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Comptes-rendus

Ilsetraut Hadot, Simplicius. Commentaire sur le Manuel d’Épictète

tome i, chapitres i à xxix, Paris, Les Belles Lettres (CUF), 2001, clxxii-184 pages.
Alain Lernould
p. 242-245
Référence(s) :

Ilsetraut Hadot, Simplicius. Commentaire sur le Manuel d’Épictète, tome i, chapitres i à xxix, Paris, Les Belles Lettres (CUF), 2001, clxxii-184 pages.

Texte intégral

1Selon Simplicius, le Manuel d’Épictète comprend deux parties (cf. In Ench. xxx, 8-9), les chapitres 1 à 21 et 22 à 53. Ce premier tome, qui recouvre les vingt-neuf premiers chapitres du Commentaire de Simplicius, nous mène jusqu’à l’exégèse de la première phrase du chapitre 20 du Manuel. Nous avons ainsi avec ce premier volume la presque totalité du commentaire de ce que Simplicius considérait comme la première partie du Manuel.

  • 1 Simplicius, Commentaire sur le Manuel d’Épictète, Introduction et édition critique du texte grec pa (...)
  • 2 Cf. p. ex. M. Tardieu, « “Sabiens” coraniques et “Sabiens” de Harran », Journal asiatique, 274, 198 (...)

2Cette édition, que l’auteur présente comme l’editio minor de l’édition critique parue en 19961, est précédée d’une importante introduction (p. vii-cxxviii), en cinq chapitres : i. « La vie et l’œuvre de Simplicius » ; ii. « La théologie de Simplicius dans le commentaire sur le Manuel d’Épictète » ; iii. « La place du Commentaire sur le Manuel d’Épictète dans l’enseignement néoplatonicien » ; iv. « La réception des doctrines stoïciennes par Simplicius dans son commentaire sur le Manuel d’Épictète » ; v. « Histoire du Texte ». À cette introduction s’ajoute un Appendice (cxxix-clxii) : « La destinée des âmes : Fatalité (εἱμαρμένη), Providence (πρόνοια), pouvoir de détermination ou libre arbitre (τὸ ἐφʹ ἡμῖν, τὸ αὐτεξούσιον) ». On retiendra ici, de cette très riche documentation, les éléments suivants. D’abord, l’auteur, rejoignant les travaux de M. Tardieu2, défend la thèse selon laquelle Simplicius (avec six autres philosophes néoplatoniciens) s’est réfugié, après son exil à la cour du roi Perse Chosroès, à Harran (l’actuelle Carrhae), située dans l’empire byzantin ; une école néoplatonicienne s’est ainsi, fort probablement, maintenue vivante à Harran jusqu’à la fondation de l’école de Bagdad (vers 901), héritière des néoplatoniciens harraniens. L’auteur nous rappelle aussi que Simplicius était connu, dans la littérature arabe, comme un très grand mathématicien, et que son Commentaire sur le premier livre des Éléments d’Euclide, traduit en arabe, fut utilisé, au ixe s., par al-Nayrizi (dont l’œuvre fut elle-même traduite en latin par Gérard de Crémone au xiie s.).

3Dans le chapitre ii de l’Introduction (p. xlv-lxxii), I. Hadot revient sur un thème qu’elle avait déjà abordé auparavant (notamment dans Le Problème du néoplatonisme alexandrin : Hiéroclès et Simplicius, Paris, 1978) : la réfutation de la théorie de K. Praechter selon laquelle Hiéroclès, dans son Commentaire sur le Carmen aureum, et Simplicius, dans son Commentaire sur le Manuel d’Épictète, illustreraient l’originalité doctrinale (en particulier en matière théologique) de l’École d’Alexandrie par rapport à celle d’Athènes. I. Hadot, pour montrer qu’il n’en est rien, analyse les trois exposés théologiques qu’on trouve dans le Commentaire de Simplicius sur le Manuel (in Ench. xxxv, 3-37 ; i, 57-167 ; xxxviii, 250-269). Elle établit qu’on n’y repère aucune divergence doctrinale réelle par rapport à l’école néoplatonicienne d’Athènes (on n’y trouve pas notamment l’identification pré-plotinienne du démiurge avec la cause première, l’Un). Certes, on remarque des différences entre Simplicius et Proclus (diadoque de l’École d’Athènes au vs.). C’est ainsi que Simplicius donne à l’Un plus d’attributs que ne le fait Proclus (par exemple en appelant l’Un « Tout avant toutes choses »). Mais, loin d’y voir une opposition entre deux écoles, I. Hadot explique ces différences en les rapportant, d’une part, à des raisons pédagogiques (un commentaire destiné à des débutants demande une simplification du système théologique), et surtout, d’autre part, à l’influence de Damascius (le dernier diadoque de l’école néoplatonicienne d’Athènes et le maître de Simplicius), pour qui l’Un ne vient qu’au second rang, après l’Ineffable.

  • 3 En même temps, le Manuel d’Épictète pouvait être considéré, ainsi que le souligne l’auteur (p. xcvi (...)

4Traitant, au chapitre iii, de la question de savoir pourquoi le néoplatonicien Simplicius a commenté les maximes éthiques d’un stoïcien, l’auteur rappelle d’abord que la hiérarchie néoplatonicienne des vertus (telle qu’elle fut systématisée par Porphyre) compte quatre degrés principaux : les vertus civiles ou politiques (l’âme maîtrise le corps et ses passions), les vertus cathartiques (l’âme s’est séparée du corps), les vertus théorétiques (l’âme a une activité purement intellectuelle) et, enfin, les vertus paradigmatiques (qui appartiennent à l’Intellect, et que les vertus de l’âme ne font qu’imiter). Dans ce cadre, où est opérée une synthèse des éthiques péripatéticienne, stoïcienne et platonicienne, les vertus civiles ou politiques correspondent à la metriopatheia aristotélicienne, tandis que les vertus cathartiques correspondent à l’apatheia stoïcienne. Or, avec son Commentaire sur le Manuel, Simplicius a voulu écrire une introduction à l’éthique, destinée à des commençants qui devaient pratiquer les vertus civiles. Cette introduction est donc composée (de l’aveu même de Simplicius) sur la base de la metriopatheia aristotélicienne. Pourquoi alors, pour cette introduction, choisir un manuel stoïcien, qui demanderait plutôt une exégèse développée sur le principe de l’apatheia stoïcienne ? La réponse est la suivante (l’auteur s’appuie ici sur ce que dit Simplicius dans l’introduction à son Commentaire sur les Catégories, 5, 3-6, 5 Kalbfleisch ; elle renvoie aussi à des textes parallèles : Olympiodore, In Gorg. 9, 6 sqq. Westerink, David [Élias], In Cat. 118, 29 sqq. Busse) : chez Aristote et Platon, on trouve une introduction à une éthique scientifique, exposée apodictiquement. Mais à des débutants convient un enseignement élémentaire d’éthique, une initiation pré-scientifique. C’est précisément une telle initiation à la vie morale qu’offre le Manuel d’Épictète. On y trouve en effet des prescriptions simples, des sentences facilement mémorisables, dont le rôle est, dans la perspective d’une première éducation morale, de faire prendre conscience des fondements éthiques qui sont déposés en chaque homme3. À un stade ultérieur vient l’étude des écrits de logique (l’organon d’Aristote), puis l’éthique scientifique qui conduit à la science des êtres.

5Les déformations, voire l’incompréhension, du texte d’Épictète, dont peut parfois faire preuve Simplicius, sont illustrées (dans le chapitre iv) notamment par le commentaire des deux premières phrases du premier chapitre du Manuel, qui disent que dépendent de nous l’évaluation (ὑπόληψις), la tendance positive (ὁρμή), le désir ou l’aversion (ὄρεξις ἢ ἔκκλισις). Simplicius, pour qui visiblement le Manuel livre ici une succession dans l’ordre temporel des activités de l’âme, corrige cet ordre. Pour lui, après l’évaluation, vient le désir ou l’aversion, auquel succède, en troisième lieu, la tendance positive, ὁρμή, ou négative, ἀφορμή (cf. In Ench. i, 29-39). Manifestement, comme le montre I. Hadot, Simplicius n’a pas compris ici le texte qu’il commente. Les deux premières phrases du Manuel, « qui contiennent in nuce le fondement de l’éthique d’Épictète », doivent être lues en effet à la lumière de la distinction stoïcienne des trois disciplines (τόποι) qu’on trouve dans les Entretiens (iii, 2.1-4) : (i) désirs et aversions, qui se rapportent au champ d’exercices des passions ; (ii) tendances positives et tendances négatives (ὁρμαὶ καὶ ἀφορμαί), qui se rapportent au champ d’exercices des devoirs ; (iii) fuite de l’erreur et prudence du jugement qui se rapportent aux assentiments. Dans le cadre de cette tripartition, l’ὁρμή dont il est question dans les premières lignes du Manuel est le produit d’une réflexion. C’est celle que les Stoïciens définissent comme « mouvement de la pensée dirigé vers quelque chose dans le domaine des actions » (l’auteur renvoie ici aux Stoicorum Veterum Fragmenta, iii, 377 et 169.10). On ne peut confondre, comme le fait Simplicius, cette ὁρμή avec l’ ὁρμή qui est le tout premier mouvement provoqué en l’âme par l’impression (φαντασία) des sensations sur celle-ci.

6Dans l’Appendice (p. cxxix-clxii), l’auteur montre que Simplicius, dans la critique de l’astrologie qu’il développe longuement dans son commentaire sur le Manuel d’Épictète (In Ench. i, 293-310 et 443-548), s’inscrit dans la tradition néoplatonicienne en conciliant fatalité et liberté intérieure de l’homme. La question doctrinale du choix des vies, qui repose sur l’interprétation du mythe d’Er dans la République, ainsi que du Timée (41e sqq.) et du Phèdre (248a-252d), est ici centrale. L’auteur brosse dans ses grandes lignes une histoire de l’interprétation de ces textes, de Porphyre à Simplicius, en passant par Jamblique, Hiéroclès et Proclus.

  • 4 Les leçons différentes par rapport à l’édition de 1996 adoptées dans l’édition 2001 sont signalées (...)

7L’édition du texte grec reprend, à l’exception d’un petit nombre de variantes, celle, magistrale, de 19964. Dans la traduction, l’insertion de titres et de sous-titres permet au lecteur de voir que les explications des lemmes sont construites à partir de points de doctrine que le commentateur dégage du texte et aborde séparément. La traduction elle-même, à la fois élégante et très précise, épouse au plus près la terminologie de Simplicius et permet de cerner très clairement le sens philosophique des explications déployées par le commentateur. Cette traduction est accompagnée de nombreuses notes précieuses qui nous renseignent sur les sources et témoignages concernant le texte, et éclairent les concepts philosophiques chez Simplicius et dans les traditions philosophiques anciennes (platonicienne, aristotélicienne et stoïcienne).

8En résumé, d’un texte d’un philosophe non seulement représentatif de la philosophie grecque tardive, mais capital eu égard à sa postérité dans la pensée médiévale et moderne, nous disposons désormais d’une édition et d’une traduction d’une exceptionnelle qualité.

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Notes

1 Simplicius, Commentaire sur le Manuel d’Épictète, Introduction et édition critique du texte grec par I. Hadot, Leyde-New York-Cologne, Brill, 1996 (voir les recensions de J.-B. Gourinat, Les Études philosophiques, 1997/1, p. 133-134, et de Ch. Gill, Journal of Hellenic Studies, 119, 1999, p. 195-196).

2 Cf. p. ex. M. Tardieu, « “Sabiens” coraniques et “Sabiens” de Harran », Journal asiatique, 274, 1986, p. 1-44.

3 En même temps, le Manuel d’Épictète pouvait être considéré, ainsi que le souligne l’auteur (p. xcviii), comme le résumé de toute la partie éthique de la philosophie (cf. Simplicius, In Ench., proœm. 25 sqq.).

4 Les leçons différentes par rapport à l’édition de 1996 adoptées dans l’édition 2001 sont signalées p. cxxvi, note 1.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alain Lernould, « Ilsetraut Hadot, Simplicius. Commentaire sur le Manuel d’Épictète »Philosophie antique, 2 | 2002, 242-245.

Référence électronique

Alain Lernould, « Ilsetraut Hadot, Simplicius. Commentaire sur le Manuel d’Épictète »Philosophie antique [En ligne], 2 | 2002, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/7030 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.7030

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Alain Lernould

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