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Comptes rendus

Michael Gagarin, Antiphon the Athenian Oratory, Law, and Justice in the Age of the Sophists

Austin, University of Texas Press, 2002, 222 p.
Annie Hourcade
p. 195-199
Référence(s) :

Michael Gagarin, Antiphon the Athenian Oratory, Law, and Justice in the Age of the Sophists, Austin, University of Texas Press, 2002, 222 p.

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Texte intégral

1En choisissant de consacrer un ouvrage à Antiphon « l’Athé­nien », M. Gagarin opte, dans le cadre du débat sur l’identité d’Anti­phon, pour la thèse unitariste. Une des principales vocations de cet ouvrage est en effet de soutenir qu’Antiphon le sophiste, auteur du De la vérité et du De la concorde, Antiphon l’orateur et Antiphon l’auteur des Tétralogies, sont une seule et même personne. Les arguments clas­siques en faveur de la thèse unitariste sont présentés au chapitre 2, mais cet ouvrage, entièrement dédié à un Antiphon réunifié, consti­tue l’argument majeur, selon M. Gagarin, dans le sens de la perspec­tive unitariste : rassembler les différents aspects d’Antiphon conduit à fournir une image plausible et cohérente d’un intellectuel – sophiste, orateur – du ve siècle av. J.-C.

2Après avoir tracé le cadre général de l’activité sophistique dans le­quel s’inscrit Antiphon, l’auteur aborde les deux grands sujets de con­troverse à propos d’Antiphon : le problème de l’identité et celui de l’attribution des Tétralogies.

3Concernant l’identité, l’étude des fragments et témoignages an­ciens conduit Gagarin à soutenir la thèse unitariste en faveur de la­quelle il propose cinq arguments : (1) Les caractéristiques d’Antiphon le sophiste, décrit par Xénophon dans les Mémorables, sont pleinement compatibles avec la personnalité d’Antiphon de Rhamnonte, orateur mentionné par Thucydide ; (2) le critère stylistique, invoqué par la tradition pour différencier Antiphon le sophiste et Antiphon de Rhamnonte, est fragile ; (3) dès la fin du ive siècle av. J.-C., tous les ouvrages d’Antiphon (rhétoriques et sophistiques) sont attribués à un seul auteur ; (4) l’absence d’indication biographique concernant Anti­phon le sophiste dans les sources du ive siècle av. J.-C. constitue un argument dans le sens de la thèse unitariste ; (5) les séparatistes mo­dernes s’appuient essentiellement sur l’incompatibilité doctrinale entre les thèses égalitaristes du De la vérité et l’orientation oligarchique de l’orateur, mais la publication d’un nouveau fragment, en 1984, rend cette distinction moins décisive.

4Concernant le problème de l’attribution des Tétralogies, M. Gagarin soutient également la thèse d’un auteur unique des discours judi­ciaires et des Tétralogies. Les différences – juridique, linguistique et historique – existant de fait entre les deux séries d’œuvres sont essen­tiellement dues à des différences de nature et de but et ne justifient pas la thèse de l’attribution à des auteurs distincts.

  • 1  G.J. Pendrick, Antiphon the sophist The Fragments, Cambridge, 2002.

5L’ouvrage se propose ensuite d’examiner les différents textes ainsi attribués à Antiphon : De la vérité, De la concorde, mais aussi l’interpréta­tion des rêves, les Tétralogies, les trois discours judiciaires et les frag­ments de discours. Dans le cadre des chapitres 3 et 4, l’auteur pro­pose une traduction anglaise des fragments papyrologiques du De la vérité et des fragments du De la concorde, traductions reprises en appen­dices (A et B) avec texte grec en regard. Concernant le fragment 44 (numérotation de Diels) du De la vérité, M. Gagarin suit le texte édité par F. Decleva Caizzi (1989) qui inclut le fragment papyrologique ré­cemment publié par M.S. Funghi en 1984 (Poxy 3647). Comme ces deux auteurs, il inverse l’ordre initial retenu par Diels, suivant en cela l’édition de Grenfell et Hunt (1915), entre les fragments 44 A et 44 B. Gagarin souligne néanmoins le caractère fragile des arguments avan­cés pour cette inversion. Partisan de la distinction de deux Antiphon, Gerard J. Pendrick, dans sa toute récente édition complète des frag­ments d’Antiphon « le sophiste »1, cite pour sa part le fragment 44 en tenant compte du POxy 3647, mais en conservant l’ordre initial de Diels dans les Fragmente der Vorsokratiker. Il invoque en ce sens l’im­possibilité de tirer des conclusions décisives sur l’ordre relatif de 44 A et 44 B.

  • 2  Cf. F. Decleva Caizzi, « Hysteron proteron » : la nature et la loi selon Antiphon et Platon, Revue (...)

6Indépendamment de ces considérations papyrologiques, M. Gaga­rin soutient que les fragments du De la vérité d’Antiphon, parvenus jusqu’à nous, témoignent de la mise en œuvre d’une méthode bien particulière, qui consiste à mettre en évidence l’existence de perspec­tives conflictuelles (Grecs contre barbares ; nomos contre physis ; jus­tice légale contre justice traditionnelle fondée sur les représailles). La vérité selon Antiphon apparaît donc essentiellement complexe et am­bivalente et il convient de s’appuyer sur l’intellect (gnome) et sur l’usage – également ambivalent – qu’il fait du logos, pour surmonter les oppositions. Ambivalence et ambiguïté du propos du De la vérité trouvent un écho dans le style utilisé, notamment avec l’usage de comparaisons négatives qui incitent à considérer De la vérité comme un traité mettant essentiellement en œuvre un questionnement de na­ture non dogmatique. Ainsi l’attaque d’Antiphon contre les nomoi ne présente-t-elle pas un caractère radical. Même si la loi est considérée comme secondaire par rapport à la nature, elle peut cependant pré­senter quelques avantages. De même, Antiphon condamne moins la justice qu’il n’en analyse les différentes implications. L’interprétation de M. Gagarin diffère, semble-t-il, en cela, d’une perspective plus tra­ditionnelle, notamment de celle adoptée par F. Decleva Caizzi, selon qui Antiphon, considérant comme équivalentes les normes du droit et les normes religieuses, les oppose, de manière décisive, à la nature2.

7Dans le chapitre 4, Gagarin aborde De la concorde et l’interprétation des rêves. De la concorde, ou du moins les fragments qu’il en reste, té­moigne d’une attitude critique à l’égard de certaines croyances tradi­tionnelles. Pourtant, si le but du De la vérité est de poser des questions au sujet du nomos et de la justice humaine, De la concorde tente d’at­teindre à des conclusions plus positives qui peuvent conduire à affir­mer, dans certains cas, l’utilité de la morale traditionnelle. Au niveau stylistique, De la concorde présente des points communs avec De la vérité (parisosis, parataxe) mais le premier est plus rhétorique, moins analy­tique et logique que le second, De la vérité étant sans doute destiné à être lu par un public plus restreint d’intellectuels. L’auteur considère que l’interprétation des rêves par Antiphon relève de la technique an­tilogique, Antiphon étant capable de donner au rêve un sens opposé à celui donné par un autre interprète. Il en résulte que, selon M. Ga­garin, les quelques fragments qui mentionnent l’interprétation des rêves selon Antiphon doivent être davantage considérés comme un témoignage de son talent sophistique que comme l’exposé d’une au­thentique technique d’interprétation des rêves.

8Le chapitre 5 traite des Tétralogies qui incarnent une nouvelle forme sophistique de discours, inaugurée par Protagoras : les antilo­gies. Destinées à la communauté intellectuelle, ce sont des exercices de style dans lesquels les parties en présence présentent des logoi op­posés, dans un cadre artificiel déterminé par la loi athénienne sur l’homicide et par la procédure légale. La complexité même du style et de l’argumentation des Tétralogies – notamment avec l’usage de l’an­tithèse hypothétique – exclut, selon l’auteur, qu’elles soient destinées à être délivrées oralement, comme c’est le cas des discours judi­ciaires. Avant d’aborder chaque Tétralogie en détail, M. Gagarin déve­loppe l’usage bien spécifique qu’Antiphon fait de l’idée de souillure (miasma) qui s’attache classiquement à la mort, et à l’homicide en particulier, mais qui fait l’objet, dans les Tétralogies, d’une forme de manipulation rhétorique, Antiphon expliquant comment utiliser cette idée selon les besoins de l’argumentation. Ainsi, contrairement à la perspective de F. Decleva Caizzi, dans son édition des Tétralogies, qui considère que l’opposition entre le droit et la religion constitue le problème de fond de l’œuvre (Antiphontis Tetralogiae, Milano, Varese, 1969, p. 44), M. Gagarin met l’accent sur l’usage essentiellement rhéto­rique de la référence à la religion. Il est possible, en revanche, selon Gagarin, de découvrir dans les Tétralogies une mise en perspective de la loi et de la nature qui permet de rattacher cette œuvre au traité De la vérité. Dans la première Tétralogie, l’argument du probable est ex­ploré sous tous ses aspects, mais Antiphon en met aussi en évidence les limites, l’infériorité vis-à-vis de l’évidence des faits, précisément en raison de la possibilité d’opposer à un argument probable un contre-argument tout aussi probable. La probabilité n’a, en revanche, aucune place dans la deuxième Tétralogie car, contrairement à la pre­mière, les faits y sont pleinement connus, et le problème traité est plutôt celui de la cause et de la responsabilité, ainsi que celui de la re­lation entre les faits (pragmata) et les discours (logoi) des parties en pré­sence. Alors que dans la première Tétralogie logos et pragma sont es­sentiellement opposés, dans la deuxième ils sont unis dans la mesure où les faits et les mots se contrôlent mutuellement. La troisième Tétralogie introduit la relation entre physis et nomos.

9Le chapitre 6 constitue un résumé et une analyse des discours ju­diciaires destinés à être prononcés au tribunal : Antiphon VI Sur le choreute ; Antiphon I Contre la belle-mère ; Antiphon V Le meurtre d’Hérode, ainsi que du discours prononcé par Antiphon pour sa propre dé­fense au moment de son procès en 411. Ce qui domine, dans ces tra­vaux de logographie qui appartiennent aux quinze dernières années de la vie d’Antiphon, c’est la stratégie mise en œuvre, et particulière­ment l’art qui consiste à mélanger des arguments politiques et person­nels avec des arguments plus légaux et factuels, toujours afin d’adap­ter parfaitement l’approche aux besoins du client.

10Le chapitre 7 reprend les différents aspects abordés afin de four­nir une vision synoptique de la personnalité et de l’œuvre du « com­plete Antiphon ». Il souligne que les différents travaux attribués à Anti­phon présentent de nombreux traits communs. Les Tétralogies et les traités sophistiques critiquent les vues traditionnelles et explorent de nouvelles idées et méthodes d’argumentation. Les différences stylis­tiques peuvent être expliquées, non par l’existence de plusieurs au­teurs, mais plutôt par la variété de forme et de but qui caractérisent les divers travaux d’Antiphon. A la fin du Ve siècle, les catégories sty­listiques clairement caractérisées, qui ont vu le jour à l’époque hellé­nistique, n’existaient pas et la prose attique était encore à l’état expéri­mental. On remarque une forme de communauté argumentative entre les Tétralogies, De la vérité et même De la concorde, par le recours à la structure qui consiste à opposer les logoi. Même si les motivations ani­mant les discours judiciaires diffèrent, on retrouve pourtant, par cer­tains aspects, une méthode argumentative similaire. Enfin, Antiphon semble avoir accepté, à un certain niveau, un lien entre nomos, logos et eikos dans leur opposition à physis et ergon, bien que dans une perspec­tive plus large cette polarité disparaisse, révélant une unité globale qui correspond à la vérité.

11L’auteur termine en tentant une reconstitution de la carrière d’An­tiphon à partir des informations biographiques dont nous disposons sur Antiphon de Rhamnonte et en précisant la chronologie probable des œuvres du sophiste-orateur. Les Tétralogies auraient vraisemblable­ment été composées entre 450 et 430 ; Antiphon composa peut-être un peu plus tard ses traités De la vérité et De la concorde ; les discours ju­diciaires et le discours pour sa propre défense, suite à sa participation au coup d’état des Quatre Cents, appartenant aux deux dernières dé­cades de sa vie.

12Michael Gagarin démontre ici, de manière très convaincante, l’identité d’Antiphon le sophiste et d’Antiphon l’orateur et l’ouvrage constitue, sans aucun doute, un apport décisif à la thèse unitariste. Outre les analyses des œuvres philosophiques dont l’auteur restitue l’unité, l’étude des œuvres rhétoriques, dans leurs aspects argumenta­tif et stylistique, est d’un très grand intérêt et conduit à mettre claire­ment en évidence le rôle prépondérant joué par Antiphon dans le domaine de l’art oratoire et de l’éloquence judiciaire.

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Notes

1  G.J. Pendrick, Antiphon the sophist The Fragments, Cambridge, 2002.

2  Cf. F. Decleva Caizzi, « Hysteron proteron » : la nature et la loi selon Antiphon et Platon, Revue de métaphysique et de morale, 91, 1986, p. 295 ; Corpus dei papiri filosofici greci e latini, Firenze, 1989, p. 203-204.

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Pour citer cet article

Référence papier

Annie Hourcade, « Michael Gagarin, Antiphon the Athenian Oratory, Law, and Justice in the Age of the Sophists »Philosophie antique, 3 | 2003, 195-199.

Référence électronique

Annie Hourcade, « Michael Gagarin, Antiphon the Athenian Oratory, Law, and Justice in the Age of the Sophists »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7307 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7307

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Annie Hourcade

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