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Comptes rendus

Anthony Long, Epictetus : a Stoic and Socratic Guide to Life

Oxford, Oxford University Press, 2002, xiv + 310 p.
Jean-Baptiste Gourinat
p. 222-226
Référence(s) :

Anthony Long, Epictetus : a Stoic and Socratic Guide to Life, Oxford, Oxford University Press, 2002, xiv + 310 p.

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Texte intégral

1Par son seul titre, l’ouvrage d’Anthony Long affirme déjà sa singu­larité. C’est en effet une de ses thèses centrales que, parallèlement à son allégeance stoïcienne, la philosophie d’Épictète se conforme, plus que toute la tradition stoïcienne antérieure, à un modèle socratique : « il y a toujours une tendance forte à considérer Épictète simplement comme un stoïcien orthodoxe. Je préfère le voir comme un penseur et un éducateur plus indépendant, stoïcien quant à son orientation générale, mais plus socratique que stoïcien par certaines de ses préoccupations essentielles et par sa méthodologie » (p. 92).

2L’ambition avouée de l’ouvrage (p. 93) est de modifier le para­digme le plus influent et le plus durable concernant la philosophie d’Épictète, instauré par Adolf Bonhöffer entre 1890 (Epictet und die Stoa) et 1894 (Die Ethik Epictets). Selon Bonhöffer, Épictète est le plus orthodoxe des stoïciens de l’époque impériale et il existe un « agrément doctrinal essentiel » entre sa philosophie et le stoïcisme de Zénon et de Chrysippe (1894, p. iii-iv). L’ouvrage d’A. Long est certainement la tentative la plus complète et la plus achevée jamais faite pour corriger et modifier cette interprétation classique. Et l’accent mis sur l’importance de la pédagogie socratique est profon­dément original. Bonhöffer avait lui-même souligné que le stoïcisme d’Épictète était « un retour aux stricts principes de l’ancienne Stoa considérée comme la véritable héritière de la tradition socratique » (1894, p. iii). Mais, pour lui, il s’agissait surtout de voir en Socrate l’origine de la conception stoïcienne de la moralité. Pour Long, il s’agit bien plutôt de voir en lui le modèle d’une pédagogie basée sur la dialectique et la réfutation.

3Cette interprétation s’inscrit dans une perspective qui est de dé­crire Épictète non comme un stoïcien parmi d’autres, dans sa « relation avec les autorités et la tradition stoïciennes », mais en lui-même, « en le laissant parler pour lui-même » (p. 4-5). L’ouvrage se veut d’abord la présentation la plus vivante et la plus complète possible de la philosophie d’Épictète, et sa structure, son plan et ses lignes de force sont déterminés par ce projet. Le livre est composé de neuf chapitres et d’un épilogue très riche sur la postérité et la constante actualité d’Épictète. De ces neuf chapitres, les cinq pre­miers sont essentiellement consacrés à replacer Épictète dans son contexte historique, intellectuel et culturel, puis à décrire sa métho­dologie, sa pédagogie et son style didactique, tandis que les quatre derniers ont pour objet de présenter les principaux thèmes et concepts de sa philosophie (voir p. 142). L’existence de cette pre­mière partie marque bien ce que Long veut faire : non pas simple­ment présenter la philosophie d’Épictète de manière théorique ou systématique, mais expliquer de façon détaillée comment Épictète concevait la philosophie, comment il l’enseignait, quelles étaient ses procédures pédagogiques et argumentatives. Bref, il s’agit de montrer comment Épictète était un « guide to life ».

4La première partie du livre (chap. 1 à 5) s’efforce donc de replacer Épictète dans son contexte et d’exposer ses méthodes pédagogiques, d’analyser la nature même des Entretiens, et d’étudier les formes d’argumentation et d’exposition d’Épictète en montrant sur pièces les variations de style, de méthode et de ton dans les Entretiens (p. 128-141). Long soutient d’abord de manière convaincante que les Entre­tiens ont été rédigés et retravaillés par Arrien « in a more finished form » à partir de notes prises aux cours d’Épictète (p. 40-42), rejetant les inter­prétations extrêmes qui font des Entretiens soit l’œuvre d’Épictète lui-même (R. Dobbin) soit une composition littéraire quasi fictive forgée par Arrien (Th. Wirth). Long considère donc à juste raison que les Entretiens constituent un document fiable et, de ce fait, le « meilleur compte-rendu que nous ayons » de l’enseignement d’un professeur stoïcien, de sa manière de diriger ses élèves au sein et au dehors de l’école (p. 48). L’importance centrale de l’exemple de Socrate dans cette perspective est démontrée par Long notamment à partir de pas­sages des Entretiens où Épictète détermine trois modèles : Socrate comme modèle protreptique et élenctique, Zénon comme modèle didactique et doctrinal, Diogène comme modèle royal et redresseur de fautes (p. 54-64). Dans ce tryptique, Long donne une importance centrale au modèle socratique, dont l’empreinte est « présente presque à chaque page » (p. 182), ce qui est incontestable, puisque Socrate est de fait le personnage le plus souvent mentionné dans les Entretiens. Il met en relief de façon très convaincante l’importance du Gorgias (p. 70-74), et montre que le rôle de la réfutation (elenchos) chez Épictète est très semblable à l’interprétation que Vlastos donnait lui-même de la réfutation socratique (p. 82-83). Avoir souligné l’originalité d’Épictète sur ce point est non seulement lui rendre justice (traditionnellement, les stoïciens valorisent la capacité du dia­lecticien de ne pas être réfuté, et font peu de cas de sa capacité de réfuter), mais c’est certainement aussi un des apports les plus impor­tants de l’ouvrage. Il est vrai que l’on pourrait vouloir nuancer un peu cette importance de la réfutation socratique : l’insertion par Épictète lui-même de ce modèle réfutatif de Socrate dans une triade où Zénon a la capacité didactique et dogmatique montrent qu’il était conscient de ne pas se conformer complètement au modèle socratique, dans la mesure où la doctrine stoïcienne constituait pour lui un arrière-fond réellement dogmatique absent de la réfutation socratique. Mais il n’en demeure pas moins que, comme le remarque Long, cet arrière-fond dogmatique est accueilli par Épictète, notam­ment en ce qui concerne les détails de la physique stoïcienne, avec un manque d’intérêt et un scepticisme qui ont un écho socratique (p. 94).

5La seconde partie du livre est une présentation des aspects théoriques de la philosophie d’Épictète. Selon Long, le « principal projet » d’Épictète « est de convaincre ses auditeurs que rien n’est entièrement en leur pouvoir, si ce n’est leurs jugements, leurs désirs, et les buts qu’ils se fixent » (p. 1). Ce projet donne lieu aux trois prin­cipaux « champs d’études » maintes fois répétés par Épictète, et dans lesquels il est nécessaire que s’entraîne chaque philosophe : exercice du désir, exercice de l’impulsion et exercice de l’assentiment, dans l’interprétation desquels Long argumente en faveur de celle de Pierre Hadot (p. 112-118 ; 126-127). Long montre très justement l’importance du premier exercice : pour Épictète, c’est seulement en limitant ses désirs que l’on est en mesure de se consacrer à autrui de façon correcte et désintéressée (p. 114), ce qui donne la vraie mesure du stoïcisme d’Épictète, loin de son image d’égoïsme insensible du sage. C’est là un élément central de l’interprétation de Long, qui est déve­loppé longuement dans le dernier chapitre, consacré à l’exercice de l’impulsion (ch. 9) : « il y a un lien fort et cohérent entre les recom­mandations introverties d’Épictète et ses prescriptions sociales » (p. 238). Autrement dit, la maîtrise du désir est la condition essentielle pour pratiquer une éthique du devoir, et n’est pas la prémisse d’un repli orgueilleux et égoïste sur soi (p. 256).

6On retrouve ce projet central tout au long des Entretiens, articulé autour de ce que Long présente comme les quatre principaux concepts d’Épictète : liberté, jugement, volonté (volition en anglais, traduisant le terme προαίρεσις) et intégrité (p. 27-31). Ces notions, annoncées dès le ch 1, sont traitées de façon détaillée dans le ch. 8 (p. 207-230). De ces quatre notions, c’est certainement la notion de prohairesis qui, pour l’auteur, constitue le cœur de la philosophie d’Épictète (p. 34). En cela, Épictète est singulier dans la tradition stoï­cienne, puisque la notion n’avait rien de central dans l’ancien stoï­cisme (p. 211) et qu’Épictète la tenait plutôt de l’aristotélisme. Long le montre de façon convaincante et précise, en mettant en évidence les affinités étroites qui existent entre la conception de la prohairesis chez Aristote et chez Épictète, notamment le lien étroit qui unit cette no­tion avec « ce qui est en notre pouvoir » (τ ἐφ ̓ ἡμῖν). Toutefois, il n’est pas impossible que cette importation de vocabulaire aristotéli­cien dans le stoïcisme ait une conséquence que Long, à la suite de S. Bobzien, récuse : contrairement à l’interprétation de R. Dobbin, d’après qui les affirmations d’Épictète selon lesquelles Zeus ne peut pas contraindre ma prohairesis impliquent une rupture dans la chaîne causale du destin, Long pense que ces affirmations d’Épictète n’impliquent rien quant au déterminisme et aux causes de mes déci­sions (p. 229-230). Or, dans l’ancien stoïcisme, comme le souligne Long, l’expression ἐφ ̓ ἡμῖν n’était pas utilisée. On y trouvait des ex­pressions différentes comme παρ ̓ ἡμᾶς (« de notre fait », Eus., P. E., VI, 8, 2 = SVF II, 999) et τό ἐξ ἡμῶν (« ce qui résulte de nous », Eus., P. E., VI, 8, 25-26 = SVF II, 998), et Chrysippe s’efforçait de montrer que le fait que « tout arrive selon le destin » était compatible avec le fait que nous sommes responsables de nos actes, qui résultent de nous tout en étant aussi « co-déterminés » que l’ordre de l’univers (ibid.). Renoncer au vocabulaire stoïcien traditionnel au profit du vocabulaire aristotélicien de la décision et de « ce qui dépend de nous », dont Épictète connaissait manifestement le sens chez Aris­tote, ne peut guère être sans conséquence sur sa conception du déter­minisme : sans doute n’a-t-il pas mis en doute la chaîne causale inflexible du déterminisme stoïcien, mais il a trouvé, me semble-t-il, grâce aux concepts aristotéliciens, une solution moralement plus satisfaisante que celle de Chrysippe (même si certainement elle laisse irrésolu le problème de la place des décisions humaines dans le cours des événements) : bien que mes décisions puissent être sans influence sur le cours du destin, elles n’en sont pas moins entière­ment en mon pouvoir et non soumises à celui de la divinité.

7Le chapitre consacré aux notions centrales de la philosophie d’Épictète est précédé de deux chapitres consacrés à la notion de nature chez Épictète (ch. 6) et aux fondements théologiques de son éthique (ch. 7). Ces deux chapitres sont ceux où Long peut montrer ce qui sépare la philosophie d’Épictète du stoïcisme traditionnel. Dans le premier, il souligne en effet que, bien qu’Épictète se voie comme un interprète de la nature, il limite son étude de la nature aux natures animale, humaine et divine, qu’il lie les unes aux autres dans une conception téléologique et providentialiste de l’univers. C’est encore Socrate (mais cette fois le Socrate de Xénophon) qui sert de clé à une longue analyse du fr. 1, où Épictète renonce aux spécula­tions traditionnelles sur la nature : pour Épictète comme pour le Socrate de Xénophon, bien que les spéculations des physiciens nous dépassent, on peut soutenir une conception téléologique de la nature et y voir l’œuvre de la providence (p. 152). Dans le second, Long montre que l’éthique d’Épictète ne repose pas sur la théorie de l’appropriation (οἰκείωσις) comme c’est le cas dans l’ancien stoï­cisme et chez son quasi contemporain Hiéroclès, mais sur une pers­pective théologique.

8L’ouvrage s’adresse manifestement à un public plus large que le public de spécialistes auquel s’adressent généralement les ouvrages de philosophie hellénistique. C’est dans ce souci que Long traduit de longs passages d’Épictète, et qu’il a rejeté à la fin de chaque chapitre les discussions techniques et les références bibliographiques (voir p. 4). Ainsi, le texte principal n’est alourdi par aucune discussion spé­cialisée, sans que la qualité scientifique du livre ait à en souffrir. Il faut ajouter que l’ouvrage se signale aussi par le large spectre de sa bibliographie, du point de vue à la fois de la chronologie et des lan­gues considérées (anglais, allemand, français). Ce n’est sans doute pas la qualité la plus importante de cet ouvrage remarquable à tous points de vue, mais elle méritait d’être signalée.

9Paraissant peu de temps après l’édition magistrale du Manuel par Gerard Boter et sa traduction française par Pierre Hadot, le livre d’Anthony Long s’inscrit dans le renouveau des études épictétéennes, dont il constitue manifestement une étape majeure.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Baptiste Gourinat, « Anthony Long, Epictetus : a Stoic and Socratic Guide to Life »Philosophie antique, 3 | 2003, 222-226.

Référence électronique

Jean-Baptiste Gourinat, « Anthony Long, Epictetus : a Stoic and Socratic Guide to Life »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7388 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7388

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Jean-Baptiste Gourinat

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