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Comptes rendus

Jean-Marie GUYAU La morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines

précédé d’une étude de Gilbert Romeyer Dherbey, préface et traduction des notes par Jean-Baptiste Gourinat La Versanne, Encre marine, 2002, 393 p.
Annie Hourcade
p. 215-219
Référence(s) :

Jean-Marie GUYAU, La morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines, précédé d’une étude de Gilbert Romeyer Dherbey, préface et traduction des notes par Jean-Baptiste Gourinat, La Versanne, Encre marine, 2002, 393 p.

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Texte intégral

1Cet ouvrage est la réédition de La morale d’Épicure de Jean-Marie Guyau, initialement publié en 1878. L’édition de 2002 reprend le texte de la troisième édition (1886) et propose, en outre, une traduction des textes grecs et latins cités en note dans le texte original et non traduits par Guyau.

2L’originalité de l’ouvrage de Guyau réside dans le choix d’aborder l’épicurisme en privilégiant la dimension morale de la doctrine. Elle réside également – et peut-être plus encore – dans la présentation qui est faite de la philosophie d’Épicure comme un système de pensée en développement et, par conséquent, encore inachevé. Tout au long de son ouvrage, y compris dans les trois premiers livres dédiés à la philosophie d’Épicure, Guyau opère un travail de mise en perspective de l’épicurisme antique avec les mouvements de pensée qui en sont, selon lui, les héritiers, qu’il les désigne sous l’appellation d’épicurisme moderne et contemporain ou sous la dénomination plus large de pensée utilitaire. Il en résulte un exposé d’ensemble que l’on peut qualifier – au plein sens du terme – de vivant, comparable à un organisme qui, en vertu de la méthode utilisée par Guyau, mais aussi de sa vitalité propre, évoluerait sous nos yeux.

3L’ouvrage de Guyau est précédé, dans cette réédition, d’une étude inédite en français de Gilbert Romeyer Dherbey qui dessine une poétique de l’espace épicurien où dominent les figures du cercle, de l’enveloppe, de la limite ; espace qui trouve, peut-être, dans l’image de la coquille, son expression la plus adéquate. L’épicurien, en ces temps périlleux du monde hellénistique, isole sa fragile sérénité en des cercles successifs : cercle des remparts du Jardin et de l’amitié, cercle du corps-coquille où la connaissance du monde en est la résonance, concentration de l’individu enfin sur son propre plaisir, par nature limité, circonscrit et sans cesse gagné sur la souffrance.

4Dans la préface à l’édition de 2002 de La morale d’épicure, Jean-Baptiste Gourinat, retraçant les aspects de la brève carrière de Guyau, met en évidence, par-delà leur apparente hétérogénéité, l’unité de ses travaux de philologie, d’histoire de la philosophie et de philosophie. Un mémoire rédigé en 1874, L’histoire et la critique de la morale utilitaire, est à l’origine des travaux d’histoire de la philosophie de Guyau : La morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines (1878) et La morale anglaise contemporaine, morale de l’utilité et de l’évolution (1879), ouvrages qui préparent l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction (1885).

5L’avant-propos de Guyau contribue d’ailleurs à préciser les rapports que l’ouvrage entretient avec le mémoire initial, couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, dont il est tiré. L’auteur cite de larges passages du rapport effectué sur son mémoire, rapport élogieux, mais comportant pourtant quelques réserves, notamment sur l’interprétation, fortement influencée par Stuart Mill, que propose Guyau de la pensée d’Épicure. Le but annoncé de Guyau est ainsi, au moyen de cet ouvrage refondu, essentiellement consacré à Épicure, de réaffirmer, d’approfondir et de justifier son propos initial : mettre en évidence les origines épicuriennes de l’utilitarisme.

6L’introduction, précédée d’une mise au point sur la méthode utilisée, énonce d’emblée la vocation de l’ouvrage : exposer le système épicurien dans une approche évolutionniste, comme on étudierait un organisme de l’intérieur, mettant en évidence sa formation et sa croissance à partir d’une idée maîtresse nettement mise en relief, déduisant les idées secondaires qui en dérivent et prenant en compte l’influence des circonstances sur son développement. Ce choix méthodologique, qui inscrit Guyau dans le cadre des débats scientifiques de la fin du xixe siècle, se double d’une interrogation morale qui prendra, dans le cadre de l’exposé également, la forme d’un choix : celui d’une éthique utilitariste dont Épicure sera considéré comme l’initiateur.

7De manière pleinement fidèle à ce programme, Guyau consacre trois des quatre livres que comporte l’ouvrage à la pensée d’Épicure. L’idée maîtresse, qui constitue comme le germe même de la doctrine épicurienne, à savoir que le plaisir est la fin de la vie et l’origine de la morale, est clairement distinguée des autres idées, puisque Guyau lui consacre l’ensemble du premier livre. À l’intérieur même de ce livre, ayant pour thème les plaisirs sensoriels, Guyau aboutit – par une forme d’embryologie – à la racine de tous les autres plaisirs sensibles : le plaisir du ventre, c’est-à-dire celui de la nutrition, instinct vital de conservation. Dès ce chapitre, Guyau met en évidence les liens qui unissent, selon lui, l’épicurisme antique et l’utilitarisme moderne et contemporain.

8Ce lien entre plaisir et utilité apparaît cependant de manière plus décisive dans la scission entre la conception épicurienne du plaisir et la conception d’Aristippe. Avec Épicure, le plaisir est fécondé par l’idée de temps, et la doctrine de la simple volupté évolue vers une doctrine de l’utilité. D’où, au livre ii, les développements sur les plaisirs de l’âme qui permettent de dépasser le présent en jouissant à la fois du passé et de l’avenir ; d’où également ce statut moral de la science qui conduit à l’ataraxie et donc au bonheur.

9Une mention spéciale doit être faite du chapitre – particulièrement développé – consacré à la liberté, qui a d’abord été publié sous forme d’article dans la Revue philosophique en juillet 1876. Guyau soutient que l’indéterminisme épicurien s’inscrit dans le cadre d’une conception de la nature où les différents règnes possèdent une forme d’homogénéité. Accorder la spontanéité à l’homme implique de l’accorder aussi à la nature. En cela, la théorie du clinamen est conséquente, même si elle n’est peut-être pas vraie. (Dans la conclusion de son ouvrage, Guyau la qualifie d’« anomalie »). Concernant la mort, Guyau s’emploie également à mettre en évidence la cohérence de la doctrine d’Épicure et opère un rapprochement avec des auteurs comme Schopenhauer et Bentham.

10C’est sans doute la notion d’amitié qui permet à Guyau d’instaurer le lien le plus solide entre l’épicurisme antique et l’épicurisme moderne. Selon lui, on retrouve chez Bentham cette place centrale qu’Épicure accorde à l’amitié, moyen, comme la vertu, d’atteindre le bonheur. L’égoïsme fondamental est contraint, pour se conserver, de se muer en amitié. De là le pacte amical, imaginé par les épicuriens, renforcé par l’habitude, notion dont Guyau souligne l’importance, notamment chez Stuart Mill. La notion moderne de progrès de l’humanité trouve son origine chez Lucrèce qui peut être considéré comme un précurseur de Condorcet.

11Alors que dans les trois livres consacrés à Épicure, Guyau a systématiquement tenté de montrer l’évolution des idées épicuriennes dans le temps, la conclusion met l’accent sur la méthode d’Épicure qui substitue aux spéculations métaphysiques une approche expérimentale et à l’idée de cause finale celle de succession dans le temps. En cela, il est possible, selon Guyau, de ménager une analogie entre l’épicurisme et le positivisme d’Auguste Comte. Dans les deux cas, ces doctrines, dans la mesure où elles interdisent des recherches trop hautes, correspondent à un moment décisif et nécessaire de concentration de la pensée.

12Le dernier livre et la conclusion générale sont consacrés à une histoire critique de l’épicurisme et de l’utilitarisme avec, pour idée principale, l’insuffisance du principe de l’égoïsme pur et la nécessaire évolution vers l’altruisme dont Guyau précisera les aspects dans son Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Le plaisir lui-même doit être compris en termes évolutionnistes. Hobbes, réhabilitant les idées d’Aristippe, montre qu’il est avant tout énergie et donc progrès. L’École anglaise soutient qu’il subit, en vertu de l’habitude et de l’hérédité, les lois de l’évolution. Le libre arbitre épicurien est abandonné par les utilitaires au profit du déterminisme universel. En cela, ils sont, selon Guyau, plus conséquents avec les principes de l’épicurisme et une morale de l’intérêt, le postulat de la liberté conduisant plus logiquement à une morale du devoir. En revanche, l’idée de progrès de l’humanité, dans sa dimension morale et sociale, telle qu’elle fut inaugurée par Lucrèce, trouve, chez Helvétius, d’Holbach et presque tous les penseurs du xviiie, un terrain de développement et fonde le libéralisme. C’est également sur l’épicurisme que les penseurs du xviiie siècle appuient leur critique de la religion.

13Cette évolution de l’épicurisme prend la forme d’une alternance de la méthode a priori, avec Hobbes et Spinoza, et de la méthode expérimentale, notamment avec La Rochefoucauld et Helvétius. Dans tous les cas, cependant, il s’agit de morale ou plutôt de science morale – comme c’était déjà le cas chez Épicure –, qu’elle prenne la forme d’une géométrie ou d’une physique des mœurs.

14La morale d’Épicure témoigne ainsi d’une volonté de systématiser la pensée d’Épicure, de l’inscrire dans la durée et dans l’histoire des idées, volonté qui conduit parfois Guyau à des rapprochements un peu artificiels en vue d’étayer la thèse, partiellement contestable, selon laquelle l’utilitarisme est l’héritier direct de l’épicurisme. Mais là réside sans doute – comme on l’a déjà signalé – un des intérêts majeurs de l’ouvrage de Guyau. Comme il l’écrit lui-même dans son avant-propos, il s’agit de déduire, de construire, à partir d’une idée maîtresse, un système tout entier. En ce sens, scientifique et romancier en lui se confondent, capables l’un de reconstituer un type d’animal disparu à partir de quelques fragments, l’autre de forger le récit d’une vie entière à partir de quelques traits de caractère. La morale d’épicure de Guyau, en dépit de son titre et de sa vocation, doit pour cela être considérée autant comme un ouvrage de philosophie que comme un ouvrage d’histoire de la philosophie.

15Ainsi, la réédition de cette oeuvre, enrichie de nouvelles traductions, constitue sans aucun doute une contribution indispensable, non seulement à la connaissance des travaux de Guyau en histoire de la philosophie, mais aussi, de manière plus générale, à l’étude de la pensée philosophique de l’auteur de l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction que La morale d’épicure anticipe, par bien des aspects.

16Annie hourcade

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Pour citer cet article

Référence papier

Annie Hourcade, « Jean-Marie GUYAU La morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines »Philosophie antique, 3 | 2003, 215-219.

Référence électronique

Annie Hourcade, « Jean-Marie GUYAU La morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7372 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7372

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Auteur

Annie Hourcade

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