Navigation – Plan du site

AccueilPré-publicationComptes rendus en pré-publicationStéphane Marchand (coord.), Épist...

Stéphane Marchand (coord.), Épistémologie épicurienne

Dossier thématique des Cahiers philosophiques 173(2), 2e trimestre 2023, 182 p., ISBN 978-2-7116-6026-1
Alain Gigandet
Référence(s) :

Stéphane Marchand (coord.), Épistémologie épicurienne, Dossier thématique des Cahiers philosophiques 173(2), 2e trimestre 2023, 182 p., ISBN 978-2-7116-6026-1

Texte intégral

1Il faut commencer par saluer le choix qu’a fait la rédaction des Cahiers philosophiques de consacrer un numéro entier de la revue à la théorie épicurienne de la connaissance, la canonique. Celle-ci en effet est restée longtemps le parent pauvre des études épicuriennes, en dépit de l’intérêt manifesté dès le XIXe siècle par des savants prestigieux comme Pierce, dont nous aurons à reparler, et de travaux plus récents qui ont fait date, dont ceux d’E. Asmis ou de G. Striker. Certes, comme le signale pertinemment N. Chouchan la directrice de la rédaction dans son éditorial, la recherche en la matière s’est aujourd’hui enrichie de sources nouvelles, souvent d’un grand intérêt, grâce surtout aux progrès spectaculaires accomplis ces dernières années dans le déchiffrement et/ou la relecture de nombreux papyrus d’Herculanum (voir à ce sujet le très instructif entretien avec Daniel Delattre, « Autour de l’édition des papyrus d’Herculanum », p. 159-166). Il n’en reste pas moins que l’intérêt proprement philosophique de cette épistémologie semble être demeuré presque inaperçu, en tout cas tout à fait mésestimé durant des siècles, à l’exception notable d’un Gassendi ou d’un Diderot. Dédain, voire condamnation, que résume le jugement négatif de Hegel dans ses Leçons sur l’histoire de la philosophie. Sans doute la teneur sensualiste de cette épistémologie, le statut dérivé qu’elle accorde aux notions générales et aux concepts, son parti-pris global de naturalisation des processus cognitifs s’opposent-ils trop frontalement aux tendances idéalistes des courants dominants de notre histoire philosophique pour trouver grâce auprès de celle-ci.

2Les cinq études qui constituent le dossier consacré à la canonique épicurienne offrent une circulation entre synthèses permettant d’évaluer l’intention et la cohérence de cette discipline, et analyses plus spécialisées.

3Le titre de la contribution de Pierre-Marie Morel, « L’épistémologie d’Épicure : le bonheur et la science », sonne comme un nécessaire rappel du principe architectonique qui subordonne physique et canonique aux fins de l’éthique. Pour la canonique, cela impose de garantir les vérités de la physique.

4Pour cela, il faut commencer par exhiber un critère qui ne peut être pris en défaut, et qu’Épicure désigne comme étant la sensation. Directement ou indirectement, les autres critères (affection, prolepse) s’enracinent dans l’évidence première du sentir. Le sens que l’on attribue à la canonique dépend par conséquent de la manière dont on interprète ce privilège : revient-il à minimiser le rôle du logos  dans le processus de connaissance ? Nullement. L’épicurisme, sur ce terrain, s’affronte à un défi en forme de paradoxe : si la sensation garantit toute vérité, les objets fondamentaux de la physique, atomes et vide, s’y dérobent par nature. Ce sera par conséquent à la raison de construire un dispositif, l’inférence sémiotique, qui, s’appuyant sur une observation méthodique des phénomènes, établira par l’analogie l’existence et les propriétés des éléments premiers de la nature. Comme le résume l’auteur : « (…) l’épicurisme apparaît bien plutôt comme un empirisme rationnel, qui légitime pleinement l’usage des notions, étant entendu que celui-ci doit être en accord avec l’expérience, à tout instant et à chaque étape ».

5C’est dans cet éclairage qu’est examinée la genèse des préconceptions (prolepseis), qui garantit précisément à celles-ci une certitude directement dérivée de celle des sensations qu’elles concatènent. Leur rôle non seulement critériologique, mais heuristique est justement souligné. Il en va de même pour l’économie de la démonstration, qui rejette les procédures simplement formelles et circonscrit le domaine du démontrable ; ainsi que pour la méthode des attestations directes et indirectes du jugement, toujours arrimée en dernier ressort au critère sensible. Au total, l’auteur souligne la subtile circulation que cette épistémologie instaure entre les critères et l’élaboration rationnelle, et il insiste à raison sur la manière dont elle trace les limites du connaissable en respectant l’impératif éthique de garantir les connaissances indispensables au bonheur.

6Le texte de José Kany-Turpin vient épauler et compléter le précédent en rassemblant les éléments d’épistémologie épicurienne épars dans le De rerum natura de Lucrèce. L’auteure montre de manière convaincante la fidélité de l’exposé lucrétien aux grands principes de la canonique, qui cependant n’en explicite que très peu les attendus, à l’exception notable du critère de la sensation. L’analyse aborde ensuite l’usage par le poète de l’analogie. Celle-ci, on l’a vu, constitue un élément clé de la semêiôsis, l’inférence par signes qui permet de se prononcer sur le non-visible à partir d’une observation réglée du sensible. JKT montre l’intérêt de cette procédure pour Lucrèce, en ce qu’elle lui permet de mettre la puissance d’invention du langage poétique au service de l’exposition philosophique.

7Une autre dimension de la canonique épicurienne  est abordée par Francesca Masi, avec « La physiologie épicurienne de la représentation mentale ». Sensation et pensée renvoient en effet à une physique. Notons qu’on ne saurait chercher dans celle-ci un fondement de la véracité de la sensation, sauf à tomber dans un cercle logique, car l’établissement des thèses physiques repose sur cette évidence première. La physiologie ne peut fournir ici qu’une confirmation et une explicitation après-coup du principe canonique fondateur.

8L’étude de FM se situe à un point délicat de la théorie épicurienne de la perception : l’articulation entre sensation visuelle, et perception mentale. La Lettre à Hérodote et le chant IV de Lucrèce attestent que l’une comme l’autre reposent sur les flux permanents de simulacres issus des objets extérieurs pénétrant aussi bien l’âme sentante que l’esprit, ce qui autorise Lucrèce à nommer la pensée une « sensation de l’esprit ». La spécificité de cette dernière tient au caractère plus subtil des simulacres mentaux, mais les causes d’une telle différence sont en débat. À l’inverse de la plupart des interprètes, FM propose d’établir une continuité directe entre les processus sensoriel et mental, en considérant que les mêmes simulacres qui pénètrent l’œil cheminent ensuite jusqu’à l’esprit en étant affinés par leur passage dans les minuscules canaux, les pores qui les y conduisent. Elle en conclut à la présence, chez Épicure, d’une théorie de la « phantasia mentale » inspirée d’Aristote, qui, à la différence de la représentation sensible, ne retiendrait que les caractères essentiels des objets, leurs « propriétés permanentes et typologiques ».

9La construction est méticuleuse, mais attribuer aux épicuriens une dérivation directe des représentations intelligibles à partir des contenus sensibles, à la manière des empiristes de l’âge classique qui feront de l’idée une impression affaiblie, paraît solliciter les sources de manière excessive. On se demandera, partant, si une telle hypothèse n’engendre pas plus de difficultés qu’elle ne permet d’en résoudre.

10Un témoignage rare d’Aétius dans les Placita résume la conception épicurienne des végétaux et de la place qui leur est attribuée dans la doctrine du Jardin. À partir de ce texte, Giulia Scalas , sous l’intitulé « Plantes sans âme dans le Jardin. La conception des végétaux dans la physiologie épicurienne », pose le problème peu discuté à ce jour des raisons pour lesquelles les épicuriens excluent les plantes de la catégorie des vivants. L’âme définit le vivant, et Épicure associe sa présence à des activités comme la sensation ou la pensée, dont sont dépourvues les plantes. Pour ce qui touche à la nutrition et au mouvement, la question est de savoir si l’on doit en inférer l’existence d’une âme. L’auteure montre que les schémas principaux qui, dans la physique épicurienne, régissent le mouvement et les échanges de la matière, permettent de faire l’économie d’une telle inférence.

11Enfin, l’étude d’Aurélien Robert « Tout ce qui apparaît est vrai. Nicolas d’Autrécourt, l’épicurien malgré lui » fournit l’occasion, à travers la figure de cet atomiste médiéval, de reconsidérer une des thèses les plus controversées de l’épistémologie d’Épicure. En affirmant la vérité de toutes les perceptions, Épicure entendait réfuter à la fois le relativisme démocritéen et les arguments sceptiques, s’exposant évidemment à d’épineuses objections. Nicolas d’Autrécourt a repris la défense de cette position, en imputant comme Épicure la responsabilité de l’erreur au jugement de la raison, qui outrepasse l’évidence. Il entreprit ainsi de défaire les arguments sceptiques à partir d’attendus très proches de ceux d’Épicure, mais en complétant ces derniers par une théorie originale de l’image.

12Ce détour médiéval ouvre une perspective originale sur la réception de la canonique épicurienne. La rubrique des « Introuvables » poursuit dans cette voie avec la publication du texte d’un élève de Peirce, Allan Marquand, « La Logique des épicuriens » (1883), qui projette sur la canonique un éclairage empiriste moderne. S’appuyant sur une analyse précise du traité De Signis de Philodème, Marquand montre comment les arguments défendant et précisant la procédure des inférences sémiotiques inaugurent une théorie générale de l’induction sans équivalent dans la pensée antique. Dans une riche Introduction, les traducteurs de ce texte en reconstruisent le contexte, et soulignent son importance pour mieux comprendre l’élaboration de l’ensemble de la pensée de Peirce lui-même.

13À ce précieux « Introuvable » s’ajoute une importante étude de Bernard Besnier sur le refus épicurien de la définition, initialement parue en 1994. Ce refus participe du rejet plus général du syllogisme et de la dialectique. L’auteur montre comment la canonique épicurienne, en dépit des objections sceptiques, peut répudier les procédures logiques formelles sans compromettre la recherche et l’établissement des vérités.

14La qualité d’ensemble de ces contributions fait que ce numéro des Cahiers philosophiques atteint pleinement ses objectifs : réhabiliter une partie injustement méconnue de la doctrine épicurienne, éclairer un moment singulier de l’héritage antique en matière d’épistémologie.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Alain Gigandet, « Stéphane Marchand (coord.), Épistémologie épicurienne »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 15 février 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7793

Haut de page

Auteur

Alain Gigandet

Université Paris-Est Créteil

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search