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Phillip Mitsis, Natura aut Voluntas : recherches sur la pensée politique et éthique hellénistique et romaine et son influence

Trad. Vincent Jolivet et Charlotte Walbecq, Tournhout : Brepols, 2020 (Philosophie hellénistique et romaine, XI), 394 pages, ISBN : 978-2-503-58945-9
Blandine Huerre
Référence(s) :

Phillip Mitsis, Natura aut Voluntas : recherches sur la pensée politique et éthique hellénistique et romaine et son influence. Trad. Vincent Jolivet et Charlotte Walbecq. Tournhout : Brepols, 2020 (Philosophie hellénistique et romaine, XI), 394 pages, ISBN : 978-2-503-58945-9.

Texte intégral

1L’ouvrage de Phillip Mitsis est un recueil constitué par une série d’articles déjà publiés, entre 1992 et 2022, auquel s’ajoute un article inédit (l’Appendice 1, « La vie nue du sage stoïcien »). Il se propose d’y étudier deux concepts fondamentaux, Natura et Voluntas. À travers le premier, c’est la théorie stoïcienne de la loi naturelle qui est d’abord présentée dans l’ouvrage, comme source des théories déontologiques qui culminent avec  Kant. Mitsis prend ainsi résolument ses distances avec les rapprochements aristotélicien et platonicien qui ont pu être effectués jusqu’alors dans le travail des différents spécialistes, notamment Vander Waert (« The original theory of natural law », 2003), longuement discuté au chapitre 2. Le concept de voluntas quant à lui renvoie à la conception épicurienne de la volonté, du plaisir et de la mort, qui aurait donné naissance dans la philosophie moderne à la notion de libre-arbitre. C’est donc une entreprise de généalogie que Mitsis se propose d’effectuer, en présentant les philosophies stoïcienne et épicurienne comme l’origine de certains concepts qui imprègnent toute notre philosophie politique et éthique moderne –droits naturels et politiques, propriété privée, cosmopolitisme, libre arbitre.

2La première partie, des chapitres 1 à 6 – auxquels s’ajoute l’appendice 1 concernant le sage stoïcien – regroupe les articles consacrés aux Stoïciens et à leur théorie de la loi naturelle. Cette étude approfondie de la notion de natura met en lumière le lien entre les théories déontologiques modernes et la conception de la loi naturelle comme loi morale et divine développée dès l’Antiquité. Mitsis entend montrer l’apport propre des Stoïciens en termes de philosophie morale, lorsqu’ils pensent que l’action morale est le fait de l’application d’une règle. Mitsis s’intéresse tout d’abord au jugement moral. Faut-il adopter une position intentionnaliste considérant que le raisonnement moral est un choix absolu qui procède d’une disposition vertueuse singulière de l’individu, ou bien une vision externaliste, considérant le raisonnement moral comme influencé par des déterminations extérieures, qui doivent être intégrées au choix mais sont perçues comme des contraintes ? Mitsis discute ici en particulier les thèses que Vander Waert a développées dans ses articles depuis 1989, selon lesquelles l’éthique stoïcienne ne fonctionne pas de manière prescriptive, parce que le jugement moral repose sur le raisonnement moral de l’individu, ce qui ouvre la voie à une théorie intentionnaliste de la moralité. Mitsis veut montrer contre Vander Waert et Inwood, que la position stoïcienne est à la fois intentionnaliste et externaliste, et qu’il n’y a pas d’évolution de l’Ancienne à la nouvelle Stoa. Notons toutefois qu’Inwood comprend la loi morale de façon procédurale, précisément parce qu’elle vient de la raison de l’individu. C’est la raison humaine, les vertus et les dispositions intérieures de l’agent qui donnent une valeur prescriptive à l’action morale. La réponse d’Inwood au problème philosophique posé entre intentionnalisme et externalisme est ainsi peut être plus proche de celle de Mitsis que ce dernier ne laisse entendre.

3Les chapitres suivants s’intéressent au rôle des règles et des lois dans le développement moral et l’éducation, étudiant deux notions fondamentales, les praecepta et les decreta (chap. 3). Il s’agit de comprendre l’articulation entre les lois morales et la possibilité d’une expérience morale spécifique, c'est-à-dire la possibilité de prendre en compte la particularité de l’action morale et les exceptions à la règle. Tout ce développement travaille donc le passage de principes théoriques issus de la loi naturelle à leur application pratique dans le domaine de l’action morale.

4Les chapitres 4 à 6 analysent, à partir de l’exposition de la théorie stoïcienne des lois naturelles, les notions de droit naturel, propriété privée et cosmopolitisme. Doit-on considérer les Stoïciens comme les fondateurs de ces différents concepts, ou faut-il tracer une ligne nette qui sépare les conceptions antiques et modernes ? Sur la question des droits naturels, Mitsis s’oppose à MacIntyre (After virtue: a study in moral theory, 1981) et Brown (« The Emergence of natural law and the cosmopolis », 2009) en montrant qu’on peut considérer les Stoïciens comme l’origine de la question des droits naturels, si l’on prend en compte le fait que leur théorie diffère de la conception actuelle des droits humains et de la vision politique contemporaine. Concernant le concept de propriété privée, Mitsis prétend s’éloigner des thèses de Long (« Stoic philosophers on persons, property‐ownership and community », 1997) qui selon lui considère que les Stoïciens sont au fondement d’une théorie moderne de la propriété privée, telle qu’on la trouve chez Locke ou Hegel. Mitsis s’appuie sur les textes de Cicéron mentionnés par Long pour montrer qu’on ne peut pas, en lisant ces textes, tracer un parallèle entre Locke et les Stoïciens : cela ne prend pas en compte les thèses générales de Cicéron sur la justice, la société et le bien commun, ni les époques respectives des premiers Stoïciens et de Cicéron. Néanmoins, Long montre qu’il s’agit plus précisément d’affinité et non pas d’influence au sens strict du terme, ce qui permet de comprendre le lien établi par les Stoïciens entre les concepts de conscience, de propriété privée, et de personne. Les Stoïciens avancent que tout être humain possède au moins une chose, lui-même, comme être capable de jugement moral. À partir des écrits de Cicéron, eux-mêmes enracinés dans ceux de Panétius et de Chrysippe, Long montre que la tradition stoïcienne inclut l’idée de propriété qui dériverait des lois naturelles et de la nature humaine, et que même les Stoïciens qui semblent opposés à cette idée maintiennent que la propriété est un indifférent préférable. S’il existe donc bien une affinité entre les idées de Locke, Hegel et les Stoïciens, leur conception de la propriété privée reste différente. Pour Mitsis comme pour Long, il n’y a donc pas de droit à la propriété privée chez les Stoïciens : elle reste un indifférent et en ce sens, ne coïncide pas parfaitement avec les thèses de Locke ou Hegel. Quant à la question du cosmopolitisme, Mitsis entend réviser certaines thèses soutenues par Berlin (« The Birth of Greek Individualism », 2002) selon lesquelles le recentrage stoïcien sur la vie intérieure va de paire avec la déconstruction de la cité grecque et la perte d’autonomie politique. Mitsis établit qu’au contraire les Stoïciens ont eu un grand impact sur la pensée politique moderne, notamment dans la possibilité de critiquer un certain nombre de positions cosmopolites.

5L’appendice 1, « La vie nue du sage stoïcien », présente une nouvelle interprétation de DL, VII. 33, texte dans lequel Zénon « demande (keleúô) que les femmes et les hommes portent le même vêtement et que leurs parties génitales ne soient pas couvertes ». Traduisant morion par « parties génitales » et non comme on le fait habituellement par « partie du corps », Mitsis propose de voir dans la recommandation de Zénon une prescription morale plus qu’une prescription juridique. Ce texte pose une question troublante : pourquoi un stoïcien, qui considère tout ce qui a trait au corps comme un indifférent, demanderait-il à ses concitoyens de porter des vêtements qui laissent dénudées les parties génitales ? Mitsis conclut que les Stoïciens contribueraient ici à désexualiser les organes génitaux, ce qui corrobore la vision du corps comme un indifférent.

6La deuxième partie (chapitres 7 à 10, et les deux derniers appendices) analyse la notion de voluntas et la manière dont la théorie épicurienne du plaisir, de l’amitié et de la mort a contribué à la développer. Cette notion a été influente dans la pensée moderne, particulièrement dans la philosophie de Locke et sa conception du libre-arbitre. Contrairement à ce que nombre de chercheurs ont avancé, Mitsis montre qu’on peut trouver une certaine forme d’héritage épicurien dans la philosophie de Locke. Cela contrevient à l’idée longtemps défendue selon laquelle les conceptions modernes et antiques du libre-arbitre s’opposent. En effet, certains spécialistes comme Bobzien (« Did Epicurus discover the Free-Will Problem? », 2000) considèrent que pour les Anciens, le libre arbitre ne consisterait pas à pouvoir choisir entre différentes possibilités, ce que Mitsis refuse en montrant qu’on trouve déjà cette conception d’un choix multiple chez Aristote lorsqu’il associe libre choix et possibilités alternatives (Éthique à Nicomaque, 1110a14-18). Selon Mitsis, l’influence des Épicuriens sur Locke est indéniable, même si cela peut paraître étonnant. C’est en effet Épicure qui met en place les termes dans lesquels la volonté comme libre choix sera pensée par les Modernes, même s’il use d’éléments déjà présents chez Homère ou Aristote. Cette deuxième partie s’ouvre par deux chapitres consacrés à des notions essentielles de l’épicurisme – plaisir, mort, hédonisme, amitié – qu’il convient de définir et d’analyser pour comprendre en quoi elles ont pu forger la notion moderne de volonté.  Tout l’enjeu est de comprendre comment les Épicuriens ont pu concilier cette forme nouvelle de libre choix avec la nécessité qui découle des lois des atomes. Les conclusions de Mitsis ici conduisent surtout à réfuter certaines positions, notamment soutenues par Bobzien ou O’Keefe (« Is Epicurean Friendship Altruistic? », 2001) visant à désarticuler le matérialisme et l’hédonisme des épicuriens. Les chapitres 9 et 10 se consacrent respectivement à la question de la mort chez Montaigne et à celle de la volonté chez Locke, pour montrer la permanence et la fécondité des idées épicuriennes dans la philosophie moderne. Les appendices 2 et 3 viennent préciser ces idées en analysant les notions de libre arbitre et de devoirs chez Locke, toujours dans cet héritage épicurien.

7L’ouvrage est donc traversé par une volonté de retracer la généalogie de certaines de nos idées modernes, tout en reconnaissant que si les écoles antiques peuvent être à leur fondement, ces idées modernes gardent une spécificité irréductible. Tout lecteur intéressé par les concepts de jugement moral, de responsabilité ou encore de liberté tirera donc un grand profit de la lecture de ce volume.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Blandine Huerre, « Phillip Mitsis, Natura aut Voluntas : recherches sur la pensée politique et éthique hellénistique et romaine et son influence »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 09 février 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7780

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Auteur

Blandine Huerre

Université Paris Nanterre

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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