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Comptes rendus

David Charles, Aristotle on Meaning and Essence

Oxford, Clarendon Press, 2000, xiv-410 p. (Oxford Aristotle Studies)
Michel Crubellier
p. 200-203
Référence(s) :

David Charles, Aristotle on Meaning and Essence, Oxford, Clarendon Press, 2000, xiv-410 p. (Oxford Aristotle Studies)

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Texte intégral

1Le développement et le renouvellement des études aristotéli­ciennes depuis le milieu du XXe siècle doivent beaucoup aux inter­prètes, anglo-saxons notamment, qui ont abordé les textes du philo­sophe à partir de préoccupations liées à la philosophie du langage et de la connaissance, dans le sillage de ce qu’il est convenu d’appeler la « philosophie analytique ». De fait, les commentaires et les discus­sions résultant de ces efforts ont fait apparaître des affinités saisis­santes entre les démarches d’Aristote et certains questionnements contemporains. Pourtant, il n’y a pas de « philosophie du langage » d’Aristote ; on ne trouve même pas dans le corpus d’exposé systéma­tique et explicite d’une « philosophie de la connaissance » au sens où les modernes, depuis Descartes et Locke, ont pu concevoir une telle philosophie. Les traités de l’Organon ont une visée essentiellement pratique et technique ; certains d’entre eux (les Topiques et les Premiers Analytiques) concernent un champ plus large que celui de la connais­sance (celui de l’argumentation en général), cependant que les Seconds Analytiques concernent un objet plus limité (la seule science démons­trative). Quant à la section centrale du Traité de l’âme (II, 5–III, 8), qui porte sur les fonctions cognitives, elle s’inscrit dans une analyse des fonctions de l’âme animale.

2De cette philosophie aristotélicienne du langage et de la connais­sance, le livre de David Charles donne une vue d’ensemble, en ras­semblant des thèses explicites d’Aristote, et d’autres qu’il infère à par­tir de ces déclarations explicites. Mais il prend appui sur une base so­lide : les doctrines de la définition et de l’essence. Il donne donc une place centrale au livre II des Seconds Analytiques, qu’il commente et dis­cute de près et dans sa totalité ; mais ce n’est pas un commentaire de forme linéaire.

3L’auteur part de la question de « l’essentialisme » d’Aristote et de sa signification philosophique. Qu’est-ce qu’être « essentialiste » ? Les positions essentialistes – anciennes et modernes, « fortes » ou « faibles » – ont en commun d’affirmer que comprendre un mot, tout comme connaître une chose, c’est en définitive se rapporter à une essence. Cela implique la possibilité de distinguer, au moins en théorie, parmi les propriétés d’un objet, entre celles qui sont « essen­tielles » et celles qui ne le sont pas, et cela pose la question de savoir à quoi les propriétés qui sont ainsi posées ou reconnues comme essen­tielles doivent le privilège qui leur est par là accordé. Sur ce point, David Charles entend à la fois distinguer la position d’Aristote des thèses et des programmes essentialistes contemporains (il cite par exemple Kripke, ou Putnam), et défendre l’essentialisme d’Aristote contre les principales critiques qui, de Locke à Quine, lui ont été adressées. En définitive, son intention est de montrer que cette posi­tion aristotélicienne garde quelque pertinence, et une réelle effica­cité, dans les débats épistémologiques d’aujourd’hui.

4La première thèse importante du livre, que l’auteur tire de la lec­ture des chapitres 8 à 10 du livre II des Seconds Analytiques, c’est que la recherche du « ce que c’est » (ti esti) d’un objet donné, comporte nor­malement trois phases :

(1) comprendre ce que signifie le mot ou l’expression qui le désignent ;

(2) savoir que ce qui est signifié par là est, ou existe ;

(3) saisir l’essence de cet objet.

5Or D. Charles insiste sur l’importance du premier stade et de son indépendance par rapport aux deux autres. Cela implique en effet que notre compréhension de la signification du mot peut être, et même qu’elle est normalement, et pour commencer, « superficielle », en un sens très précis de cette expression : c’est-à-dire qu’elle ne re­quiert ni une assomption d’existence, ni, à plus forte raison, la con­naissance de l’objet visé. Cela s’explique par le fait que le nom, pour Aristote, ne se rapporte que médiatement à l’espèce dans sa réalité ob­jective ; immédiatement, il se rapporte seulement à une pensée, con­çue comme une certaine affection de l’âme dont l’objet est la cause, mais qui n’est pas nécessairement claire et distincte. La reconnais­sance des essences n’est pas le fait de tout un chacun, mais seulement du praticien compétent (master craftsman) : D. Charles prend au sérieux les exemples du prologue de Métaphysique A. Cela ne le conduit pas à reléguer au second plan la célèbre thèse que « tous les hommes dé­sirent naturellement savoir » ; mais cela introduit, entre l’homme or­dinaire et le praticien compétent, la relation téléologique qui existe entre le potentiel et l’actuel.

6L’intérêt de cette conception est qu’elle permet d’échapper au di­lemme dans lequel une position « essentialiste » court autrement le risque de se laisser enfermer. En effet, il n’est pas possible de réduire la nécessité inhérente aux propriétés essentielles à l’absolu d’une con­vention indiscutable – option qui conduit l’essentialisme moderne à voisiner avec des thèses conventionnalistes ; mais il n’est pas non plus nécessaire d’affirmer la possibilité d’un accès immédiat aux es­sences, position que l’auteur désigne comme « platonicienne ». La plupart des critiques adressées à Aristote tendent à en faire un « plato­nicien » de ce genre, c’est-à-dire quelqu’un qui penserait que nous pouvons accéder aux traits essentiels et nécessaires des choses indé­pendamment de nos pratiques de la définition et de l’explication. Or, dit David Charles, c’est précisément ce qu’il refuse.

7Il reste à comprendre comment cette conception d’une significa­tion « superficielle » et dépourvue de tout engagement métaphysique peut s’accorder avec la thèse – incontestablement aristotélicienne – de la réalité des essences, et comment on peut rendre raison de la sai­sie des essences en évitant l’alternative du platonisme et du conven­tionnalisme.

8Pour répondre sur le premier point, l’auteur mobilise les analyses de la section centrale du Traité de l’âme, et en particulier l’analogie entre la perception et l’intellection. L’affection de l’âme, dans l’un et l’autre cas, résulte d’une influence causale de l’objet sur l’âme. Mais pour bien comprendre cette thèse dans le cas de l’intellection, il faut avoir à l’esprit que la cause est « l’intellect agent », et que celui-ci est la structure universelle et organisée (donc intelligible) intégrant tous les objets pensables. Quoi qu’il en soit d’ailleurs du statut ontologique de cette entité, l’existence d’une telle structure universelle est essen­tielle à la position d’Aristote. Elle n’explique d’ailleurs pas pourquoi le monde est intelligible, mais elle montre comment il l’est. La con­naissance du praticien compétent, puis celle du savant au sens aristo­télicien du terme, explorent plus ou moins profondément et plus ou moins systématiquement cette structure.

9Sur le second point, la thèse de D. Charles est que nos pratiques de la définition et de l’explication sont interdépendantes. Par exemple, nous ne sommes capables de concevoir ce qui fait l’essence d’une certaine espèce que parce que nous reconnaissons cela comme le point de départ d’une forme appropriée d’explication. « Si nous ne possédions pas de telles pratiques de la définition ou de l’explica­tion, la structure intelligible de la réalité nous échapperait » (p. 264). Ainsi, pour reprendre les termes de la célèbre aporie proposée au chapitre Z, 12 de la Métaphysique, nous sommes capables de recon­naître l’unité et le caractère « premier » des définitions (pourquoi ani­mal bipède est-il une seule réalité et non pas deux, animal et bipède ?) par référence à nos pratiques d’explication causale (et telle est en effet la solution proposée par le livre H de la Métaphysique). Ce lien entre es­sence et explication, que les Analytiques expriment en présentant la re­cherche de la définition comme la recherche d’un moyen terme, de sorte que la définition peut être décrite comme une variante de la dé­monstration, dont elle diffère seulement par l’arrangement des termes, se fonde en dernier recours sur une interdépendance onto­logique entre l’essence et la cause. Mais il est intéressant aussi du point de vue méthodologique et épistémologique. En effet, Aristote conçoit la définition et l’explication comme des processus analy­sables, médiats, qui tirent précisément leur valeur et leur intelligibi­lité de ce caractère médiat : le moyen terme est la raison et la cause. Mais des démarches de cette sorte doivent admettre un arrêt à un moment donné ; il faut pouvoir arrêter la régression infinie qui est l’arme absolue des objections sceptiques contre la possibilité de la science. Mais on n’est pas pour autant obligé d’admettre une intuition injustifiable, ce qui nous reconduirait à l’alternative entre le plato­nisme et le conventionnalisme. La possibilité de corroborer et de justifier l’une par l’autre la définition et l’explication offre peut-être une porte de sortie honorable. Il en irait ici, si l’on peut risquer cette comparaison, comme dans le cas des sensibles communs, qui peuvent être adéquatement connus précisément parce qu’ils font l’objet de plusieurs sensations hétérogènes.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Crubellier, « David Charles, Aristotle on Meaning and Essence »Philosophie antique, 3 | 2003, 200-203.

Référence électronique

Michel Crubellier, « David Charles, Aristotle on Meaning and Essence »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7317 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7317

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Michel Crubellier

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