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Comptes rendus

Jacques Jouanna et Michel Zink (éd.), Hippocrate et les hippocratismes : médecine, religion, société, Actes du XIVe Colloque International Hippocratique (Paris, 8-10 novembre 2012)

Antoine Pietrobelli
p. 209-213
Référence(s) :

Jacques Jouanna et Michel Zink (éd.), Hippocrate et les hippocratismes : médecine, religion, société, Actes du XIVe Colloque International Hippocratique (Paris, 8-10 novembre 2012), Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2014, 486 p., ISBN : 978-2-87754-324-8.

Texte intégral

1Dans l’avant-propos de ce recueil d’actes, Jacques Jouanna rappelle que la quatorzième édition du colloque hippocratique a fait date en ce qu’elle célébrait les quarante ans d’une série ininterrompue de conférences, inaugurée en 1972 par Louis Bourgey et lui-même. Parmi les vingt-quatre contributions rassemblées, onze portent sur les textes du Corpus hippocratique, tandis que les treize autres sont consacrées aux « hippocratismes », c’est-à-dire à la transmission et à la réception d’Hippocrate depuis l’époque hellénistique jusqu’au xviie siècle. Le thème de ce colloque « médecine, religion, société » a conduit à interroger la médecine hippocratique dans ses rapports avec la religion grecque païenne ou bien à envisager sa réception en contexte monothéiste.

2La première contribution, due à Amneris Roselli, ouvre magistralement le recueil par un bilan historiographique de la recherche sur les Épidémies depuis l’étude de Karl Deichgräber parue en 1933. Épidémies I et III forment un ensemble cohérent, daté vers 410 avant notre ère, qui entretient des rapports étroits avec le Pronostic. Les Épidémies V et VII forment elles aussi un tout, datable entre 375 et 350 et proche du Prorrhétique II. Quant aux Épidémies II, IV et VI, elles constituent un groupe beaucoup plus hétéroclite. Pour mieux comprendre l’agencement et la composition de ce dernier ensemble, A. Roselli propose de s’intéresser à des microstructures syntaxiques. Elle montre que les passages Épid. II, 3, 7-10, Épid. VI, 2, 3-5 et Prénotions coaques 255 sont des rédactions diverses d’un même savoir qui devait prendre la forme d’une fiche thématique, peut-être fixée sur une tablette.

3Elisabeth Craik offre une traduction anglaise et une analyse du bref texte déontologique intitulé Loi (Nomos). Elle explique que le titre de l’œuvre ne correspond pas vraiment à son contenu et qu’il faut plutôt y voir « a manifesto, or code, or standard, or procedural guidelines ». Elle met en relation ce petit texte avec les traités Art, Ancienne médecine et le Serment en suivant le classement d’Érotien. E. Craik reconnaît les mêmes accents mystiques dans la Loi et le Serment. Elle suggère que le texte est issu d’un groupe mystique et religieux de médecins liés au culte d’Asclépios. Ignacio Rodriguez Alfageme montre que les frontières sont poreuses entre médecines hippocratique et populaire ou encore entre médecines rationnelle et irrationnelle. Il rappelle, par exemple, que le traité Femmes stériles (216) prescrit de faire cuire un petit pain pour déterminer le sexe de l’enfant à naître : « s’il brûle ce sera un garçon, s’il s’ouvre, ce sera une fille ». Paul Potter étudie la structure de ce même traité Femmes stériles consacré aux causes, aux signes et à la thérapie de la stérilité féminine. Malgré son ambition d’établir plusieurs types d’infertilité suivant leurs causes et d’en déduire un traitement, Femmes stériles se présente plutôt comme une série de remarques désordonnées qui ne parvient pas à appliquer la méthode nosologique de la médecine hippocratique. Florence Bourbon s’intéresse aux scènes de folie et de troubles du comportement décrites par les médecins hippocratiques. Ils s’opposent aux devins et cherchent à expliquer ces phénomènes par des explications physiologiques.

  • 1 H. von Staden, « Matière et signification. Rituel, sexe et pharmacologie dans le Corpus hippocratiq (...)

4Dans le sillage des études d’Heinrich von Staden1, Laurence Totelin propose une approche anthropologique neuve de l’usage de substances odorantes pour le traitement des maladies utérines. Dans l’imaginaire ancien, la femme est perçue comme plus odorante que l’homme, suivant une gradation qui va de la bonne odeur des jeunes filles en fleur à la puanteur des prostituées. Seuls les traités gynécologiques donnent des recettes contre la mauvaise haleine, comme si les femmes étaient les seules à devoir utiliser du dentifrice. L. Totelin montre les théories qui sous-tendent un tel imaginaire, notamment l’idée qu’une bonne odeur est associée au chaud et au sec, tandis que la femme est plutôt humide. L’anthropologie montre qu’un tel imaginaire n’est pas propre à l’Antiquité gréco-romaine. Dans bien des sociétés, l’odeur sert de marqueur social ou sexuel. Les fumigations et les parfums que les médecins hippocratiques infligent à leurs patientes sont ainsi un moyen de rendre à la femme son altérité et sa position dans la société.

5Mathias Witt explore le côté obscur de l’éthique hippocratique. Dans l’ombre d’une éthique altruiste et humaniste, qui est toujours prise pour modèle par l’éthique médicale actuelle sans grande distance critique, se cache une face plus égoïste, souvent décrite comme archaïque : abandon des cas désespérés pour sauvegarder sa bonne réputation, recherche de la gloire et des honneurs, etc. Pour M. Witt, ces traits de l’éthique hippocratique sont à mettre en relation avec l’origine aristocratique de la famille des Asclépiades. Brooke Holmes poursuit ses réflexions sur la notion de sympathie. Pour Galien, il ne fait pas de doute que cette notion est hippocratique, en vertu de l’expression πάντα συμπαθέα du traité Sur l’aliment (23), qu’il considère comme authentique. Comme la notion est stoïcienne, B. Holmes parle plutôt de « protosympathie », pour décrire, dans Lieux dans l’homme, la circulation des affections à l’intérieur du corps par le moyen des fluides qui parcourent ses vaisseaux et ses cavités tout comme l’image d’un corps unifié par ses réseaux internes.

6Franco Giorgianni met en évidence l’importance de la numérologie dans les écrits attribués à l’« auteur C » des traités dits cnidiens (Génération, Nature de l’enfant, Maladies IV, Maladies des femmes I-II). Il insiste sur l’importance des chiffres 6, 7 et 8 dans les théories embryologiques ou des chiffres 3 et 4 dans l’étiologie embryologique et pathologique. Chez l’auteur C, par ex., 3 est le chiffre du genre masculin, 4 est celui du féminin, tandis que le chiffre de formation de l’embryon est le 7. Nathalie Rousseau offre une contribution lexicographique sur les substantifs en –της, –τητος dans le CH. Dans un premier temps, elle montre que ces substantifs sont utilisés pour exprimer une causalité. Puis elle s’intéresse à des termes que l’on ne trouve que dans le CH afin de montrer que l’invention du vocabulaire médical témoigne de l’émergence d’une médecine rationnelle. Elsa Ferracci propose une étude stimulante sur le rôle des images et des analogies dans la construction de la rationalité hippocratique. E. Ferraci montre notamment que l’analogie structure la composition textuelle de certains traités, comme la métaphore filée du végétal dans Nature de l’enfant ou l’analogie hydraulique dans Maladie IV. L’analogie sert ainsi de schème abstrait qui organise la démonstration médicale et lui donne force de vérité. Cette construction mentale a aussi un rôle mnésique et mnémotechnique : elle aide l’auteur à organiser sa pensée et le lecteur à la mémoriser. C’est sur ces réflexions théoriques que se clôt la première section de l’ouvrage sur le Corpus hippocratique. La seconde section aborde les « hippocratismes ».

7Isabella Andorlini rapproche deux papyri médicaux d’époque hellénistique (P.Ärztekammer 1 et P.Köln VIII 327), datable entre 220 et 150 avant notre ère. Le premier conserve un traité anonyme qui témoigne de l’influence de la médecine hippocratique, mais surtout d’Hérophile : elle cite plusieurs médecins hérophiléens pour une éventuelle attribution. C’est également à l’époque hellénistique que Daniela Manetti consacre son étude, pour offrir une synthèse lumineuse sur les premières traces d’hippocratismes à Athènes et à Alexandrie aux ive et iiie siècles avant notre ère. Elle montre notamment les liens entre Cos et Alexandrie à l’époque ptolémaïque (le poète Philitas de Cos fut le maître de Zénodote ; le médecin Praxagoras celui d’Hérophile) ou encore l’importance de la bibliothèque et des écrits d’Aristote pour éclairer les études lexicographiques de Bacchéios de Tanagra sur Hippocrate.

8Véronique Boudon-Millot analyse les passages où Hippocrate est qualifié de « divin » (θεῖος), voire de « très divin » (θείοτατος) par Galien. Ce sont des séquences introduisant des citations, notamment du traité De l’aliment. Elle écrit : « aux yeux de Galien, Hippocrate est divin parce qu’il a compris la nature dans son ensemble et dans son fonctionnement, et parce qu’il est le premier à avoir su rendre compte de ce savoir par des démonstrations ». Deux autres autorités intègrent également le panthéon humain de Galien : Homère et Platon. Platon est qualifié de divin pour son idéal de justice distributive ou dans le cadre d’un questionnement sur la formation des corps ou la relation âme / corps.

9Ivan Garofalo attire l’attention sur de nouvelles sources arabes qui se réfèrent à Hippocrate, sans être liées aux commentaires de Galien, qui furent les principaux vecteurs des écrits du médecin de Cos dans le monde islamique. À partir de quelques exemples empruntés au médecin chrétien Ibn at-Tayyib de Bagdad, à ‘Ali ibn Ridwân et à Râzî, il rappelle l’importance des sources arabes pour notre connaissance des traités perdus d’Hippocrate ou pour l’établissement du texte de traités qui sont préservés. Marie-Hélène Marganne examine les témoignages papyrologiques relatifs à Hippocrate de l’Égypte byzantine (284-641). À travers un texte captivant, elle décrit l’aspect matériel des livres hippocratiques produits dans la chora égyptienne à l’époque chrétienne et apporte de grandes précisions sur leur contexte de production à Oxyrhynque ou à Antinoé.

  • 2 La nouvelle édition du Pronostic de J. Jouanna est parue dans la CUF en 2013 : J. Jouanna éd., Hipp (...)

10Jacques Jouanna donne une magistrale leçon de philologie à travers deux brefs essais. Il part d’une première glose du Glossaire hippocratique d’Érotien (Φ2) que l’éditeur Ernst Nachmanson rattachait au Prorrhétique I pour montrer que cette glose se rapporte à un passage perdu du Pronostic d’Hippocrate qu’il faut restituer au c. 11a, § 6. Il compare ensuite une autre glose d’Érotien sur le mot θεῖον du Pronostic (1, 2) et le commentaire de Galien ad hoc. Cette comparaison montre que Xénophon de Cos, disciple de Praxagoras et premier commentateur connu du Pronostic, avait lu le « divin » comme une référence aux jours critiques. Contrairement à l’édition anglaise du Pronostic de 1923, il faut restituer le mot θεῖον dans l’édition du Pronostic2. L’auteur donne en appendice la traduction française des passages d’Érotien, Galien et Stéphane sur le mot θεῖον.

11Philip van der Eijk questionne l’image d’Hippocrate et de sa médecine chez Aristote et son école. Il démontre brillamment que l’approche rationnelle du traité des Vents correspond à la méthode du maître médecin (iatros architektonikos) définie par Aristote dans la Métaphysique A (recherche des causes non évidentes des maladies, principe thérapeutique des contraires, méthode de l’inférence pour la découverte du traitement) et que ce traité a exercé une grande influence sur la pensée biologique d’Aristote.

12Alessia Guardasole se penche sur l’« autre » Hippocrate à travers l’étude des Problèmes hippocratiques, une collection de problemata attribués à Hippocrate, mais produits dans un contexte chrétien. Après un relevé des éléments et du lexique appartenant au contexte byzantin vient un examen des doctrines médicales, qui sont bien souvent le reflet de sources tardives plutôt que des théories hippocratiques présentes dans le Corpus. Brigitte Mondrain présente une belle synthèse sur la fortune d’Hippocrate à Byzance en se fondant d’abord sur l’apparition de son nom chez les auteurs byzantins, puis sur le nombre de manuscrits hippocratiques conservés. Contre toute attente, B. Mondrain montre qu’Hippocrate fut peu lu à Byzance en comparaison d’autres auteurs comme Ptolémée ou d’autres aires culturelles comme l’Occident latin. La raison en est qu’Hippocrate ne faisait pas partie des cursus scolaires et universitaires à Byzance. Selon B. Mondrain, Hippocrate et Galien furent même assez peu copiés par les Byzantins qui leur ont préféré les encyclopédies tardo-antiques d’Oribase, Aétius ou Paul d’Égine. Anna Maria Ieraci Bio traite également de l’hippocratisme à Byzance, en déployant son excellente connaissance des textes médicaux byzantins. Dans un premier temps, elle dévoile des traces d’hippocratisme dans des traités peu connus, quoique influents : un passage sur la visite médicale conservé dans le Vat. gr. 279, un commentaire à l’Aphorisme I, 1 dans le Paris. gr. 2144, un commentaire à Épid. VI, 4, 18 dans le Laur. 75, 19 ou encore le traité Sur la goutte de Démétrios Pépagoménos. Dans un second temps, elle s’attache au rayonnement de la figure d’Hippocrate à la cour et au patriarcat. Le nom du médecin de Cos est cité dans un traité d’ascétisme, dans un débat théologique sur l’astrologie ou dans le traité satirique du Timarion.

13Oliver Overwien fait une mise au point sur les traductions syriaques et arabes des textes hippocratiques en insistant sur leur contexte socio-culturel respectif. Après un rappel des travaux bien connus de Sergios de Rêš‘aynâ, Ayyûb al-Ruhâwî et Hunayn ibn Ishâq, O. Overwien évoque Ibn Šahdâ al-Karhî, traducteur du Sur la génération / Nature de l’enfant ainsi qu’al-Bitrîq qui travaillait avant Hunayn et se consacrait aux commentaires alexandrins de Palladios. Tous ces traducteurs sont des chrétiens qui travaillent en famille et dont la source hippocratique est un commentaire plus tardif, celui de Galien ou de Palladios.

14Vincent Déroche étudie le conflit entre la médecine hippocratique, qui est une science païenne, et la religion chrétienne dans le contexte précis du viie siècle, moment où triomphe la « dictature de la théologie ». Les textes thaumaturgiques et hagiographiques utilisent une rhétorique qui vise à prouver la supériorité de Dieu et des Saints sur la médecine d’Hippocrate.

15Last but not least, Roberto Lo Presti livre une étude sur le rôle d’Hippocrate et de l’hippocratisme dans le débat sur la circulation sanguine durant la première moitié du xviie siècle à Padoue. Harvey, Riolan et Franzosi se réfèrent toujours à Hippocrate de manière positive. Ils l’utilisent dans une optique soit progressiste, soit conservatrice. Chez Harvey, l’empirisme d’Hippocrate et l’aristotélisme médical se conjuguent pour critiquer les dogmes de Galien et donner naissance à une révolution médicale.

16Ce riche volume présente donc plusieurs approches neuves sur le Corpus hippocratique, mais son intérêt réside surtout, à mes yeux, dans les études sur les « hippocratismes ». L’organisation interne du volume, qui semble suivre les interventions du colloque, laisse un peu à désirer, mais le volume rassemble des contributions qui feront date par leur nouveauté et leur excellence. Ce recueil illustre pleinement la vitalité des études hippocratiques et le succès de l’entreprise lancée par Jacques Jouanna en 1972. La 15e édition a eu lieu à Manchester en octobre 2015 sur le thème du commentaire.

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Notes

1 H. von Staden, « Matière et signification. Rituel, sexe et pharmacologie dans le Corpus hippocratique » L’Antiquité classique 60, 1991, p. 42-61 et « Women and Dirt », Helios 19, 1992, p. 7-30.

2 La nouvelle édition du Pronostic de J. Jouanna est parue dans la CUF en 2013 : J. Jouanna éd., Hippocrate. Tome III, 1re partie : Pronostic, Paris, 2013 (Collection des universités de France. Série grecque, 500).

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Pour citer cet article

Référence papier

Antoine Pietrobelli, « Jacques Jouanna et Michel Zink (éd.), Hippocrate et les hippocratismes : médecine, religion, société, Actes du XIVe Colloque International Hippocratique (Paris, 8-10 novembre 2012) »Philosophie antique, 16 | 2016, 209-213.

Référence électronique

Antoine Pietrobelli, « Jacques Jouanna et Michel Zink (éd.), Hippocrate et les hippocratismes : médecine, religion, société, Actes du XIVe Colloque International Hippocratique (Paris, 8-10 novembre 2012) »Philosophie antique [En ligne], 16 | 2016, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/687 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.687

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Auteur

Antoine Pietrobelli

Université de Reims Champagne Ardenne

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Droits d’auteur

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