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Comptes rendus

Myles Burnyeat, A Map of Metaphysics Zeta

Pittsburgh, Mathesis Publications, 2001, 176 p.
Michel Crubellier
p. 203-206
Référence(s) :

Myles Burnyeat, A Map of Metaphysics Zeta, Pittsburgh, Mathesis Publications, 2001, 176 p.

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Texte intégral

1On connaît l’histoire rapportée – ou inventée – par Borges, de ce pays où des géographes de plus en plus compétents et de plus en plus exigeants, à force de perfectionner l’art de la cartographie, en étaient arrivés à produire une carte de l’empire « qui avait le format de l’empire, et qui coïncidait avec lui point par point ». L’histoire de l’exégèse aristotélicienne, dans ses périodes les plus fécondes – et notre époque en fait incontestablement partie – pourrait parfois évo­quer cet apologue. Myles Burnyeat a été naguère le secrétaire du sé­minaire qui, sous la conduite de Gwilym Owen, avait entrepris d’examiner et de discuter ligne à ligne le texte du livre Zeta ; l’entre­prise dura quatre ans : « Much too long, dit-il aujourd’hui, to make overall sense of so difficult a text ». La carte qu’il propose aujourd’hui est plutôt ce que les alpinistes et les randonneurs appellent un « topo » : une carte simplifiée, un graphe qui ne conserve que les points d’impor­tance critique : les bifurcations, les endroits éminemment repérables ou au contraire les passages particulièrement difficiles à trouver. L’au­teur entreprend donc de recenser et d’interpréter ce qu’il appelle les « poteaux indicateurs » (signposts) présents le long du parcours. La par­ticularité de cette méthode est de mettre à distance les considérations doctrinales, pour s’attacher avant tout aux traits formels et structurels. Il s’agit alors de se demander ce qui commence ici, et jusqu’où cela conduit (ou inversement : où a commencé ce qui se termine ici ?).

2Il en va de même pour les allusions à d’autres œuvres, ou à d’autres passages du même traité, dont il importe de déterminer la ré­férence (quel passage est visé ?), mais aussi la signification : pourquoi y faire allusion précisément ici ? Le travail cartographique déborde alors le cadre d’un traité unique, et l’auteur esquisse une vue d’en­semble du projet métaphysique d’Aristote, et même, par-delà, de l’en­semble de sa philosophie théorique. De ce point de vue, son enquête s’apparente aux travaux pionniers de Jaeger (à qui il rend hommage), et davantage aux Studien zur Entwicklungsgeschichte der Metaphysik qu’à l’Aristoteles de 1923. En effet, Burnyeat ne défend aucune thèse quant à l’évolution d’Aristote. S’il propose finalement des hypothèses plau­sibles (qu’il appelle des « histoires », stories) pour représenter de façon synthétique certains résultats de son enquête, il maintient que ceux-ci sont indépendants de celles-là, et il s’en tient à la position (sans doute majoritaire aujourd’hui parmi les spécialistes) que tous les textes du corpus peuvent être traités comme contemporains. Il insiste par ailleurs sur la conscience qu’Aristote devait avoir de son œuvre comme un tout, mais il y cherche l’unité d’un projet, qu’on pourrait dire pédago­gique, plutôt que celle d’un système.

3Ce patient « travail de détective » est exemplaire. Les façons de lire que ce livre propose, si elles sont particulièrement bien adaptées à la Métaphysique et au livre Zeta, en raison de sa structure inhabituelle (comme on va le voir), sont en réalité efficaces pour entrer dans n’importe quel traité d’Aristote. Leçon de méthode, A Map of Zeta de­mande d’ailleurs une lecture active, avec un crayon à la main et la Mé­taphysique ouverte sur la table de travail. Mais l’auteur rappelle en même temps qu’il ne faut pas se faire d’illusions : il n’existe pas de philologie « ingénue » ou philosophiquement neutre (« innocent of phi­losophy ») qui nous mettrait en mesure de régler les problèmes posés par ce texte sans entrer dans la discussion des problèmes philoso­phiques qu’il affronte. Cela résulte d’ailleurs de la nature même des « poteaux indicateurs » que recherche Myles Burnyeat. Si certains d’entre eux sont évidents et explicites, véritables panneaux qui dé­taillent un programme ou résument méthodiquement les résultats obtenus, les autres seraient plutôt comparables à des cairns, accidents nuscules, à peine discernables et énigmatiques, qui ne prendront sens qu’aux yeux de celui qui est déjà familier avec le terrain et le territoire.

4En contrepartie, cette lecture ne se borne pas à mettre en lumière – ce qui serait déjà très utile – des faits de structure et de composi­tion, mais elle apporte en outre des résultats historiques et philoso­phiques importants.

5Avant tout, elle fait apparaître le caractère non linéaire du traité. Celui-ci est formé, selon l’A., de quatre séquences indépendantes (Z 3 : le substrat ou la matière ; Z 4-6 et 10-11 : la quiddité ; Z 13-16 sur l’universel ; Z 17 sur la causalité – avec des « inclusions » consti­tuées par les chapitres 7 à 9 d’une part, et 12 d’autre part). À l’intérieur de chacune de ces séquences, on doit encore distinguer deux ni­veaux assez nettement distincts : Aristote part en effet à chaque fois de questions et de considérations signalées par l’adverbe logikôs, que l’on peut traduire, selon M. Burnyeat, par : « d’une façon générale et abstraite ». Le terme n’a d’ailleurs pas nécessairement la connotation péjorative que certains interprètes y ont vue (et qui est incontestable­ment présente dans certains cas) ; il s’agit d’un niveau d’analyse qui est celui de l’Organon dans son ensemble, et qui se caractérise – négative­ment – par le fait que les termes de « forme » et « matière » n’y appa­raissent jamais expressément. Puis, à la suite de ces recherches lo­giques, le Stagirite passe à des analyses littéralement métaphysiques, c’est-à-dire qu’elles mettent en œuvre des concepts et des thèses issus de la philosophie naturelle.

6Ce mouvement quatre fois répété – plus exactement, remarque l’auteur, il ne s’agit pas de refaire quatre fois la même chose, mais de quatre gestes qui visent la même direction – répond à une intention pédagogique ou propédeutique. Il s’agit de montrer comment le tra­vail « général et abstrait » conduit à formuler des questions impor­tantes, mais qui ne peuvent être résolues et décidées que lorsque l’on adopte le point de vue de l’explication causale et de la doctrine de la forme et de la matière, c’est-à-dire lorsque l’on parvient au niveau mé­taphysique. Burnyeat justifie donc le titre traditionnel de la Métaphy­sique, et voit de ce fait dans la démarche de Zeta une intention anti-platonicienne : il importe à Aristote de montrer qu’il est possible et même indispensable d’appuyer la sagesse sur la physique, cette science bâtarde que le maître de l’Académie tenait toujours en suspi­cion. La « science recherchée » ne peut pas se fonder sur la seule considération des logoi (cf. Phédon, 99e).

7Une autre conséquence de cette nouvelle description de Zeta, c’est que le livre n’a peut-être pas l’importance théorique qu’on s’ac­corde généralement à lui trouver aujourd’hui. Moment préparatoire, il est tout entier tourné vers les analyses du livre Eta (plus exactement de la séquence Z 17 + H), qui expose positivement la doctrine de la forme-substance ; et à vrai dire cette doctrine elle-même tend vers l’étude des substances non sensibles et vers la « théologie » du livre Lambda. Ainsi, et de la même façon, la recherche de M. Burnyeat s’achève sur une interprétation philosophique d’ensemble, qui af­firme l’unité profonde de la Métaphysique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Crubellier, « Myles Burnyeat, A Map of Metaphysics Zeta »Philosophie antique, 3 | 2003, 203-206.

Référence électronique

Michel Crubellier, « Myles Burnyeat, A Map of Metaphysics Zeta »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7332 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7332

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Auteur

Michel Crubellier

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