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Comptes-rendus

Michele Bandini , Louis-André Dorion, Xénophon, Mémorables

texte établi par Michele Bandini et traduit par Louis-André Dorion, tome I, introduction générale, livre I. Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 2000, cccxxxii + 174 p. (p. 2-47 en pagination double).
Jean-Baptiste Gourinat
p. 227-232
Référence(s) :

Xénophon, Mémorables, texte établi par Michele Bandini et traduit par Louis-André Dorion, tome I, introduction générale, livre I. Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 2000, cccxxxii + 174 p. (p. 2-47 en pagination double).

Texte intégral

1« Et parmi ceux qui se préoccupent de la nature de toutes choses, certains sont d’avis que l’être est unique (μόνον τὸ εἶναι), d’autres qu’il est infini en nombre : certains croient que toutes les choses sont toujours en mouvement, d’autres que rien ne saurait jamais se mouvoir ; certains sont d’avis que toutes les choses viennent à l’être et périssent, d’autres que rien ne vient à l’être ni ne périt jamais ». « Comme la vue est fragile, on l’a munie de paupières qui, comme des portes, s’ouvrent toutes grandes lorsqu’on a besoin d’utiliser la vue, mais qui se ferment pendant le sommeil ». Ces lignes viennent-elles de la Métaphysique et des Parties des animaux d’Aristote ? Non. Mais elles n’en sont pas indignes et ont peut-être inspiré Aristote. Elles proviennent pourtant du livre i des Mémorables de Xénophon (respectivement du ch. 1, § 14 et du ch. 4, § 6), c’est-à-dire de l’un des écrits de l’Antiquité les plus « méprisés au cours du xxe siècle », comme l’écrit L.-A. Dorion dans sa préface. La publication du premier tome de l’édition Budé des Mémorables est donc l’occasion de redécouvrir un texte trop négligé, et d’un intérêt philosophique certain. La disparition de Xénophon des librairies françaises depuis l’épuisement de la traduction de P. Chambry était à la fois le signe du mépris dans lequel cet auteur était tenu, et aussi l’un des facteurs de la désaffection des lecteurs. Non seulement cette édition représentera le texte de référence, mais les notes et l’introduction constitueront à l’évidence la référence incontournable pour étudier Xénophon.

2Pour rendre justice à Marchant et à Chambry, il faut reconnaître que ni l’édition de Marchant dans les Oxford Classical Texts, ni la traduction épuisée de Chambry n’avaient rien de déshonorant. On constatera, à comparer le texte édité par M. Bandini et celui de Marchant, que les changements par rapport à celui-ci ne sont pas extrêmement nombreux. Mais l’apparat critique est beaucoup plus riche. En outre, un apparat des sources fournit l’origine des citations qui se trouvent dans le texte de Xénophon et un apparat complémentaire fournit les références de tous les passages où le texte de Xénophon est cité par un auteur antique (c’est la fonction que l’on peut attribuer à cet apparat, mais, curieusement, Bandini n’en explique pas la fonction) : cet apparat complémentaire impressionnant permet parfois à l’éditeur d’établir le texte ou l’apparat critique, mais il permet surtout au lecteur d’apprécier l’extraordinaire fortune du texte de Xénophon dans l’Antiquité. L’équivalent de cet apparat ne figurait pas dans l’édition de Marchant et il sera très utile. On peut remarquer aussi que la provenance xénophontienne de ces passages n’est généralement pas signalée dans les éditions de référence des textes qui les citent. Par exemple, le début des Mémorables, « Je me suis souvent demandé avec étonnement… » (Πολλάκις ἐθαύμασα…), cité par une demi-douzaine d’auteurs, n’est identifié comme provenant de Xénophon ni par Souilhé et Jagu dans leur édition des Entretiens d’Épictète (iii, 23, 20), ni par J. Dalfen dans son édition de Marc Aurèle (xii, 4, 1). En somme, si le texte édité par Bandini n’est guère différent de celui de Marchant, la rigueur du travail accompli le rend infiniment plus exploitable que ne l’était le travail de ce dernier. On remarquera à ce propos que, dans un cas au moins, l’éditeur et le traducteur ne se sont pas accordés sur le texte : en i, 4, 2, Bandini édite †μὴ μαχόμενον† comme un locus desperatus suivi d’une lacune (***) sans adopter la conjecture de Portus, οὔτ᾽εὐχόμενον, tandis que Dorion traduit cette conjecture. L’apparat critique de Bandini se contente de signaler la conjecture, que Dorion adopte : l’ensemble de la difficulté est expliqué dans la n. 233 de la p. 140. Mais on regrettera que la note ne se soit pas prononcée sur la suite de la conjecture que Marchant, dans les addenda de son édition, attribue à Portus, alors que Bandini l’attribue à Marchant lui-même. Peut-être le traducteur s’est-il senti contraint de donner un texte cohérent, là où l’éditeur a pu vouloir être strictement fidèle à l’état du texte, mais étant donné que cela n’est pas expliqué dans la note, et que Bandini corrige le texte des manuscrits quand il l’estime nécessaire, on ne sait pas trop ce qu’il faut penser de cette incohérence entre le texte et la traduction.

3Le texte est précédé d’une très longue introduction de 332 pages, et suivi de 124 pages de notes très fournies, qui constituent un commentaire suivi d’une grande richesse. L’introduction est divisée en deux parties d’inégale longueur. La seconde, d’une cinquantaine de pages dues à l’éditeur, concerne l’histoire du texte, et comprend un stemma (p. cclxxviii). Bandini distingue deux familles de manuscrits, et pense que la plupart dérivent d’un exemplaire grec commun, ce qui est l’occasion de faire une intéressante hypothèse sur la raison qui explique que les manuscrits grecs « dérivent si souvent d’un seul exemplaire » (p. cclxxiv) : « on ne voit pas pourquoi nos manuscrits auraient dû descendre d’un seul exemplaire ancien, sauf s’il s’agissait d’un exemplaire prestigieux, l’édition d’un grammairien connu » (p. cclxxv). La première partie de l’introduction, la plus longue, constitue un véritable essai sur Xénophon et les Mémorables.

4Comme le rappelle L.-A. Dorion, Xénophon et ses Mémorables ont longtemps eu la réputation de constituer un témoignage plus fidèle que celui de Platon sur la personnalité et la philosophie de Socrate : cette attitude, qui remonte à l’Historia critica de Brucker (1742-1744) reposait surtout sur l’idée que Xénophon, « historien de profession », s’en tenait aux faits (p. viii-x). Schleiermacher avait inauguré l’attitude inverse : « comme Xénophon n’était pas lui-même un philosophe, il n’était pas à même de comprendre un philosophe de la trempe et de l’envergure de Socrate » (p. xii). Cette critique n’était que l’envers du jugement de Brucker : Xénophon est un historien et non pas un philosophe. Mais à cette critique se sont progressivement ajoutées, notamment à partir d’un article de Léon Robin (1910), des critiques mettant également en doute la compétence et la fiabilité de Xénophon en tant qu’historien, qui n’aurait pas assez bien connu Socrate, aurait composé son œuvre à partir d’autres écrits socratiques et aurait fait de Socrate le porte-parole de ses propres idées. L.-A. Dorion détaille longuement ces critiques, qu’il classe sous dix « chefs d’accusation » principaux (p. xviii-xcix). Il les examine avec beaucoup de soin, montrant qu’un grand nombre de ces critiques reposent sur des hypothèses ou des jugements assez arbitraires, et sont dues à des préjugés défavorables à Xénophon. Par exemple, les arguments sur la brièveté de la relation entre Socrate et Xénophon, qui n’aurait pas appartenu aux cercles socratiques, ne reposent sur rien de solide : le second point est même contredit par les témoignages antiques, à l’exception de celui de Platon (p. xx-xxx). Dorion n’hésite pourtant pas non plus à adopter les points de vue défavorables à Xénophon quand ils lui paraissent justifiés à l’examen : il accorde notamment que Xénophon « prend ses aises avec la rigueur et l’exactitude » historiques (p. xxxv). Mais il montre que le portrait que Xénophon dessine de Socrate est à comprendre d’après les intentions propres de Xénophon, qui sont, non pas d’« exposer dans toute sa richesse et sa complexité, la philosophie de Socrate » (p. xcv), mais de « montrer comment et à quel point Socrate fut utile à ses compagnons » (p. xcvi) pour rejeter les attaques dont il fut la victime : la volonté de montrer l’utilité de Socrate se retrouve d’ailleurs, selon Dorion, dans l’Économique. Cette intention est aussi ce que montre la longue et brillante analyse que Dorion donne du plan des Mémorables (p. clxxxiii-ccxl), analyse qui résoud sur la plupart des points nombre de difficultés traditionnelles de la construction de l’ouvrage, d’une façon qui, probablement, s’imposera.

5En fait, tous les préjugés défavorables à Xénophon viennent de la confiance accordée à Platon, et de l’impossibilité d’accorder son témoignage à celui de Xénophon. Il ne reste alors que deux possibilités : privilégier l’un des témoignages par rapport à l’autre (et dans ce cas, la balance, depuis le début du xxe siècle, a penché en faveur de Platon), ou tenter une impossible conciliation en montrant que les contradictions entre les deux témoignages ne sont que superficielles. Or, Dorion montre qu’effectivement les deux témoignages sont difficilement compatibles : il résume les principales divergences p. xcii, n. 1. La seule vraie méthode à suivre est donc de renoncer à répondre à la « question socratique » (« qui est le vrai Socrate ? »), et d’étudier Xénophon pour lui-même en privilégiant l’étude comparative des différents témoignages sur Socrate, et en renonçant à retrouver le « vrai » Socrate par ce moyen. Il s’agit en somme de prendre au sérieux Platon et Xénophon et d’interpréter leur témoignage dans le cadre de leurs propres convictions philosophiques (p. c-cvii). « Chaque auteur de logoi sokratikoi avait […] créé “son” Socrate » et ni Platon ni Xénophon n’ont fait exception à la règle. Cette méthode, qui correspond à une orientation actuelle des recherches socratiques (Dorion cite notamment un article de P. Vander Waerdt sur l’oracle de Delphes), n’avait jamais été présentée avec tant de rigueur et de radicalité.

6Dorion donne un exemple de cette méthode dans sa longue analyse de l’elenchos socratique (p. xcix-clxxxiii). Contrairement à Platon, Xénophon montre une vraie défiance à l’égard de la réfutation dont i, 4, 1 montre qu’elle n’est pas capable de rendre vertueux. Ce n’est pas par la réfutation que Socrate rendait vertueux ceux qui le fréquentaient, mais par des entretiens didactiques quotidiens, au cours desquels il exposait ses vues. La réfutation était seulement « le traitement de choc que Socrate réserve à ceux qui s’imaginent tout savoir » (p. cxxx), mais ce n’était pas la pédagogie socratique. C’était une espèce d’examen de passage pour repérer ceux que leur domination de soi rendait aptes à suivre les leçons didactiques de Socrate (p. clxxvii).

7Dorion effectue une analyse extrêmement précise et neuve de ces passages, ainsi qu’une comparaison très attentive avec les vues de Platon, qui illustrent remarquablement les bénéfices philosophiques que l’on peut retirer d’une lecture attentive des textes de Xénophon. Ce sont en effet des textes exposés de façon simple, et dont la profondeur, suggérée mais non étalée, réclame une lecture attentive et une réflexion. L’argumentation de Xénophon ne résiste pas toujours à une telle analyse, mais le profit que l’on en tire vient de la finesse des vues exposées plutôt que de la rigueur de l’argumentation. Et la méthode comparative est effectivement profitable, parce que le point de vue de Xénophon, différent de celui de Platon, donne par contraste une richesse plus grande au Socrate de Platon : on aperçoit que la vraie personnalité de Socrate était encore plus riche que ne le laisse à penser Platon, pour avoir pu donner lieu à tant d’images différentes de lui-même. Mais on peut du coup encore moins la cerner.

8On pourrait se demander si le scepticisme de Dorion à l’égard de la « question socratique » n’est pas parfois excessif. Selon lui, les différences entre Platon et Xénophon « sont telles que le plus petit commun dénominateur se résume, dans la plupart des cas, à peu de choses » (p. civ). Cela est très certainement vrai souvent, mais parfois une analyse attentive de Xénophon conduit à redécouvrir des aspects négligés de la pensée de Platon. Dorion remarque par exemple que Platon, dans la République, partage certaines des réticences de Xénophon à l’égard de l’elenchos : il veut empêcher les jeunes gens de s’adonner à la dialectique avant trente ans (vii, 539b-d, p. clxviii), et ce qu’il dit alors sur les jeunes gens qui deviennent « rebelles à la loi » par suite de la pratique de la dialectique (vii, 539d) rappelle curieusement, comme le souligne aussi Dorion (p. clxviii), la réfutation de Périclès par Alcibiade dans les Mémorables (i, 2, 40-46). Bien que Dorion n’aille pas dans cette direction, il semble donc que la lecture de Xénophon puisse modifier et enrichir notre lecture de Platon en attirant notre attention sur des aspects méconnus de celui-ci. En l’espèce, on peut penser que la vertu que le Socrate de Platon attribue à l’elenchos a peut-être été surévaluée depuis Robinson (1941) et Vlastos. C’est la dialectique que le Socrate de Platon valorise, plus que l’elenchos, et la dialectique n’est pas toujours réfutative. Si la République (337a) et les Mémorables, dans un passage relevé par Dorion (iv, 4, 9), s’accordent pour dire que Socrate interroge mais ne répond pas, c’est là le point de vue d’interlocuteurs hostiles, et les deux textes s’accordent tout autant pour montrer un Socrate qui répond, ce que soutiennent l’Apologie de Platon (33b) et l’Euthyphron (3d). Cela n’a rien d’incompatible avec la profession d’ignorance de Socrate (dont Dorion montre bien qu’elle est strictement absente de Xénophon), car déclarer ne rien savoir n’est pas une raison suffisante pour refuser de dire ce que l’on pense. On pourrait donc en conclure que ce que refuse essentiellement Socrate, c’est de prendre la position d’un répondant qui se prétendrait investi d’un savoir.

9Mais que l’on puisse trouver occasionnellement des convergences insoupçonnées entre le Socrate des Mémorables et celui de la République de Platon ne signifie ni que ce soit la règle, ni que l’on puisse trouver par là une réponse à la « question socratique ». En ce qui concerne l’elenchos, Dorion démontre clairement, d’une façon sans doute assez définitive, que Xénophon, non content d’exprimer sa méfiance à l’égard de l’elenchos et d’en limiter drastiquement la fonction et la portée, se garde la plupart du temps de présenter Socrate en train de la pratiquer, tandis que, si le Socrate de Platon se méfie de la réfutation, il ne se retient guère de la pratiquer. Et une analyse comparative précise des Mémorables donne plutôt généralement l’impression que ce que pense et dit le Socrate de Xénophon n’est pas identique à ce que dit le Socrate de Platon.

10Par là-même, on pourrait s’interroger sur une question que Dorion laisse assez ouverte, à savoir la dimension éventuellement polémique du texte à l’égard de Platon. On peut se demander jusqu’à quel point les Mémorables peuvent avoir été écrits non seulement pour répondre aux accusateurs de Socrate (y compris Polycrate, dont Dorion montre bien l’importance que son pamphlet joue dans les Mémorables), mais aussi pour corriger une image de Socrate donnée par Platon, et que Xénophon aurait estimée inexacte. Il n’est pas sans conséquence par exemple que l’un des points de divergence entre Platon et Xénophon soit que ce dernier affirme que Socrate recommandait de ne connaître en mathématiques que ce qui est utile : il ne faut connaître de la géométrie que ce qui sert à mesurer une parcelle de terre, et de l’astronomie que ce qui permet de voyager en mer ou de monter la garde de nuit (Mém., iv, 7). Comme ce chapitre suit immédiatement les chapitres sur la dialectique, il est très tentant de supposer qu’il y a là une intention polémique de Xénophon contre la République de Platon, où la dialectique est présentée comme le couronnement des mathématiques.

11Il n’est pas sûr que la lecture des Mémorables puisse apporter une réponse à cette question. Et il est évident qu’une réponse éventuelle ne permettra pas de résoudre la « question socratique », car même si on pouvait établir que les Mémorables ont été écrits avec les écrits de Platon en tête, cela ne permettra pas de dire lequel des deux a présenté « le vrai Socrate ». En tout état de cause, s’il existe une réponse possible à cette question, c’est seulement au terme de l’édition des quatre livres que Dorion pourra peut-être y répondre. On attend donc avec le plus grand intérêt la suite de cette passionnante édition pour qu’elle livre les richesses que ce premier volume a déjà largement commencé à dévoiler : une réévaluation décapante des écrits socratiques de Xénophon et une nouvelle jeunesse des études socratiques.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Baptiste Gourinat, « Michele Bandini , Louis-André Dorion, Xénophon, Mémorables »Philosophie antique, 2 | 2002, 227-232.

Référence électronique

Jean-Baptiste Gourinat, « Michele Bandini , Louis-André Dorion, Xénophon, Mémorables »Philosophie antique [En ligne], 2 | 2002, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6971 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6971

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Auteur

Jean-Baptiste Gourinat

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