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Comptes-rendus

Marianne MASSIN, Les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques

Paris, Grasset / Le Monde de l’éducation, 2001, 381 pages (8 illustrations hors texte).
Laurence Boulègue
p. 250-254
Référence(s) :

Marianne MASSIN, Les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques, Paris, Grasset / Le Monde de l’éducation, 2001, 381 pages (8 illustrations hors texte).

Texte intégral

1Cette étude s’annonce dans le prélude (p. 9-17) comme une réflexion délibérément affranchie des critères historiques et des écoles doctrinales pour dégager d’une « constellation » d’images choisies les lignes-forces de la notion complexe (« contradictoire », préfère l’auteur) de ravissement, qui épouse à la fois les termes de la dépossession et de la possession, de l’extériorité et de l’intériorité, de l’actif et du passif, de l’absence et de la présence, de la perte de soi et de sa conquête. L’écueil – envisagé par l’auteur – d’une telle démarche résiderait dans l’arbitraire, mais Marianne Massin assure une volonté de rigueur dans les analyses textuelles pour canaliser le flot des associations d’idées suscitées par ce qu’on pourrait appeler la porosité des figures. Avec pour devise le refus de tout corpus, considéré comme impossible à établir, et de toute définition d’un univers de référence, puisque les figures forment un tissage qui embrasse les genres et les époques, le prélude ne laisse pas d’inquiéter un peu, ainsi que l’avalanche de questions qui en donnent le ton et qui serait la seule issue pour éviter les poncifs. Pourtant, on nous annonce sans autre forme d’explication que le ravissement du philosophe sera traité à part. Pourquoi cette exception ? La lecture du reste de l’ouvrage offrira une définition plus claire de la méthode : la démarche de l’auteur, que l’on pourrait qualifier d’empathique, procède par évocation et enchaînements de figures, entre elles résonnantes, nécessitant souvent un « retour sur image » qui, peu à peu, précise la notion de ravissement. Ainsi l’analyse n’est-elle effectivement pas débordée par l’ensemble des figures qui la nourrissent : figure de l’aimantation et figure démonique, la catalepsie méditative et la folie amoureuse, étayées à leur tour chez Platon par les images du satyre ou du taon, pour ne citer que celles-là. Il existe bien un corpus et un univers de référence, celui des dialogues de Platon, et plus particulièrement, en toute logique, l’Ion, le Phèdre et le Banquet (p. 19).

2La réflexion s’organise en quatre grandes étapes, elles-mêmes entées les unes sur les autres, comme l’illustrent les intitulés : « Figures platoniciennes du ravissement » (i, p. 19-87), « Le philosophe à l’épreuve du ravissement » (ii, p. 89-176), « Le ravissement à l’épreuve de ses figures » (iii, p. 177-266), « Des figures au ravissement esthétique » (iv, p. 267-349). S’esquisse ici l’amorce d’une poétique et d’une éthique philosophiques, selon lesquelles l’idée s’appréhenderait par circonvolutions sans fin autour de la notion (Socrate) pour donner naissance peu à peu à un discours articulé, sans terme cependant (Platon). Le postlude (p. 351-362), en forme d’interrogation ouverte, l’affirme : « Aussi ce travail ne marquera pas non plus le terme d’une quête nécessairement inachevée elle aussi […] » (p. 362). De grandes orientations se dessinent toutefois, et l’auteur, au cœur de sa constellation, sait, par des formules souvent heureuses, mettre en exergue son analyse personnelle de l’idée de ravissement (on ne peut que regretter cependant, surtout dans cet entrelacs, l’absence d’un index nominum, et cela d’autant plus que la bibliographie n’est pas toujours exploitée dans le texte ; c’est le cas de Marguerite Duras). Les deux premières parties, consacrées de façon rigoureuse aux dialogues de Platon, sont particulièrement convaincantes : de l’hébétude inspirée d’Ion, entre enthousiasme intime et possession extérieure, à l’avertissement démonique qui immobilise Socrate pour mieux le mobiliser, en passant par la mania amoureuse qui dépossède chacun « de son illusoire maîtrise » (p. 66) et brise les convenances, le parcours circulaire, et parfaitement maîtrisé par l’auteur, de figure en figure, mène le lecteur dans le second mouvement à s’interroger sur « le philosophe à l’épreuve du ravissement », comme il était annoncé dans le prélude. Il est indiscutable que l’analyse des textes de Platon y invite puisque les mêmes tensions notionnelles animent la réflexion sur le rôle et la place du philosophe ; tensions notionnelles qui ouvrent « une brèche dans le sensible pour s’élancer vers l’intelligible », et l’articulation des deux domaines n’en suppose pas moins une rupture radicale chez le sujet saisi par le daimon, par Éros, contraint à avancer cependant vers la divinité en entraînant avec lui le disciple (plutôt « l’être aimanté » rectifie l’auteur p. 174), l’aimé, dans « une tension mimétique partagée » (p. 93). Mais incombe au philosophe la tâche de convertir la perte des repères qu’implique le ravissement en un discours maîtrisé, et cela malgré les réticences à l’exposition réfléchie, car il est également impératif de contrer les dangers du vertige inspiré. Lequel, par le recours au mythe, ou encore à l’incantation, peut aussi pallier les limites de la parole philosophique.

3Des figures du ravissement, Marianne Massin s’efforce avec succès de tirer les fils d’un tissage complexe pour tisser à son tour une toile qui en offre une configuration globale. Le premier grand mouvement (qui contient les deux premières parties) du voyage proposé au sein de ces multiples figures se clôt par une réflexion, sous-jacente depuis le début de l’ouvrage, sur les notions de création et d’auteur et sur leur légitimité. Comment réaliser l’articulation de l’écriture de Platon à la parole de Socrate ? La « folle admiration » de Baudelaire pour Poe, entre autres exemples, permet de penser cette filiation libérée de l’autorité du père (affleurent ici les réflexions de Derrida) et lie les auteurs entre eux dans une incontournable réminiscence qui reste en devenir. Les lettres de Pétrarque (dont l’auteur évoquera plus loin, p. 289, la mimesis admirative pour Augustin dans les pages du Secretum) à Boccace auraient été d’un apport fructueux, lui qui se définit, dans son rapport aux Anciens, comme un nain, conscient de sa dette, assis sur les épaules de géants, posture qui lui permet de voir plus loin. Bien entendu, il serait vain de reprocher à l’auteur d’avoir omis telle ou telle référence, mais il serait dommage également de ne pas indiquer quelques étoiles manquantes dans cette « constellation » inévitablement incomplète. Or, sur ces questions de mimesis et de poétique, la réflexion des auteurs de la Renaissance est essentielle, car nul mieux qu’eux n’y fut plus attentif. Ainsi, les lettres de Ficin sur l’Ion ou sur quelque autre dialogue de Platon sont une source non seulement enrichissante mais porteuse également des fameuses interrogations virtuelles, chères à l’auteur, propres à susciter l’approfondissement de telles notions.

4Les deux dernières grandes parties proposent un autre parcours, parmi les représentations du ravissement, notamment picturales (Titien, Michel-Ange, Le Corrège ou Raphaël dont on nous offre quelques reproductions entre les pages 208 et 209) et auditives. L’auteur l’annonce en disant vouloir se « défaire à [son] tour de toute autorité, fût-ce celle de Platon […] » (p. 176). Les analyses artistiques, en figure libre, se prêtent mal à une critique fondée dans la mesure où l’auteur laisse son inspiration, qui n’est certes pas dénuée d’analyse, la guider dans la contemplation des œuvres. On peut cependant se sentir « aimanté » ou non ; or, si les analyses de l’œuvre de Michel-Ange (p. 188-214) sont étayées et paraissent pertinentes, on sera peut-être moins convaincu par d’autres remarques, notamment celles qui ne voient pas dans le tableau tardivement intitulé « Amour sacré, amour profane » du Titien la place ici valorisée du sensible. Le sensible est d’ailleurs une dimension généralement occultée par l’auteur, ce dont témoignent ses choix littéraires et artistiques. C’est aussi sûrement ce qui la conduit à balayer un peu rapidement la complexité de la pensée de Ficin sur l’amour à propos de l’analyse de la médaille de Pic de la Mirandole (p. 216-232). En effet, si les deux philosophes sont à juste titre opposés, s’il est vrai que Ficin ne cesse de vouloir combler l’angoisse du vide et des ténèbres dans l’élaboration d’une théologie platonicienne, ce qui semble effectivement exclure l’expérience du ravissement telle qu’elle a été définie, c’est cependant simplifier à l’extrême sa pensée que de voir une contradiction (que l’auteur d’habitude affectionne) dans sa conception de la beauté-splendeur (De amore, premier discours, chapitre 4) : grâce qui s’incarne dans les corps, dont le critère de beauté est effectivement l’harmonie des proportions unie à la douceur des couleurs (p. 221-222). Mais là n’est pas la beauté véritable (ce serait plutôt la définition de Pic qui refuse toute application de la beauté à l’intelligible), cela en est seulement la manifestation. La symétrie des corps est belle aux yeux de tous, mais elle n’est que préparation à la grâce divine (De amore, cinquième discours, chapitre 3). Chez Ficin, il est vrai que les discours des différents orateurs sont tous valables et entre eux concordants ; cependant les notions, là aussi, se précisent et s’enrichissent. Par ailleurs, voir dans le contre-amour néo-platonicien une bonne gestion comptable, c’est assurément piétiner l’idée de réciprocité, qui fut pourtant attribuée à Platon (p. 71-72). Or, à mon sens, la « contagion ophtalmique » platonicienne n’est pas réciprocité et l’amant a toujours l’ascendant sur l’aimé. Ficin rétablit un équilibre nécessaire à sa valorisation de l’amour humain et l’échange de la mort et de la vie entre les deux êtres qui s’aiment et finissent par « gagner » deux vies, pour enthousiaste qu’elle soit, n’est pas si facile (Narcisse ne s’est-il pas perdu de vue dans le désir des autres ?). Mourir à soi et naître à l’autre dans un mouvement de réciprocité et d’égalité est une épreuve sans cesse renouvelée où le point d’équilibre entre l’activité et la passivité est fragile : Quo uos tandem, o miseri, uertetis amantes ? Quis uestri cordis flammas accendit acerimas ? Quis tantum sedabit incendium ? Hoc opus, hic labor (« De quel côté vous tournerez-vous enfin, malheureux amants ? Qui a allumé en votre cœur ces flammes cuisantes ? Qui apaisera un si grand incendie ? Voilà le problème, voilà la difficulté », Commentaire sur le Banquet de Platon, de l’amour, texte et traduction de Pierre Laurens, Les Belles Lettres, 2002, p. 96-97, cinquième discours, chapitre 3). Mais Marianne Massin a raison de voir chez Ficin le désir profond de construire un monde rassurant ; c’est que Ficin sait bien l’épreuve du ravissement et il veut offrir à ses disciples une certaine sérénité. Cela annihile-t-il l’épreuve du ravissement ? Il semble effectivement que le glissement (ce n’est pas une disparition pour autant) observé par Marianne Massin a bien lieu, et que le philosophe ici est aussi médecin. Il conçoit son rôle avec des moyens différents, plus dogmatiques, que ceux de Socrate. Mais alors il faut renoncer à voir chez Platon un mouvement de réciprocité, mais plutôt une émulation qui invite chacun à se reconquérir lui-même. L’amour humain n’intéresse pas Socrate, aussi ne faut-il pas lui attribuer cette intention. Cette digression n’entame pas la démonstration de l’auteur qui élabore une définition sévère du ravissement, au point d’ailleurs de voir dans « l’ivresse du ravissement » un « sacrifice » (p. 224), ce à quoi nous n’adhérons pas (seuls les mystiques, comme Thérèse d’Avila, ou les ascètes y auraient accès) : il peut y avoir sacrifice, mais il n’est pas une condition de réalisation de l’expérience du ravissement, même chez Platon. C’est aussi que le corps est étonnamment nié dans l’expérience du ravissement, tout juste est-il susceptible d’être séduit ou, au mieux, caisse de résonance. La première phrase du livre, « Le ravissement bouleverse corps et âme », n’est donc pas programmatique. Le corps n’a pas droit à cette élévation. Et les deux figures finales du développement, Ulysse et Marsyas sont à cet égard explicites : « chaque auditeur est un possible Ulysse, domptant son propre corps, s’attachant fermement au mât d’une écoute qui le supplicie de désir, chacun est un Marsyas écorché vif par la musique du dieu. » (p. 349). Il n’y a décidément pas de place pour la uoluptas de Ficin ou d’autres encore qui, aux sens de la vue et de l’ouïe, ajouteraient ceux de l’odorat, du goût et du toucher.

5L’étude a visiblement opté pour des choix clairs, bien que ce ne soit explicitement ni posé en principe ni déduit en conclusion, et nous suivons volontiers l’expression intelligente de cette subjectivité : la lecture des figures du ravissement par Marianne Massin est une étude platonicienne (selon l’interprétation qu’elle en fait elle-même). Ce n’était probablement pas la seule possible, mais elle est particulièrement riche et enlevée. L’acception du ravissement ici est synonyme de la vocation, exigeante, du philosophe qui ne se conçoit que dans l’inconfort. La radicalité de cette position permet de mettre en exergue, conformément au projet annoncé, la spécificité de l’expérience. Poser ce postulat dans une introduction plus rigoureuse ou affirmer cette déduction en une conclusion manifeste n’aurait pas dépareillé l’ensemble, ni trahi les principes de poétique philosophique esquissés quelquefois dans l’ouvrage et appliqués avec bonheur.

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Pour citer cet article

Référence papier

Laurence Boulègue, « Marianne MASSIN, Les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques »Philosophie antique, 2 | 2002, 250-254.

Référence électronique

Laurence Boulègue, « Marianne MASSIN, Les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques »Philosophie antique [En ligne], 2 | 2002, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7039 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7039

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