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Comptes rendus

Cicéron, La nature des dieux, traduit et commenté par Clara Auvray-Assayas

Paris, Les Belles Lettres, 2002, xxiv + 250 p. (La roue à livres)
Jean-Baptiste Gourinat
p. 219-222
Référence(s) :

Cicéron, La nature des dieux, traduit et commenté par Clara Auvray-Assayas, Paris, Les Belles Lettres, 2002, xxiv + 250 p. (La roue à livres)

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Cicéron
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Texte intégral

1En l’absence de traduction française récente du De natura deorum depuis l’édition bilingue de Ch. Appuhn chez Garnier, c’est une évi­dence que la traduction de Clara Auvray-Assayas comble un vide de l’édition française. Aussi surprenant que cela puisse paraître, La nature des dieux est en effet, avec les Académiques et le De divinatione, le seul traité philosophique de Cicéron qui n’ait jamais bénéficié d’une édi­tion Budé. L’ouvrage semble être l’équivalent latin des traités grecs Παερι` θεῶν (c’est par le titre latin De natura deorum que Cicéron traduit à plusieurs reprises les ouvrages grecs portant ce titre : cf. p. 178, n. 7), mais le titre attire aussi l’attention sur « ce sur quoi le consensus ne peut se faire, la “nature” des dieux » (p. xv). Le livre I est consacré à l’exposé de la théologie épicurienne par Velléius (§ 18-56), puis à sa réfutation par l’académicien Cotta (§ 57-123), le livre II à l’exposé de la théologie stoïcienne par Balbus, puis le livre III à sa réfutation par Cotta. Cicéron annonce qu’il ne donnera pas son « opinion personnelle » sur la question : « dans une discussion philosophique, on doit accorder de l’importance aux arguments fournis par la raison bien plus qu’à l’autorité » (I, 10) ; mais il avoue à la fin du traité sa préférence pour la doctrine stoïcienne, « plus proche de la vraisemblance » (III, 95).

2La traduction est précédée d’une brève introduction de seize pages, et accompagnée de quarante-huit pages de notes, d’une bibliographie et d’index. L’introduction fournit les informations essentielles : intention et date de composition (p. ix-xi), position philosophique de Cicéron et de Cotta (p. xi-xv), et construction de l’ouvrage à partir de ses sources (p. xv-xxiv). La construction du traité répond à la manière dont Cicéron conçoit la méthode et la position philosophique de l’Académie : parler « pour et contre » toutes les doctrines philosophiques pour découvrir la position la plus probable et régler sa pratique sur ces conclusions probables (p. xiii-xiv). Mais Cicéron cherche aussi à confronter les doctrines philosophiques à la religion romaine (p. xi-xv), qui fournit en fait le « critère » de la discussion (p. xvii). Ce traité en apparence purement spéculatif « répond donc aussi bien à une nécessité politique » (p. xvi).

3Pour la manière dont Cicéron a utilisé ses sources épicuriennes connues, le traité de l’épicurien Philodème Sur la piété et le poème de Lucrèce Sur la nature, l’essentiel est dit, même si les brèves indications (p. xviii-xx) mériteraient certainement de plus vastes développe­ments. La plus importante difficulté est celle soulevée par les livres II et III. Dans l’exposé de la théologie stoïcienne, Balbus annonce qu’il va suivre un plan stoïcien traditionnel en quatre parties : (1) l’exis­tence des dieux ; (2) leur nature ; (3) leur administration provi­dentielle du monde ; (4) leur souci des hommes. Dans le texte tel qu’il est édité traditionnellement et traduit ici, on peut retrouver de façon nette les quatre points de cette argumentation : l’existence des dieux en II, 4-45 ; leur nature en II, 45-72 ; leur administration provi­dentielle du monde en II, 73-132 ; et leur souci des hommes en II, 133-168 (les formules de la fin du § 132 et du début du § 134 paraissent de ce point de vue sans ambiguïté). Mais l’apparente évi­dence de cette structure se heurte en fait à deux difficultés.

4La première tient à la structure du livre III, où Cotta annonce qu’il va bouleverser l’ordre de ces arguments (III, 17-18), mais d’où la réfutation des arguments sur la providence est absente. La deuxième difficulté est que l’ordre dans lequel le livre II est édité depuis Politien en 1507 ne correspond pas à l’ordre des manuscrits, où les paragraphes 86 à 156 sont en fait placés après le § 15 dans quelques manuscrits et après le § 16 dans tous les autres (p. xxii ; p. 180, n. 13). Or, cet ordre des manuscrits ne peut pas résulter d’un accident matériel tardif puisque deux auteurs du IIe s. ap. J.-C., Minucius Felix et Lactance, ont lu le texte de Cicéron dans l’ordre des manuscrits (p. xxii ; p. 180 n. 18). Cela conduit Cl. Auvray-Assayas à faire l’hypothèse de deux rédactions successives du dialogue, comparables aux deux versions des Académiques, et dont la seconde version, qui serait celle parvenue jusqu’à nous, n’a pas été achevée ni adaptée avec les restes de la première version (p. xxii). Cette hypothèse, avancée de façon assez convaincante, repose essentiellement sur deux points : le témoignage de Minucius Felix et de Lactance, et le plan de réfutation annoncé par Cotta en III, 17 (p. xxii ; p. 217-218, n. 21). En II, 15, Balbus fait en effet état d’une doctrine de Cléanthe sur quatre origines de la notion des dieux. En III, 17, Cotta annonce qu’il ne va pas réfuter dans la partie sur les preuves de l’existence des dieux les deux derniers arguments de Cléanthe, qui lient l’existence des dieux et celle de la providence, mais qu’il les réfutera dans la partie sur la providence. Ce plan n’est pas suivi par Cotta, puisque la partie sur la providence est absente du livre III, mais le plan qu’il rejette « correspond parfaitement à la place qu’occupe le développement sur la providence dans le livre II, suivant l’ordre des manuscrits » (p. 218, n. 21). En effet, dans le livre II selon l’ordre des manuscrits, les développements correspondants aux deux arguments de Cléanthe liés à la notion de providence ne figurent pas dans la partie sur la providence, mais suivent immédiatement le bref exposé des quatre arguments de Cléanthe (dans les manuscrits, les § 86-156 suivent immédiatement le § 15). Il en résulte que le plan dont Cotta annonce au livre III qu’il ne va pas le suivre semble être celui qui est effectivement suivi dans les manuscrits du livre II. L’argument est solide, même si le refus de Cotta de procéder à la moindre réfutation de ces deux points en III, 17 n’implique pas nécessairement que ces arguments étaient dévelop­pés longuement dans le livre II à la suite de l’exposé synthétique des quatre arguments de Cléanthe : Cotta dit bien que Balbus s’est « lon­guement étendu » sur ces deux points, mais non pas qu’il s’y est lon­guement étendu après le § 15. En outre, l’inconsistance apparente de la succession du § 156 au § 86 plaide en faveur de la reconstruction des humanistes. Il est clair que, à partir d’une traduction française, où le texte n’est pas donné, et où il faut que le lecteur reconstitue en imagination l’ordre des manuscrits, il est difficile de juger de la manière dont s’opère la suture des parties, et que le fait que l’inversion des paragraphes ait été l’état du texte dès le iie s. n’est pas une preuve irréfutable de l’état du texte du vivant de Cicéron. Il y aura sans doute tout intérêt dans l’édition Budé du livre II à donner les deux versions, pour que le lecteur puisse vraiment juger. Il est en tout état de cause parfaitement aberrant que jusqu’ici les lecteurs des éditions et des traductions précédentes n’aient pas été informés de la reconstitution et de l’inversion de paragraphes opérées par Politien. Et il est parfaitement clair, étant donné l’absence de réfutation des arguments relatifs à la providence dans le livre III, contrairement au plan annoncé, que le texte transmis est soit inachevé, soit corrompu.

5Il faut signaler pour finir que l’un des arguments de Cl. Auvray-Assayas, selon lequel la présentation de Cicéron se distingue de « ce qui est caractéristique des traités stoïciens sur la providence, la théo­dicée » (p. xxiii) ne paraît pas très convaincant : car, selon la plupart des fragments explicites, il semble assez clair que la question de la théodicée était confinée au livre IV du traité de Chrysippe Sur la pro­vidence (voir Aulu Gelle, N. A., VII, 1-2 = SVF II, 1000, 1169-1170), ce qui est bien montré dans la reconstruction de Gercke, « Chrysippea », Jahrbücher für classische Philologie, Suppl. Bd. 14 (1885), p. 712-714. Mais il s’agit là d’un point qui n’affecte pas l’ensemble de la démonstration. Cette publication marque une étape importante dans notre connais­sance du De natura deorum, dont on espère que la traductrice et sa mai­son d’édition ne feront pas attendre trop longtemps l’étape suivante et nécessaire, c’est-à-dire une édition Budé.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Baptiste Gourinat, « Cicéron, La nature des dieux, traduit et commenté par Clara Auvray-Assayas »Philosophie antique, 3 | 2003, 219-222.

Référence électronique

Jean-Baptiste Gourinat, « Cicéron, La nature des dieux, traduit et commenté par Clara Auvray-Assayas »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7382 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7382

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Jean-Baptiste Gourinat

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