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Lorenzo Valla et la recomposition du conflit entre la dialectique et la rhétorique

Fosca Mariani Zini
p. 57-80

Résumés

Depuis la philosophie ancienne, notamment avec Aristote, la dialectique et la rhétorique se partagent le domaine de l’argumentation plausible et crédible, mais leurs stratégies de preuve aussi bien que leurs buts diffèrent. Une fois ces différences mises en lumière, il est possible de suggérer que l’humanisme n’a pas été tant un moment marqué par le renouveau de la rhétorique que d’une multiplicité de formes de décomposition et de recomposition des modalités rhétoriques et dialectiques. Cet article cherche à montrer en particulier la nature dialectique du projet de l’humaniste Lorenzo Valla dans sa « Repastinatio dialectice et philosophie », en soulignant la reprise réfléchie et novatrice de la réflexion grecque et latine sur les arts du discours.

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Texte intégral

1. Introduction : La récurrence d’un conflit.

1.1. L’humanisme et la renaissance de la rhétorique.

1Comment discuter de sujets sur lesquels on ne peut pas arrêter des jugements définitifs, mais seulement avancer des arguments vraisemblables ? Comment obtenir, dans ce cas, l’assentiment ? Cette interrogation est l’héritière de la réflexion ancienne sur les prérogatives et l’efficacité respectives de la dialectique et de la rhétorique : il s’agit en effet des arts du discours qui, ne pouvant pas prétendre à la nécessité des raisonnements apodictiques, se partagent le domaine de l’argumentation plausible. Leur confrontation s’est traduite selon des modalités différentes : l’intégration de leurs fonctions réciproques, la distinction des domaines d’application et des buts, leur articulation ou coordination selon les exigences théoriques et pratiques, voire politiques, du moment, ou le plus souvent leur hiérarchisation en fonction de leurs mérites argumentatifs et persuasifs. Somme toute, c’est la récurrence du conflit qui domine leur histoire.

2On serait alors tenté de distinguer des époques, marquées par la supériorité de l’une ou de l’autre discipline, et de voir dans l’humanisme, dès ses débuts italiens, la suprématie incontestée de la rhétorique et la critique radicale de la dialectique, notamment dans sa formalisation « scolastique ». Cette hypothèse étant largement partagée, je retiendrai les deux raisons qui me semblent les plus convaincantes. Il est vrai, d’abord, que les humanistes ont affiché la volonté manifeste de rompre avec l’ordre du savoir propre à la tradition médiévale des universités : ils ont d’ailleurs considéré bon nombre de développements logiques de la dialectique médiévale comme une activité purement formelle et autoréférentielle, dépourvue de tout contenu cognitif. Il est incontestable, ensuite, que les humanistes ont voulu s’engager dans une réforme du savoir, impliquant une nouvelle réflexion sur la méthode de la connaissance et la classification des disciplines. Dans ce cadre, la rhétorique a joué un rôle significatif, puisqu’elle a été la méthode d’argumentation pouvant rendre compte de domaines du savoir qui prirent une importance nouvelle à la Renaissance : le droit, l’histoire, l’étude philologique des textes du passé.

1.2. La réforme humaniste de l’argumentation : dialectique et rhétorique.

3Or des réserves peuvent être émises, en vue d’une compréhension plus nuancée des enjeux de l’époque de la Renaissance. En premier lieu, il faut reconnaître le but polémique des nombreuses déclarations par lesquelles les humanistes cherchaient à se représenter l’originalité de leur projet. Sans vouloir nier les césures là où elles se trouvent, ni prétendre comprendre mieux les humanistes qu’ils ne se sont compris eux-mêmes, l’historiographie récente a mis en relief les moments de continuité, et non pas seulement de rupture, entre le Moyen Âge et la Renaissance, en particulier dans l’Italie des xiiie-xvie siècles. Cela est d’autant plus vrai que les humanistes, voulant définir leur projet, utilisèrent le plus souvent des termes comme : emendatio, repastinatio, castigatio, restauratio – termes suggérant que la nouveauté est toujours le produit d’une reprise, d’une restauration qui corrige autant qu’elle renouvelle, reprend à nouveau, retourne sur ses pas. Il ne s’agit nullement de revendiquer une coupure radicale, ou de donner congé à tout ce qui s’est conçu, expérimenté, élaboré auparavant. C’est justement la nature réfléchie de ce retour qui caractérise le projet de réforme humaniste, et empêche de distinguer clairement et hâtivement la suprématie de telle ou telle discipline. Car le propre des stratégies humanistes est de démanteler et de reconstruire dans de nouvelles figures de pensée des aspects qui se rapportent à des savoirs divers, si bien que le résultat est à la fois familier et étrange. C’est le cas de la reprise de la dialectique et de la rhétorique : leurs prérogatives spécifiques sont tour à tour transférées, remodelées dans des disciplines qui portent encore le nom de dialectique ou de rhétorique, mais qui ont changé de nature, parce qu’en ont été transformés les stratégies et les buts argumentatifs.

4Notre hypothèse est alors qu’on comprend mieux la réflexion humaniste sur les arts du discours si on l’envisage comme une réforme qui s’effectue par la décomposition et la recomposition des fonctions de la dialectique et de la rhétorique, et non comme la simple renaissance de la rhétorique. Pour justifier ce point de vue, il faudrait établir les traits constitutifs de ces disciplines, qui en définissent, au-delà des différentes interprétations, la spécificité propre, et repérer si et sur quel plan ces traits subsistent dans la réflexion humaniste. On pourrait alors s’entendre sur la règle suivante : si une détermination essentielle de la dialectique se trouve intégrée dans la rhétorique, celle-ci change radicalement de nature, se « dialectise » et n’est plus rhétorique, bien qu’elle puisse, sous la plume d’un auteur particulier, en garder le nom ; de même, si une stratégie ou un but propres à la rhétorique sont transférés dans des procédures que l’on dit dialectiques, il s’agit évidemment d’une « rhétorisation » de la dialectique. Ce critère me semble apte à faire ressortir la part du dialectique et du rhétorique dans les multiples réformes de l’argumentation humaniste.

1.3. Le projet de Lorenzo Valla.

  • 1 1 L. Valla naquit en 1407 dans une famille liée au milieu de la papauté. Il connut pendant son adol (...)
  • 2 2 J. Chomarat 1981, p. 225-265 ; D. R. Kelley 1970, p. 19-46 ; C. Trinkaus 1970, p. 103-170.
  • 3 3 RDP, Proemium : « Maintes questions en philosophie concernent la pertinence des termes. » Il ne s (...)

5Je voudrais analyser ici, dans cette perspective, le projet de Lorenzo Valla1, que l’on considère habituellement comme une tentative pour renouveler les arts du discours à partir du rôle central donné à la rhétorique. Valla vise, en effet, par la Repastinatio dialectice et philosophie, à repenser les modalités et les fonctions des arts du discours, afin d’établir un art critique de l’argumentation. La critique concerne deux niveaux étroitement liés : l’ordre du savoir et le système de la langue, celui-ci étant censé restituer celui-là d’une manière intelligible et communicable. C’est là la recherche, à la fois, d’une méthode qui soit à même de penser à nouveaux frais le système du savoir, et d’un langage qui puisse écarter les erreurs et les malentendus, voire les cavillationes. Car le travail philologique2 de Valla l’a conduit à reconnaître que la langue ne se borne pas à exprimer la pensée, mais la constitue de l’intérieur, et parfois l’entrave par les effets de sens qu’elle peut y introduire : Valla souligne à maintes reprises que beaucoup de problèmes philosophiques sont dus à un mauvais usage des termes, de leur pertinence : « de vi verborum plurime sunt in philosophia questiones »3. C’est pourquoi la Repastinatio se présente comme la réélaboration de la dialectique, et non de la rhétorique, la dialectique étant chez Aristote l’art de l’argumentation en langue naturelle, ce qui correspond exactement au projet de Valla.

  • 4 4 Elle ne prétend pas, en ce lieu, rendre compte de l’étendue théorique de son projet. Pour un prem (...)

6J’avancerai ici en deux temps : cherchant d’abord à définir ce qui revient essentiellement aux deux arts, j’étudierai ensuite si et comment, chez Valla, leurs traits constitutifs sont réélaborés et distribués dans la dialectique et la rhétorique. Il s’agit naturellement d’une enquête non exhaustive4 : elle voudrait tout simplement suggérer que le projet de Valla n’est pas essentiellement rhétorique, et qu’on le comprend mieux si l’on établit précisément le travail de décomposition et de recomposition de ces deux arts opéré dans la Repastinatio.

2. Dialectique et rhétorique : les traits constitutifs.

2.1. Le partage de l’argumentation plausible.

  • 5 5 Notamment dans les Topiques et dans la Rhétorique.
  • 6 6 C. Schmitt 1983 ; L. Bianchi & E. Randi 1990.

7Pour déterminer ce qui revient en propre à la dialectique ou à la rhétorique, force est de suivre Aristote. C’est dans son œuvre que l’on trouve la systématisation la plus détaillée dans l’Antiquité de ces deux arts du discours5, qui s’est imposée comme la référence majeure dans la tradition occidentale latine pour la réflexion sur l’argumentation plausible. Valla critique profondément Aristote, mais il le fait à partir d’Aristote : son projet fait partie de l’histoire composite de l’aristotélisme, et participe de son mouvement intérieur de transformation6.

8Pour Aristote, la dialectique et la rhétorique se partagent le domaine de l’argumentation plausible : elles présentent toutes deux des stratégies et des ressources pour construire un discours convaincant, dont les conclusions ne sont pas nécessaires. Leur nature est donc méthodique, leur ancrage familier, car elles enseignent à conduire de la manière la plus efficace des pratiques discursives que tous exercent dans la vie ordinaire : accuser ou défendre (pour la rhétorique), affirmer ou réfuter (pour la dialectique). C’est en cela que

  • 7 7 Aristote, Rhet. I, 1, 1354a1-7 (sauf indication contraire, les traductions de la Rhétorique sont (...)

la rhétorique est l’analogue de la dialectique ; l’une et l’autre, en effet, portent sur des questions qui sont, à certain égard, de la compétence commune à tous les hommes et ne requièrent aucune science spéciale. Aussi tous y participent-ils à quelque degré : tous s’occupent, jusqu’à un certain point, de combattre une thèse et de la soutenir, de se défendre et d’accuser. Seulement la plupart des hommes le font, les uns, sans aucune méthode, les autres, grâce à une habitude provenant d’une pratique familière7.

  • 8Cf. W.A. De Pater 1968.

9La communauté des deux arts se traduit par l’exercice d’une même démarche argumentative : l’usage des « lieux » (topoi), lesquels fournissent les schèmes généraux pouvant donner forme à des arguments. Leur particularité est qu’ils n’aident pas à résoudre d’une manière irréfutable un point litigieux, car ils peuvent être utilisés indifféremment pour ou contre le même point de vue8. Aristote souligne que les topoi ne constituent pas des preuves véritables, puisqu’ils ne se rapportent pas à des sujets particuliers et ne conduisent pas non plus aux principes premiers : c’est pourquoi ils ne font de personne un spécialiste. Comme le souligne Aristote,

  • 9 9 Aristote, Rhet. I, 2, 1358a10-26.

J’entends par syllogismes dialectiques et rhétoriques ceux que nous avons en vue quand nous parlons des lieux. Ceux-ci sont les lieux communs sur les sujets de droit, de physique, de politique et de maintes disciplines différentes en espèce ; par exemple, le lieu du plus ou moins ; car l’on en pourra tirer un syllogisme ou un enthymème indifféremment sur le droit, la physique et n’importe quelle discipline ; et pourtant ces disciplines diffèrent en espèce […] Les lieux communs ne feront de personne un spécialiste en aucune science ; car ils ne se rapportent à aucun sujet particulier ; quant aux lieux spéciaux, meilleur sera le choix des prémisses, plus l’on créera, à l’insu des auditeurs, une science autre que la dialectique et la rhétorique ; car, si par hasard l’on rencontre des principes premiers, il n’y aura plus alors de la dialectique ni de la rhétorique, mais la science même dont on aura emprunté les principes9.

2.2. La prétention à la vérité.

  • 10  Cf. Aristote, Top. I, 2, 101a25-30, 101b1-41.
  • 11  Comme l’écrit Aristote (Rhet. II, 22, 1396b22-27), à propos de l’enthymème, le syllogisme rhétoriq (...)
  • 12  Aristote, Rhet. I, 1, 1355a29-36 : « De plus il faut être apte à persuader le contraire de sa thès (...)
  • 13  Sur ce point, Aristote reprend et critique radicalement la dialectique du Parménide, et répond à l (...)

10Toutefois, au-delà de ces aspects communs, les deux arts du discours se distinguent par la finalité et la structure de l’argumentation. Tandis que la dialectique est l’art d’argumenter sur tous les objets de controverse et contribue à la recherche commune de la vérité10, la rhétorique vise essentiellement à persuader autrui dans le cadre des conflits d’intérêt. La dialectique s’interroge sur des questions telles que : « y a-t-il un seul monde ou plusieurs ? » , ou « le plaisir doit-il être préféré au devoir ? » ; la rhétorique plaide pour l’accusation ou la défense d’une personne, d’un projet politique, ou en blâmant ou louant les mérites d’une œuvre. Le but les sépare, leurs stratégies d’argumentation ne se recoupent pas. Bien que les deux arts puissent s’appuyer également sur des preuves démonstratives, tirées de prémisses partagées, ou sur des argument réfutatifs, lorsqu’on démantèle les conclusions de la partie adverse11, seule la dialectique peut conclure des contradictoires, et non seulement des contraires, stratégie qu’elle partage avec la rhétorique12. Car de deux contraires, l’un n’est pas nécessairement vrai, et l’autre faux, tandis que de deux énoncés contradictoires si l’un est faux, l’autre est nécessairement vrai : c’est sur le plan des contradictoires, que la science des opposés est une13. Comme l’écrit Aristote,

  • 14  Aristote, Cat. 10, 13a37-b5 (trad. J. Tricot 1959).

passons à ce qui est opposé comme l’affirmation et la négation : il est manifeste que l’opposition ne s’effectue selon aucun des modes dont nous avons parlé, car c’est dans le présent cas (scil. les contradictions) seulement qu’il faut de toute nécessité que toujours un opposé soit vrai et l’autre faux. En effet, ni pour les contraires, ni pour les relatifs, ni pour la possession et la privation, il n’est nécessaire que toujours l’un des opposés soit vrai, et l’autre faux14.

11Par conséquent, seule la dialectique est à même, par le critère de non-contradiction, de mettre à l’épreuve les enchaînements discursifs. Elle ne peut pas répondre par exemple directement à la question : « y a-t-il un seul monde ou plusieurs ? », mais elle peut tester la cohérence des deux hypothèses contradictoires que l’on peut établir sur ce sujet, et déterminer laquelle est fausse, et doit, par conséquent, être écartée. Elle aboutit à la vérité non pas via positiva, mais via negativa ; c’est en cela que seule la dialectique est proche de la critique :

  • 15  Aristote, Soph. El. 11, 171b21-32 (sauf indication contraire, les traductions des citations des (...)

La dialectique et aussi critique ; en effet, la critique n’est pas non plus de même nature que la géométrie, mais c’est quelque chose que l’on peut posséder tout en n’ayant aucune connaissance. Il est en effet possible, même pour celui qui ne connaît pas le sujet en question, de procéder à la mise à l’épreuve de celui qui ne le connaît pas non plus, pour peu que ce dernier concède sur la base, non pas de ce qu’il sait, ni des principes propres, mais des conséquences, lesquelles sont d’une nature telle que rien n’empêche celui qui les connaît de ne pas connaître la science, alors que celui qui ne les connaît pas ignore forcément aussi la science. Il est par suite évident que la critique n’est la connaissance de rien de déterminé. C’est aussi pourquoi elle porte sur toutes choses : car toutes les disciplines utilisent également certains principes communs. C’est la raison pour laquelle tous les hommes, y compris l’homme de la rue, pratiquent d’une certaine façon la dialectique et la critique, car tous entreprennent jusqu’à un certain point de soumettre à l’examen ceux qui prétendent savoir15.

12Ainsi la dialectique ne peut-elle pas juger de la vérité de quelque chose de déterminé, à savoir d’un contenu, mais de la forme argumentative elle-même. C’est une procédure d’examen qui évalue le caractère non contradictoire des conséquences de telle ou telle thèse. La critique dialectique est donc une mise à l’épreuve de la cohérence et de l’intelligibilité de toute affirmation prétendant à la vérité. C’est en cela qu’elle se distingue de la rhétorique, qui ne vise pas la vérité d’une argumentation, mais seulement son efficacité persuasive.

  • 16  Cf. Aristote, An. pr. II, 27, 70a2-9.

13Car même si la rhétorique peut être réfutative ou conclure des contraires, elle n’est pas une procédure de mise à l’épreuve des énoncés. Elle est d’ailleurs réfutative seulement quand elle déduit des prémisses constituées par des signes (qu’Aristote distingue des prémisses fournies par des propositions vraisemblables)16, si bien que ses conclusions dépendent d’un critère sémiotique, par nature non démonstratif mais seulement interprétatif, dont le modèle est l’art médical. L’authentique pouvoir réfutatif est fondé, en revanche, sur l’usage des contradictoires, et exerce une fonction critique, pouvant établir la vérité ou la fausseté d’un énoncé.

  • 17  Cf. Aristote, Rhet. I, 1, 1355a14-17.
  • 18  Cf. Aristote, Rhet. I, 1, 1355b15-21 : « En outre, il est manifeste que la rhétorique sert égaleme (...)

14La recherche de la vérité n’est pas une tâche propre à la rhétorique. Non qu’elle mélange inopinément le vrai et le faux, tant s’en faut. Toute argumentation rhétorique doit s’exercer honnêtement, et reposer sur une double conviction : que la faculté de reconnaître le vrai et le faux est unique, et que le vrai et le juste, tout en étant plus évidents que leurs contraires17, peuvent être détournés par des paroles retorses. Ainsi, de même que les véritables syllogismes rhétoriques, à savoir les enthymèmes, sont distingués des enthymèmes apparents, de même les procédures dialectiques illégitimes sont traitées à part18. Mais il faut distinguer entre les conditions droites de communication et les critères de validité de l’argumentation : la rhétorique ne se soucie que des premières, la dialectique de toutes les deux.

2.3. La nature de la preuve

  • 19  Cf. Aristote, Top. I, 1, 100a30, b20-22 ; 2, 101a30-33.
  • 20  Cf. J. Barnes 1991.

15Ce partage des tâches se traduit par une conception différente de la preuve. Le raisonnement dialectique procède à partir des prémisses qui sont acceptées par les partenaires, qui s’accordent sur leur caractère inviolable : celui qui les contredit est vaincu. Car les endoxa19, les prémisses dialectiques, plus que les croyances partagées d’une communauté déterminée, sont les énoncés préliminaires qui constituent l’horizon de sens de toute discussion controversée ; en un mot, c’est ce qui peut être admis comme préalable acceptable dans un échange discursif20. Il s’agit des conditions d’intelligibilité et de communication d’une argumentation dûment conduite, non des valeurs précieusement conservées dans le dépôt de la langue et de la tradition. Par conséquent, l’argumentation dialectique est essentiellement interrogative : elle n’impose pas une thèse mais la questionne, l’examine et cherche à répondre par une démarche à la fois proprement réfutative, c’est-à-dire par l’examen de la contradition, et procédant par des concessions circonstanciées (« si tu m’accordes cela, alors tu dois admettre que… » ; « si l’on s’accorde sur ce point, quelles conséquences devons-nous en tirer ? »). C’est pourquoi elle n’est pas démonstrative, à la différence de toute science ayant un objet déterminé ; la dialectique exige en fait l’échange dialogique des questions et des réponses :

  • 21  Aristote, Soph. El. 11, 172a15-21.

Aucune des sciences qui démontrent une certaine nature n’est interrogative ; il n’est en effet pas possible de concéder n’importe laquelle des parties d’une contradiction, attendu qu’une déduction ne s’effectue pas à partir des deux. Mais la dialectique, elle, est interrogative, alors que si elle démontrait, le questionneur ne ferait pas, sinon de toutes choses, du moins des principes premiers et des principes propres, l’objet de ses questions, parce que si le répondant ne les concédait pas, il ne disposerait plus des bases qui lui permettraient de poursuivre la discussion contre l’objection21.

16L’argumentation dialectique doit donc enchaîner d’une manière conséquente tous ses énoncés, pour qu’aucune contradiction, pas même un vide ou le moindre flottement, ne puisse s’y glisser, donnant l’avantage à l’adversaire. Le discours rhétorique est, en revanche, moins cohérent : ses prémisses sont vraisemblables, concernant ce qui peut arriver ou non, ou bien des signes, plus probants, mais sa démarche n’est ni critique, ni interrogative, si bien qu’il s’agit d’un monologue plus que d’un dialogue. La rhétorique ne cherche pas, à la différence de la dialectique, un accord établi à partir de prémisses acceptables, considérées comme les conditions d’entente préalables à ne pas enfreindre, et un assentiment arraché à l’adversaire, qu’il le veuille ou non, sur le seul critère de la contradiction. D’ailleurs ses articulations ne sont pas étroitement rigoureuses. Comme le souligne Aristote, dans un discours rhétorique

  • 22  Aristote, Rhet. II, 22, 1395b25-30.

il ne faut ni prendre le raisonnement de loin, ni passer par tous les échelons pour conclure ; le premier procédé manque de clarté par suite de la longueur ; l’autre est bavardage, parce qu’il énonce des choses évidentes. C’est la raison pourquoi les orateurs incultes persuadent mieux dans les foules que les cultivés ; comme disent les poètes, les incultes sont plus versés dans l’art de parler devant une foule22.

17Tandis que dans une argumentation tous les échelons doivent être explicités et enchaînés, dans l’oratio rhétorique l’articulation peut être moins serrée, et c’est justement ce relâchement qui est persuasif : il ne permet pas au public de réfléchir sur tous les passages qui amènent à une conclusion déterminée, l’enveloppant par une impression globale. En effet, les stratégies de preuve rhétoriques ne comprennent pas seulement l’agencement des arguments, mais aussi la manipulation des affects du public, et la séduction que l’orateur peut exercer par l’usage expert de ses manières de parler, de se mouvoir, en un mot de se présenter. Car les preuves administrées

  • 23  Aristote, Rhet. I, 2, 1356a1-4.

sont de trois espèces : les premières consistent dans le caractère de l’orateur ; les secondes, dans les dispositions où l’on met l’auditeur ; les troisièmes dans le discours même, parce qu’il démontre ou paraît démontrer23.

18En conclusion, bien que la dialectique et la rhétorique soient toutes deux des arts de l’argumentaton plausible, partageant le même dispositif déductif et l’usage des topoi, leurs stratégies argumentatives et leurs finalités diffèrent. La dialectique porte sur tous les sujets de controverse et argumente à partir de prémisses acceptables en tant que condition de possibilité de tout discours conflictuel réglé. Ses dispositifs de preuve sont l’interrogation et la réfutation des contradictions, c’est pourquoi elle est une procédure de mise à l’épreuve de toute prétention discursive à la vérité. La rhétorique ne se préoccupe pas de la vérité ou de la fausseté de l’énoncé : elle vise à persuader à partir de prémisses vraisemblables, ou de signes, en élaborant des discours crédibles. Sa crédibilité n’est pas garantie seulement par l’agencement des arguments, mais aussi par la manipulation des affects et la séduction exercée par l’orateur lui-même.

3. Lorenzo Valla : la réforme de la dialectique et de la rhétorique.

3.1. De l’impossibilité que la ‘Repastinatio’ soit une œuvre rhétorique.

  • 24  Cf. C. Vasoli 1968 ; L. Gardiner Janik 1973 ; S.I. Camporeale 1972, p. 33-87 ; S.I. Camporeale 198 (...)

19Ces traits constitutifs établis, nous pouvons analyser le projet de Valla, en distinguant ce qui est emprunté respectivement à la rhétorique et à la dialectique, afin de mieux en définir l’intention et les enjeux. L’interprétation dominante souligne la nature décidément rhétorique de la réflexion de Valla24, la comprenant dans l’héritage de la tradition latine de Cicéron et surtout de Quintilien. Toutefois, deux remarques préliminaires s’imposent, qui montrent clairement que le projet de Valla n’est pas essentiellement rhétorique. Un signe d’abord ne trompe pas : Valla ne prend nullement en considération l’assentiment obtenu par la manipulation des affects, qui est un des traits constitutifs de la rhétorique. Sa réforme de l’argumentation plausible cherche, au contraire, à repenser à nouveaux frais les stratégies de preuve en vue d’un consentement motivé, ne dépendant que de la cohérence de l’enchaînement discursif.

20Mais encore : si le projet de Valla avait été de réformer l’argumentation à partir de la rhétorique, pourquoi n’a-t-il pas écrit une repastinatio philosophie et rhetorice ? On répond ordinairement que, pour Valla, le traité fondamental de rhétorique existait déjà, à savoir l’œuvre de Quintilien. Toutefois, si la rhétorique était, pour Valla, le pivot de sa réforme de l’argumentation, il ne s’agirait évidemment plus de la pure rhétorique romaine, mais d’une tout autre discipline, nécessitant la redéfinition de l’ensemble des domaines du savoir. Valla aurait donc écrit une nova rhetorica, reclassant et hiérarchisant les arts du discours, en les soumettant à la méthode oratoire. Or de deux choses l’une : ou bien la rhétorique demeure, chez Valla, telle qu’elle est constitutivement, c’est-à-dire l’art de la persuasion, et alors elle ne recouvre pas complètement l’étendue de l’argumentation plausible ; ou bien elle bouleverse la classification traditionnelle des arts du discours, en assumant le rôle central, et alors elle n’est plus seulement rhétorique : elle s’est transformée en un tout autre savoir.

  • 25  Aristote, en réalité, préfère parler d’« analytique » ; dans la tradition médiévale, la dialectiqu (...)

21À cet égard, il faut remarquer que la Repastinatio comporte trois parties qui correspondent au découpage des traités de logique médiévaux, dans le cadre de la tradition aristotélicienne : la première porte sur les catégories, la deuxième sur les propositions, la troisième sur l’argumentation. Du point de vue structurel, ce n’est pas du tout un traité de rhétorique. Au contraire : la Repastinatio est bel et bien une œuvre de philosophie première, car elle traite des questions constitutives de la discipline : la théorie de la connaissance, l’interrogation sur l’être et ses déterminations, le rapport entre la matière et la forme, les transcendantaux, et surtout ce que la tradition considère comme la « logique » aristotélicienne25 : les catégories, les prédicables, la théorie de l’énoncé et les critères de vérité de l’argumentation. Ce programme n’est point rhétorique, mais proprement dialectique et philosophique.

22Cela étant, il faut donc comprendre comment Valla réélabore et restructure les fonctions des arts du discours, et souligner quelles en sont les conséquences sur le plan de la théorie de l’argumentation. Il nous semble alors que si la rhétorique joue un rôle très important dans la redéfinition des exigences de l’argumentation, elle ne les satisfait pas car elle n’est pas une procédure d’examen de la cohérence et de la vérité des énoncés.

3.2. Les fonctions de la rhétorique : inuentio et consuetudo.

23Valla emprunte explicitement à Quintilien deux notions, l’inuentio et la consuetudo, qui définissent exactement, avec ses limites, la fonction que la rhétorique revêt dans la Repastinatio. Car, chez Valla, l’invention préside à la genèse des arguments, et l’usage ordinaire permet de s’entendre sur les choses dont on parle : l’une est la condition de la mise en place des arguments, l’autre de leur communicabilité.

24Quant à la genèse des arguments, Valla insère les chapitres 8-10 du cinquième livre de l’Institution oratoire à la fin de son second livre : cette greffe textuelle concerne l’invention rhétorique, les stratégies pour trouver et formuler, bien avant l’agencement du discours, les arguments les plus adéquats et les plus probants par rapport au sujet en question. Comme le dit Valla,

  • 26  RDP, p. 245 : « Credo iam expectari ut qualis esse syllogismus debeat atque omnis argumentatio, di (...)

Je crois désormais qu’on attend que j’expose ce que doivent être le syllogisme et toute argumentation. Il serait vraiment beaucoup plus profitable d’apprendre à connaître auparavant les arguments à partir desquels sont élaborées les argumentations. Sur ce sujet, bien que moi, je puisse découvrir du nouveau, je me satisferai certainement des recommandations de Quintilien26.

  • 27  Quintilien, Institution oratoire (désormais cité IO), X, 11 : « Ergo, cum sit argumentum ratio pro (...)
  • 28  Un résumé de la liste des lieux se trouve dans IO, X, 24, même si Quintilien ajoute d’autres schèm (...)

25Parmi ses recommandations, Quintilien précise que les arguments peuvent s’appuyer sur un élément qui est vrai, ou – et la remarque est significative – semble tel, aut sit uerum aut uideatur27. Car le repérage des arguments n’est pas encore leur mise à l’épreuve, laquelle porte sur l’ensemble non contradictoire des énoncés d’un discours. Ici, il s’agit d’un travail préliminaire : la recherche des ressources argumentatives. On affûte les armes, on ne les utilise pas encore. C’est à ce moment qu’interviennent les lieux, qui sont les schèmes d’intelligibilité permettant de repérer et d’élaborer les arguments les plus convaincants pour tout sujet : c’est par eux que l’argumentation est vraisemblable28.

  • 29  Cf. IO, X, 20-21 : c’est pourquoi il n’aime pas les appeler « communs ».
  • 30  IO, X, 125.
  • 31  IO, X, 119.

26La fonction de l’invention est nécessaire sur le plan de la genèse des arguments, mais insuffisante quant à l’argumentation elle-même. Quintilien, en fait, non seulement précise que les lieux ne peuvent pas être appliqués sans discernement29, mais souligne également qu’il faut élaborer les arguments presque spontanément, sponte quadam, de même que l’on écrit les lettres et les syllabes sans y réfléchir, ut litterae syllabaeque scribendium cogitationem non exigant30. Or de même que les lettres et les syllabes constituent les premiers éléments de la langue, mais ne sont ni le mot, ni l’énoncé, ni encore moins le discours, de même les lieux ne sont que les premiers éléments des arguments, mais ne sont pas l’argumentation. Il ne s’agit pas d’une simple différence de degré, mais de nature, bien que les uns soient les composantes des autres. Par conséquent, tout comme les grammairiens ne se bornent pas à l’étude des lettres et des syllabes, de même les orateurs ne doivent pas croire que leur art consiste en la seule reconnaissance des lieux, ce qui correspondrait à une science muette, et, nisi in ceteris elaborauerint, mutam quandam scientiam consecutos intellegant31. D’ailleurs, comme nous l’avons vu à propos d’Aristote, l’usage des lieux est partagé par la dialectique et la rhétorique, même s’il est vrai que dans la tradition latine, profondément influencée par Cicéron, l’inuentio a été très souvent interprétée dans une perspective rhétorique.

27Outre l’invention, comme conditio sine qua non de la genèse des arguments, Valla reprend à Quintilien la notion de consuetudo. Elle est nécessaire pour discuter d’une manière significative, puisqu’il faut s’entendre avant tout sur l’identité de la chose dont on parle, savoir au juste qu’on parle vraiment de la même chose. La langue ordinaire, au sens de l’usage propre aux bons auteurs, permet, d’une part, d’écarter toute formulation abstraite et abstruse, pouvant entraver la communication, et, d’autre part, de se référer à un horizon unitaire de sens partagé par une communauté linguistique. La consuetudo de la langue remplit ces deux fonctions : c’est pourquoi Valla reprend textuellement Quintilien :

  • 32  RDP, p. 473 : « Nobis quidem ad normam grammatice loquendum est, nec tam grammatice quam latine lo (...)

Nous devons certainement parler selon la norme de la grammaire, mais suivant davantage le bon latin que la grammaire, c’est-à-dire selon l’usage des hommes érudits et éloquents (je parle des anciens) plus que selon les préceptes de l’art. Qui ignore, en effet, que la partie la plus importante du parler s’appuie sur l’autorité et l’usage ? C’est à cet égard que Quintilien dit : « L’usage est le maître le plus confirmé du parler, et il faut utiliser clairement le discours, comme une monnaie dont la forme est forgée par l’État »... En effet, mis à part les mots eux-mêmes, c’est l’usage, non la raison, sinon pour quelques cas, qui produit les différences entre les figures du parler du grec, du latin, de l’africain, de l’allemand, et des autres langues32.

  • 33  RDP, loc. cit.

28L’usage est donc la condition nécessaire pour que la communication soit dotée d’une signification intelligible et transmissible. Ce n’est donc pas un hasard si Valla qualifie de plaisantins mensongers, mendacissimi ioculatores33, les philosophes qui utilisent un langage abscons : ils font passer en contrebande des expressions dépourvues de sens.

29Ainsi la rhétorique vise-t-elle à fournir des ressources argumentatives pour parler des choses dans une expérience linguistique sensée et communicable : c’est à cet égard que ses exigences de vraisemblance et de crédibilité sont reprises par Valla. Cependant, son projet n’est pas essentiellement rhétorique puisqu’il n’en emprunte pas les traits constitutifs comme la manipulation des affects, et l’assentiment non motivé. La rhétorique joue un rôle génétique, crucial pour la formation des arguments, mais ne porte pas sur les critères de vérité de l’argumentation. C’est la dialectique qui assume cette fonction, comprenant la vérité en termes d’acceptabilité, ce qui demande une argumentation serrée et un assentiment réfléchi.

3.3. La dialectique à l’œuvre : la vérité comme acceptabilité

30La réforme de l’argumentation n’est pas fondamentalement rhétorique en ce qui concerne le statut des conclusions : Valla ne se borne pas à chercher le vraisemblable, comme dans la rhétorique, mais le vrai, même dans les domaines les plus problématiques comme l’histoire, le droit, la philologie, où la règle est la conjecture et l’objet, la singularité :

  • 34  L. Valla, Gesta Ferdinandi regis Aragonum (O. Besomi 1973, p. 7) : « Nonne igitur ad huiusmodi ver (...)

N’est-il donc pas vrai que, pour découvrir la vérité de cette façon, il ne faut à l’historien pas moins de soins et de pénétration qu’au juge dans la découverte du vrai et du juste, ou au médecin dans le diagnostic et le traitement de la maladie ?34

31De même que là où il y a maladie, il y a la possibilité de recouvrer sa santé, de même là où il y a erreur, il y a la possibilité d’établir la vérité. La difficulté de la prouver ne signifie pas son impossibilité. Au contraire : la découverte de la vérité n’est pas révélation, mais redressement et correction de l’erreur : elle est constitutivement castigatio. Comme l’écrit Valla,

  • 35  Epistole (O. Besomi & M. Regoliosi 1984, p. 202) : « Quis unquam de scientia quapiam atque arte co (...)

Qui écrit sur la science ou sur les arts, sans réprimander ses prédécesseurs ? Quelle raison d’écrire, sinon pour corriger les erreurs, les omissions, les redondances des autres ?35

32La vérité est donc le but de la recherche philologique et historique, mais aussi le critère qui met à l’épreuve les arguments. Sur ce plan se situe la césure avec la rhétorique : si les arguments peuvent être vraisemblables, en tant que produits d’une conjecture ou d’une interprétation crédible, leur examen doit en tester la vérité ou la fausseté. C’est ici que le projet de Valla est dialectique, parce qu’il envisage une méthode critique de mise à l’épreuve des arguments. Valla reprend et réinterprète en particulier deux traits constitutifs de la dialectique aristotélicienne : la démarche interrogative et réfutative, et la conception selon laquelle les prémisses dictent les conditions d’acceptabilité sur lesquelles les parties adverses s’accordent.

33Les procédures réfutative et interrogative font partie de la dialectique, car celle-ci traite des objets de controverse qui exigent la confrontation d’hypothèses contradictoires et un échange réglé par les questions et les réponses. La vérité que l’on peut atteindre, dans ce cas, est alors la forme non contradictoire du discours. Valla souscrit totalement à cette conception dialectique aristotélicienne, si bien qu’il en reprend un des exemples majeurs, l’interrogation sur l’unicité ou la pluralité des mondes :

  • 36  RDP, p. 378 : « Nam cum querimus “an unus mundus sit, an plures”, non ita querimus “an verum sit u (...)

(...) quand nous cherchons à savoir « s’il y a un monde ou plusieurs », nous ne nous demandons pas simplement « s’il est vrai qu’il y a un seul monde », mais nous nous interrogeons à partir de la contradiction qui nous est apportée soit par un autre, comme « pense-t-il vraiment qu’il y a plusieurs mondes ? », soit par nous-même, quand nous jouons nous-même deux rôles ou davantage, comme dans la délibération. La recherche du vrai ne commence pas avant la controverse sur la chose. Ainsi la ‘vérité’ est-elle la connaissance de la chose discutée dans la controverse, mais la fausseté en est l’ignorance, qui est une espèce de prudence ou d’imprudence, ou de sagesse ou de déraison36.

34La vérité est ici décidément dialectique ; elle est le résultat d’une discussion controversée, notitia rei controverse , et ne coïncide guère avec un contenu « vrai », mais avec une argumentation « vraie » : on ne vise pas à savoir si ce que l’on affirme existe réellement, mais si celui qui parle, un autre que nous ou nous-même, ne se contredit pas, s’il dit vraiment ce qu’il a l’intention de dire, ce qu’il pense. Puisque la contradiction et la controverse tracent l’horizon de sens de la vérité, et la qualifient comme une propriété de l’argumentation, il est clair que ses critères seront essentiellement discursifs. Il s’agira, pour Valla, de s’entendre d’abord sur les prémisses, puis de ne pas entrer en contradiction avec celles-ci.

35La première opération, la plus difficile, est de fixer les prémisses d’une argumentation plausible, non nécessaire : elles doivent être, en effet, partagées par des parties adverses, qui tiennent justement à ce qu’elles ne soient pas, dès le début, orientées en faveur d’une faction. Ainsi les prémisses doivent-elles être également l’objet d’une discussion qui cherche à parvenir à un accord, sans lequel la controverse ne pourrait ni se conduire d’une manière droite, ni se conclure par la victoire d’une partie et l’assentiment motivé de l’autre, la règle étant que celui qui contredit les prémisses accordées est vaincu. Valla reprend, à ce propos, la notion aristotélicienne d’endoxon, qu’il interprète radicalement comme ce qui peut et doit être admis au préalable dans une discussion controversée. Même quand Valla semble se référer à des jugements de valeur partagés par une communauté, il en souligne la fonction discursive, comme point de départ d’une controverse réglée. C’est pourquoi, lorsqu’il soutient que les préalables d’entente doivent comprendre également ce qui est « certain », ou « accoutumé », ou « utile », il les considère comme des conditions propres au sermo :

  • 37  RDP, p. 238 : « Nam quid cause est cur his paucis dictionibus retentis reiciamus ceteras quas in o (...)

En effet, quelle est la raison pour laquelle, en retenant ces quelques manières de nous exprimer qui sont les nôtres, nous rejetons toutes les autres que nous utilisons et qu’il convient d’utiliser dans tout discours, eu égard à leur utilité ou leur dignité ? Tels sont « facilement » « difficilement », « certain » « incertain », « habituel » « inhabituel », « utile » « inutile », « agréable » « désagréable », « convenable » « inconvenant », et d’autres termes de ce genre. N’est-ce pas injuste et cruel que tant de vocables si nobles soient condamnés à la peine capitale ou certainement envoyés en exil et qu’on enlaidisse ainsi presque toute la cité ?37

36L’introduction de ce genre de prémisses dans une argumentation plausible n’est pas un affaiblissement de la vérité, mais sa détermination sur un plan dialectique. La notion de vérité assume ainsi une signification spécifique : elle est avant tout le caractère acceptable des conclusions par rapport aux conditions préalables d’entente. Le critère de vérité est donc son acceptabilité, à savoir le rapport non contradictoire des déductions et des prémisses que les parties adverses ont établies comme conditions préalables d’entente. Toutefois, Valla insiste, encore plus qu’Aristote, sur la nature discursive et le caractère de concessions mutuelles qui sont ceux de ces prémisses : elles déterminent tout simplement à quelles conditions un certain énoncé peut être accepté comme valable. Ainsi, pour Valla, l’énoncé « toute mère aime son fils » n’est pas une bonne prémisse, car il est en contradiction avec l’expérience, et ne fait pas l’accord des parties adverses. Cependant, il peut devenir une condition préalable d’entente, si on le reformule de la sorte : « la plupart des mères aiment leur fils :

  • 38  RDP, p. 239-240 : « Ut in hoc exemplo, “mater amat filium” : hec enuntiatio non est plane vera sed (...)

Ainsi, dans cet exemple, « une mère aime son fils » : cet énoncé n’est pas tout à fait vrai, mais à demi-vrai, car il n’est pas certain qu’il s’applique à toute mère, et de ce fait, nous n’utilisons pas la marque universelle « chaque » ou « toute ». Mais, parce qu’on la sous-entend malgré tout, étant donné que l’indéfini signifie presque toujours l’universel, et qu’on pourra dire que ce n’est pas vrai, nous n’utiliserons ni une marque de l’universel, ni une marque du particulier ou du singulier. Laquelle conviendra donc ? Une marque semi-universelle, bien sûr. Car pourquoi n’y aurait-il pas aussi une marque semi-universelle, qui ne soit aucune de celles-ci et touche de très près à l’universel ? Et quelle sera-t-elle, si ce n’est « la plupart », ainsi : « la plupart des mères aiment leur fils » ? Désormais cet énoncé a été rendu à la fois tout à fait vrai et tout à fait certain38.

37Tout se passe comme si Valla disait : « si tu n’es pas d’accord avec l’énoncé “toute mère aime son fils”, tu ne peux pas me refuser que “la plupart des mères aiment leur enfant” ». Cette prémisse est acceptable dans la mesure où elle correspond à une rationalité discursive, qui procède par concessions circonstanciées et mutuelles : elle transforme, en effet, l’inacceptable universalité de omnis par la marque grammaticale et logique de pleraque, et constitue l’entente minimale que l’on puisse concéder afin que la discussion sur l’objet de controverse, l’amour maternel, soit en mesure de commencer et d’avancer dialectiquement. La non-contradiction du discours est donc reformulée dans les termes d’une argumentation qui ne désavoue pas les conditions d’acceptabilité qui permettent d’engager et d’organiser le conflit même.

38Deux conséquences s’ensuivent : d’une part, ces prémisses fonctionnent toujours comme des conditions circonstanciées et jamais universelles : leur validité ne dépend pas d’un quelconque fondement, mais de leur aptitude à établir les préalables d’entente des situations déterminées. C’est pourquoi, d’autre part, la vérité coïncide avec ce que Valla appelle « certitude », qui n’est pas un critère empirique, le produit d’une expérience, mais le respect de certaines conditions discursives ayant fait l’objet d’un accord. Le vrai est ce qui est reconnu comme tel, attesté et établi comme condition sans laquelle on ne pourrait ordonner et régler aucun conflit. Comme le souligne Valla,

  • 39  Ibid. : « Hoc verum certumque est, quod omnes confitenturce. »
  • 40  RDP, p. 239 : « Idem autem est hoc loco, “verum”, quod “dertum”, quia nihil attinet esse quid veru (...)

ce qui est vrai et certain, c’est ce que tous reconnaissent pour tel39 […] sur ce point, le « vrai » et le « certain » sont la même chose, parce qu’il ne sert à rien que quelque chose soit vrai, s’il n’est certain et incontesté40.

39Ainsi le caractère non contradictoire de l’argumentation serait-il formel ou abstrait s’il n’était pas référé à ce qui a été établi par les interlocuteurs, comme à la fois le résultat d’un accord préalable et la limite à ne pas franchir dans une discussion controversée, dont les conclusions ne peuvent qu’être plausibles.

  • 41  Pour une lecture différente, cf. P. Mack 1993 et M. Laffranchi 1999.

40En conclusion, on pourrait souligner le travail de décomposition et de recomposition des fonctions respectives de la dialectique et de la rhétorique dans le projet de Valla. La rhétorique préside à la genèse des arguments, en la soumettant à la double exigence de la vraisemblance, ou de la crédibilité, et de l’intelligibilité dans une langue ordinaire et compréhensible. La dialectique examine la prétention à la vérité de tout argument, en interprétant la vérité dans les termes du caractère non contradictoire des conclusions relativement aux conditions d’entente préalables, qui ont été elles-mêmes l’objet d’un accord. C’est ici que la dialectique est à l’œuvre, opérant la mise à l’épreuve des arguments que la rhétorique ne peut pas produire. Le lien entre la rhétorique et la dialectique se noue dans la conception radicalement discursive des conditions d’acceptabilité d’une controverse, car on y retrouve la même exigence de situer l’argumentation sur le plan ordinaire d’une langue effectivement partagée. Néanmoins, si la rhétorique revendique cette exigence, c’est la dialectique qui la satisfait, la traduisant par des règles en vue d’une argumentation valide41.

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Notes

1 1 L. Valla naquit en 1407 dans une famille liée au milieu de la papauté. Il connut pendant son adolescence des humanistes importants comme Leonardo Bruni et Rinuccio di Castiglione qui lui apprit le grec. Il vécut à Pavie, où il enseigna la rhétorique à l’université, à Naples surtout, et finalement à Rome, où il devint sécrétaire papal en 1455. Il mourut en 1457. En 1444 il avait été accusé par l’Inquisition. Cf. R. Sabbadini 1891 ; G. Mancini 1891. Voir L. Valla, « Antidotum primum » ( = A. Wesseling 1978) ; « Antidotum Secundum », in L. Vallae Opera… collecta et… emendata [Basileae, 1540], réimpr. Torino, 1962, vol. I, p. 331-366 ; Encomium S. Thomae, ibid., vol. II, p. 393-395 ; Epistolae ( = O. Besomi & M. Regoliosi 1984) ; Gesta Ferdinandis… ( = O. Besomi 1973). Cf. surtout Repastinatio dialectice et philsophie (cité désormais RDP = G. Zippel 1982) ; De vero flasoque bono ( = M. De Panizza Lorch 1970).

2 2 J. Chomarat 1981, p. 225-265 ; D. R. Kelley 1970, p. 19-46 ; C. Trinkaus 1970, p. 103-170.

3 3 RDP, Proemium : « Maintes questions en philosophie concernent la pertinence des termes. » Il ne s’agit pas seulement de la signification des mots, mais aussi de leur précision sémantique, due à l’usage et à la force expressive, ce que Valla appelle également leur « élégance ».

4 4 Elle ne prétend pas, en ce lieu, rendre compte de l’étendue théorique de son projet. Pour un premier aperçu de l’ensemble de son œuvre, cf. la section « Lorenzo Valla. Philologue et philosophe » in F. Mariani Zini 2001, p. 227-291.

5 5 Notamment dans les Topiques et dans la Rhétorique.

6 6 C. Schmitt 1983 ; L. Bianchi & E. Randi 1990.

7 7 Aristote, Rhet. I, 1, 1354a1-7 (sauf indication contraire, les traductions de la Rhétorique sont empruntées à M. Dufour & A. Wartelle 1931-1973 ; ici, traduction Dufour légèrement modifiée).

8Cf. W.A. De Pater 1968.

9 9 Aristote, Rhet. I, 2, 1358a10-26.

10  Cf. Aristote, Top. I, 2, 101a25-30, 101b1-41.

11  Comme l’écrit Aristote (Rhet. II, 22, 1396b22-27), à propos de l’enthymème, le syllogisme rhétorique : « Il y a deux espèces d’enthymèmes : les uns sont les démonstratifs, qui servent à démontrer qu’une chose est ou n’est pas ; les autres, les réfutatifs ; la différence est la même que dans la dialectique entre la réfutation et le syllogisme. L’enthymème démonstratif conclut de prémisses sur lesquelles on s’accorde : le réfutatif tire des conclusions en désaccord avec celles de l’adversaire. »

12  Aristote, Rhet. I, 1, 1355a29-36 : « De plus il faut être apte à persuader le contraire de sa thèse, comme dans les syllogismes dialectiques, non certes pour faire indifféremment les deux choses (car il ne faut rien persuader d’immoral), mais afin de n’ignorer point comment se posent les questions, et, si un autre argumente contre la justice, d’être à même de le réfuter. Aucun autre art ne peut conclure les contraires ; la dialectique et la rhétorique sont seules à le faire ; car l’une et l’autre s’appliquent pareillement aux thèses contraires. »

13  Sur ce point, Aristote reprend et critique radicalement la dialectique du Parménide, et répond à la question qui le préoccupa dès sa formation platonicienne : « quand et à quelles conditions la science des opposés est-elle une ? ». Cf.Top. I, 2, 101a34-35 ; Met. B, I, 995a27-28.

14  Aristote, Cat. 10, 13a37-b5 (trad. J. Tricot 1959).

15  Aristote, Soph. El. 11, 171b21-32 (sauf indication contraire, les traductions des citations des Réfutations sophistiques sont empruntées à L.-A. Dorion, Paris, 1995).

16  Cf. Aristote, An. pr. II, 27, 70a2-9.

17  Cf. Aristote, Rhet. I, 1, 1355a14-17.

18  Cf. Aristote, Rhet. I, 1, 1355b15-21 : « En outre, il est manifeste que la rhétorique sert également à découvrir le persuasif vrai et le persuasif apparent, tout comme la dialectique le syllogisme vrai et le syllogisme apparent ; car ce qui fait la sophistique, ce n’est pas la faculté, mais l’intention ; il y a cependant une différence : ici, l’on sera orateur, celui-ci par sa science, celui-là par son intention ; là on sera sophiste, en raison de son intention, et dialecticien en raison, non de son intention, mais de sa faculté. »

19  Cf. Aristote, Top. I, 1, 100a30, b20-22 ; 2, 101a30-33.

20  Cf. J. Barnes 1991.

21  Aristote, Soph. El. 11, 172a15-21.

22  Aristote, Rhet. II, 22, 1395b25-30.

23  Aristote, Rhet. I, 2, 1356a1-4.

24  Cf. C. Vasoli 1968 ; L. Gardiner Janik 1973 ; S.I. Camporeale 1972, p. 33-87 ; S.I. Camporeale 1986 ; L. Jardine 1977 ; L. Jardine 1981 ; P. Mack 1993, p. 24-95 ; plus nuancé, M. Laffranchi 1999.

25  Aristote, en réalité, préfère parler d’« analytique » ; dans la tradition médiévale, la dialectique est considérée très souvent comme la logique elle-même.

26  RDP, p. 245 : « Credo iam expectari ut qualis esse syllogismus debeat atque omnis argumentatio, disseramus. Verum id fiet multo commodius, si prius que sint argumenta unde conficiuntur argumentationes, cognoscamus. De qua re, cum ego novi excogitare possim, ero nimirum preceptis Quintiliani contentus ». Valla emprunte à Quintilien d’autres aspects, comme la réflexion sur les états de cause. Nous nous bornons ici à ce qui nous semble le plus significatif pour notre propos.

27  Quintilien, Institution oratoire (désormais cité IO), X, 11 : « Ergo, cum sit argumentum ratio probationem praestans, qua colligitur aliud per aliud, et quae quod est dubium per id, quod dubium non est, confirmat, necesse est esse aliquid in causa, quod probatione non egeat. Alioqui nihil erit quo probemus, nisi fuerit quod aut sit uerum aut videatur, ex quo dubiis fides fiat ».

28  Un résumé de la liste des lieux se trouve dans IO, X, 24, même si Quintilien ajoute d’autres schèmes par la suite. Il écrit : « Ergo, ut breuiter contraham summam, ducuntur argumenta a personis, causis, locis, tempore (cuius tres partes diximus : praecedens, coniunctum, insequens), facultatibus (quibus instrumentum subiecimus), modo (id est, ut quidque sit factum), definitione, genere, specie, differentibus, propriis, remotione, diuisione, initio, incremento, summa, similibus, dissimilibus, pugnantibus, consequentibus, efficientibus, effectis, euentis, iugatis, comparatione (quae in pluris diducitur species). » (« Ainsi, pour résumer, les arguments sont fournis par les personnes, les causes, les lieux, le temps (où nous avons distingué trois parties : ce qui précède, ce qui accompagne, ce qui suit), les moyens (où nous avons rangé l’instrument), la manière (c’est-à-dire comment on fait une chose), la définition, le genre, l’espèce, les différences, les propriétés, l’élimination, la division, l’origine, les accroissements, la conclusion, les similitudes, les dissemblances, les contraires, les conséquences, les causes efficientes, les effets, les résultats, la comparaison, qui est subdivisée en plusieurs espèces. »)

29  Cf. IO, X, 20-21 : c’est pourquoi il n’aime pas les appeler « communs ».

30  IO, X, 125.

31  IO, X, 119.

32  RDP, p. 473 : « Nobis quidem ad normam grammatice loquendum est, nec tam grammatice quam latine loquendum, hoc est non tam ad precepta artis, quam ad consuetudinem eruditorum atque eloquentium (de veteribus loquor). Nam quis nescit maximam loquendi partem auctoritate niti et consuetudine ? De qua ita ait Quintilianus : "Consuetudo certissima est loquendi magistra, utendumque plane sermone ut nummo, cui publica forma est"... Nam quod Graecus, Latinus, Afer, Germanus cetereque lingue preter ipsas voces figura loquendi discordant, usu fit, non ratione, nisi in paucis ». La référence est Quintilien, IO I, 6, 3.

33  RDP, loc. cit.

34  L. Valla, Gesta Ferdinandi regis Aragonum (O. Besomi 1973, p. 7) : « Nonne igitur ad huiusmodi veritatem eruendam historico opus est non minori accuratione ac sagacitate, quam aut judici in deprehendo vero ac iusto, aut medico in pervidendo morbo atque curando ? »

35  Epistole (O. Besomi & M. Regoliosi 1984, p. 202) : « Quis unquam de scientia quapiam atque arte composuit, quin superiores reprehenderet ? Alioquin quae causa scribendi foret, nisi aliorum aut errata aut omissa aut redundantia castigandi ? »

36  RDP, p. 378 : « Nam cum querimus “an unus mundus sit, an plures”, non ita querimus “an verum sit unum mundum esse”, sed ex contradictione aut alterius, ut “verene ille sentit plures mundos esse ?” aut nostra, cum ipsi apud nos duas pluresve partes, sicut in deliberando, suspicimus. Nec ante veri inquisitio, quam rei controversia nascitur. Itaque ‘veritas’ est notitia rei controverse, falsitas vero eiusdem inscitia que est species prudentie aut imprudentie, seu sapientie aut insipientie […] »

37  RDP, p. 238 : « Nam quid cause est cur his paucis dictionibus retentis reiciamus ceteras quas in omni sermone usurpamus atque usurpare oportet, sive utilitatem spectes sive dignitatem : qualia sunt “facile” “difficile”, “certum” “incertum”, “consuetum” “insuetum”, “utile” “inutile”, “iocundum” “iniocundum”, “decorum” “indecorum”, et alia huiuscemodi ? An non iniurium atque crudele, tot ac tam nobilia vocabula quasi capitis damnare aut certe in exilium mittere, ac totam pene deformare civitatem ? »

38  RDP, p. 239-240 : « Ut in hoc exemplo, “mater amat filium” : hec enuntiatio non est plane vera sed semivera, quia de omni matre non certum est, eoque non apponimus signum universale “unaqueque” sive “omnis”. Sed quia non apponendo tamen subintelligitur, quoniam indiffinita vim habet fere semper universalis negarique poterit esse vera, apponemus signum non universale, non particulare, non singulare. Quod igitur ? Nempe “semiuniversale”. Nam cur et non “semiuniversale” sit signum, quod nullum illorum est et proxime ad universale accedit ? Quod autem hoc erit ? Quid ni “pleraque”, sic : “pleraque mater amat filium” ? Iam hec enuntiatio facta est plane vera atque certa. »

39  Ibid. : « Hoc verum certumque est, quod omnes confitenturce. »

40  RDP, p. 239 : « Idem autem est hoc loco, “verum”, quod “dertum”, quia nihil attinet esse quid verum, nisi fuerit certum atque confessum. »

41  Pour une lecture différente, cf. P. Mack 1993 et M. Laffranchi 1999.

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Pour citer cet article

Référence papier

Fosca Mariani Zini, « Lorenzo Valla et la recomposition du conflit entre la dialectique et la rhétorique »Philosophie antique, 3 | 2003, 57-80.

Référence électronique

Fosca Mariani Zini, « Lorenzo Valla et la recomposition du conflit entre la dialectique et la rhétorique »Philosophie antique [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 18 juillet 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7147 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7147

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Auteur

Fosca Mariani Zini

Université Charles-de-Gaulle Lille III

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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