Navigation – Plan du site

AccueilPré-publicationComptes rendus en pré-publicationAlexander J. Mazur, The Platonizi...

Alexander J. Mazur, The Platonizing Sethian Background of Plotinus’s Mysticism

revised edition by Dylan M. Burns, with Kevin Corrigan, Ivan Miroschnikow, Tuomas Rasimus, and John D. Turner, Brill, Leiden / Boston (coll. Nag Hammadi and Manichaean Studies 98), 2021, 25 cm, XVII-337 p., 141 €, ISBN 978-90-04-44167-5
Izabela Jurasz
Référence(s) :

Alexander J. Mazur, The Platonizing Sethian Background of Plotinus’s Mysticism, revised edition by Dylan M. Burns, with Kevin Corrigan, Ivan Miroschnikow, Tuomas Rasimus, and John D. Turner, Brill, Leiden / Boston (coll. Nag Hammadi and Manichaean Studies 98), 2021, 25 cm, XVII-337 p., 141 €, ISBN 978-90-04-44167-5

Texte intégral

1Le livre d’Alexandre (Zeke) Mazur [= AZM] est une édition posthume de sa thèse de doctorat soutenue en 2010 à l’Université de Chicago. Cette publication était très attendue, car, bien avant que la soutenance ait eu lieu, les vues originales d’AZM sur la mystique plotinienne attiraient l’attention des spécialistes. Dans les années 2003-2004, le jeune chercheur a fait une entrée remarquée dans le débat universitaire, en publiant un long article en deux parties : « Unio Magica, Part 1 : On the Magical Origins of Plotinus’ Mysticism », Dionysius 21 (2003), p. 23-52 et « Unio Magica, Part 2 : Plotinus, Theurgy, and the Question of Ritual », Dionysius 22 (2004), p. 29-56. Cet article s’est attiré une vive critique de la part de Werner Beierwaltes, « Plotins philosophische Mystik und ihre Bedeutung für das Christentum », dans P. Schäfer (éd.), Wege mystischer Gotteserfahrung, Munich, 2006, p. 81-95, à quoi AZM a répondu de façon non moins vigoureuse dans « Unio Intellectualis ? A Response to Professor Werner Beierwaltes on Unio Magica », Dionysius 26 (2008), p. 193-200. Rétrospectivement, la violence du débat sur un tel sujet peut étonner.

2Les premières publications d’AZM annonçaient déjà l’originalité et l’audace de son travail postérieur. En effet, son postulat fut de reconsidérer l’enseignement de Plotin sur l’union mystique avec l’Un, en tenant compte des sources de cet enseignement. De prime abord, cette proposition paraît anodine. Cependant, selon AZM, elle implique de se tourner vers des pratiques spirituelles connues au temps de Plotin. L’analyse de la conception plotinienne de l’union mystique conduit AZM à constater que celle-ci est essentiellement une expérience qui demande le dépassement de la distinction intellectuelle entre le sujet et l’objet, entre l’humain et le divin. La contemplation ne serait pas une sorte de processus intellectuel – dit-il –, mais une transformation réalisée en passant par plusieurs étapes de connaissance non-discursive. Pour étayer son propos, AZM se tourne vers la théurgie et ses pratiques, notamment vers les rituels magiques. Cette perspective est annoncée par le titre provocateur de son premier article : unio magica censée corriger voire remplacer l’interprétation habituelle de l’unio mystica plotinienne. En décrivant ainsi l’union mystique, AZM cherchait à affranchir la pensée plotinienne de ses lectures usuelles, qu’il considérait anachroniques, tributaires en particulier de la mystique chrétienne. Sans surprise, cette proposition a suscité un débat qui ne risque pas de s’arrêter de sitôt.

3Pour compléter l’inventaire des publications notables d’AZM, il faut signaler sa traduction commentée du Traité 33 (II.9) de Plotin, Contre les gnostiques. L’édition posthume de ce travail a été préparée par les amis et collaborateurs d’AZM en 2019, tandis que sa traduction française (par Jean-Marc Narbonne) est parue en 2021 : Introduction and Commentary to Plotinus’s Treatise 33 (II.9) ‘Against the Gnostics’ and Related Studies, ed. by F. Lacroix & J.-M. Narbonne, Laval, Presses de l’Université Laval, 2019 ; Traité 33 (II.9), trad. par J.-M. Narbonne, introd. par Z. Mazur, notes par L. Ferroni, Z. Mazur & J.-M. Narbonne, avec une note complémentaire par M. Pagotto Marsola, dans Plotin, Œuvres complètes. Traité 30 (III 8), Traité 31 (V 8), Traité 32 (V 5), Traité 33 (II 9), sous la direction de L. Ferroni et J.-M. Narbonne, (CUF) Paris, Les Belles Lettres 2021, p. 159-266 et 436-583. Cet ouvrage mérite l’attention, car ce traité par excellence antignostique met à l’épreuve le fondement même de la théorie d’AZM concernant la proximité entre Plotin et les gnostiques séthiens.

4Le livre The Platonizing Sethian Background of Plotinus’s Mysticism est un exposé magistral de l’ensemble de thèses d’AZM, divisé en trois grands chapitres, accompagnés d’une introduction et d’une conclusion qui méritent un commentaire à part. Le premier chapitre est consacré à la structure de l’ascension qui conduit à l’union mystique avec l’Un (« The Structure of Plotinus’s Ascent to Mystical Union with the One », p. 26-62). En plus de l’information de Porphyre sur l’importance du Banquet de Platon pour la vie spirituelle de Plotin (VP 23), AZM choisit dix-huit passages plotiniens (ajoutés en forme d’Appendix A, p. 274-292), provenant des traités 1 (I.6), 6 (IV.8), 9 (VI.9), 30 (III.8), 31 (V.8), 32 (V.5), 38 (VI.7) et 39 (VI.8), qu’il considère comme essentiels pour son analyse. Il met en évidence l’importance du vocabulaire érotique dans la structure très complexe de la mystique plotinienne, sommairement divisée en cinq étapes. Pour préciser cette division, l’auteur ajoute quelques subdivisions et excursus explicatifs. Le chapitre suivant est consacré à la dynamique de l’union de l’Intellect avec l’Un (« The Identity of Prenoetic and Hypernoetic Subjects in Plotinus », p. 63-138) ; et il est complété par un recueil de quatorze passages plotiniens (Appendix B, p. 293-302). AZM aborde la difficile question de l’ontogenèse – de l’origine de l’Intellect/Être à partir de sa relation avec l’Un –, en mettant en évidence les liens entre les textes plotiniens et certains traités de Nag Hammadi (Zostrien et Allogène en particulier). Le rapprochement avec le corpus gnostique séthien est poursuivi et approfondi dans le chapitre 3 (« ‘The Way of Ascent is the Way of Descent’ : The Mechanism of Transcendental Apprehension in Platonizing Sethian Gnosticism », p. 139-230). AZM se garde de faire dépendre la mystique plotinienne de celle des traités séthiens, bien qu’il dresse de nombreuses parallèles entre les deux corpus. Les tableaux comparatifs joints aux textes dans l’Appendix C (p. 303-314) soutiennent cette lecture. L’analyse est complétée par des références aux écrits issus des autres tradition gnostiques, notamment de l’hermétisme et du valentinisme. Indubitablement, cette démonstration des ressemblances, perceptibles autant au niveau du vocabulaire que du raisonnement, est très persuasive. AZM expose et défend une thèse au sens fort du terme : l’ascension et l’union avec l’Un plotinien ressemble – et cela en de nombreux points – à l’ascension mystique décrite par les gnostiques séthiens.

5À plusieurs reprises, AZM discute les limites de sa proposition, en faisant preuve de lucidité par rapport à son caractère novateur et provocateur. Malgré cela, dans les parties par excellence méthodologiques (« Introduction : The Gnostic Background of Plotinus’s Mysticism », p. 1-25 et « Conclusion : Dissolving Bouandries », p. 231-273) l’auteur a du mal à ne pas considérer la rencontre de Plotin avec les gnostiques séthiens comme une solution ultime à tous les problèmes d’interprétation de la mystique plotinienne. On peut difficilement contester la démarche consistant à « comprendre la pensée mystique de Plotin en elle-même » et à « la situer dans son propre contexte religieux et historique » (p. 25). Mais on peut néanmoins se demander si le contact avec les séthiens épuisent un tel problème. Pour ne pas chercher très loin : les débats à l’intérieur de l’école platonicienne et avec d’autres écoles philosophiques ne faisaient-ils pas partie, eux aussi, de ce « contexte propre » de la pensée plotinienne ? N’appartenaient-ils pas à l’environnement intellectuel et spirituel de Plotin ? Il y a peut-être ici une piste permettant de prolonger et compléter les vues d’AZM.

6Il faut reconnaître l’importance d’une meilleure prise en compte des doctrines gnostiques dans l’étude du néoplatonisme. Les études du médio- et du néoplatonisme ont été impactées par la découverte de la bibliothèque de Nag Hammadi et la publication des traités appartenant à un courant fortement platonisant du gnosticisme en tant que manifestation du platonisme non-scolaire, voire « non-orthodoxe » (pour reprendre la terminologie popularisée par P. Athanassiadi). Par ce biais-là, le gnosticisme, en tant que courant à la fois philosophique et religieux, peut désormais plus facilement retrouver sa place dans l’histoire de la philosophie ancienne. Mais ce type d’études reste encore problématique pour plusieurs raisons, signalées d’ailleurs par AZM. À cause de l’état fragmentaire et du caractère polémique des sources littéraires, il est très difficile d’inscrire les doctrines gnostiques dans le temps et l’espace. Ainsi, la chronologie des traités séthiens (p. 17-25), tout comme les conditions historiques de la rencontre de Plotin avec les gnostiques (p. 250-260) constituent deux points fragiles de l’interprétation de la mystique plotinienne, proposée par AZM. Bien qu’il s’agisse de questions de chronologie, qui ne changent rien ou pas grand-chose à la pertinence des analyses d’AZM, elles dévoilent la part de l’arbitraire desdites analyses. Pour dresser un meilleur cadre historique, on pourrait tenir compte d’une autre forme encore du platonisme non-scolaire, à savoir du platonisme chrétien. Par exemple, John Turner (Sethian Gnosticism and the Platonic Tradition, 2001) a su en tirer profit pour établir la chronologie relative du séthianisme. Les écrits chrétiens sont eux aussi susceptibles de transmettre les mêmes concepts et idées platoniciennes que l’on retrouve dans des écrits issus de différents milieux gnostiques. Et – at last but not least – il faudrait également tenir compte des très nombreuses références bibliques dont les auteurs gnostiques se servent pour étayer leurs propos, en les comparant avec le vocabulaire et les concepts platoniciens. Pour cela, le livre d’AZM s’avère extrêmement utile, car il indique une voie à suivre pour mieux interpréter toutes les formes du platonisme non-scolaire.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Izabela Jurasz, « Alexander J. Mazur, The Platonizing Sethian Background of Plotinus’s Mysticism »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 24 novembre 2023, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7438

Haut de page

Auteur

Izabela Jurasz

Humboldt Universität, Berlin

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search