous les genres seraient précisément déterminés en tant qu’ils existent tous, en vertu de leur communication avec le genre de l’être, et ce dans un réseau spécifique de relations, donné une fois pour toutes, qui dépend de ce que chaque genre est en lui-même (p. 248-249). La dialectique serait alors la science qui divise selon les genres, c’est-à-dire qui reconnaît le rôle structurel des genres-voyelles que sont l’être, le même et l’autre, et qui étudie ensuite les relations ainsi déterminées entre les genres-consonnes, en recourant notamment à la méthode de rassemblement et de division (p. 242). Identifiant les genres aux Formes, l’auteur se tourne ensuite, au chap. 8, vers le problème de la prédication, et distingue condition et valeur de vérité pour rendre compte de la possibilité de formuler des énoncés signifiants, mais faux, au sujet des sensibles particuliers. L’entrelacement des Formes se produit au niveau ontologique et fournit la condition de vérité du discours : pour qu’un λόγος soit signifiant, même s’il parle d’un sensible particulier, il doit tisser des termes qui désignent des genres communiquant réellement entre eux (p. 290-292). Sa valeur de vérité, toujours contingente, dépendra pour sa part de l’état de fait dans lequel se trouve le sensible en question au moment de l’énonciation (p. 284). Condition et valeur de vérité convergent par ailleurs dans la dialectique, car c’est l’entrelacement des Formes lui-même qui y est pris pour objet et constitue ainsi aussi bien le fondement que le contenu du λόγος (p. 295-296). Se trouve alors répétée la thèse centrale de l’ouvrage : c’est en vertu de l’existence indépendante des Formes, caractérisée dans le chap. 2 et réaffirmée dans le chap. 6, que ces dernières peuvent exercer leurs fonctions essentielles d’objets d’un savoir infaillible et de références conférant son sens au langage ordinaire.

5Cet ouvrage privilégie la clarté et la cohérence à l’exhaustivité : si l’auteur reconnaît à plusieurs reprises ne pas pouvoir développer certains points qui mériteraient un examen plus approfondi et auraient pu intéresser lecteur et lectrice, il parvient de cette manière à concentrer son propos et à énoncer ses thèses principales de manière très didactique, aspect bienvenu étant donné l’ampleur de la thématique traitée et la complexité des textes étudiés. Cela ne l’empêche pas de dialoguer avec une littérature secondaire abondante et de situer précisément son approche au sein des multiples débats qui animent les études platoniciennes contemporaines. Son souci de cohérence s’étend également à sa lecture des dialogues eux-mêmes : l’interprétation qu’il propose de Théét. 184-187 a le mérite d’articuler la réfutation finale de la première définition aux critiques de l’héraclitéisme, point qui fait notoirement difficulté. De même, sa lecture ciblée du Sophiste insiste sur la continuité entre la description des genres suprêmes et la possibilité de la prédication ordinaire. On peut néanmoins s’interroger sur le sens précis que l’auteur confère à la notion d’existence des Formes, qui côtoie tout au long de l’ouvrage le sens d’εἶδος compris comme détermination, mais qui n’est définie que négativement comme non matérielle, non spatio-temporelle (à la « perpendiculaire » de celle du sensible (p. 92)), et non psychologique. L’insistance sur le sens existentiel de l’εἶδος semble par moments devenir synonyme de l’affirmation de l’indépendance des Formes à l’égard de toute subjectivité, mais envisager l’être autrement que dans ce sens existentiel condamne-t-il nécessairement aux travers du protagoréisme dénoncés dans le Théétète ?

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Pour citer cet article

Référence électronique

Suzanne Polge , « Lorenzo Giovannetti, Eidos and Dynamis: The Intertwinement of Being and Logos in Plato’s Thought »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 07 mars 2024, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7795

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Auteur

Suzanne Polge 

Université Libre de Bruxelles – Aspirante au FNRS

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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