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Comptes-rendus

Catherine Dalimier , Jean-Pierre Levet, Pierre Pellegrin, Galien, Traités philosophiques et logiques.

Traductions par Catherine Dalimier, Jean-Pierre Levet et Pierre Pellegrin ; introduction par Pierre Pellegrin. Paris, Flammarion, GF, 1998. 301 p.
Diego E. Machuca
p. 236-239
Référence(s) :

Galien, Traités philosophiques et logiques. Traductions par Catherine Dalimier, Jean-Pierre Levet et Pierre Pellegrin ; introduction par Pierre Pellegrin. Paris, Flammarion, GF, 1998. 301 p.

Texte intégral

1L’œuvre de Galien est d’une grande valeur non seulement pour la connaissance de la médecine ancienne, mais aussi en ce qui concerne la philosophie. Le présent volume contient cinq traités qui abordent différentes questions et dont la transmission varie considérablement. L’importance des trois premiers, traduits par P. Pellegrin, réside dans le fait qu’ils nous permettent de connaître la richesse et la subtilité des positions des écoles médicales de l’époque de Galien – dogmatique, empirique et méthodique –, non seulement pour ce qui est de leurs doctrines médicales, mais surtout au regard des positions gnoséologiques qu’elles ont adoptées. Le premier de ces traités, qui a pour titre Des sectes pour les débutants, consiste en un débat, d’un grand intérêt philosophique, entre ces trois sectes médicales. Le deuxième ouvrage, intitulé Esquisse empirique, offre une exposition systématique de la doctrine de l’école empirique. Le texte intégral que l’on possède de cet écrit est une version latine du xive siècle réalisée par Nicolas de Reggio. Le troisième traité, qui s’intitule De l’expérience médicale, présente une discussion très riche entre dogmatiques et empiriques. Des cinq ouvrages, c’est celui qui a subi le plus les avatars de la transmission textuelle. En effet, le texte complet conservé n’est pas le grec original – dont on ne possède que quelques fragments –, pas même une traduction latine, mais une version arabe réalisée, à son tour, à partir d’une traduction syriaque du grec. La version de Pellegrin est basée sur la traduction anglaise de R. Walzer. Les deux derniers traités sont des ouvrages logiques. Le premier d’entre eux, dont la traduction est confiée à C. Dalimier, s’intitule Des sophismes verbaux. L’objet de ce petit traité, c’est d’éclaircir un passage du début du chapitre iv des Réfutations sophistiques, dans lequel Aristote soutient que l’on peut établir d’une manière inductive aussi bien que syllogistique que tous les sophismes verbaux sont compris dans les six modes qu’il a exposés. Le second ouvrage, traduit par J.‑P. Levet, c’est l’Institution logique. Cet écrit offre une exposition détaillée du raisonnement syllogistique. Les versions françaises des différents traités sont, dans l’ensemble, claires et rigoureuses.

2En nous bornant à ce qui est affirmé dans ces traités, nous décrirons à grands traits la position gnoséologique des trois sectes médicales mentionnées et celle de Galien, pour examiner ensuite de façon sommaire le rapport qui existe entre la pensée des écoles empirique et méthodique et celle du pyrrhonisme exposé dans l’œuvre de Sextus Empiricus.

3Les dogmatiques croient que la découverte du traitement adéquat d’une maladie se réalise par le moyen de l’indication (endeixis), laquelle est l’inférence logique du non-évident à partir de l’évident. La position du médecin dogmatique peut être décrite à grands traits de la manière suivante : les symptômes qui se manifestent indiquent quelle est la cause non évidente de la maladie, cause à partir de laquelle est trouvé le traitement que l’on doit suivre. Cette référence à des causes non évidentes est la raison principale de l’attaque que les autres sectes médicales dirigent contre les dogmatiques.

4Quant aux empiriques, ils considèrent que la connaissance se réduit en dernière instance à ce qui peut être perçu par les sens et soutiennent que les remèdes adéquats aux maladies ne sont découverts que par le moyen de l’expérience. L’empirique part des mêmes symptômes que le dogmatique et arrive, selon Galien, au même traitement, mais ils diffèrent pour ce qui est de la méthode employée. En effet, l’empirique ne découvre pas le traitement par le biais de la cause non évidente de la maladie, mais à travers le souvenir des multiples fois où il a observé qu’un traitement était efficace pour une certaine maladie. D’après lui, la détermination de la raison pour laquelle un tel traitement est efficace n’est ni possible ni utile, et ne conduit qu’à un désaccord sans fin.

5En ce qui concerne la position de Galien, celui-ci affirme que l’art médical se constitue par la conjonction de la théorie, d’une part, de l’expérience et de l’observation, de l’autre. Même s’il défend l’indication comme méthode médicale, il reconnaît que la voie de découverte suivie par le médecin empirique est valable, puisque, comme il a été déjà indiqué, d’après Galien, dogmatiques et empiriques arrivent au même traitement. Mais le point essentiel, c’est que Galien considère que l’expérience et la raison sont irréductibles, étant donné que, comme il est signalé par exemple au début de l’Institution logique, quelques-unes des choses qui apparaissent (ta phainomena) sont connues par la sensation (aisthesis), tandis que d’autres ne le sont que par l’intellection (noesis) (i, 1).

6Les méthodiques, pour leur part, rejettent les explications qui ont recours aux causes non évidentes aussi bien que celles qui s’appuient sur l’expérience, parce qu’ils considèrent qu’elles ne sont pas d’utilité pour la découverte du traitement. En effet, chaque affection indique immédiatement et par elle-même quel est le traitement qui lui correspond. Cette indication n’a pas lieu à partir des affections sous leur forme spécifique, mais à travers certaines formes générales, présentes dans toutes les maladies particulières, qu’ils appellent « communautés apparentes (phainomenai koinotetes) ». Or, si l’on part de la notion d’indication comme inférence du non-manifeste à partir du manifeste, la position des méthodiques s’avère inconsistante. La solution à cette incohérence apparente, c’est qu’ils emploient cette notion-là dans un sens différent de son sens habituel. Dans Des sectes, Galien observe que, quoiqu’ils utilisent l’indication, les méthodiques refusent d’être appelés dogmatiques, parce que les dogmatiques recherchent ce qui est non évident, tandis qu’eux-mêmes ne s’occupent que des choses qui apparaissent (vi, 13). Quand il analyse les ressemblances qui existent entre la pensée de l’école méthodique et le scepticisme, Sextus explique plus clairement en quoi consiste cette indication sui generis. Il signale que les méthodiques emploient le terme endeixis sans soutenir d’opinions (adoxastos) pour signifier le fait d’être guidé par les affects qui apparaissent vers les choses qui paraissent leur correspondre, de même que, par la nécessité des affects, celui qui a soif est guidé vers l’eau ou celui qui a faim vers la nourriture (Esquisses pyrrhoniennes, i, 237-240). L’indication dont parlent les méthodiques reste donc dans le domaine des choses qui apparaissent, n’essayant pas de se constituer comme le pont entre celles-ci et les choses non évidentes.

7Dans la description que fait Galien de l’attaque empirique contre les dogmatiques, on trouve plusieurs termes employés par Sextus dans son exposition de la philosophie pyrrhonienne et de l’offensive sceptique contre les dogmatiques. Cela ne devrait peut-être pas surprendre, étant donné le sobriquet de ce sceptique. On peut prendre comme exemple la fin du chapitre v du traité Des sectes, où il est signalé que les empiriques soutiennent que le désaccord (diaphonia) entre les dogmatiques au regard des choses non évidentes (ta adela) est indécidable (anepikritos), et que cette indécidabilité, qui est le signe de la non-saisie (akatalepsia), ne peut pas avoir lieu par rapport aux choses qui apparaissent (ta phainomena). D’autre part, dans l’Esquisse, Galien observe que l’empirique adopte en médecine l’attitude que Pyrrhon manifestait dans sa vie : incertitude au sujet des choses non manifestes et confiance dans l’évident comme critère pour régir ses actions (xi, 82). Pourtant, ce qui est affirmé dans quelques passages du traité Des sectes et des Esquisses pyrrhoniennes sur la doctrine des empiriques les éloigne de la position des pyrrhoniens. Dans Des sectes, Galien rapporte, par exemple, que les empiriques n’acceptent pas l’existence de l’indication ni celle des signes des choses non évidentes par nature (v, 10). Bien qu’il n’affirme pas directement que les empiriques nient leur existence, le passage semble indiquer que celle-ci serait la position qu’ils ont adoptée. Au contraire, quand il propose des arguments contre le signe indicatif (semeion endeiktikon) – c’est-à-dire celui à partir duquel sont saisies les choses non évidentes par nature –, Sextus souligne que son objectif n’est pas d’établir que les signes indicatifs n’existent pas, mais de montrer que l’on peut présenter contre eux des arguments d’une force apparemment égale (phainomene isostheneia) à celle des arguments qui prétendent démontrer leur existence (Esquisses pyrrhoniennes, ii, 103 ; voir aussi Adversus Dogmaticos, ii, 159-161). De plus, dans Des sectes, Galien signale qu’empiriques et méthodiques coïncident dans le fait de prendre comme critère les choses évidentes (ta enarge), mais diffèrent sur un point clé : les empiriques affirment que les choses non évidentes sont inconnaissables (agnosta), tandis que les méthodiques disent qu’elles sont inutiles (achresta) (vi, 14). Dans l’adoption de ce dogmatisme négatif, les empiriques se rapprochent plutôt des positions que Sextus attribue aux néo-académiciens et aux cyrénaïques. De même, dans le chapitre des Esquisses pyrrhoniennes où Sextus traite brièvement la question de savoir si l’école médicale empirique s’identifie au scepticisme, il soutient que si (eiper) cette secte affirme que les choses non évidentes sont insaisissables (akatalepta), le sceptique ne devrait pas y adhérer (i, 236). Même si Sextus emploie ici la forme conditionnelle, la suite du passage semble confirmer que, de même que Galien, il attribue aux empiriques cette position dogmatique. En effet, Sextus y observe que l’école méthodique est la seule parmi les sectes médicales qui paraît ne pas avoir la prétention de dire si les choses non évidentes sont saisissables ou insaisissables, si bien que le sceptique pourrait plutôt suivre cette secte. En plus de cette attitude de suspension du jugement au regard du non-évident, rappelons que les méthodiques utilisent la notion d’endeixis dans un sens non dogmatique, en ne suivant dans le traitement que les choses qui apparaissent. Selon Sextus, ils auraient aussi adopté un tel usage non dogmatique pour ce qui est de la notion clé de koinotes (Esq. pyrrh., i, 240). L’école empirique aussi bien que la méthodique possèdent donc certains traits en commun avec le pyrrhonisme défendu par Sextus. Mais dans le cas des empiriques, il n’y en a pas moins de profondes différences.

8Outre une très bonne introduction, le présent livre contient une brève bibliographie, une chronologie de Galien et une liste des médecins cités dans les traités, tout en fournissant des données biographiques et doctrinales sur chacun d’eux. Remarquons, finalement, que c’est la première fois que l’Esquisse, le traité De l’expérience médicale et l’Institution logique sont traduits en français. Sans doute cet ouvrage représente-t-il un apport précieux pour la connaissance des doctrines des écoles médicales de l’époque de Galien aussi bien que de sa propre position philosophique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Diego E. Machuca, « Catherine Dalimier , Jean-Pierre Levet, Pierre Pellegrin, Galien, Traités philosophiques et logiques. »Philosophie antique, 2 | 2002, 236-239.

Référence électronique

Diego E. Machuca, « Catherine Dalimier , Jean-Pierre Levet, Pierre Pellegrin, Galien, Traités philosophiques et logiques. »Philosophie antique [En ligne], 2 | 2002, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6999 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6999

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