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Fosca Mariani Zini (éd.), The Legacy of Aristotelian Enthymeme. Proof and Belief in the Middle Ages and the Renaissance

Bloomsbury Academic, London / New York / Oxford / New Delhi / Sydney, 2023
Frédérique Woerther
Référence(s) :

Fosca Mariani Zini (ed.), The Legacy of Aristotelian Enthymeme. Proof and Belief in the Middle Ages and the Renaissance, Bloomsbury Academic, London / New York / Oxford / New Delhi / Sydney, 2023. viii+224 pages. ISBN : 978-1-350-24880-9.

Texte intégral

1Qu’il soit défini comme un « syllogisme imparfait », dont il manque une prémisse et qui est incapable de déboucher sur une conclusion valide, ou qu’il soit envisagé comme un « syllogisme défectueux » impliquant une théorie argumentative qui lui est propre, l’enthymème n’a jamais cessé de nourrir les réflexions des lecteurs de la Rhétorique et des Premiers Analytiques, les deux traités principaux d’Aristote dans lesquels est convoquée cette notion.

2En rassemblant dans son livre huit contributions (accompagnées chacune de son apparat de notes et de sa bibliographie), Fosca Mariani Zini propose de mettre en lumière, suivant un ordre chronologique, quelques interprétations particulières qui ont été données de l’enthymème, entre l’Antiquité tardive et la Renaissance. Les questions soulevées par l’héritage de l’enthymème aristotélicien sont aussi larges que diverses : quelle est la relation entre preuve et croyance ? Quels sont les critères de la complétude, et par conséquent, de la validité de l’enthymème ? Dans quelle mesure l’enthymème peut-il être considéré comme un syllogisme – et dans quel sens convient-il alors de prendre cette notion de « syllogisme » ? Comme l’indique l’éditrice du volume, « l’analyse de l’enthymème fournit un point de vue particulier qui nous permet de mettre en lumière les relations entre les critères de validité d’arguments plausibles ou contingents et leur valeur épistémique ‘dans la longue durée’ » (p. 10).

3Dans le premier chapitre, intitulé « The theories of enthymeme between late antiquity and the early Middle Ages (c. 325-880) » (p. 23-45), Renato de Filippis examine les diverses définitions qui ont été données de l’enthymème chez les auteurs latins, depuis la Rhétorique à Herennius, Cicéron et Quintilien jusqu’aux manuels de rhétorique composés entre le ive et le viiie siècle et qui ont été rassemblés par Karl Halm dans le volume des Rhetores Latini Minores (Julius Rufinianus, Consultus Fortunatianus, Julius Victor, Isidore de Séville, Cassiodore). L’enthymème, qui est généralement comparé à l’épichérème afin d’en déterminer plus précisément les éléments propres, est envisagé chez ces auteurs de trois façons : soit comme « syllogisme imparfait » ; soit comme démonstration a contrario ou ex repugnantibus ; soit encore comme mentis conceptio.

4Sur un peu moins de trente pages, Saloua Chatti (« Enthymemes in al-Fārābī’s and Avicenna’s systems », p. 47-74) examine la façon dont l’enthymème (ar. amīr) a été envisagé par deux des trois principaux falāsifa, ces philosophes de langue arabe qui ont repris et poursuivi l’héritage de la philosophie grecque : al-Fārābī et Avicenne. À défaut d’étudier de façon exhaustive la question de l’enthymème – ce qui dépassait bien évidemment le cadre d’un article –, Saloua Chatti a porté son attention exclusive sur le Kitāb al-Khiāba d’al-Fārābi et sur trois traités d’Avicenne (le ʿUyūn al-ikma, Al-iaba et Al-Qiyās) et a choisi d’insister, avec toute la précision requise par l’exercice, sur le contexte dans lequel ces textes ont été produits, avant d’étudier la fonction et le but qu’al-Fārābī et Avicenne confèrent à l’enthymème dans la constellation des types d’argumentation logique qu’ils reconnaissent.

5Dans le chapitre 3 (« Argumentum, locus and enthymeme. Abaelard’s transformation of the topics into a theory of enthymematic inference », p. 75-97), Christopher J. Martin démontre comment les enthymèmes entendus comme des inférences topiques et conditionnelles ne peuvent pas être réduits à des syllogismes imparfaits, mais désignent des inférences conditionnelles dont les critères de complétude et de validité ne sont pas les règles aristotéliciennes de convertibilité.

6Reprenant de façon pédagogique et avec une clarté absolue l’histoire des enthymèmes au xiiie siècle en décrivant notamment les sources dont disposent les philosophes de l’époque, Julie Brumberg-Chaumont examine, dans le cadre de son article (chapitre 4 : « The logic of enthymemes as (incomplete) syllogisms. Thirteenth-century theories and practices », p. 99-145), la façon dont a été comprise la notion d’incomplétude mobilisée dans la notion d’enthymème et dans celle de syllogisme abrégé ; comment le syllogisme abrégé se distingue de l’enthymème scientifique, constitué de signes nécessaires ; et quel rôle la redécouverte de la Rhétorique d’Aristote a joué dans l’éclairage de ces questions, la Rhétorique ayant d’abord été connue à travers la seule traduction arabo-latine d’Hermann avant d’avoir été traduite un peu avant 1270 par Guillaume de Moerbeke à partir de l’original grec. L’autrice propose ainsi une description éclairante des différentes interprétations qui ont été avancées de l’enthymème dans la tradition aristotélicienne avant de se concentrer sur le De ortu scientiarum et le commentaire aux Premiers Analytiques de Robert Kilwardby, qui défend une vision syllogistique des enthymèmes, ainsi que sur le commentaire de Gilles de Rome à la Rhétorique d’Aristote, qui, lui, n�offre pas d’analyse logique des enthymèmes – un geste philosophiquement fondé, défend Julie Brumberg-Chaumont : « Giles of Rome, faced with the generally accepted theory of the enthymeme as an incomplete syllogism when he redacted the first Latin commentary on the treatise, reacted to this negative statement by claiming that being an incomplete or even a ‘defective’ syllogism is ‘incidental’ to the enthymeme. As a consequence, the very project of a logic of enthymeme falls outside the scope of both rhetoric and dialectic », p. 131.

7Deux chapitres sont dédiés au xive siècle. Dans le chapitre 5 (« Inference and enthymeme in Ockham », p. 147-167), Paola Müller explique que, même s’il ne propose pas de doctrine spécifiquement dédiée aux enthymèmes, Guillaume d’Ockham traite des enthymèmes en rapport avec la théorie des conséquences et des raisonnements trompeurs en cherchant à relier d’une façon cohérente l’approche sémantique et l’approche syntaxique. Dans le chapitre 6 (« Enthymematic inferences in John Buridan », p. 169-186), Barbara Bartocci reconstruit la théorie de l’enthymème chez Jean Buridan, défini comme un syllogisme imparfait, tant d’un point de vue logique (c’est une conséquence matérielle) que d’un point de vue épistémologique (c’est une inférence). Elle éclaire non seulement la façon dont Jean Buridan comprend les conséquences enthymématiques, mais aussi les arguments qui sont formellement non valides mais qui ont malgré tout quelque valeur dans les discussions du quotidien et dans les disciplines qui ne visent pas des conclusions absolument certaines. Présentant des exemples d’enthymèmes, elle montre comment Buridan les réduit à des syllogismes – syllogismes entendus comme une catégorie qui inclut ici les syllogismes catégoriques et les syllogismes hypothétiques.

8Le volume s’achève sur deux contributions relevant désormais de contextes et de questionnements bien différents puisqu’ils sont consacrés à la Renaissance. Dans le chapitre 7 intitulé « The enthymeme from signs and the study of nature in the Renaissance », (p. 187-199), Marco Sgarbi étudie la façon dont les auteurs de l’Italie du xve et du xvie siècle, comme Agostino Nifo, Alessandro Achillini, Marcoantonio Zimara, Bernardino Tomitano ou Girolamo Balduino, ont recueilli l’héritage des commentateurs d’Aristote que sont Philopon et Simplicius, qui ont élargi la notion d’enthymème formé à partir de signes nécessaires (ou preuves) à celle de syllogisme concluant de l’effet à la cause, c’est-à-dire comme produisant une inférence, à partir de ce qui est a posteriori, de ce qui est a priori, alors que ce type de relation causale est clairement absent dans l’enthymème rhétorique aristotélicien. L’enthymème est dès lors interprété à la Renaissance comme une demonstratio ex signis et devient l’instrument mis en œuvre dans les recherches naturelles et la connaissance des particuliers fondée sur l’expérience. Dans le dernier chapitre (« The lion’s fault : the enthymematic foundation of the signatures », p. 201-213), Marie-Luce Demonet examine l’usage de l’enthymème (entendu comme ‘enthymème physiognomonique’ ou ‘enthymème visuel’) dans la théorie de la physiognomonie, à partir du De humana physiognomonia (1586) et des Physiognomonica (1588) de Della Porta, en soulevant notamment la question de savoir si la physiognomonie du Pseudo-Aristote ouvre la voie à la théorie des signatures étudiée par Michel Foucault. Selon Marie-Luce Demonet, l’enthymème visuel, qui est un syllogisme imparfait, ne se réduit pour ainsi dire jamais à un syllogisme valide ; il se révèle en revanche d’une grande utilité lorsqu’il s’agit de saisir des éléments qui nous étaient jusqu’alors cachés dans l’expérience des natures physiques et humaines.

9En choisissant de publier un volume sur un sujet aussi généralement peu considéré que celui de l’enthymème, lequel est défini en effet comme un « syllogisme imparfait », Fosca Mariani Zini est parvenue à rendre ses lettres de noblesses à une forme d’argumentation qui n’est d’habitude reconnue comme majeure que dans le domaine de la rhétorique. En rassemblant des textes divers et d’une grande richesse, touchant à la logique la plus ardue, à la rhétorique, mais aussi à la théologie, l’éthique, la physiognomonie, la médecine ou la science naturelle, ce volume dévoile l’importance que la notion d’enthymème a pu revêtir depuis l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, en Europe occidentale ou dans le domaine de la philosophie arabe. Puisse ce geste innovant inspirer d’autres chercheurs et ouvrir la voie à de nouvelles investigations sur l’enthymème !

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Pour citer cet article

Référence électronique

Frédérique Woerther, « Fosca Mariani Zini (éd.), The Legacy of Aristotelian Enthymeme. Proof and Belief in the Middle Ages and the Renaissance »Philosophie antique [En ligne], Comptes rendus en pré-publication, mis en ligne le 15 août 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7424

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Auteur

Frédérique Woerther

UMR 8340, CNRS / ENS Ulm

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