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Comptes rendus

José M. Gambra (ed.), Los Tópicos de Aristóteles. Anuario filosófico

Universidad de Navarra, vol. 35/1 & 35/2, 2002, p. 5-219, 289-495.
Michel Narcy
p. 206-211
Référence(s) :

José M. Gambra (ed.), Los Tópicos de Aristóteles. Anuario filosófico, Universidad de Navarra, vol. 35/1 & 35/2, 2002, p. 5-219, 289-495.

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  • 1  G.E.L. Owen (ed.), Aristotle on Dialectic. The Topics, Proceedings of the Third Symposium Aristote (...)

1En deux livraisons successives, la revue Anuario filosófico publie un ensemble d’études sur les Topiques d’Aristote, rassemblées par José M. Gambra, Professeur à l’Université Complutense de Madrid. Trente-cinq ans se sont écoulés depuis qu’un des premiers Symposia Aristotelica fut consacré aux Topiques1. Depuis cette date, la nature et le statut de la dialectique aristotélicienne ont fait couler beaucoup d’encre, mais c’est sans doute la première fois que les Topiques font l’objet d’un ensemble de travaux de cette importance.

2Après une brève présentation du guest editor, José M. Gambra, l’ensemble est divisé en quatre sections : I. « El método dialéctico y la filosofía » ; II. « El primer libro de los Tópicos » ; III. « Los libros cen­trales de los Tópicos » ; IV. « El ultimo libro de los Tópicos ».

  • 2  J.-M. Le Blond, Logique et méthode chez Aristote. Étude sur la recherche des principes dans la phy (...)
  • 3  P. Aubenque, « Sur la notion aristotélicienne d’aporie », Aristote et les problèmes de méthode. Co (...)

3Les trois articles de la première section semblent avoir pour intention commune de procéder à une révision radicale de la façon dont a été comprise la dialectique aristotélicienne dans la seconde moitié du xxe siècle. Marchant sur les traces de Jean-Marie Le Blond2, qui avait mis en lumière l’écart entre la « logique » aristotéli­cienne théorisée dans les Analytiques et la « méthode » mise en œuvre par le Stagirite dans ses ouvrages scientifiques, divers auteurs, en par­ticulier Pierre Aubenque puis Enrico Berti, se sont attachés à mon­trer que la dialectique, loin d’être la parente pauvre de la méthodo­logie aristotélicienne, tout juste bonne à faire l’objet d’un appendice de l’Organon, y revêtait au contraire une importance capitale et n’était pas loin de constituer la méthode d’investigation normale d’Aristote, jusque et peut-être d’abord en métaphysique. En résultait la réduc­tion, dans la méthodologie sinon dans la théorie aristotélicienne, de l’opposition entre science et dialectique, et la réinterprétation de la métaphysique aristotélicienne dans le sens d’une recherche des prin­cipes et du sens de l’être plutôt que de l’exposé systématique d’une ontologie. Ce sont ces thèses que cherchent à battre en brèche ici aussi bien Marcello Zanatta (« Dialéctica y ciencia en Aristóteles ») que Horst Seidl (« Sobre las critiquas modernas a la metafisica aristotélica y su discusión en E. Berti ») et José M. Gambra lui-même (« Dialéc­tica, ciencia e metafisica en Aristóteles »). Si leurs voies sont diffé­rentes, tous trois ont en commun de rejeter la figure d’un Aristote aporétique telle que l’ont popularisée les travaux de P. Aubenque depuis son article de 1960 « Sur la notion aristotélicienne d’aporie »3 – lequel, pour sa part, persiste et signe dans l’article qu’on peut lire en tête du présent numéro.

  • 4  E. Berti, « Metafisica », in P. Rossi (ed.), La Filosofia, vol. 3, Le discipline filosofiche, Tori (...)

4Rétablir, donc, l’idée d’une connaissance métaphysique et, corréla­tivement, remettre la dialectique à sa place, ou plutôt à la place que lui concédait ce que H. Seidl appelle « la métaphysique classique aristoté­licienne » – entendons la scolastique : on ne saurait le faire de façon plus drastique, puisque son article – en réalité un review article, critique sans nuances d’une contribution d’E. Berti4 – ne touche tout simple­ment pas mot des Topiques, si ce n’est pour y cantonner une fois pour toutes la dialectique dont, rappelle-t-il, Aristote distingue la philoso­phie première (p. 69).

5M. Zanatta et J.M. Gambra, eux, ne s’en tiennent certes pas à une telle réédition de la vision « classique » d’Aristote. Ils ne parviennent pourtant pas à minimiser le rôle de l’aporie dans la démarche aristoté­licienne sans s’aventurer l’un et l’autre à soutenir des thèses pour le moins paradoxales. Selon M. Zanatta, Aristote, tout en distinguant, à l’encontre de Platon, la dialectique de la science, reconnaît pourtant à la dialectique une capacité de connaître : la science n’a pas le mono­pole de la connaissance, mais seulement de la démonstration, laquelle n’est qu’une espèce du genre connaissance, écrit Zanatta. Or, poser une connaissance dialectique (ou atteinte par la dialectique) comme une espèce distincte de la connaissance scientifique, c’est poser aussi son indépendance par rapport à cette dernière, et la possibilité de posséder l’une sans posséder l’autre : si la dialectique, en particulier sous sa forme peirastique, d’une part est à la portée de tous, même des ignorants (c’est ainsi que Zanatta traduit οἱ ἰδιῶται en SE 11, 172a30), mais d’autre part, en tant qu’elle peut décider la vérité d’une thèse, procure une connaissance (p. 37), il en résulte que cette con­naissance est à la portée des ignorants. Et c’est bien ce que semble laisser entendre le commentaire par Zanatta de SE 11, 172a25-27 : là où Aristote écrit qu’il est possible de mettre une thèse à l’épreuve « à partir de conséquences qui soient d’une nature telle que rien n’em­pêche de les connaître sans connaître l’art [scil. dont relève la thèse examinée], mais qu’on ne peut ignorer sans ignorer aussi [scil. cet art] », Zanatta entend qu’il s’agit de « propositions telles que, si on les connaît, il n’est pas nécessaire de connaître cet art » (p. 39). Faut-il comprendre que la dialectique mérite à tel point le titre de connais­sance qu’elle dispense d’acquérir la science ? S’il faut ici aussi juger la thèse par ses conséquences, celle-ci paraît assez redoutable.

6Face au problème que pose l’écart entre la théorie aristotélicienne de la science, en particulier la frontière posée par Aristote entre science et dialectique, d’une part, et le fait que la procédure usitée par Aristote dans ses traités scientifiques est très généralement de type dialectique, la position de J.M. Gambra est aussi simple que surpre­nante : compte tenu de la théorie aristotélicienne de la science, rien n’oblige à considérer l’un quelconque des ouvrages d’Aristote comme scientifique ; « il n’y aurait rien d’incohérent à ce que le savoir d’Aristote sur l’objet d’une science ne soit qu’opinion » (p. 85), et donc rien d’étonnant, au regard même de la conception aristotéli­cienne de la science, à ce que des traités comme la Physique fassent appel de préférence à la méthode dialectique. Ainsi le problème posé par Le Blond (lequel, curieusement, n’est pas une seule fois ne serait-ce que mentionné) ne se pose-t-il tout simplement pas, et ceux (Aubenque et Berti, nommément désignés, eux [cf. n. 2]) qui se sont engouffrés dans la brèche qu’il avait ouverte se sont-ils fourvoyés. Par rapport à la méthodologie d’Aristote telle que l’ont mise en lumière les recherches du dernier demi-siècle, ce serait là un revirement capi­tal, si la thèse était soutenable ; à la vérité, Gambra lui-même ne la soutient pas jusqu’au bout : « je ne crois pas, écrit-il plus loin, qu’on puisse démontrer qu’il n’y a dans les ouvrages scientifiques d’Aristote aucune démonstration » au sens strict du terme : ce qui nous ramène bien au problème, sinon de l’écart entre logique et méthode aristoté­liciennes, du moins du mélange, dans les traités « scientifiques » d’Aristote, entre science et dialectique, et montre que la vision d’un Aristote aporétique ou « diaporématicien », en tout cas dialecticien avant tout, n’est pas sans fondement.

7À la question de la spécificité de la dialectique vis-à-vis des autres démarches pratiquées ou théorisées par Aristote se rattachent en réa­lité les deux articles de la dernière section, dont l’intitulé (« El ultimo libro de los Tópicos ») désigne les Réfutations sophistiques. Paolo Fait (« Aristóteles y los límites de la dialéctica ») met en lumière le voisi­nage entre la « peirastique », cette partie de la dialectique dont Aris­tote ne fait mention que dans les Réfutations sophistiques, et, précisé­ment, la sophistique : commune à la peirastique et à la sophistique, la procédure de la réfutation appartient à la dialectique aussi longtemps qu’elle se borne à mettre à l’épreuve le savoir que prétend détenir l’interlocuteur ; c’est quand le réfutateur fait passer son éventuel suc­cès pour la preuve d’un savoir positif que, de dialecticien, il devient sophiste. En d’autres termes, la peirastique aristotélicienne est l’héri­tière de la « noble sophistique » du Sophiste de Platon, c’est-à-dire de la réfutation socratique.

  • 5  Aristote, Topiques, tome I, Livres I-IV. Texte établi et traduit par J. Brunschwig, Paris, 1967 (C (...)

8C’est au même passage (SE 2, 165a38-39) que s’intéresse Jean‑Bap­tiste Gourinat (« Diálogo y dialéctica en los Tópicos y las Refutaciones sofísticas de Aristóteles »), mais pour tirer au clair la nature de chacun des « quatre genres de raisonnements dans le dialogue » qu’y dis­tingue Aristote : les raisonnements didactiques, dialectiques, peiras­tiques et éristiques, classification d’où il résulte que la dialectique, pour Aristote du moins, ne se confond pas avec le dialogue, mais est « une des formes de méthode employées pour dialoguer » (p. 468). Rassemblant les indications qui permettent de décrire dans sa spécifi­cité chacune de ces « formes de méthode », J.‑B. Gourinat écorne au passage la thèse de P. Fait dans l’article précédent, puisque, écrit-il en s’appuyant sur SE 34, 183b3, « ce qui distingue la dialectique propre­ment dite de la simple mise à l’épreuve, c’est que le dialecticien répond et fait comme s’il connaissait la chose en discussion, tandis que l’examinateur se contente d’interroger » (p. 486). On n’en con­clura pas que le dialecticien d’Aristote est le sophiste de Fait, mais que ce n’est pas le simple fait de faire « comme si l’on savait » (ὡς εἰδώς) qui définit le sophiste : la différence entre dialectique (inclu­ant la peirastique) et la sophistique n’est pas dans le fait d’interroger ou de répondre, mais dans la manière de répondre : à partir des opi­nions « les plus réputées » (ἐνδοξοτάτων), précise Aristote pour la dialectique. Retenons au passage la traduction (à ma connaissance une innovation, à tout le moins dans la traduction d’Aristote) d’ἔνδοξος par « réputé », qui rend compte du fait que cet adjectif s’applique aussi bien à des personnes qu’à des opinions : ce n’est pas le moindre intérêt de cet article que d’offrir, trente-cinq ans après la traduction des quatre premiers livres des Topiques par Jacques Brunschwig5, un examen à nouveaux frais de la terminologie dialectique d’Aristote (thèse, problème, théorème, etc.). On notera également la finesse avec laquelle Gourinat, en conclusion de son article (qui se trouve être, de par sa place dans le recueil, la conclusion de l’ensemble), renvoie dos à dos les tenants d’une séparation tranchée entre science et dialec­tique et ceux qui voient dans la dialectique la méthode de la recherche des principes, y compris en métaphysique. Dans la mesure où les Topiques sont « à peu près certainement le premier traité qu’[Aristote] ait rédigé sur l’argumentation » (p. 493), il est vain de les opposer aux Analytiques : la « science de la démonstration » (et non la théorie de la science) développée dans les Analytiques est « née de la dialectique des Topiques » (p. 495) ; première forme de la science aris­totélicienne de la démonstration, les Topiques ne sont pas pour autant rendus caducs par les Analytiques, mais on aurait tort d’y voir d’autre part, à côté de la théorie de la démonstration scientifique contenue dans les Analytiques, la méthode de la métaphysique : si la dialectique, comme le dit Aristote, « est la mise à l’épreuve de ce que la philoso­phie connaît » (Metaph. Γ, 2, 1004b25-26), c’est précisément qu’elle n’en donne pas la connaissance.

  • 6  Cf. J. Barnes, « Property in Aristotle’s Topics », Archiv für Geschichte der Philosophie, 52 (1970 (...)

9Le reste de ce recueil, c’est-à-dire les sections II et III, n’est pas d’un moindre intérêt. La section II est tout entière consacrée aux pré­dicables. Marc Balmès (« Los predicables de los Tópicos y los predi­cables de la Isagoge »), s’appuyant sur une analyse de la doctrine de la substance au livre Ζ de la Métaphysique, montre que si Porphyre rema­nie et « complète » la liste des prédicables fournie par les Topiques, c’est qu’il prête à Aristote un essentialisme qui revient à méconnaître l’anti-platonisme du Stagirite. La question de la complétude de la liste aristotélicienne des prédicables fait aussi le sujet des articles de Juan J. Garcia Norro (« ¿ Es correcta la división aristotelica de los predi­cables ? ») et de Gianni Serino (« Para una interpretación unitaria de la doctrina de los ‘predicables’« ). Le premier défend la liste aristotéli­cienne contre la thèse de Jonathan Barnes, qu’Aristote aurait dû y ajouter l’accident par soi6 ; le second, face aux variations qu’on peut observer à l’intérieur même des Topiques dans la définition des diffé­rents prédicables, tels que le propre, le genre ou l’accident, montre qu’elles peuvent s’expliquer non par une évolution de la pensée d’Aristote et la coexistence dans notre texte de strates rédactionnelles chronologiquement différentes, mais par le « genre littéraire », si l’on peut dire, des Topiques, « “interface” entre le niveau linguistique, qui n’est pas entièrement transparent, et celui du réel, qui est déterminé de manière absolue » (p. 215).

10Andrea Falcon (« División, definición y diferencia en los Tópicos »), Mario Mignucci (« La noción de identidad en los Tópicos ») et Tobias Reinhardt (« La propiedad en los Tópicos de Aristóteles ») entrent dans le détail des problèmes soulevés par certains des prédicables aristoté­liciens et des discussions qu’ils ont occasionnées. La technicité même de ces articles défie le compte rendu et requerrait une discussion presque d’égale ampleur, ce qui n’en minimise pas l’importance, bien au contraire.

11Sara Rubinelli (« Problemas de τόποι en Aristóteles. Notas sobre una hipótesis diacrónica »), en analysant la notion de lieu dans les Topiques et dans la Rhétorique, rejette l’idée d’une distinction propre à la Rhétorique entre lieux « propres » et lieux « communs » : les deux trai­tés présentent une théorie de l’argumentation fondamentalement cohérente – ce qui l’oblige cependant à faire un cas à part pour Rhet. II, 23, qui relèverait d’une autre rédaction que le reste du traité. Héctor Zagal, enfin (« Definición, metafóra y asápheia en los Tópicos »), traite de la théorie de la définition développée au livre VI des Topiques.

12Ainsi distribué selon deux grands axes, celui d’une discussion sur la place des Topiques dans l’œuvre d’Aristote et sur leur articulation avec l’ensemble de sa philosophie, et celui d’un examen de la contri­bution des Topiques à la logique aristotélicienne et par là à l’histoire de la logique, l’ensemble, on le voit, est d’une grande richesse. Si plu­sieurs des articles qu’il contient appellent, comme il est normal, de nouvelles discussions, la plupart contribuent à enrichir notre con­naissance des Topiques et de la place de la dialectique dans la pensée d’Aristote, de façon telle qu’il faudra désormais s’y référer.

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Notes

1  G.E.L. Owen (ed.), Aristotle on Dialectic. The Topics, Proceedings of the Third Symposium Aristotelicum, Oxford, 1968.

2  J.-M. Le Blond, Logique et méthode chez Aristote. Étude sur la recherche des principes dans la physique aristotélicienne, Paris, 1939, 19964.

3  P. Aubenque, « Sur la notion aristotélicienne d’aporie », Aristote et les problèmes de méthode. Communications présentées au Symposium Aristotelicum tenu à Louvain du 24 août au 1er septembre 1960, Louvain ; Paris, 1961, p. 4-19.

4  E. Berti, « Metafisica », in P. Rossi (ed.), La Filosofia, vol. 3, Le discipline filosofiche, Torino, 1995, p. 11-107.

5  Aristote, Topiques, tome I, Livres I-IV. Texte établi et traduit par J. Brunschwig, Paris, 1967 (CUF).

6  Cf. J. Barnes, « Property in Aristotle’s Topics », Archiv für Geschichte der Philosophie, 52 (1970), p. 136-155.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Narcy, « José M. Gambra (ed.), Los Tópicos de Aristóteles. Anuario filosófico »Philosophie antique, 3 | 2003, 206-211.

Référence électronique

Michel Narcy, « José M. Gambra (ed.), Los Tópicos de Aristóteles. Anuario filosófico »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7341 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7341

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Michel Narcy

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