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Alexandre d'Aphrodise contre Galien :

la naissance d'une légende
Silvia Fazzo
p. 109-144

Résumés

Un certain nombre de sources arabes font état d'une polémique entre Alexandre et Galien. Une tendance marquée de la recherche a été de lire nos sources grecques, relativement peu nombreuses, à la lumière de cette tradition. L'objectif de cet article est de contester le bien-fondé d'une telle orientation, et de dégager en même temps le statut spécifique de ce genre de récit biographique.

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Entrées d’index

Mots-clés :

polémique, arabe

Keywords:

controversy, Arabic

Auteurs anciens :

Alexandre d'Aprhodise, Galien
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Texte intégral

La présente étude remonte à une recherche conduite pour l’essentiel en 1992, grâce à une « Frances Yates Fellowship » du Warburg Institute, University of London. Je remercie André Laks pour l’avoir révisée et traduite. Différentes versions ont fait l’objet de discussions utiles avec C. Burnett, G. Endress, D. Gutas, V. Nutton, R.W. Sharples, M. Vegetti, F.W. Zimmermann, M. Zonta. Que tous trouvent ici l’expression de ma reconnaissance. Aucun n’est évidemment responsable des erreurs ou imprécisions éventuelles, ni du mauvais usage que je pourrais avoir fait de leur avis.

Première partie : la doxographie

I. Introduction : le problème

  • 1 La datation traditionnelle de la mort de Galien (né en 129 après J.-C. et mort vers 199, si l'on su (...)
  • 2  L'épithète se trouve dans les deux notices, sur Alexandre et sur Galien, d'Ibn al-Nadīm Kitāb al-F (...)

1Un certain nombre de sources arabes font état d'une polémique, qui serait à situer au début du iiie siècle après J.-C., entre Alexandre d'Aphrodise, le célèbre commentateur d'Aristote, et Galien, le non moins célèbre médecin1. Alexandre aurait rencontré Galien à Rome, et l'aurait traité de « tête de mule »2. Galien, sous prétexte d'être un expert dans l'art de la médecine, se serait imaginé n'être pas moins compétent en philosophie, à tort. Il se serait exprimé violemment contre Aristote, en critiquant ses écrits comme « rien de moins qu'exécrables et contradictoires ». C'est pour cette raison qu'Alexandre, prenant la défense d'Aristote, aurait écrit une série de traités pour réfuter Galien. Parmi les sujets abordés, figurerait la doctrine du mouvement, du temps (et du lieu), de la creatio ex nihilo, et du possible. Enfin, parce que Galien, avant de mourir, avait confessé son incertitude sur les grands problèmes philosophiques débattus à son époque, Alexandre aurait dit que Galien avait attendu quatre-vingts ans pour se rendre compte de sa propre ignorance.

2Il est difficile de concilier cette tradition avec ce que nos sources grecques nous apprennent des deux auteurs. Galien, en dépit d'une indépendance d'esprit caractéristique, tient Aristote en haute estime, et il en va de même d'Alexandre à l'égard de Galien, en dépit de sa tendance constante à justifier Aristote contre toute critique.

  • 3 Le doute exprimé ici sur la possibilité de rattacher cette tradition aux données historiques concrè (...)

3Une tendance marquée de la recherche a été de lire nos sources grecques, relativement peu nombreuses, à la lumière de la tradition arabe, qui est plus abondante. L'objectif de cet article est de contester le bien-fondé de cette orientation. L'analyse des données permet de dégager le statut spécifique de la tradition arabe, face à la tradition grecque. Il pourrait ne s'agir que d'une légende, dont on peut comprendre les conditions d'émergence intellectuelles et culturelles3.

II. Les sources grecques

1. Galien contre Aristote ?

4L'estime particulière que Galien porte à Aristote est parfaitement illustrée par un passage du second livre du De placitis Hippocratis et Platonis :

  • 4  Galien, De placitis Hippocratis et Platonis, ii, 2, 4 (cf. 3, 12, 3, 23 sq.) = Théophraste, Fr. 11 (...)

En fait de démonstration, j’affirme que les choses les meilleures ont été énoncées par les anciens philosophes de l'école de Théophraste et d'Aristote, en conformité avec les Seconds Analytiques4.

5Loin d'être attaqués, les péripatéticiens représentent le niveau de compétence le plus élevé en matière de logique, et une autorité sûre contre Chrysippe et les nouveaux philosophes. Le degré d’indépendance que Galien manifeste toutefois par rapport aux premiers peut être illustré par un passage de l'Eisagoge où il est question de l’argument appelé par Théophraste « par adjonction » (scil. d'une prémisse : kata proslepsin) : « de ce dont A est affirmé, B aussi est affirmé ; A est affirmé de C ; donc B est affirmé de C ». Galien écrit à ce sujet :

  • 5  Chap. xix, 1 et 5, p. 47, 18-48, 2 ; 48, 18-19 Kalbfleisch, trad. J.-P. Levet (in Pellegrin 1998) (...)

Étant donné que, en ce qui concerne les syllogismes dits « par adjonction », les tenants de l'école péripatéticienne ont écrit dans leurs œuvres qu'ils sont utiles, alors que, quant à moi, je les juge superflus, comme je l'ai précédemment établi dans mon traité Sur la démonstration, il convient de dire quelque chose à ce sujet aussi. Combien donc et quels ils sont, ce n'est pas la peine de le redire ici, puisque j'en ai déjà parlé dans ces écrits-là… De tels syllogismes sont des formes abrégées de syllogismes catégoriques5.

  • 6  Müller 1895, p. 422-424. Le texte en question est celui de Maïmonide, voir infra, sect. iii.
  • 7  Alex. in An. Pr., 166, 18 sq. ; 378, 18 sq. Wallies (CAG II.1) ; voir aussi ibid. 378, 9-18 : ce s (...)
  • 8  Chez les philosophes plus récents (les neoteroi), proslepsis désignera la mineure du syllogisme hy (...)
  • 9  Dans sa jeunesse, Galien avait lu les ouvrages de Chrysippe sur les syllogismes, dont il avait écr (...)
  • 10  Gottschalk 1987, p. 1169-1171, qui renvoie particulièrement, outre l'Eisagoge, au Peri ton para te (...)
  • 11  Galien, Eisagoge, xii, p. 26, 13-17 Kalbfleisch. Cf. Lukasiewicz 1951, p. 38-40, avec une hypothès (...)

6Von Müller cite ce passage en relation avec un texte arabe sur lequel nous reviendrons plus loin, et qui reproche à Galien une attitude méprisante à l'égard des syllogismes du possible et du contingent6. Le passage de l’Eisagoge n'implique pourtant aucune critique radicale anti-aristotélicienne : ni sur la possibilité de réduire l’argument kata proslepsin (ainsi entendu) à un syllogisme catégorique (d’autant moins que selon le commentaire d’Alexandre d’Aphrodise, déjà Aristote lui-même « montre que la prémisse dite kata proslepsin est équivalente à une prémisse catégorique », et que Théophraste dans son Peri kataphaseos démontre que « de telles prémisses ne diffèrent des prémisses catégoriques que dans la formulation »7) ; ni sur l’opportunité de prolonger la discussion dans le détail : car Galien lui-même rappelle au lecteur qu'il lui a consacré une discussion plus détaillée dans le traité, aujourd’hui perdu, Sur la démonstration (Peri apodeixeos). Le fait même que Galien utilise le terme proslepsis à la façon de l’ancien Péripatos, négligeant, au moins dans ce contexte, l’usage stoïcien plus tardif8, manifeste sa volonté de s'en tenir, plutôt qu’à Chrysippe (dont il connaissait pourtant les théories9), à l’école d’Aristote comme référence principale dans le domaine des théories logiques, dont relève la majeure partie de ses propres ouvrages philosophiques. C'est la même attitude positive à l'égard de l'école d'Aristote qui se retrouve ailleurs dans les ouvrages logiques de Galien10. Il se trouve, entre parenthèses, que l’attribution à cet auteur, longtemps répandue, d'une quatrième figure du syllogisme catégorique, qui aurait comporté un jugement de perfectibilité sur les théories d’Aristote, a été généralement abandonnée comme dépourvue d’autorité suffisante. Elle est d’ailleurs expressément contredite par Galien lui-même, là où il dit avoir donné la preuve, dans son traité Sur la démonstration, que ces figures ne peuvent pas être en plus grand nombre que trois11.

7Nous devons donc imaginer que la première partie de ce traité en quinze livres, qui avait plus spécifiquement le caractère d'un exposé, était largement marquée par la reconnaissance ouverte de l'autorité des péripatéticiens en la matière, même si cela n'empêchait pas Galien de synthétiser et de modifier librement l'objet de son exposé, comme nous le lui voyons faire dans ses autres écrits logiques.

  • 12  Arist., Phys. iv, 4, 211b10 sqq. : cf. Simpl. in Phys., 573, 19-574, 11 Diels (CAG ix), et Thémist (...)
  • 13  Arist. Phys. iv, 11, 218b33 sq. : « Sans changement et altération il n'existe pas de temps », cf. (...)
  • 14  Arist. Phys. vii, 1, 241b44-242a49 Ross (= 242a1-15 Carteron), cf. Simpl., in Phys. 1039, 13 sqq. (...)
  • 15  Cf. Müller 1895, p. 444 : « Die polemische Tendenz, die Galen in der Apodeiktik mit seiner positiv (...)
  • 16  Cf. Müller 1895, p. 468.
  • 17  Sur les perplexités des exégètes, cf. Simpl. in Phys., 1036, 8-17 Diels, cité infra, sect. v, 4 ; (...)

8Cela aide, entre autres, à ramener à sa juste mesure la portée négative du témoignage que constituent les fragments du huitième livre de ce même traité sur une attitude critique de Galien à l'égard d’Aristote. De fait, l'ensemble du livre viii du traité Sur la démonstration, ou au moins une partie de celui-ci, semble avoir été consacré à une critique d'arguments aristotéliciens figurant en particulier dans la Physique. Nous savons par Simplicius, notre source la plus riche, que Galien critiquait : l'argument de la clepsydre (iv, 4)12 ; deux aspects de la discussion sur la définition du temps (iv, 11)13 ; l'argument du livre vii sur la nécessité que toute chose mue soit mue par une autre (vii, 1)14, c'est-à-dire l'argument préliminaire à la démonstration du moteur immobile, où Galien reprochait en particulier à Aristote l'usage d'une hypothèse impossible. Tels sont donc les concepts les plus sûrement impliqués dans la discussion : le lieu (dans la discussion sur la clepsydre), le temps, le mouvement; la possibilité logique. Il s'agit toutefois d'arguments de caractère dialectique, qui ne touchent pas la théorie physique en elle-même, mais principalement les modes de définition et d'argumentation adoptés par Aristote au cours de son traité. De fait, ce n'est pas seulement dans le livre viii, mais dans toute la deuxième partie de son traité (livre viii et suivants), que Galien recourait à cette méthode pour clarifier la théorie de la démonstration exposée dans la première partie, en mettant pour ainsi dire la pratique de la réfutation au service de la didactique15. Par ailleurs, Aristote n'est pas le seul auteur dont les arguments aient fait l'objet d'un examen critique de ce type. Toute la seconde partie du grand traité devait faire défiler une série d'auteurs soumis à une telle critique, sans qu'on soit au clair sur l'ordre adopté16. Il faut en outre rappeler qu'en discutant le livre vii de la Physique, Galien s'inscrivait dans une tradition ouverte par les péripatéticiens eux-mêmes, qui avaient reconnu la relative faiblesse du livre17.

  • 18  Voici le passage : Et sicut scivit (scil. Galenus) scientiam medicinae, credidit scire alias scien (...)
  • 19 Selon le texte arabe, qui se trouve édité d’après le ms. Gotha 1937, f° 261v-262r chez Schacht & Me (...)

9Quant à la possibilité, aujourd'hui largement admise, que Galien ait écrit des traités dirigés contre Aristote, il ne s'agit là que d'une hypothèse récente induite par ce que l'on croyait devoir retenir de la tradition arabe. La source principale serait un passage des Aphorismes de Maïmonide (section xxv), dont la traduction latine faite à partir de l'hébreu au xiiie siècle, identifiée et datée par Steinschneider, citée ensuite à la place du texte arabe original par von Müller et par Rescher-Marmura, semble porter la trace de « livres » polémiques de Galien contre Aristote sur le mouvement, le temps, le possible, le premier moteur (sicut… apparet in libris quos compilavit de motus [sic] tempore possibilis [sic] et motore primo)18. Mais l’hypothèse est dépourvue de fondement solide et le témoignage de Maïmonide perd beaucoup de sa substance si l'on se réfère au texte arabe19. Celui-ci ne parle en effet que d'un « discours (kalām) » de Galien sur ces thèmes, qui n'est pas spécifiquement dirigé contre Aristote. Rien d’ailleurs ne pointe vers l'existence d'ouvrages de polémique anti-aristotélicienne dans la monographie que Galien a consacrée à ses propres écrits.

2. Alexandre avec Galien ?

  • 20  La certitude vient à la fois d'une correspondance entre les données des sources en question et le (...)
  • 21  Rescher-Marmura 1965, p. 12 n. 5, citent à ce propos l’autorité de Müller 1895, p. 424 sq. Ce dern (...)
  • 22  Alex. ap. Simpl. in De caelo, 430, 32 sq. Heiberg (CAG vii) : « J’ai entendu chez Herminus, dit-il (...)
  • 23  Fihrist, 348, 1 Tajaddud (« ’-r-m-n-s fut le maître de Galien à Rome ») ; al-Qiftī (cf. Ishāq ibn (...)
  • 24  Pines 1961, p. 23, propose de passer en D 28 de ’-r-m-y-w-s (ms. Carullah 1279, f° 67a28) à ’-r-m- (...)
  • 25  Sur Alex., cf. son De fato, 164, 6-11 Bruns (les années 198-209 sont plus probables, cf. Todd 1976 (...)

10D'une source à l'autre, revient dans les notices des biographes arabes l'idée, manifestement dérivée de la confusion avec Alexandre de Damas, qu'Alexandre avait fréquenté Galien à Rome20. À cette construction s'ajoute, peut-être seulement à l'époque moderne, l’idée que Herminus fut leur maître commun21. Nous savons en effet par des sources grecques, à cause d'un passage de Simplicius, qu'Alexandre fut élève de Herminus ; quant à Galien, il dit lui-même qu'il suivit à Pergame le cours d'un élève d'Aspasius, mais non qu'il s'agissait de Herminus (il n'est même pas sûr que Herminus ait été l'élève d'Aspasius)22. D'autre part, deux sources arabes, sans mentionner une relation entre Herminus et Alexandre, attribuent à Galien, pendant la période de son séjour à Rome (et donc pas à Pergame), un maître dont le nom pourrait être Herminus23, et cette hypothèse a été confortée par une conjecture de Pines qui semble avoir été universellement acceptée24. Qu'Alexandre, comme Galien, ait séjourné à Rome  où, selon la tradition, ils se seraient rencontrés, et où l'on doit supposer qu'Alexandre avait fréquenté Herminus en même temps que lui  n'est pas attesté et paraît assez peu probable, au moins à en juger par la dédicace du De fato ; plus généralement, les dates rendent difficile l’attribution du même maître à Galien, né en 129, et à Alexandre, qui commence sa carrière de professeur sous les Sévères (pas avant 198)25.

3. Alexandre contre Galien ?

11Il est encore plus difficile de trouver une trace de l'esprit anti-galénique caractéristique de l'Alexandre arabe chez l’Alexandre grec.

  • 26  Cf. ci- dessous la section v, 4, à propos de l’analyse de D 28.

12À ce que l'on peut comprendre du témoignage de Simplicius sur Physique vii, 1, le seul texte qui rapporte une réponse directe d'Alexandre à Galien concernant Aristote, il semble qu'Alexandre avait pris au sérieux l'objection de Galien et avait entrepris de la résoudre26. Mais cela est conforme à son habitude, qui est de ne pas nier l'existence de difficultés, quand il y en a.

  • 27  On peut se demander si « les choses écrites [par Alexandre] en réponse à Zénobius l'épicurien », m (...)
  • 28  Alex. in Top. 549, 23 Wallies ; Galien est aussi digne de foi (axiopistos) chez Philopon, De aet. (...)
  • 29  En fait, les appréciations de Simplicius à l'égard de Galien semblent en partie au moins ironiques (...)

13Il convient au reste de souligner qu'Alexandre, dans les traités authentiques transmis en grec, ne se livre jamais à des polémiques personnelles avec ses interlocuteurs, mais s'oppose toujours à des positions doctrinales définies27. On ne peut que souligner que le ton de la seule mention qui soit faite de Galien dans le corpus des œuvres grecques d'Alexandre laisse peu de doutes sur l'estime de l'exégète, et du public auquel il s'adresse, à l'égard du médecin de Pergame, qui est associé à Platon et à Aristote comme exemple de personne « illustre (endoxos) » conférant autorité à une opinion28. Jamais la moindre trace d'ironie à son égard, comme il en va chez Thémistius et Simplicius29.

14D'autre part, la citation de Simplicius fait supposer que déjà Alexandre, comme les exégètes postérieurs de la Physique, avait examiné dans le cours de son commentaire les objections de Galien aux arguments d'Aristote. Le fait que les sujets des traités présumés que la doxographie arabe, des siècles plus tard, attribuera à Alexandre contre Galien coïncident en quelque façon avec ceux qui sont impliqués par les principales objections de Galien à Aristote dans le traité Sur la démonstration (temps, lieu, mouvement, et en particulier nécessité d'un moteur pour tout mobile, en vue de la démonstration du moteur immobile), conduit à soupçonner qu'au sein de la tradition de langue arabe, les références générales aux contre-objections d'Alexandre furent lues à partir d'un certain moment comme des références à de vrais traités polémiques. L'hypothèse est renforcée par le fait que les références à de tels traités se multiplient, comme nous le verrons, dans le cours de la tradition, alors qu'elles s'appauvrissent au contraire, jusqu'à perdre consistance, quand on cherche à passer des titres présumés à des traités réellement conservés ou cités.

  • 30  Sur la litérature des « doutes » (šukūk) comme expression d’une critique constructive face à la cu (...)

15La conjoncture historico-philosophique où la tradition doxographique prend forme peut aussi faire réfléchir. Le xe siècle, qui est ici le siècle décisif, est celui où l'activité de traduction en langue arabe de la littérature philosophique et scientifique grecque semble désormais épuisée. Ce qui se développe alors est une réflexion critique, qui vise à progresser par rapport au point d'arrivée de cette littérature. Une des formes de cette réflexion est le genre des « doutes (·ukk) » : doutes sur Galien dans le domaine de la médecine, sur Ptolémée dans le domaine de l'astronomie ; plus tard, avec Avicenne (980-1037), des doutes s'exprimeront aussi sur Aristote30. Mais dans cette première partie du xe siècle, l'attitude à l'égard d'Aristote, au moins pour ce qui est de l'école de Bagdad, semble avoir été plus dogmatique, tandis que la critique se dirige plutôt vers le galénisme régnant de l'époque précédente. C'est précisément pour cette raison que les points où Aristote et Galien se trouvent être en désaccord, et plus encore où Galien contredit explicitement Aristote, prennent un relief particulier. D'où le rôle pour ainsi dire stratégique, comme nous le verrons, de la figure d'Alexandre, non seulement comme exégète, mais comme défenseur par excellence d'Aristote.

16Ces prémisses générales étant posées, nous pouvons nous tourner vers les premiers témoins d'une polémique entre Alexandre et Galien.

III. La doxographie médiévale

  • 31  Cf. Temkin 1973, p. 76 ; sur la tradition relative à Galien et Alexandre, ibid., p. 71-80.
  • 32  Cette conception implique que même les savants les plus éminents puissent être critiqués avec rais (...)

17L'existence de divergences entre les plus grandes autorités grecques connues, et donc la possibilité de soumettre à un examen critique les opinions de Galien en matière de philosophie naturelle, avaient déjà suscité quelques perplexités bien avant la diffusion du double stéréotype « Galien contre Aristote » / « Alexandre contre Galien ». En témoigne déjà, au ixe siècle, Mwaih († 857) dont la position est de dire que quand Aristote et Galien sont d'accord, ils ont toujours raison, et que quand ils divergent, il est difficile de choisir31 ; telle sera aussi la position d’al-Rāzī (le Rhazes des Latins, † 925 ca.), qui, dans ses Doutes sur Galien (Al-Šukūk ʿalā Ǧalīnūs), discute et critique les positions de Galien dans un contexte qui n'est pourtant pas proprement polémique, mais plutôt marqué par un idéal de perfectionnement naturel du savoir32. Ce n'est, semble-t-il, qu’un peu plus avant dans le xe siècle que commence à être attribuée à Galien une attitude polémique à l'égard d'Aristote. Cela ne se produit qu'après que des aristotéliciens, animés d'un plus grand esprit d'orthodoxie, aient eux-mêmes pris l’initiative d’une polémique anti-galénique. C'est aussi à ce moment qu’Alexandre est pour la première fois campé en ennemi de Galien.

18Le premier témoin connu de cette nouvelle configuration pourrait avoir été al-Fārābī (ca. 873-950). Il existe en effet un bref traité, conservé sous le titre d'« Épître d’al-Fārābī en réfutation de Galien, là où il contredit Aristote sur les parties du corps de l’homme (Risālah li-l-Fārābī fī-l-radd ʿalā Ǧalinūs fīmā nāqala fīhi Arisūālis li-aʿāʾ al-insān) », qui discute quelques différences entre Galien et Aristote dans le domaine physiologique et dans la terminologie afférente (en l'occurrence à propos des veines et des nerfs). Ce bref traité cite en effet à son tour un écrit attribué à Alexandre dont le titre serait en partie semblable : « Traité qu’Alexandre d’Aphrodise a écrit en réfutation de Galien, sur les points sur lesquels Galien contredit Aristote (al-maqālah allatī waa‘aha al-Iskandar al-Afrūdīsī fī-l-radd ‘alā Ğālīnūs fī-mā nāqaa fīhi Ğālīnūs <li> Arisūālis) » ; écrit qui, selon al-Fārābī – si c'est bien lui l’auteur – permettrait au lecteur de clarifier l'argument à l’encontre de Galien et de ses critiques contre Aristote :

  • 33  Le texte attribué à al-Fārābī a été édité par Badawi 1980, p. 38-64 ; le passage cité ci-dessus se (...)

Ecoute ce que dit le commentateur des livres d’Aristote : dans les écrits où il réfute Aristote, [Galien] ne comprend pas la moindre lettre. Et à propos de ce que j’ai dit, tu éclaircirais beaucoup de choses si tu lisais le traité qu’Alexandre d’Aphrodise a écrit en réfutation de Galien, sur les points sur lesquels Galien contredit Aristote.33

  • 34  Le passage, traduit par Pines 1955, p. 111 sq., se trouve dans la correspondance philosophique ent (...)

19La brièveté de cette mention ne permet cependant de savoir ni si le jugement lourdement critique sur la compétence de Galien en matière de philosophie provient du traité même auquel il est fait référence, ni quelle était la nature de ce traité. Tant le jugement (« ne comprend pas la moindre lettre ») que le titre attribué au texte s'accordent avec le ton et le type de texte que nous retrouverons en D 28, c'est-à-dire le principal (et même, à proprement parler, le seul) traité polémique véritablement transmis (et pas seulement mentionné) sous le nom d'Alexandre. Cet accord, sans valider l’attribution à Alexandre ni du titre mentionné ni du traité D 28, permet pourtant, du moins si l’attribution de l’opuscule à al-Fārābī est correcte, de dater l'apparition de la polémique de l’époque de cet auteur, lors d'une phase cruciale de l’évolution de la culture arabe vis-à-vis de la culture grecque. Si pourtant la source qu’on vient de citer n'est pas attribuable avec certitude à al-Fārābī, d’autres voix se manifestent qui confirment ce type de datation : plus tard au cours du même xe siècle, nous trouvons une autre mention d’un traité anti-galénique attribué à Alexandre dans la correspondance entre Ibn Abī Saʿīd et Yaḥyā ibn ʿAdī († 974), qui avait été un élève d’al-Fārābī et qui jouait à Bagdad un rôle prépondérant parmi les aristotéliciens. La mention du traité d’Alexandre comporte cette fois une indication de sujet : sur le temps et sur le lieu34.

20Nous en savons trop peu, me semble-t-il, pour pouvoir décider si l’auteur se référait vraiment à un traité d'Alexandre ou attribué à Alexandre : il peut tout aussi bien s’agir d'un titre ajouté tardivement, par exemple à une réfutation des objections aux arguments d’Aristote sur le temps et sur le lieu que Galien a développées dans son traité Sur la démonstration – cette réfutation pouvant elle-même provenir d’un commentaire de la Physique ayant Alexandre pour auteur ou pour source plus ou moins directe. La circulation de tels extraits semble suggérée en effet par l’analyse de D 28 proposée ci-après.

21Plus connu, et souvent cité, non sans quelque exagération sur son étendue et sa portée, est un fragment du commentaire d'al-Fārābī aux Premiers Analytiques, cité dans les Aphorismes de Maïmonide, et qui se réfère expressément au traité perdu de Galien Sur la démonstration :

  • 35  Éd. Schacht & Meyerhof 1937, p. 80 l. 14 sq. (ms. Gotha f° 262b) ; cf. Müller 1895, p. 423 sq.

Il n'en va pas comme le croit Galien le médecin, qui a dit dans son livre intitulé Livre de la preuve : « l'examen du possible et des syllogismes (possibles) causés par celui-ci est superflu ».35

  • 36  Car – dit al-Fārābī (ibid. p. 81 ll. 6-12, ms. Gotha f° 263a) – il n’y a presque pas de syllogisme (...)
  • 37  Cf. Zimmermann 1981, qui attribue la première réaction en ce sens à la génération des maîtres d'al (...)

22Cette observation critique donne l'occasion à al-Fārābī d'insister sur l'importance des syllogismes hypothétiques36. Cette insistance est d'autant plus compréhensible que les écrits de Galien en matière de logique, traduits et diffusés en arabe, à ce qu'il semble, avant et plus largement que la majeure partie des textes d'Aristote lui-même, avaient eu jusqu'à la génération précédente une importance primordiale (en l'occurrence justement dans le domaine où le Galien grec était le plus enclin à reconnaître le primat absolu des péripatéticiens)37.

  • 38  Maïmonide, Aphorismes, sect. xxv, cf. supra n. 19. Le but ultime de Maïmonide est de répondre aux (...)

23Dans ces conditions, le pas est rapidement franchi, de l'insistance toujours plus diffuse sur la relative insuffisance des écrits de Galien dans le domaine de la logique, à l'instauration d'un climat de critique à l'encontre de Galien comme excellent médecin mais philosophe médiocre. Cela est si vrai que Maïmonide profite de la perplexité d'une autorité telle qu'al-Fārābī pour présenter Galien comme le prototype de celui qui, jouissant d'une autorité incontestée dans un domaine déterminé du savoir, est conduit à trop présumer de lui-même et à se croire compétent dans d'autres disciplines également38.

24Le témoignage indubitable de la nouvelle image de Galien semble bien être fourni par une anecdote tirée du Ṣiwan al- ḥikma (« Le grenier de sagesse ») attribué à Ab‚ Sulaymān al- Siǧistānī, qui fut lui-même l’élève d’al-Fārābī et de Yaḥyā ibn ʿAdī. L'auteur, retraçant la biographie de Galien, remarque que les logiciens désapprouvent l'œuvre de Galien sur la démonstration, ainsi que ses opinions sur la matière et les éléments. Il ajoute :

  • 39  Traduction de F. Zimmermann dans Nutton 1984, p. 320 sq.

When at the end of his life Galen wrote On My Own Opinions, he confessed he did not know what to think and that he was defeated by the problems that exercised philosophers. Thereupon Alexander of Aphrodisias remarked that Galen had taken eighty years of life to come to the conclusion that he did not know, notwithstanding his labors in his own art, an art based on deductions as well as experience provided by the senses, which he had carried out to the benefit of mankind.39

25Comme on l'a remarqué, la source ultime de ce passage, du moins dans sa première partie, pourrait être Galien lui-même. Nutton suggère en particulier les chapitres 2 et 3 du traité intitulé Sur mes propres opinions, écrit à la fin de sa carrière, et conservé principalement en latin par l'intermédiaire de l'arabe. Galien, de fait, y professe son incertitude en matière de théologie :

  • 40  CMG v, 3/2, p. 56, 12 sqq. Nutton ; le chapitre 2 que je cite ici avait été déjà édité comme speci (...)

Igitur dico quod non habeo scientiam utrum mundus sit generatus et utrum aliquid sit extra.Et cum dicam quod non habeam scientiam istarum rerum, igitur manifestum est quod non habeam scientiam de creatore omnium istarum rerum quae sunt in mundo, utrum sit corporeum aut incorporeum, et in quo loco sit locatum… 40

  • 41  Cf. Vegetti 1986, en particulier p. 235 ; Gottschalk 1987, p. 1166. Cela rend un peu plus aléatoir (...)

26Il faut évidemment ajouter que ce n'est pas seulement dans ce traité, mais tout au long de sa vie, que Galien est demeuré incertain sur des problèmes fondamentaux de la philosophie et de la théologie : tout en se dissociant du scepticisme qui caractérisait le climat culturel de son époque, et en professant largement un savoir positif dans son propre champ disciplinaire, Galien renonce toutefois à se prononcer sur des thèmes particulièrement controversés et dangereux (comme par exemple celui de la création du monde)41. Il n'est pas difficile d'imaginer que de telles expressions de prudence épistémologique, pour compréhensibles qu'elles soient, et rien moins que surprenantes dans le contexte culturel qui était le leur, aient été mésinterprétées dans un contexte culturel postérieur très différent, et substantiellement dogmatique.

27Une telle différence ressort aussi clairement de l'examen des textes, et des titres mêmes de ces textes présumés qui, dans la tradition arabe, semblent témoigner concrètement de la légende dont il est ici question.

Deuxième partie : les textes

IV. Les textes contre Galien attribués à Alexandre : titres et références

  • 42  Cf. supra section iii.

28Les titres des textes, ou les références à des textes (la différence n'est pas nette) dirigés contre Galien que la tradition arabe attribue à Alexandre sont les suivants42 :

29Dans l'« Épître en réfutation de Galien » transmise sous le nom d'al-Fārābī († 950) :

1. « Traité qu’Alexandre d’Aphrodise a écrit en réfutation de Galien, sur les points sur lesquels Galien contredit Aristote (al-maqālah allatī waa‘aha al-Iskandar al-Afrūdīsī fī-l-radd ‘alā Ğālīnūs fī-mā nāqaa fīhi Ğālīnūs Arisūālis) ».

30Dans la correspondance entre Ibn Abī Saʿīd et Yaḥyā ibn ʿAdī († 974) :

2. « Traité où il (Alexandre) réfute (Galien) à propos du lieu et du temps ».

  • 43  Ibn al-Nadīm, Kitāb al-Fihrist, p. 313, 15 sq. Tajaddud .

31Dans le Kitāb al-Fihrist d’Ibn al-Nadīm (987)43 :

3. « Réfutation de Galien sur le possible (Radd ‘alā Ğālīnūs fī ’l-mumkin) », en un livre.

4. « Réfutation de Galien sur le temps et sur le lieu (Radd ‘alā Ğālīnūs fī ’l-’zamān wa-’l-makān) », un livre.

32Dans la « Théologie mineure (al-Fawz al-asghar, “Le petit livre du Salut”) » de Miskawayh († 1030), chap. x :

5. « Un livre réfutant l'idée, que Galien avait embrassée, que rien ne peut venir à être sinon de quelque chose ».

33Dans les ‘Uyūn al-anbā’ fī ṭabaqāt al-aṭibbā(1242-1268) de Ibn Abī Uṣaybi‘a :

6. « Réfutation de Galien, au viiie livre de son traité de la démonstration ».

7. « Réfutation de la critique adressée par Galien à la thèse d'Aristote que tout mobile exige un moteur ».

8. « Réfutation de Galien sur la question du possible ».

34À l’exception du n° 5 (qui correspond à D 16-D 27g sur la creatio ex nihilo, certainement inauthentique, cf. infra, sect. v, 1), les thèmes controversés, dans la mesure où ils sont indiqués, correspondent à ceux qui sont impliqués dans les objections aux arguments de la Physique soulevées par Galien au livre viii de son traité Sur la démonstration. C’est aux mêmes thèmes que fait allusion Maïmonide (Aphorismes, sect. 25) quand il mentionne l'indépendance de jugement de Galien sur le mouvement, le temps, le possible et le premier moteur (cf. supra sect. iii).

35Le n° 1 et le n° 6 se réfèrent collectivement aux objections de Galien.

36Le n° 2 et le n° 4 coïncident et peuvent se ramener à un, ainsi que le n° 3 et le n° 8.

37Les thèmes (lieu et temps) dans le n° 2/4 correspondent à ceux qui sont discutés en relation avec Physique iv (la clepsydre, donc l'idée de l'espace, la définition du temps, cf. supra sect. ii, 1).

38Le n° 3/8, le n° 7 et l'allusion de Maïmonide à l'opinion de Galien sur le mouvement et sur le premier moteur peuvent tous se rapporter à une même discussion, celle qui est relative à Physique, vii, 1 (voir infra), où ces thèmes sont impliqués (nécessité d'un moteur pour toute chose mue en vue de la démonstration du premier moteur, donc le mouvement en général ; possibilité, puisque l'argument par l'absurde d'Aristote, 242a37-49 Ross, était contesté par Galien comme fondé sur une hypothèse impossible). Il est vraisemblable qu’Alexandre avait tenté de répondre à Galien sur tous ces thèmes (cela n'est certain que pour Physique, vii, 1). Le lieu et le contexte de telles contre-objections, s'il y en eut, doit avoir été le commentaire d'Alexandre sur la Physique. Chez les Arabes, toutefois, il est probable que le texte de Galien fut connu antérieurement et mieux que le commentaire original d'Alexandre, et l'intérêt suscité par les objections de Galien, si d'une part il stimula la rencontre avec ce qui était repérable des traces restantes des arguments de l'Exégète, devait d'autre part encourager, bien au-delà d'une telle rencontre, l'attribution à Alexandre de livres consacrés à la réfutation d'arguments spécifiques. Exception faite du cas n° 5, toutes les autres références semblent tirer leur origine de l'attention particulière que reçut l'existence de points de divergence entre Galien et Aristote.

V. Les textes conservés

39Les textes effectivement conservés en arabe sous le nom d'Alexandre, qui semblent pouvoir correspondre aux titres et thèmes mentionnés sous les nos 2/4, 3/8, 5 et 7 sont les suivants, cités conformément à la numérotation des listes de Dietrich 1964 et Van Ess 1966 :

D 16 (D 27g) « Réfutation de la thèse que rien ne peut provenir de rien, et démonstration que tout ne peut venir que de rien » (cf. n° 5) ;

VE 31 « Sur le temps » (cf. n° 2/4) ;

D 11 « Réfutation de Galien sur le possible » (cf. n° 3/8) ;

D 28 « Lettre d'Alexandre d'Aphrodise en réfutation de Galien, là où il critique Aristote sur la thèse que tout ce qui se meut est mû par un moteur » (cf. n° 7).

40Je les examine à tour de rôle, en passant rapidement sur les deux premiers, qui ne font aucune difficulté, pour m'attarder un peu plus longuement sur les deux derniers traités, qui sont généralement considérés comme fournissant les témoignages les plus indubitables de la polémique, sans que l'on se soit véritablement intéressé à leur origine et à la nature réelle de leur contenu. Le cas de D 16 aurait cependant dû alerter les esprits : les titres des traités, qui au reste varient souvent de manuscrit à manuscrit et évoluent dans le temps, n'attestent nécessairement ni le contenu ni l'auteur ni le but originel, de sorte que l'évaluation des indices internes au texte lui-même représente un préalable.

1) Réfutation de la thèse que rien ne peut provenir de rien, et démonstration que tout ne peut venir que de rien (D 16)

  • 44  Voir Fazzo 1997.
  • 45  Voir Zimmermann 1994, p. 15 sq. Sur l’état actuel des études sur la transmission gréco-arabe d’Ale (...)
  • 46  Cf. Philopon, De aeternitate mundi contra Proclum, ix, 8, 338, 21-25 et 339, 2-24 Rabe ; ix, 11, 3 (...)
  • 47  Voici comment Sweetman 1945, p. 116, traduit le début du chap. x de la « Théologie brève (Al-Fawz (...)

41Cet opuscule attribué à Alexandre, et plus spécifiquement à Alexandre contre Galien, en défense de la thèse selon laquelle il existe une creatio ex nihilo, est particulièrement intéressant pour notre propos, puisque le caractère de toute évidence non aristotélicien et, plus largement, non classique de la thèse en trahit le caractère évidemment apocryphe44, comme il en va aussi d'un autre traité avec lequel D 16 a pendant un temps été confondu (D 27g selon Zimmermann45). D 16, en particulier, traduit en arabe dans le cercle d'al-Kindī (ixe siècle), s'est révélé provenir du traité De aeternitate mundi de Philopon46. Sans donc être un traité d'Alexandre, ce n'était pas davantage un traité contre Galien. Ce n'est qu'à partir d'un certain moment dans l'histoire de la tradition (dont la première attestation, assez tardive, remonte au témoignage de Miskawayh, † 1030) qu'il avait commencé d'être référé à une polémique contre Galien, permettant ainsi son intégration dans le filon polémique des écrits anti-galéniques attribués à Alexandre47.

2) Sur le temps (VE 31)

  • 48  Cf. Rescher & Marmura 1965, p. 4 ; Zimmermann 1976, p. 410 n. 49 ; Sharples 1982, sur le caractère (...)

42Sur la base de la lecture indirecte du témoignage de Maïmonide sur Galien, qui aurait, entre autre sujets, écrit des livres contre Aristote sur le temps (cf. supra, sect. iii), et d'une confrontation avec la notice du Fihrist, qui comporte l’attribution à Alexandre d’une « Réfutation de Galien sur le temps et sur le lieu », Rescher et Marmura avaient supposé une relation entre les deux sources ; plus tard, l’hypothèse a été proposée, que justement VE 31 puisse être le traité d’Alexandre cité par Ibn al-Nadīm, contre l’ouvrage perdu de Galien De tempore et loco ; la partie sur le lieu du traité d'Alexandre aurait disparu, d'où la différence des titres. Pourtant le De tempore, comme l'a montré l'analyse de Sharples, n’est pas spécialement dirigé contre Galien, et n'a même pas le caractère d'une réfutation ad hominem48.

3) Traité d'Alexandre d'Aphrodise en réfutation de l'argument de Galien sur le possible (D 11)

  • 49 De plus, le ms. Carullah est gravement endommagé dans les premières lignes de chaque folio. Van Ess (...)

43L'exploitation de D 11 et de sa relation à D 28, que nous examinerons dans la section suivante, n’est rien moins qu'aisée en raison de la foule de problèmes qu'ils posent à l'éditeur, à commencer par l'identification des traités eux-mêmes et de leurs arguments. Un fait qu'il convient en l'occurrence de relever est que le traité que nous appelons D 11 ne fait qu'un avec une partie de D 28 dans le manuscrit Escurial 798 (794 Casiri) qui est le seul à le transmettre. D 28, en revanche, de l’avis des éditeurs, se trouverait transmis, d'une façon encore une fois incomplète et qui ne correspond qu'en partie à la partie figurant dans le manuscrit de l'Escurial, dans le manuscrit d'Istanboul Carullah 127949.

44D 11 a été séparé par les éditeurs comme un traité « sur le possible » en accord avec le titre figurant dans le manuscrit de l'Escurial au début des deux textes présumés : « Traité d'Alexandre d'Aphrodise en réfutation de l'argument de Galien sur le possible ».

45La raison d'une telle partition du texte transmis par le ms. Escurial est qu'un tel titre ne convenait pas à la section la plus longue et la plus importante, consacrée au mouvement (Escurial 798 f° 60a, 1 sqq.) : « The first page alone deals with possibility (only) », remarquent les éditeurs, se référant au f° 59b.

  • 50   Goulet & Aouad 1989, p. 136, n° 27, parlent d’un « début (seul conservé) ».
  • 51  Trad. R.-M., p. 69 sq., ms. Escurial 798, f° 59b. À la différence de ce qui se passe pour D 28, le (...)

46En vérité, le titre ne convient même pas à ce premier verso du folio 59 (ce qu'on appelle D 11), qui ne discute pas (et ne mentionne même pas) le concept de « possible », mais bien celui de « nécessaire » – ce dont personne, à ma connaissance, ne semble s'être avisé. En outre, il ne s'agit pas d'un traité, mais d'un bref fragment : environ vingt-trois lignes dans le manuscrit de l'Escurial qui est le seul à le conserver. On parle alors d'un exorde mutilé50, mais en vérité il ne présente pas même le caractère d'un exorde, non seulement parce qu'il ne contient aucune indication préliminaire et ne dit pas quel est l'objet du traité, mais parce qu'il commence directement avec une citation (réelle ou supposée) de Galien, censé être l'adversaire réfuté, et se termine aussi par là (le fragment consiste donc tout entier dans la citation). Voici l'incipit, dans la traduction de Rescher-Marmura51 :

The Treatise of Alexander of Aphrodisias in Refutation of Galen's discourse on the Possible (…).
Galen said : « The meaning that is understood by the expression “necessary”, though present in both statements together, that is, in the statement ‘The sun shines necessarily” and also the statement “Man is rational necessarily”, is one and the same. This is so because the expression “necessary” in both these statements refers to no other thing than [the fact] that light exists [invariably] for the sun and rationality for man, an existence which is inseparable. The followers of Theophrastus erred in differentiating between the two things posited as subjects in the two premisses, “transferring” to the unknown the predicate in both things. Since the sun is eternal, [and so also its light], whereas rationality in [man] becomes corruptible by reason of his corruptibility, they [i. e. the followers of Theophrastus] imagined that the necessary has therefore two meanings… »

47L'argument de la réfutation consiste en l'exemple suivant : « sensible » est aussi un terme qui se prédique de choses individuelles dotées de caractéristiques diverses, l'une basse, l'autre haute, l'une grande, l'autre petite, mais en soi il signifie toujours la même chose. Pourtant, conclut la citation, et avec elle D 11 :

…Whoever divides the necessary into something which is eternal and into something which exists as long as [the thing it refers to] exists, has wrought a bad thing. For he has taken something which is inseparable and divided it according to the differences among the things wherein it exists.

  • 52  Une connexion entre temporalité et modalité, notamment entre éternité et nécessité, se trouve déjà (...)

48Il n'est donc pas question du « possible », mais du « nécessaire », et plus précisément de l'opportunité de distinguer plusieurs modalités temporelles du terme « nécessaire ». Tout en pouvant parfaitement refléter un intérêt pour le concept de nécessaire effectivement présent dans le Péripatos52, cela ne parle certes pas en faveur de l’attribution de D 11 à Alexandre (déjà problématique en elle-même, étant donné un tel exorde) : car le nom d’Alexandre ne se lit que dans le titre que les éditeurs ont voulu attribuer au fragment. Or ce titre ne semble pas lui convenir, puisqu’il ne correspond pas à son sujet effectif. Cela s’ajoute au fait, dont on pourrait aussi tenir compte, qu'Alexandre n'a pas pour habitude de donner des citations étendues d'autres textes. De toute façon, la pauvreté des données empêche toute conclusion certaine, y compris concernant la possibilité de voir réellement dans D 11 l’attestation digne de foi d’une polémique entre Alexandre et Galien.

4) D 28

49D 28 est intitulé de la manière suivante, selon l'indication du manuscrit Carullah 1279, f° 66b21 sq. :

  • 53  Risālat al-Iskandar al-Afrūdīsī fī-l-radd ʿalā Ǧālīnūs fī-mā aʿana bihi ā Aristū fī-anna kulla mā (...)

Lettre d'Alexandre d'Aphrodise réfutant Galien, là où il critique Aristote sur la thèse que tout ce qui se meut est mû par un moteur.53

  • 54  Maqālat al-Iskandar al-Afrūdīsī fī-l-radd ʿalā qawl Ǧālīnūs fī-l-mumkin (ms. Escurial 798, f° 59b1 (...)

50Il est aujourd'hui présenté comme une unité textuelle, mais il ne faut pas oublier le caractère artificiel d'une telle présentation : car si, d'une part, le texte est constitué d'une section du ms. Carullah 1279 (ffos 66b-69a), et d'une section tirée du ms. Escurial 768 (ffos 60a1-69b8), parce qu'ils présentent une partie commune (Carullah 68a9-69b32 / Escurial 60a1-63a12), d’autre part il sépare, de l'ensemble textuel conservé à l'Escurial aux ffos 59b-69b, le f° 59b avec le titre que porte ce dernier54, dans l'idée qu'il appartient à un autre traité (D 11, cf. supra section v, 3), et l'explicit (68b9-10), qui porterait un autre titre, indiquant comme sujet « le premier moteur ».

51Il n'est pas exclu, dans l'état actuel de nos connaissances, que le découpage soit exact et que les conjectures sur lesquelles il est fondé soient heureuses. Mais on ne peut pas dire que le texte ainsi reconstitué donne une confirmation précise de la reconstruction proposée : il n'y a rien qui ressemble à un exorde ou à une conclusion, et le développement est peu cohérent dans son ensemble.

52Nous verrons plus loin que le sujet indiqué par le titre actuellement en usage, et qui est transmis par le ms. Carullah, est certes plus adapté que les deux titres du manuscrit de l'Escurial qui indiquent comme sujet au début « sur le possible » et à la fin « sur le premier moteur » (car il n’y est directement question ni de l’un ni de l’autre), mais il n’est rien moins que précis, parce que ce qui fait l'objet de l'examen est un seul, et pas le principal, des arguments en faveur de la thèse que « tout ce qui est mû est mû par quelque chose » (thèse qu’Aristote reprend avec des arguments plus consistants au livre viii, 254b25-256a3).

  • 55  Subsistent aussi dans le corps du texte, entre autres, des différences lexicales qui semblent teni (...)

53Le problème de l'origine et de l'authenticité de D 28, qui se pose évidemment, ne peut être séparé de celui de son caractère composite. Le texte en fait se présente comme hétérogène et n'autorise aucune sorte de généralisation quant à sa dérivation ou non d'une source grecque55.

  • 56  Trad. R.-M., p. 31-37, 40-44, 47.
  • 57  Trad. R.-M., p. 20-22, 25 sq., 32 sq., 39 sq. Cf. infra n. 63.
  • 58  Sur la composante conjecturale de ces interprétations, cf. ci-dessus, n. 23.
  • 59  Cf. D 28 (ms. Escurial, f° 66b2-27, trad. R.-M., p. 43 sq.).

54Dans la présentation graphique que suggère la traduction de Rescher et Marmura, le texte présente trois types de composantes : (a) citations (vraies ou supposées) de Galien56 ; (b) citations (vraies ou supposées) d'Aristote57 ; (c) le contexte des unes et des autres, attribué à Alexandre, où d'amples sections consacrées à l'exégèse d'Aristote se trouvent introduites par une sorte de cadre narratif. Le protagoniste est « un certain individu » (Galien, suppose-t-on), au sujet duquel certains détails personnels, outre le désaccord avec Aristote, semblent être mentionnés : une lettre qu'il aurait écrite (à Herminus, pense-t-on)58 ; sa difficulté à comprendre le passage d'Aristote ; sa conversation avec un de ses amis pour tenter de le clarifier59.

  • 60  À la p. 31 de la trad. R.-M. (ms. Escurial, f° 62a13-17) (« he took “the things that move essentia (...)
  • 61  Simplicius, in Phys., 1039, 13-15 Diels, se contente de dire qu'une hypothèse dont Aristote se ser (...)

55La composante la moins problématique est constituée par les citations de Galien (a), du moins quand elles sont correctement identifiées60. Dans l'état actuel de nos connaissances, c'est-à-dire en l'absence de tout moyen de contrôle spécifique, rien ne peut être opposé à qui voudrait considérer ces fragments comme authentiques. En dépit de quelques corruptions, ils reflètent une compréhension adéquate d'Aristote, Physique, vii, 1, 241b44-242a49, qui est ici en question, au point d'offrir un complément significatif et cohérent à la brève mention de l'objection galénique dans le commentaire de Simplicius ad loc.61.

  • 62  Cf. supra section ii.

56Quant à leur style et à leur nature, ces citations ne se distinguent sensiblement, ni par le ton ni par le contenu, des objections de Galien à d'autres arguments de la Physique dont les commentaires de Philopon, de Thémistius et surtout de Simplicius portent la trace62. Il faut souligner l'absence, en grec comme en arabe, de toute dimension polémique ou malveillante dans ces passages de Galien dirigés contre des arguments particuliers d'Aristote. Polémique et malveillance, en revanche, occupent une grande place dans D 28, non à l'intérieur des citations de Galien, mais dans le contexte (c) qui lui sert de cadre. Nous y reviendrons plus loin.

  • 63  Voici une liste de correspondances pour les citations d’Aristote mises en évidence par Rescher & M (...)

57Le cas des citations présumées de la Physique d'Aristote (b) est bien différent. Elles ne sont pas toujours littérales, mais, pour autant que l'état corrompu du texte permet d'en juger, présentent souvent le caractère d'une paraphrase63. Il serait donc plus correct, abstraction faite de l'identification de la source grecque, de les considérer comme partie intégrante de la discussion exégétique figurant dans (c). D'autre part, les commentateurs n'ont pas l’habitude de citer in extenso les textes qu'ils commentent (les lemmes sont une autre histoire, avec des canaux de transmission en partie différents, et sont en outre par définition très littéraux) : ils citent parfois des fragments, mais, pour des sections plus amples, recourent à la paraphrase, et la paraphrase est normalement partie intégrante de leur commentaire (quand elle ne s'y substitue pas intégralement, comme chez Thémistius). On ne peut donc pas dire qu'il soit aisé ni toujours légitime de séparer (b) de (c), parce que (b) fait sans doute partie de (c). En toute rigueur, une nouvelle présentation du matériau devrait donc éliminer, quand il ne s'agit pas de citations littérales, les indicateurs graphiques (retraits, guillemets) qui mettent en évidence les reprises du texte d'Aristote. Il est vrai que nous ne savons pas de quelle façon et dans quelle mesure les différences qui séparent ces sections de texte des passages aristotéliciens de référence sont dues à la liberté de la paraphrase, à la mauvaise compréhension, à la corruption, pas plus que nous ne savons à laquelle des nombreuses étapes de la transmission le phénomène s'est produit. Mais précisément pour cette raison, mieux vaut éviter de normaliser le matériau transmis en arabe sur la base du texte grec d'Aristote – ce qui est la pratique constante de R.-M. dans leur traduction – : il suffirait de le reproduire en note pour faciliter la confrontation.

58Ce qui en revanche serait opportun, dans la mesure où cela est possible (et souvent ce ne l'est pas), ce serait d'analyser plus précisément la troisième composante (c), de façon à mettre en évidence d'une part les matériaux exégétiques de nature variée qui, en raison d'un parallélisme ou d'une affinité quelconque, ont plus de chance de dériver de la tradition grecque, d'autre part le cadre narratif, auquel appartiennent les invectives de caractère polémique, qu'il s'agisse de celles qui sont attribuées à Galien à l'endroit d'Aristote, ou à Alexandre à l'endroit de Galien, et tout ce que le texte contient de manifestement déviant par rapport à la tradition grecque.

  • 64  Outre le parallèle signalé plus haut pour la contre-objection à Galien à propos de Phys. vii, 1, 2 (...)

59Le contraste, qui parfois est véritablement une contradiction, est en effet éclatant. Car d’un côté il y a la technicité et le caractère ponctuel et circonstancié, tant des objections dialectiques de Galien à l'égard de l'argumentation du chapitre vii, 1 de la Physique, que de ces sections exégétiques qui présentent une continuité plus grande et plus nette avec la tradition grecque (comme le montrent avant tout les parallèles avec Simplicius64) : tout cela semble présupposer la connaissance du passage de la Physique plus spécialement concerné par la discussion (vii, 1, 242a37-49 Ross) et de son contexte dans la langue originale. Mais d’un autre côté, il y a le cadre qui, lui, pourrait ne pas dériver d'une source grecque, ni supposer une connaissance directe et intégrale du texte, et a fortiori du corpus aristotélicien, comme le suggère la faible cohérence qu'il entretient avec le reste du matériau, et l'incompréhension qu'il manifeste à l'égard des problématiques qui y sont débattues.

60Une première incompréhension, qui apparaît dès le début du texte (p. 15-16), concerne l'intention réfutative vis-à-vis de la doctrine platonicienne de l'âme comme principe de mouvement automoteur, toujours implicite dans l'argumentation aristotélicienne en faveur de l'existence d'un moteur pour toute chose mue. C'est spécialement le cas dans le De anima, i, 3, mais aussi dans les livres vii et viii de la Physique. De cette réfutation implicite, Alexandre était bien conscient, puisque, dans ses Questions (ii, 2 et ii, 10), il intervient aussi en personne pour argumenter contre la possibilité que l'âme se meuve elle-même.

61D 28, en revanche, s'ouvre sur un autre type de critique de l'adversaire : celui qui préfère Platon à Aristote ignorerait qu'ils s'accordent sur le principe selon lequel tout ce qui se meut est mû par quelque chose, et qu'en attaquant Aristote sur ce point, on attaque aussi Platon. Tel est, de fait, l'exorde dans la traduction R.-M. :

  • 65  D 28, ms. Carullah, f° 66b22-28, 33-35, trad. R.-M., p. 15 sq.

He [Alexander] said : that « everything that moves is moved by something » is a statement made by [both] Aristotle and Plato. For Plato also says that everything that moves is moved by something, since it is either moved by something other than itself, or else by itself. For the thing that moves itself is also moved by something, since it itself is a thing and the force that moves it exists within it and moves it itself. He [Plato] also said regarding the soul that it moves itself and for this reason he says that it is the source (literally : beginning) of its own motion (…) Aristotle is thus seen in this instance to agree with Plato in saying that everything that moves is moved by something. Hence the criticism [of this view] by a person who inclines toward [Plato] – and is compelled by Plato’s view to accept what Aristotle says, and yet denounces the latter as being incorrect in stating that everything that moves is moved by something – can only be impugning of Plato and a contradiction of him.65

62Que d’autre part ce même exorde, du fait même qu'il fait porter la discussion sur le principe général selon lequel « tout ce qui se meut est mû par quelque chose », révèle un autre aspect de la divergence par rapport aux origines grecques du débat, c’est ce qui apparaîtra mieux après que nous aurons examiné les témoignages qui nous restent de ce dernier.

63En effet, s'il a été possible de considérer D 28 comme un témoignage spécialement digne de foi d'une polémique d'Alexandre contre Galien, et, auparavant, de Galien contre Aristote, cela dérive avant tout du fait que semble s'y conserver l'écho d'une querelle concernant le début du livre vii de la Physique, querelle attestée également dans les sources grecques, et dont il peut être opportun, avant tout, de rappeler les termes fondamentaux en suivant le texte d'Aristote et la source la plus complète en la matière, le commentaire de Simplicius.

64Le principal texte de référence se trouve au chapitre vii, 1 de la Physique, 241b44-242a49, où Aristote donne le second de deux arguments pour établir que « tout ce qui se meut est mû par quelque chose (hapan to kinoumenon hupo tinos ananke kineisthai) » (241b34, cf. 242a37 sq.). On doit ici entendre : mû par quelque chose d'autre, ce dont le rédacteur de l'exorde de D 28 ne semble pas être conscient, comme on le voit dans le passage où il explique : « en effet, ce qui se meut de soi-même est aussi mû par quelque chose – car il est lui-même une chose ».

65Or il ne fait aucun doute que le texte d'Aristote doit être entendu ainsi, et cela devait être évident pour quiconque lisait le texte grec complet : on le voit dès le début du chapitre, avec le premier argument, qui n’a de sens que dans cette interprétation (241b39-44), puis à la manière même dont ce deuxième argument procède, justement pour montrer que rien ne peut être mû sans être mû par un autre (cf. l’équivalence entre ti et allo en 241b44 sq., 46-48).

66S’agissant donc de l’objet qui se meut par soi – et pas seulement par accident, par exemple à cause du mouvement d’une de ses parties (vii, 1, 241b37 sq., cf. la distinction expressément établie en Phys. v, 1, 224a21-29 et viii, 4, 254b7-12) –, on sait qu’un tel objet est divisible (242a39 sq., cf. Phys. vi, 4) ; c’est donc un AB qui peut être partagé en AC et CB. En plus, à l’occasion, Aristote s’appuie ici sur le principe supplémentaire, assumé dans ce contexte en fonction de la démonstration présente, que « pour ce qui n'est pas mû par quelque chose, il n'est pas nécessaire de cesser d'être mû du fait que quelque chose d'autre est au repos » (241b44 sq.) et plus particulièrement sur son renversement, à savoir que « si quelque chose est au repos du fait que quelque chose d'autre a cessé d'être mû, il est nécessaire que cette chose-là soit mue par quelque chose » (241a36 sq.). La démonstration qu’un tel objet doit être mû par quelque chose se fait per absurdum à partir de l’hypothèse (en italique dans la citation ci-dessous) qu’une partie AC de l’objet AB qui se meut par soi ne se meuve pas : une hypothèse qui retiendra spécialement l’attention des exégètes. Telle est donc la démonstration aristotélicienne débattue chez Galien et en D 28 :

  • 66  Aristote, Phys. vii, 1, 242a38-49 Ross, trad. Pellegrin 2000 légèrement modifiée. C'est plutôt dan (...)

Puisque, en effet, l'on prend AB comme ce qui est mû (…), divisons-le en C. Si donc CB n'est pas mû, AB ne sera pas mû. Car si <AB> était mû, il est évident que AC serait mû alors que CB serait au repos, de sorte que <AB> ne serait pas mû par soi et à titre premier. Or il a été supposé qu'il était mû par soi et à titre premier. Il est donc nécessaire, si CB n'est pas mû, que AB soit au repos. Mais ce qui est au repos du fait que quelque chose n'est pas mû, on est tombé d'accord que c'est mû par quelque chose, de sorte qu'il est nécessaire que tout mû soit mû par quelque chose. En effet, le mû sera toujours divisible et, si la partie n'est pas mue, il est nécessaire que la totalité, elle aussi, soit au repos.66

67Simplicius, in Phys. 1039, 13-15 Diels, commente de la manière suivante :

Cette démonstration est critiquée par le très savant (philologotatos) Galien, et d'autres la critiquent aussi, parce qu'elle se servirait d'une hypothèse impossible, à savoir celle selon laquelle, AB se mouvant primairement et par soi, CB ne se mouvrait pas (Simpl. in Phys. 241b33 sqq., p. 1039, 13-15 Diels).

68Alexandre en revanche – selon le témoignage du même Simplicius, in Phys.1039, 15-18 Diels –, tout en tenant l'argumentation pour suspecte à de nombreux égards, préfère dire qu’« il n'est pas impossible par rapport à l'hypothèse (pros hupothesin adunaton) de supposer que, de ce qui se meut en soi et primairement, une partie s'arrête ».

69Il est donc vrai que Simplicius atteste une dissension entre Alexandre et Galien à propos de Physique, vii, 1, 242a38-45. Nous verrons de fait bientôt que dans une certaine mesure Simplicius et D 28 font référence aux mêmes objections (adressées à Aristote par Galien) et contre-objections (adressées à Galien par Alexandre). Cependant, à examiner attentivement les choses, la relation entre les deux textes apparaît complexe, non seulement en raison de la minceur des données que nous transmet Simplicius, et qui pour la plupart trouvent un écho en D 28, tandis que l'inverse n'est pas vrai, mais aussi en raison du fait que les deux discussions présentent un caractère différent. Le caractère complexe de la seconde, notamment, dont la nature composite a déjà été mentionnée, demande encore à être examiné.

70Pour saisir la différence de caractère que présentent les deux discussions, et surtout pour comprendre le témoignage de Simplicius, il faut d'abord garder à l'esprit tant le contexte exégétique de la réaction d'Alexandre dont il témoigne, que celui de l'objection de Galien, et donc de sa portée. En ce qui concerne le contexte exégétique, celui-ci a un statut un peu particulier, en raison du caractère spécifique du livre vii de la Physique : les perplexités de Galien et d’Alexandre concernant l'argumentation du chapitre 1 sur la nécessité d'un moteur pour toute chose mue s'inscrivent en réalité de façon organique et cohérente dans le cadre d'une tendance interprétative générale, commune à la tradition exégétique, à attribuer au livre vii une position marginale, et subordonnée par rapport au livre viii – une tendance attestée dès le premier Péripatos, avec Eudème, le compagnon et disciple direct d'Aristote. Simplicius écrit en effet dans son introduction :

  • 67  Simpl. in Phys. 1036, 8-17 Diels.

Il faut savoir que parmi les problèmes qui sont exposés dans ce septième livre, les principaux et les plus appropriés au présent traité se trouvent avec des démonstrations plus exactes dans le livre suivant, qui est le dernier de tout le traité. C’est pourquoi certains jugent bon d’omettre du traité ce livre, qui se sert de démonstrations plus molles ou, comme dit Alexandre, plus dialectiques (malthakoterai, logikoterai apodeixeis). Quant à Eudème, après avoir suivi dans l’ordre jusqu’à ce point les chapitres de presque tout le traité, il a omis ce livre en le considérant comme superflu, pour passer au contenu du dernier livre. Et Thémistius, qui paraphrase tout le traité, arrivé à ce livre, a ignoré beaucoup de ses chapitres67.

  • 68  Cf. supra sect. ii, 1.

71Dans ces conditions, la discussion se plaçant sur un terrain comparable à celui du traité de Galien Sur la démonstration, qui n'est pas tant celui de la physique ou de la métaphysique que de la didactique de la démonstration68, il serait hasardeux de tirer de ce témoignage de Simplicius le signe d'une divergence plus radicale et d'une plus grande portée entre Galien et Aristote.

  • 69  Alexandre ad loc., ap. Simpl. In Phys. 1041, 7-10 Diels, analyse l’argument en 242a37-49 comme un (...)
  • 70  Le titre du ms. Carullah est confirmé en outre par la liste de Ibn Abī Uṣaybiʿa, n° 21 (cf. supra (...)
  • 71  À plus forte raison est-il difficile d'imaginer que le texte galénique cité en D 28 corresponde au (...)

72D'où, également, les réserves mentionnées plus haut touchant le titre attesté dans le ms. Carullah 1279 et l'argument auquel il se réfère, « toute chose mue est mue par un moteur ». En effet, ce n'est pas la thèse en elle-même qui est contestée, ni même directement les prémisses qui y conduisent au début du livre vii, 1 (241b44-242a40 Ross)69, mais seulement un de ces passages, à savoir l'argument par l'absurde en faveur de la mineure de ces prémisses en 242a40-45, et plus particulièrement l'hypothèse, utilisée dans l'argument par l'absurde, qu’une partie (CB) d’un tout qui se meut par soi (ACB) puisse ne pas se mouvoir (242a41). Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'une « réfutation de la critique de Galien contre la thèse d'Aristote selon laquelle tout ce qui se meut est nécessairement mû par un moteur », pour la bonne raison que ni cette thèse, ni aucune autre thèse physique n'est mise en discussion. C'est aussi pourquoi le titre donné par le ms. Carullah, bien que moins inadéquat que les autres titres transmis, n'est pas vraiment exact70 et qu'il est même en partie trompeur, puisqu'il ne permet ni de comprendre ni d'imaginer la nature éminemment logico-dialectique de la discussion71.

  • 72  Ghayr al-mumkin bi-hasab [ou : bi-hisb]al-wadi’] (Escurial, f° 67b6) semble correspondre au grec p (...)
  • 73  Cf. Alex., in Top. 506, 11 sq. Wallies.
  • 74  Alex. ap. Simpl. in Phys. 1039, 18 sq. Diels ; cf. Philop., De aet. mundi, 220, 19 sq. Rabe.

73Quant à la nature polémique qu'annonce ce titre comme les deux autres (qui, comme on l’a vu, parlent d’une réfutation d’Aristote sur le possible et sur le premier moteur), elle se trouve en effet confirmée dans certaines parties du traité. Pas dans toutes, cependant. Ce sont même précisément les parties à caractère plus technique qui empêchent d'étendre à l'ensemble du texte ce type d'interprétation, en raison du caractère circonstancié et précis de la discussion et des éléments qui se situent précisément dans la continuité de la tradition grecque. Dans les sections de ce type, le seul vrai point de dissension entre Galien et Aristote concerne l'hypothèse déjà mentionnée selon laquelle une partie de ce qui se meut par soi s’arrête, tandis que l’ensemble ne s’arrête pas (242a41) : ce serait là – de l'avis de Galien – une hypothèse impossible (car ce qui ne se meut qu’en partie ne se meut pas par soi, mais par accident, à cause du mouvement d’une de ses parties), et ce vice invaliderait la démonstration par l'absurde des lignes 242a41-45 (ms. Escurial, f° 63b16-64b6, cf. trad. R.-M., p. 35-37 ; ap. Simpl. in Phys. 1039, 13-18 Diels, cité ci-dessus). La réplique attribuée en grec, et plus éloquemment en arabe, à Alexandre est précise et ponctuelle, et comporte, comme il est caractéristique de beaucoup de « solutions (luseis) » aux apories chez Alexandre, une distinction entre les différents sens d'un terme, en l'occurrence, la distinction entre deux sens du terme « impossible », à savoir « réellement impossible » et « hypothétiquement impossible »72, de sorte qu’est hypothétiquement impossible, non pas tout ce qui est réellement impossible73, mais seulement ce qui est contradictoire, c’est-à-dire ce dont les termes s'excluent réciproquement74 : en l'occurrence, le fait que « quand une partie de ce qui se meut s'arrête, l'ensemble ne s'arrête pas » n'est pas « hypothétiquement impossible », et cette hypothèse peut donc être admise dialectiquement comme vraie et impliquée dans la démonstration (trad. R.-M., p. 45 sq., cf. gr. adunaton pros hupothesin, Alex. ap. Simpl. in Phys. 1039, 17). De cette façon, la discussion s'insère de plein droit au sein de la tradition exégétique du texte de la Physique et de sa manière de procéder et de se développer : Galien avait souligné une difficulté dans le texte d'Aristote qu'Alexandre, ici comme ailleurs, avait tenté de résoudre dans un sens systématique. Tout cela se concilie assez mal avec le cadre qui introduit la partie technique de la discussion, et qui attribue à Galien (si c'est vraiment de Galien qu'il s'agit) une critique indifférenciée à l'égard des arguments d'Aristote, tout comme elle lui dénie en bloc toute capacité de compréhension du texte d'Aristote :

  • 75  Traduction R.-M., p. 18, d’après le ms. Carullah, f° 67a26-31. Le nom du maître péripatéticien se (...)

But a certain man [namely Galen, N.d.T.] blamed Aristotle concerning this proof [maintaining] that it is most ignorant and remote from what is correct to a degree unimaginable, and wrote a book about it. For it is characteristic of the person who wrote the Peripatetic Herminos [sic] [viz. Galen, N.d.T.] the skeptical thing about [Aristotle’s proof, N.d.T.], asking him to inform him how the things Aristotle used in the exposition of it could be anything but excessively bad and repugnant, to have made such a demand. And what he says about the rest of Aristotle’s statements are of this order. That in his utterances this man neither understood a thing of his [Aristotle’s, N.d.T.] view, nor succeeded in impairing the argument that follows from it, is evident from the other statements that have been presented.75

  • 76 L'origine composite de D 28 est suggérée, entre autres, par la coexistence de deux sens différents (...)

74Face à cette divergence que présentent les diverses parties de D 28 sur le sens et sur l'interprétation générale de la discussion sur le texte de Physique, vii, 1, on est conduit à supposer que les matériaux constitutifs du traité étaient de nature composite et hétérogène76.

75Toutefois, cela n'empêche pas, comme je l'ai déjà mentionné, la présence d'importants éléments de continuité avec la tradition grecque. Certains d'entre eux confirment que l'exégèse d'Alexandre, en dernière analyse, devait être présupposée au moins par une des sources de cette discussion.

  • 77  Pour l’analyse de l’argument sous forme de syllogisme (Alex. ap. Simpl. in Phys. 1041, 7-10 Diels  (...)

76Outre le sujet de la querelle, et la solution correspondante, qui repose sur la distinction entre plusieurs sens d’« impossible », nous savons que se trouvaient déjà chez Alexandre tant le distinguo entre le livre vii et le livre viii de la Physique, dans le sillage duquel est attribuée au livre vii une nature dialectique (cf. Alex. ap. Simpl. in Phys. 1036, 11-13 Diels ; D 28, trad. R.-M., p. 18), que la réduction, particulièrement persistante au sein de la tradition exégétique, de la deuxième démonstration du chapitre vii, 1 (241b44-242a49) – au service de laquelle se trouve l'argument per absurdum controversé (242a38-45) – à un syllogisme de la première figure : ces éléments, en effet, sont attestés et par la source arabe (D 28) et par la source grecque (Alex. ap. Simpl.)77.

77Il ne manque pas d'aspects sous lesquels il est possible que D 28 intègre de manière utile le maigre témoignage du grec. Par exemple, nous savons par Simplicius qu'Alexandre « trouvait l'argumentation suspecte sur de nombreux points ». Il n'est donc pas impossible que la précision sur la prémisse majeure du syllogisme, « tout ce qui s'arrête quand quelque chose s'arrête est nécessairement mû par un autre », que D 28 lui attribue, remonte en effet à Alexandre. En l'occurrence, Alexandre, selon D 28 (trad., p. 26-29), considérait que la validité d'une telle prémisse sous le rapport de la vérité relevait de la seule concomitance, et ne présentait pas de vérité démonstrative, du fait qu’elle n'exprimerait pas une relation de dépendance essentielle (trad., p. 28).

  • 78 Cf. supra n. 60.

78C'est surtout en ce qui concerne Galien que D 28, en dépit de son hostilité, pourrait apporter d'utiles informations supplémentaires : la position divergente de Galien par rapport à Aristote, concernant la logique de l'argument par l'absurde, tirait son origine d'une compréhension contestable de ce qui se meut par soi, c'est-à-dire essentiellement (kath’hauto). Car, selon Galien, la définition de ce qui est en mouvement par soi aurait été « ce qui a en soi, et en rien d'extérieur, le principe de son propre mouvement » (à savoir le ciel, le cœur, et les sujets d'action volontaire78), tandis que pour Aristote tout ce qui se meut a aussi un principe de mouvement extérieur.

  • 79  Le texte arabe (ms. Carullah, f° 67a5, trad. R.-M., p. 16) identifie de façon erronée le texte ari (...)

79Dans la réaction contre Galien à ce sujet, la position de l’Alexandre présumé présente des divergences par rapport à l’Alexandre grec. Ces divergences, loin d'être arbitraires, sont significatives, car elles sont d’une certaine manière cohérentes avec la différence que l'on rencontre par rapport à l’Alexandre grec dans les positions de l’Alexandre arabe au début du même traité D 28. Il est donc difficile que de telles divergences par rapport à l’Alexandre grec aient été dues à un simple accident de traduction ou de transmission, et il convient de les examiner d'un peu plus près. À l’Alexandre présumé de D 28 se trouve en effet attribué, au début du traité, un résumé, par ailleurs fondamentalement correct, d'une partie du chapitre viii, 4 de la Physique (ms. Carullah, 67a4-25, trad. R.-M., p. 16-18). Il s’agit d’un texte où Aristote distingue le mouvement accidentel, sous ses diverses formes, du mouvement essentiel qu’un corps a par lui-même (kath’hauto), sous ses diverses formes79. Mais sur ce point, il convient d’avoir préalablement examiné l’exégèse alexandrine la plus sûrement authentique.

  • 80  On a pu se demander si une telle orientation développe ou non une position hétérodoxe par rapport (...)

80Le texte de référence, dans ce cas, est le De anima d’Alexandre. Une des caractéristiques les plus saillantes de ce traité80 est la relation de continuité qu’Alexandre institue dans la section introductive (De anima, 2, 25–11, 13 Bruns) entre les corps inorganiques et les corps animés. Des uns et des autres, de la même manière, le principe du mouvement – poids et légèreté pour les premiers, âme pour les seconds – serait la forme et la nature (eidos te kai phusis) du corps lui-même, inséparable de la matière sinon par un acte d’abstraction de la pensée. Pour Alexandre tous les corps naturels ont donc en eux-mêmes le principe du mouvement et du repos.

  • 81  Dans le De anima, Aristote parle longuement de ce principe (l'objet de désir ou de répulsion) et e (...)
  • 82  Quaestio i, 25, p. 40, 10-17 Bruns, De princ. § 6, 11-31 Genequand.

81Quant à la thèse, soutenue par Aristote81, que le principe du mouvement naturel et immanent à la constitution du corps animé requiert également la présence d'un principe de mouvement extérieur, Alexandre ne semble pas en avoir douté : au point qu'il pose ce principe à la base de la démonstration de l'existence du moteur immobile82. En tout cas, pour Alexandre, comme aussi pour Aristote (dans la Physique également, vii, 1, viii, 4), il n'y a pas d'autokineton possible : rien ne se meut entièrement par soi-même.

  • 83  Alexandre attribue aussi aux sphères célestes le désir d'imiter l’immobilité éternelle du premier (...)
  • 84  L'hypothèse qu'il est aussi question du cœur et du ciel, soutenue par Galien en D 28 – cf. trad., (...)

82Or, en D 28, l’Alexandre présumé contredit ces positions tant au début que dans la deuxième partie. Au début, lorsqu’il reprend la distinction entre mouvement accidentel et essentiel en Physique viii, 4, il dit que seuls les corps animés ont en eux le principe du mouvement (ms. Carullah, 67a13-15, trad., p. 17). Cela semble conforme à la position prise plus loin, vers la fin du traité, par l’Alexandre présumé : là, critiquant l'interprétation que Galien donne de la notion de corps qui se meut essentiellement, ou par soi, en vertu de laquelle seul serait tel le corps qui a en soi, et en absolument rien d'extérieur, le principe de son mouvement, l'auteur ne dit pas, ce qui serait la position de l’Alexandre grec, qu'aucun corps ne se meut sans un principe de mouvement qui lui soit extérieur83, mais semble implicitement s'accorder avec l'auteur d'une telle interprétation – admettre donc l'existence d’autokineta absolus –, si ce n’est qu'il objecte que ce ne sont pas seulement ces corps qui se meuvent en soi (cf. ms. Escurial, 63a20 sq., 63a4-15, trad., p. 32 sq.). Ici aussi, par conséquent, l'auteur semble reconnaître des corps qui se meuvent sans avoir aucun principe de mouvement à l'extérieur, et en particulier les corps animés84.

  • 85  Cf. supra n. 69.

83De telles positions, si, d'une part, elles divergent de celles plus particulières d’Alexandre, qui caractérisent aussi sa ligne interprétative par rapport au reste de la tradition exégétique, ne sont cependant pas sans écho dans la tradition exégétique elle-même. Pour Philopon par exemple, il existe des « choses qui se meuvent par elles-mêmes » (ta autokineta), qui sont les corps animés (cf. p. ex. in Phys., 527, 20 Rabe). Plus généralement, de telles sections exégétiques, bien qu'elle ne semblent pas être directement l'œuvre d'Alexandre, peuvent toutefois avoir leur origine dans la tradition grecque. Le confirme la présence même, déjà relevée plus haut, de contributions exégétiques déjà attestées à l'époque d'Alexandre (par exemple l'évaluation différente des livres vii et viii, cf. supra), ou qui lui sont directement attribuées (l'analyse syllogistique de l'argument de Physique ? vii, 185).

  • 86  Sur la manière dont les éléments exégétiques persistent dans le contexte de traditions différentes (...)

84Ces éléments, et d'autres analogues, relativement techniques et impersonnels, persistent très fréquemment, de manière caractéristique, à l'intérieur de la tradition exégétique, même quand l'orientation interprétative générale évolue ou se transforme86. Ils se distinguent cependant nettement des aspects les plus extravagants du cadre narratif, pour lesquels on devra postuler une origine différente et probablement plus tardive, c'est-à-dire relevant d'un contexte culturel où il y a un sens à opposer plus nettement et de manière plus polémique la figure d'Alexandre et celle de Galien.

Remarques conclusives

  • 87  Cf. Zimmermann 1976, p. 407 sq. : « Es scheint also, daß Farabi nicht allein, um die Autorität des (...)
  • 88  De Riḍwan († 1061), le livre sur les différences d'opinion entre Galien et Aristote fut réfuté par (...)

85Le contexte culturel général, comme l'avait déja suggéré Zimmermann en 1976, est la Bagdad du xe siècle, où une nouvelle école réagit, à partir de la génération des maîtres d'al-Fārābī, au leadership culturel des médecins philosophes, ou de la classe médicale cultivée, à qui avait été auparavant confié, au ixe siècle, l'héritage de l'antiquité classique87. Par exemple, le fragment cité plus haut du commentaire des Premiers Analytiques par al-Fārābī ne se comprend pas sans tenir compte de la volonté et même de la nécessité de surmonter le magistère logique de Galien, qui apparaît désormais comme dérivé et rudimentaire. Ainsi, avec Alexandre contre Galien, semble être rétrospectivement mise en scène une réaction à l'hégémonie du galénisme régnant, ignorée du monde classique et caractéristique de la culture philosophique arabe (comme le montrent les écrits contre Galien d’al-Fārābī de Riḍwā n88, d’Averroès, de Maïmonide…), en tant qu'expression d'une émancipation plus générale du primat de la médecine sur la culture philosophique.

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Notes

1 La datation traditionnelle de la mort de Galien (né en 129 après J.-C. et mort vers 199, si l'on suit les indications de la Souda, qui fait vivre Galien 70 ans) porterait à dater la rencontre de la fin du iie siècle. Mais, selon Nutton 1995 (cf. notamment p. 30 sq.), il est possible de repousser la mort de Galien au début du iiie siècle, ce qui rendrait la rencontre plus vraisemblable (Alexandre n'occupe pas la chaire impériale de philosophie péripatéticienne avant 198 ; Galien serait mort à 80 ans, et non à 70, selon le Ṣiwan al-ikma (cf. infra, sect. iii). La question de la chronologie relative entre Galien et Alexandre est posée aussi par Tieleman 1996, p. 75.

2  L'épithète se trouve dans les deux notices, sur Alexandre et sur Galien, d'Ibn al-Nadīm Kitāb al-Fihrist, et chez le biographe postérieur Ibn al-Qifṭī, qui explique le sobriquet en un sens positif : « par la puissance de sa tête dans la recherche et la discussion », cf. Temkin 1973, p. 74 ; Thillet 1984, p. xxxii-xlix, notamment la note 2, p. xxxiii, avec l'hypothèse d'une confusion, à l’origine du sobriquet, entre le grec horikos (« qui définit ») et orikos (« de mule »).

3 Le doute exprimé ici sur la possibilité de rattacher cette tradition aux données historiques concrètes dont nous disposons sur ces deux auteurs de langue grecque n’implique en soi aucune dépréciation de cette tradition : il devrait plutôt suggérer que ce type de tradition doxographique et biographique présente une spécificité irréductible, qui risque d’échapper non seulement aux catégories d’authenticité et d’inauthenticité, mais aussi, de façon plus générale, à la méthode même de la Quellenforschung que ces catégories présupposent. Un facteur de différenciation qui mérite d’être souligné est la dimension collective. En ce sens, le cas examiné ici peut être avantageusement rapproché de la tradition des « Vies » d’Aristote qu’a examinée Gutas 1986, bien que cette dernière soit plus vaste et aussi plus étendue dans le temps, puisqu’elle prend sa source dans l’école d’Alexandrie et ne se transmet à la culture islamique, comme de l’information factuelle, que dans un second temps. Gutas 1986 observe en effet (p. 22) que « the tendentiousness of the Alexandrian scholar (…) is thus a spuriousness different in kind from fraud and forgery in that it seems to be a collective enterprise, reflecting inconsciously the views of a society, or at least the prevalent views of a segment of a society, as opposed to the work of the individual forger ».

4  Galien, De placitis Hippocratis et Platonis, ii, 2, 4 (cf. 3, 12, 3, 23 sq.) = Théophraste, Fr. 114 (FHS&G, 1ère partie, p. 254).

5  Chap. xix, 1 et 5, p. 47, 18-48, 2 ; 48, 18-19 Kalbfleisch, trad. J.-P. Levet (in Pellegrin 1998) modifiée.

6  Müller 1895, p. 422-424. Le texte en question est celui de Maïmonide, voir infra, sect. iii.

7  Alex. in An. Pr., 166, 18 sq. ; 378, 18 sq. Wallies (CAG II.1) ; voir aussi ibid. 378, 9-18 : ce serait Théophraste qui aurait appelé kata proslepsin ce type d'argument, parce que la prémisse mineure est ajoutée sans être déjà implicite dans la majeure. L'argument se trouve ainsi distingué des autres arguments de logique modale, par exemple du syllogisme kata metalepsin, ainsi nommé par les péripatéticiens parce que la prémisse mineure ne s'ajoute pas de l'extérieur, mais transforme en proposition catégorique l'hypothèse posée par la prémisse mineure (par exemple, P : « S'il fait jour, il fait clair », p : « or il fait clair »). Le terme proslepsis n'est probablement pas d'Aristote, ce qui fait que Waitz et Ross ont athétisé sa seule occurrence dans l'Organon, An. Pr. ii, 5, 58b9. Aristote semble pourtant faire mention de ce type d'argument là où il parle des arguments dont la prémisse majeure « contient en puissance trois termes ». Que c’est bien à ce type d’argument que Galien se réfère dans le passage cité de l’Eisagoge résulte à l'évidence de l’exemple qu’il donne, ibid., xix, 3, 48, 3-12 Kalbfleisch ; il parle pourtant de « syllogisme » kata proslepsin, tandis que les aristotéliciens ne semblent pas avoir utilisé le mot « syllogisme » à ce propos.

8  Chez les philosophes plus récents (les neoteroi), proslepsis désignera la mineure du syllogisme hypothétique mixte, appelée metalepsis par les péripatéticiens (voir note précédente), cf. Alex. in An. Pr., 263, 31 sq. ; 264., 5 sq. Wallies ; Kieffer 1964, p. 128 sq. : sur l'identification usuelle, mais pas toujours entièrement certaine, des neoteroi avec les stoïciens, voir id., p. 130-133. Alexandre semble d'autre part reconnaître une oscillation à cet égard dans la terminologie des anciens eux-mêmes, cf. Alexandre in An. Pr., 264, 5 Wallies : « mais ils se servent aussi de proslepsis au lieu de metalepsis ».

9  Dans sa jeunesse, Galien avait lu les ouvrages de Chrysippe sur les syllogismes, dont il avait écrit des hypomnemata, cf. De libris propriis, 11 (xix, 43 Kühn = 119, 2-6 Müller 1891) ; Chrysippe semble aussi être cité dans le traité n° 28 (dorénavant : D 28), selon la liste de titres arabes attribués à Alexandre établie par Dietrich 1964, cf. notamment la trad. Rescher-Marmura (dorénavant : R.-M.) de D 28, p. 36, ms. Escurial 798, f° 64a7.

10  Gottschalk 1987, p. 1169-1171, qui renvoie particulièrement, outre l'Eisagoge, au Peri ton para ten lexin sophismaton, xiv, 582-598 K. ; plus généralement, sur la relation entre Galien et Aristote, voir id., p. 1166-1171. Dans la doxographie grecque non plus, on ne trouve presque pas d’attribution à Galien d’une attitude critique face à la logique d’Aristote ; une exception partielle et tardive serait peut-être le passage de Ioannes Italus (xie s.) mis en évidence par Prantl (cf. ap. Lukasiewikz 1951, p. 39 n. 3), selon lequel Galien aurait introduit la quatrième figure du syllogisme « pour paraître plus illustre que les anciens exégètes ». On est sans aucun doute plus fondé à attribuer à Galien des désaccords avec Aristote en matière de physiologie, p. ex. sur le site et la division de l’âme et sur les fonctions relatives du cœur, du cerveau et du foie : voir Temkin 1973, p. 73.

11  Galien, Eisagoge, xii, p. 26, 13-17 Kalbfleisch. Cf. Lukasiewicz 1951, p. 38-40, avec une hypothèse intéressante sur l’origine de l’attribution ; Gottschalk 1987, p. 1171, qui discute les arguments postérieurs, mais faibles, de Rescher 1965, 1966, p. 1-4.

12  Arist., Phys. iv, 4, 211b10 sqq. : cf. Simpl. in Phys., 573, 19-574, 11 Diels (CAG ix), et Thémistius, in Phys., 114, 7 sqq. Schenkl (CAG v, 2), qui répondent pratiquement dans les mêmes termes ; Philopon, in Phys., 576, 13-577, 9 Vitelli (CAG xvii), qui cite expressément, mais de façon critique, la réponse de Thémistius.

13  Arist. Phys. iv, 11, 218b33 sq. : « Sans changement et altération il n'existe pas de temps », cf. Simpl. in Phys. 708, 27 sqq. Diels ; Them. in Phys. 144, 24 Schenkl ; Arist. Phys. iv, 11, 219a14-b9 (définition du temps), cf. Simpl., in Phys. 718, 13-18 Diels, Them. In Phys., 149, 4 Schenkl.

14  Arist. Phys. vii, 1, 241b44-242a49 Ross (= 242a1-15 Carteron), cf. Simpl., in Phys. 1039, 13 sqq. Diels ; ci-dessous, sect. v, 4.

15  Cf. Müller 1895, p. 444 : « Die polemische Tendenz, die Galen in der Apodeiktik mit seiner positiven Lehren verband, und die herkömmliche didaskalia brachten ihn sicherlich darauf, wie die Regeln, so auch die Fehler der Definition aufzuführen und hiezu warnende Beispiele zu geben (La tendance polémique que Galien, dans sa théorie de la démonstration, joignait à sa doctrine positive, ainsi que la didaskalia traditionnelle, le conduisirent certainement à expliciter aussi bien les fautes de la définition que ses règles, et à ajouter des exemples en guise d'avertissement) ». Voir aussi en ce sens Gottschalk 1987, p. 1168.

16  Cf. Müller 1895, p. 468.

17  Sur les perplexités des exégètes, cf. Simpl. in Phys., 1036, 8-17 Diels, cité infra, sect. v, 4 ; sur un passage au moins de l'argument du chap. vii, 1, voir déjà Aristote, 242b18-20.

18  Voici le passage : Et sicut scivit (scil. Galenus) scientiam medicinae, credidit scire alias scientias philosophicas omnes, in quibus parvus fuit ; et invitavit se ad dicendum in logica, physica et metaphysica quaedam dicta hominibus huius temporis impugnativa Aristotelem, sicut etiam illud satis plane apparet in libris quos compilavit de motus [sic] tempore possibilis [sic] et motore primo, et de opinione Ypocratis et Platonis et de spermate et in libro de probatione. La traduction latine médiévale des Aphorismes est couramment citée selon l’editio princeps, Bononiae, 1489 (où ce passage se trouve au f° 128). Cf. Steinschneider 1869, p. 31-35 ; Müller 1895, p. 424 sq. ; Rescher-Marmura 1965, p. 3 sq.

19 Selon le texte arabe, qui se trouve édité d’après le ms. Gotha 1937, f° 261v-262r chez Schacht & Meyerhof 1937, p. 79 sq., Maïmonide fait mention d’une opposition de Galien à Aristote sur différents points, mais pas de livres ou traités de Galien dirigés contre Aristote. Au reste, l'accusation de Maïmonide à l'égard de Galien est qu’il fait preuve, non d'anti-aristotélisme, mais de présomption excessive en dehors de son domaine disciplinaire propre : c’est pour cela qu’il lui reproche d’avoir parlé « de théologie et de physique, par exemple dans le discours qui parle “de ses opinions propres” (262r) et dans son discours (kalām) sur le mouvement, sur le temps, sur le possible et sur le premier moteur ».

20  La certitude vient à la fois d'une correspondance entre les données des sources en question et le récit autobiographique de Galien relatif à sa rencontre avec Alexandre de Damas, et de l'identité hybride attribuée à Alexandre (vers 1055) par al-Mubaššir, qui parle d'« Alexandre d'Aphrodise de Damas ». Cf. les textes cités et comparés par Thillet 1984, p. xxxiii-xxxix, d’où ressort clairement le caractère dérivatif d’Ibn al-Qifṭī par rapport à Ibn al-Nadīm, d’Ibn Abī Uṣaybiʿa, et de l'ensemble de ceux-ci, mais en particulier des seconds, par rapport aux notices autobiographiques conservées dans les ouvrages de Galien lui-même. Cf. en particulier, sur Alexandre de Damas, le Peri anatomikon encheireseon, ii, 218 sq. Kühn, et le Peri tou proginoskein pros Epigenen, xiv, 627, 3-628, 4 Kühn. Les raisons avancées par Thillet, p. xxxix, pour renoncer à séparer plus nettement les deux Alexandre, semblent toutefois particulièrement faibles.

21  Rescher-Marmura 1965, p. 12 n. 5, citent à ce propos l’autorité de Müller 1895, p. 424 sq. Ce dernier renvoie de son côté à Lippert 1894, p. 16 n. 2, et celui-ci, non sans prudence, au passage du Fihrist cité ci-dessous (cf. n. 23).

22  Alex. ap. Simpl. in De caelo, 430, 32 sq. Heiberg (CAG vii) : « J’ai entendu chez Herminus, dit-il (scil. Alexandre), selon ce qui était transmis aussi chez Aspasius… ». C’est là tout ce que nous savons sur la relation entre Alexandre et Herminus, ainsi que sur la relation entre Herminus et Aspasius : il n’est pas expressément question de magistère direct ; Galien, dans le De propriorum animi cuiuslibet affectuum dignotione et curatione, 8, 4 (vol. v, p. 41, 17 – 42, 2 Kühn = CMG v, 4./1, I*, p. 28, 15 sq. de Boer), raconte avoir écouté à Pergame, dans sa jeunesse, un de ses concitoyens qui était élève d'Aspasius.

23  Fihrist, 348, 1 Tajaddud (« ’-r-m-n-s fut le maître de Galien à Rome ») ; al-Qiftī (cf. Ishāq ibn ῌunayn, Ta'ri al-an al-tibbā, éd. Rosenthal 1954, p. 69, 6, trad. p. 79) : après une liste de personnages à l'égard desquels Galien aurait eu une dette doctrinale (Apollonius, Zénon l'ancien, Zénon le jeune, Glaucon, Socrate, Platon, Aristote), est également mentionné le nom d'un de ses maîtres : dans le texte édité, ’-r-m-¬-n-s, dans la variante (tirée du Șiwān al-hikma), ’-r-m-¬-n-s al-Rūmī (« Herminus de Rome » ?). Cf. pourtant la note de Rosenthal 1954, p. 79 n. 4 : le nom transmis pourrait aussi être Hermeias, « but no prominent teacher of Galen by that name is known ». En particulier, la lettre « n » peut être lue de manière différente si l'on change les points diacritiques (« ī » par ex., mais aussi « t », « th »). C'est précisément ce qui autorise les conjectures de Pines citées dans la note suivante.

24  Pines 1961, p. 23, propose de passer en D 28 de ’-r-m-y-w-s (ms. Carullah 1279, f° 67a28) à ’-r-m-n-s, de façon à identifier avec Galien le personnage (anonyme dans cette section du texte) dont l'opinion est discutée (voir également en ce sens Thillet 1984 p. xlvi sq. n. 3, qui en Carullah, f° 67a28, lit pourtant ’-r-m-y-y-w-s et propose de passer à ’-r-m-y-n-w-s) ; de même qu'un peu plus haut raǧulun min al-nās, littéralement « un homme parmi les gens », c'est-à-dire « un homme », « quelqu'un », est remplacé par le même Pines par Ğalīnūs, « Galien », puisque, dit-il, « the text does not seem to make sense on any other hypothesis » (Pines 1961, ibid.) ; cette correction, à la différence de l'autre, est cependant récusée par Rescher et Marmura, les éditeurs de D 28, qui trouvent que rağulun min al-nās peut désigner « Galien » implicitement, sans qu'il y ait besoin de modifier le texte : Alexandre, disent-ils (p. 59 sq.) ne citerait jamais nommément son adversaire, et là même où le nom de Galien se lit dans les manuscrits (ce qui est rare), il s’agirait d’un ajout tardif de la part des copistes (il faut noter que Nutton 1995, au contraire, invoque pour preuve de l’historicité de la controverse précisément les occurrences, si rares qu’elles soient, du nom de Galien dans les écrits transmis sous le nom d’Alexandre). Gottschalk 1987, p. 1169, examinant les extraits de Galien dans D 28 (cf. infra, section v, 4) est près d’adopter la conclusion que je défends ici, à savoir que ces extraits semblent provenir du traité Sur la démonstration ; mais dans la mesure où, selon lui, ils semblent avoir été dirigés contre Herminus, il conclut lui aussi que le texte d’où ils proviennent devait être un traité indépendant : « In view of the parallels, it would be tempting to conclude that this argument of Galen also came from the “Apodictic” : but since it was apparently adressed to Herminus, it must have stood in an independent essay… »).

25  Sur Alex., cf. son De fato, 164, 6-11 Bruns (les années 198-209 sont plus probables, cf. Todd 1976, p. 1 n. 3, à rapprocher de Fazzo 1999, p. 72 sq. n. 118). Sur Galien, cf. supra n. 1.

26  Cf. ci- dessous la section v, 4, à propos de l’analyse de D 28.

27  On peut se demander si « les choses écrites [par Alexandre] en réponse à Zénobius l'épicurien », mentionnées par Simplicius, in Phys. 489, 20-22 Diels, pourraient constituer une exception. Mais nous n’en savons pas plus.

28  Alex. in Top. 549, 23 Wallies ; Galien est aussi digne de foi (axiopistos) chez Philopon, De aet. mundi, 599, 23-26 Rabe, qui lui attribue la même akribeia en médecine et en philosophie.

29  En fait, les appréciations de Simplicius à l'égard de Galien semblent en partie au moins ironiques, d'autant plus qu’il récuse régulièrement les objections du médecin, cf. Simpl. in Phys. 708, 23 Diels, où Galien est qualifié de thaumasios ; 718, 13, où il est polymathes (faisant évidemment allusion au fait qu’il ne s'est pas occupé seulement de médecine, mais aussi de philosophie) ; 1039, 13, où il est philologotatos. Thémistius, in Phys. Par., 114, 7-18 Schenkl, ne semble pas moins ironique. En revanche, Philopon, in Phys., 576, 12-577, 9 Vitelli, reproche à Thémistius de l’avoir critiqué à tort, et souligne que l'objection de Galien doit être prise au sérieux. Sur l’attitude positive de Philopon vis-à-vis de Galien, voir aussi la note précédente.

30  Sur la litérature des « doutes » (šukūk) comme expression d’une critique constructive face à la culture grecque, cf. Gutas 1998, p. 153.

31  Cf. Temkin 1973, p. 76 ; sur la tradition relative à Galien et Alexandre, ibid., p. 71-80.

32  Cette conception implique que même les savants les plus éminents puissent être critiqués avec raison par leur successeurs, cf. Pines 1953, et notamment la traduction de la partie concernée du texte d’al-Fārābī p. 481 sq. (l’absence, significative me semble-t-il, de la figure d’Alexandre comme adversaire de Galien dans la totalité de l’œuvre d’al-Fārābī, dont il n'existe pas encore de traduction intégrale, m’a été signalée oralement par F.W. Zimmermann).

33  Le texte attribué à al-Fārābī a été édité par Badawi 1980, p. 38-64 ; le passage cité ci-dessus se trouve à la p. 60, ll. 9-13. Inédit, il avait été résumé par Bürgel 1967, p. 286 sq. : l’auteur du texte s’appuie (comme plus tard Averroès, qui a aussi écrit un traité Contra Galenum, auquel l’étude de Bürgel est consacrée) avant tout sur des thèmes appartenant à la physiologie, en soulignant la différence d’approche entre le médecin et le philosophe, et l’arbitraire de certaines critiques de Galien contre Aristote, dues à la fois à certaines différences et incompréhensions de la terminologie, et à la supériorité de la logique aristotélicienne. Je dois en outre à l’obligeance de G. Endress les informations suivantes : dans le ms. Tehran, Daniškada-i-ilāhiyyat 242B, le titre est différent : au lieu de fīmā nāqala fīhi Arisūālis, on y lit mimmā nāqaabu li- Arisūālis (les mots supplémentaires li-aʿā al-insān ne se construisent pas, c’est peut-être une glose due à un copiste ou à un lecteur). Ce traité et le suivant, R. fī aʿāʾ al-insān (Badawi 1980, p. 43 sqq. : une section ? Un traité séparé ?), semblent corrompus, et il reste à déterminer si nous avons affaire à un texte cohérent, et quelles parties en ont été écrites par al-Fārābī.

34  Le passage, traduit par Pines 1955, p. 111 sq., se trouve dans la correspondance philosophique entre Ibn Ibn Abī Saʿīd et Yaḥyā ibn ʿAdī. Cf. plus récemment Rashed 1995, p. 324-325, qui en donne la traduction suivante : « Enseigne-moi aussi si tu considères, comme Aristote, que le temps est lié au mouvement (…) et que le mouvement est cause de son existence, ou si tu considères que le temps possède une nature existante, qu'il est une substance subsistant par soi et que le mouvement se contente de le mesurer et d'en estimer la grandeur, de la façon dont on mesure la terre au moyen d'une coudée. C'est, de fait, l'opinion de Galien, d'après ce qu'en a dit Alexandre dans le traité où il le réfute à propos du lieu et du temps (…). Il (scil. Galien) affirme aussi que Platon avait la même opinion… » (p. 324).

35  Éd. Schacht & Meyerhof 1937, p. 80 l. 14 sq. (ms. Gotha f° 262b) ; cf. Müller 1895, p. 423 sq.

36  Car – dit al-Fārābī (ibid. p. 81 ll. 6-12, ms. Gotha f° 263a) – il n’y a presque pas de syllogismes nécessaires dans l’art médical ; en revanche, ce seraient surtout les syllogismes mixtes (cf. supra n. 8) qui seraient utiles au médecin. Encore une fois (cf. supra sect. ii, 1), la négligence de Galien semble devoir être attribuée, non à une divergence théorique, mais au caractère introductif et sommaire du traitement.

37  Cf. Zimmermann 1981, qui attribue la première réaction en ce sens à la génération des maîtres d'al-Fārābī, puis à al-Fārābī lui-même : « Galen was extensively studied by al-Farabi. The efforts of Isḥāq ibn Ḥunayn († 873), who had spent a large part of his life collecting and translating the corpus Galenianum, had secured for Galen a position of pre-eminence among the Greek writers accessible in Arabic. (…) Aristotle lagged behind ; and, until the gap had narrowed one or two generations later, Galen, as a philosopher and logician, enjoyed an ascendency over Aristotle apt to scandalize Aristotelians. The Aristotelian movement of al-Farabi's day set out to redress the balance. Al-Farabi regularly puts Galen in his place by scornfully referring to him as “the doctor Galen” (…) and putting medicine, as a practical science concerned with humble possibilities, on a par with agriculture » (p. lxxxi) ; « Al-Farabi's expressions of hightest esteem for this work [à savoir les Premiers Analytiques, vs. le Sur la démonstration de Galien], repeated again and again throughout his writings, writings, reflect the pride of the fathers of the Aristotelian movement of Baghdad in their achievement of restoring to his proper glory this obsolescent treasure » (p. cviii).

38  Maïmonide, Aphorismes, sect. xxv, cf. supra n. 19. Le but ultime de Maïmonide est de répondre aux critiques de Galien (De usu partium, livre xi) contre le créationnisme biblique, incarné par la figure de Moïse (l'Exode représente donc tout le Pentateuque).

39  Traduction de F. Zimmermann dans Nutton 1984, p. 320 sq.

40  CMG v, 3/2, p. 56, 12 sqq. Nutton ; le chapitre 2 que je cite ici avait été déjà édité comme specimen par le même Nutton 1987, p. 38.

41  Cf. Vegetti 1986, en particulier p. 235 ; Gottschalk 1987, p. 1166. Cela rend un peu plus aléatoire l’identification de la référence exacte du passage du Ṣiwan al-ḥikma chez Galien. Sur la distance prise par Galien par rapport aux « pyrrhoniens », voir p. ex. De temperamentis, ii (i, 589, 16 sq. Kühn = p. 51, 9 Helmreich), De differentia pulsuum iv (viii, 711, 3 Kühn), De praenotione ad Postumum (xiv, 628, 18 Kühn), De libris propriis, 11 (xix, 40, 4 Kühn = p. 116, 21 Müller 1891) et les passages cités par Müller 1895, p. 433 n. 36.

42  Cf. supra section iii.

43  Ibn al-Nadīm, Kitāb al-Fihrist, p. 313, 15 sq. Tajaddud .

44  Voir Fazzo 1997.

45  Voir Zimmermann 1994, p. 15 sq. Sur l’état actuel des études sur la transmission gréco-arabe d’Alexandre, cf. Fazzo (supplément à la notice de Goulet & Aouad 1989).

46  Cf. Philopon, De aeternitate mundi contra Proclum, ix, 8, 338, 21-25 et 339, 2-24 Rabe ; ix, 11, 345, 4-355, 26 Rabe ; voir Hasnawi 1994, p. 76-88, 97-100.

47  Voici comment Sweetman 1945, p. 116, traduit le début du chap. x de la « Théologie brève (Al-Fawz al-Asghar) » d'Ibn Miskawayh : « People who are not accustomed or practised in the study of speculative matters think that nothing can be made without some other thing. This is because they see that one man is produced from another man and one horse from another horse and similarly all animals, beasts or birds are produced from one another. This idea spread to such an extent that Galen became an exponent of the view, but Alexander wrote a book devoted to the refutation of this theory… »

48  Cf. Rescher & Marmura 1965, p. 4 ; Zimmermann 1976, p. 410 n. 49 ; Sharples 1982, sur le caractère général du texte, notamment p. 73 : « It does not seem to be a refutation of a particular rival theory. ». L’attribution à Alexandre pourrait elle-même être mise en question sur la base de la remarque de Sharples (p. 78) : Simplicius, qui consulte constamment l’œuvre d’Alexandre, ne semple pas connaître ce traité ; Sharples ne prend pas parti à ce sujet, mais il trouve que ce dernier détail a « a certain piquancy ».

49 De plus, le ms. Carullah est gravement endommagé dans les premières lignes de chaque folio. Van Ess 1972 suggère qu'on peut combler ces lacunes à l'aide du ms. Tashkent 2385/84, qui ne semble pas avoir été utilisé par Rescher et Marmura.

50   Goulet & Aouad 1989, p. 136, n° 27, parlent d’un « début (seul conservé) ».

51  Trad. R.-M., p. 69 sq., ms. Escurial 798, f° 59b. À la différence de ce qui se passe pour D 28, le volume ne comporte pas une édition de D 11, mais seulement un fac-similé du manuscrit.

52  Une connexion entre temporalité et modalité, notamment entre éternité et nécessité, se trouve déjà chez Aristote, cf. p. ex. De part. anim. 639b21-30 (on sait que Galien, par rapport à son époque, avait une particulièrement bonne connaissance des ouvrages zoologiques d’Aristote), De gen. et corr. ii, 11, 337b35-338a2 ; chez Alexandre, cf. Quaestiones, i, 23, p. 37, 9-13 (« Ce n’est peut-être pas de la même façon qu’il est nécessaire que la terre et l’homme existent. Car la terre existe de façon absolument nécessaire, l’homme par hypothèse. C’est pour cela que la phrase qui dit que l’homme est animal par nécessité n’est pas nécessaire absolument, mais avec la délimitation “tant que l’homme existe” ». En face de tels parallèles, on se trouve amené à rattacher le fragment de Galien que constitue D 11 – si c’est vraiment de Galien qu’il s’agit – à l’ensemble des sources conservées en grec. Les éditeurs Rescher et Marmura, en revanche, pensent y avoir découvert la trace d’une doctrine des divers modes de nécessité en relation avec le temps, du genre qui se trouvera amplement développé en langue arabe : « This development of a ramified linkage between time and modality heretofore encountered no earlier than in Arabic logical texts goes back to the earliest Peripatetics, i. e. to Theophrastus and his followers » (Rescher & Marmura 1965, p. 68, souligné par les auteurs).

53  Risālat al-Iskandar al-Afrūdīsī fī-l-radd ʿalā Ǧālīnūs fī-mā aʿana bihi ā Aristū fī-anna kulla mā yataarrak fa-innamā yataarrak ʿan muarrik (ms. Carullah 1279, f° 66b21 sq.).

54  Maqālat al-Iskandar al-Afrūdīsī fī-l-radd ʿalā qawl Ǧālīnūs fī-l-mumkin (ms. Escurial 798, f° 59b1 sq.).

55  Subsistent aussi dans le corps du texte, entre autres, des différences lexicales qui semblent tenir au fait que s’y trouvent assemblés des matériaux d’origine différente (cf. p. ex. n. 76). Il semble donc y avoir une nette différence entre D 28 et les traités transmis sous le nom d’Alexandre dans le cercle d’al-Kindī (ixe s.). Ces traités-là, en effet, qu’ils soient issus de textes dus à Alexandre ou qu’ils soient plus nettement pseudépigraphes (dérivés en partie de Proclus et de Philopon), semblent avoir été transcrits et en partie récrits et interpolés en fonction des intérêts spécifiques caractéristiques de ce cercle (cf. Fazzo & Wiesner 1993) et de l’aristotélisme d’orientation néoplatonicienne qu’il avait hérité des sources grecques les plus tardives (en particulier de l’école d’Alexandrie) ; en outre, du point de vue formel, ces traités se présentent comme des unités textuelles bien délimitées, pourvues d’une introduction et d’une conclusion qui en soulignent le caractère organique (cf. Zimmermann 1994).

56  Trad. R.-M., p. 31-37, 40-44, 47.

57  Trad. R.-M., p. 20-22, 25 sq., 32 sq., 39 sq. Cf. infra n. 63.

58  Sur la composante conjecturale de ces interprétations, cf. ci-dessus, n. 23.

59  Cf. D 28 (ms. Escurial, f° 66b2-27, trad. R.-M., p. 43 sq.).

60  À la p. 31 de la trad. R.-M. (ms. Escurial, f° 62a13-17) (« he took “the things that move essentially” as the things whose source of motion is inherent in them and which do not move basically by an exernal thing »), il semble que la citation de Galien ait été attribuée à Aristote, du moins si l’on en juge par la correspondance avec la doctrine attribuée à Galien tout au long du traité, cf. tr. R.-M. p. 32, 33 (l. 1-11), 34, 44, 47 (au contraire, l’idée attribuée à Galien à la p. 36 comporte une définition beaucoup plus restreinte : « he maintained that the thing that moves essentially and according to the first intention is one of the primary simple bodies », cf. aussi p. 33, l. 25-31). La citation présumée de Galien, à la p. 48 (ms. Escurial, f° 68a24 sq.) (« Of what use are the statements that whatever moves is moved by something ? This has basically no use in this discussion nor has it any use in itself ») est fortement suspecte.

61  Simplicius, in Phys., 1039, 13-15 Diels, se contente de dire qu'une hypothèse dont Aristote se servait avait été critiquée par Galien comme étant impossible. Les différents fragments galéniques conservés en D 28 permettent de reconstruire la logique de l'objection, cf. infra sect. V, 4.

62  Cf. supra section ii.

63  Voici une liste de correspondances pour les citations d’Aristote mises en évidence par Rescher & Marmura 1965 (toutes tirées de la Physique, cf. Ross 1936) : ms. Carullah 1279, f° 67b19 (trad. R.-M., p. 20) = Arist. Phys. vii, 1, 242a36 sq. ; ms. Carullah, f° 67b24 sq. (trad., p. 21) = paraphrase d'Arist. 241b44 sq. ; ms. Carullah, f° 67b32 (trad., p. 21) = 242a36 sq. ; ms. Carullah, f° 68a2-7 (trad., p. 22) = paraphrase d’Arist. 242a38-49, où cependant 242a44-46 a été remplacé par un argument différent, cf. infra, n. 76 ; ms. Escurial, f° 60a1-6 (trad., p. 25) = paraphrase d'Arist. 242a41-45, avec omission d'une phrase en 242a44 (la traduction R.-M. est incompréhensible) ; ms. Escurial, f° 60a6 sq. (trad., p. 25) = Arist. 242a45 sq. ; ms. Escurial, f° 60a11-13 (trad., p. 25 sq.) = Arist. 242a47-49 (en 242a47, le grec gar et l’arabe wadālika an se correspondent ; la trad. R.-M. a pourtant « but », ce qui semble renverser la relation entre conclusion et prémisse) ; ms. Escurial, f° 62a13-17 a été mis en évidence par R.-M. (cf. trad., p. 31, 10-12) comme citation d'Aristote mais semble plutôt exprimer l'interprétation (erronée) de son adversaire (mentionné en 62a12 : « l'auteur de ce livre » ; l'équivocité de dātihi, sur laquelle cf. ici infra n. 76, pourrait être à l'origine de la mécompréhension) ; ms. Escurial, f° 62a27-b7 = paraphrase ou citation redondante mais claire d'Arist. Phys. viii, 4, 254b7-14 (la traduction anglaise, p. 31, est en revanche inexacte à plusieurs reprises – f° 62b1, b2 sq., b3 sq. – et peu compréhensible ; la syntaxe aussi est fausse : « As to the things that move [others], some are moved do so in an accidental way »… ; l’erratum de la p. ix (« P. 31 line 7. Insert comma after [others] – ce mot ne se lit pourtant qu’à la ligne 28 – ne change rien au sens de la phrase) ; ms. Escurial, f° 62b9-16 (trad., p. 32) = Arist. Phys. v, 1, 224a21-29 ; ms. Escurial, f° 63a3 sq. (trad., p. 33) = Arist. Phys. viii, 4, 254b12-14 ; ms. Escurial, f° 65a7-12 (trad., p. 39) = Arist. Phys. vii, 1, 242a38-44 ; ms. Escurial, f° 65a14-16, 16-21 sq. (trad., p. 39) = paraphrase d'Arist. 242a41-44. Il existe sans doute d’autres citations ou paraphrases partielles qui n'ont pas encore été mises en évidence ; par exemple, dans le ms. Escurial, f° 60a21 sq. et 60a22-24 (trad., p. 26), on trouve à la suite l’une de l’autre deux paraphrases du même passage d’Arist. Phys. vii, 1, 242a36, ce qui produit l'effet d'une tautologie (ici et en général, d'ailleurs, s’agissant du texte de Phys. vii, 1, on est frappé par la répétition que ces citations comportent : rapportées au texte grec de référence, elles se superposent à plusieurs reprises, sans pourtant être identiques en arabe) ; dans le ms. Escurial, f° 62a25 sq., l'expression « ce qui se meut non parce qu'une de ses parties se meut », présentée par R.-M. comme une citation de Galien, semble pouvoir exprimer plutôt la doctrine d'Aristote quant à ce qui se meut « par lui-même » ; c'est ce que confirme la citation, qui suit immédiatement, de Physique, viii, 4, où il est justement question de ce point). De l'avis de Van Ess 1972, p. 582, les citations de la Physique d’Aristote dans D 28 ne correspondent pas à la traduction de Isḥāq ibn Ḥunayn. Il faut se demander, selon Van Ess, si Abū Uṭmān al-Dimašqī (le traducteur présumé de D 28) a utilisé une traduction d'Aristote préexistante, ou bien s’il a traduit lui-même les passages d'Aristote aussi bien que le reste du traité. Au vu de l'irrégularité des citations et des paraphrases qui se trouvent en D 28, qui se recouvrent assez souvent entre elles sans être pourtant identiques, la première hypothèse me semble très peu probable. Quant à la traduction de D 28 dans son ensemble, la question devrait peut-être être posée autrement, puisque rien ne nous assure qu'il y ait eu un traité grec qui corresponde entièrement à notre texte ; la mention de Abū Uṭmān al-Dimašqī dans le ms. Carullah, f° 66b22, est d'ailleurs corrompue ou incertaine, cf. R.-M., p. 23 n. 1 ad loc.

64  Outre le parallèle signalé plus haut pour la contre-objection à Galien à propos de Phys. vii, 1, 242a7-12 (cf. supra n. 61), il faut mentionner la réduction syllogistique : cf. D 28 (ms. Escurial, f° 67b18-22 = trad. R.-M., p. 20), à rapprocher d’Alexandre ap. Simpl. in Phys. 1041, 9 sqq. Diels (cf. infra n. 69).

65  D 28, ms. Carullah, f° 66b22-28, 33-35, trad. R.-M., p. 15 sq.

66  Aristote, Phys. vii, 1, 242a38-49 Ross, trad. Pellegrin 2000 légèrement modifiée. C'est plutôt dans le livre viii que les deux aspects de l'argumentation sont séparés : tout ce qui est mû est mû par quelque chose (chap. 4), et le moteur ne peut pas se mouvoir de lui-même (chap. 5). Que le sens général du chapitre vii, 1 consiste en la démonstration que tout mû est mû par autre chose, cela est encore plus évident dans la seconde rédaction du livre vii, cf. notamment l’opposition entre huph’ heterou kineisthai et huph’ hautou kineisthai au cours des deux argumentations (241b 28, 31 ; 241b33, 242a3, 13), et l’équivalence manifeste entre huph’ heterou et hupo tinos (242a12-14). La rédaction de référence pour l’auteur de D 28 semble avoir été la première.

67  Simpl. in Phys. 1036, 8-17 Diels.

68  Cf. supra sect. ii, 1.

69  Alexandre ad loc., ap. Simpl. In Phys. 1041, 7-10 Diels, analyse l’argument en 242a37-49 comme un syllogisme de la première figure, de la façon suivante : (P) « Tout ce qui s'arrête quand quelque chose s'arrête est mû par quelque chose » ; (p) « Tout ce qui se meut par soi s'arrête quand une de ses parties s'arrête » ; (C) « Tout ce qui se meut par soi est mû par quelque chose ». Une telle analyse semble aussi se trouver dans D 28, quoique moins distinctement et avec beaucoup de prolixité, cf. ms. Carullah, f° 67b4-30 (trad. R.-M., p. 19-21) ; cf. aussi, avec une certaine confusion sur le rôle de la prémisse mineure, ms. Carullah, f° 67b32-35 (trad. p. 21), et ms. Escurial, f° 69a2-8.

70  Le titre du ms. Carullah est confirmé en outre par la liste de Ibn Abī Uṣaybiʿa, n° 21 (cf. supra sect. iv), qui indique en effet qu'un traité portant ce titre devait avoir circulé dans le monde arabe sous le nom d’Alexandre – nous ne savons pas si la configuration en était identique à celle qui a été donnée à D 28 dans l'édition de R.-M.

71  À plus forte raison est-il difficile d'imaginer que le texte galénique cité en D 28 corresponde au traité ou plus exactement au commentaire que Galien dit avoir écrit sur le livre d'Aristote « sur l'immobilité du moteur », cf. De libris propriis, 14, 123, 4 Müller 1891.

72  Ghayr al-mumkin bi-hasab [ou : bi-hisb]al-wadi’] (Escurial, f° 67b6) semble correspondre au grec pros hupothesin adunaton. Ailleurs chez Alexandre (in An. Pr., 126, 10 sq. Wallies) et dans le corpus des commentateurs (spécialement Philopon, De aet. mundi, 219, 19 sq., 22-28 Rabe), l’opposition est entre ce qui est impossible pros hupothesin et ce qui est impossible pros aletheian ou alethos.

73  Cf. Alex., in Top. 506, 11 sq. Wallies.

74  Alex. ap. Simpl. in Phys. 1039, 18 sq. Diels ; cf. Philop., De aet. mundi, 220, 19 sq. Rabe.

75  Traduction R.-M., p. 18, d’après le ms. Carullah, f° 67a26-31. Le nom du maître péripatéticien se lit en 67a28 moyennant la correction du texte transmis selon la suggestion de Pines 1961 ou de Thillet 1984, cf. supra n. 23.

76 L'origine composite de D 28 est suggérée, entre autres, par la coexistence de deux sens différents de la même locution adverbiale bi-dātihi, correspondant soit au grec kath’hauto (« en soi », « essentiellement »), soit à huph’ hautou (« par soi »). Car les mécompréhensions entraînées par une telle ambivalence présupposent inévitablement, antérieurement à la composition de D 28, une circulation de parties séparées du texte déjà rédigées en arabe. Cela peut expliquer par exemple la contradiction entre la doctrine attribuée à Aristote en Carullah, f° 67b22 et celle qui lui est attribuée, ibid., f° 67b24 sq., contradiction qui se trouve et en arabe et dans la traduction de R.-M., p. 20 sq. : car, dans les deux cas, la traduction a « essentially » (donc : « everything that moves essentially – bi-dātihi, 67b22 – comes to rest if it is posited that come other thing comes to rest », et « everything that moves essentially – bi-dātihi, 67b25 – does not necessarily come to rest when something else comes to rest ») : en fait, la première traduction est correcte, tandis que le deuxième bi-dātihi, en 67b25, correspond à « par soi », cf. gr. huph’hautou, de sorte que la contradiction est éliminée et que le passage se trouve correspondre à Arist. 241b44). En outre, dans la paraphrase d’Arist. 242a38-49 qui figure dans Carullah, f° 68a2-7, après avoir, à titre provisoire, atteint la conclusion absurde que AB, dont on avait posé qu’il se mouvait en lui-même (bi-dātihi) et primairement, ne se mouvra pas en soi (bi-dātihi) et primairement, D 28, au lieu de conclure le contraire par modus tollens, comme le fait Aristote en 242a44-46, poursuit au contraire de façon différente : il dit que si AB ne se meut pas bi-dātihi (dont il est clair qu’il est maintenant entendu comme « par soi »), alors il sera mû par autre chose (Carullah, f° 68a5 sq.). De façon plus générale, la présence de matériaux d’origine différente est suggérée par le fait que, à côté de passages qui, portant la trace de l’analyse d’Alexandre et de l’objection de Galien, dénotent une compréhension correcte de l’argumentation aristotélicienne en 242a39-49, on en trouve d’autres, comme celui qui vient d’être mentionné, où l’argumentation ne paraît pas avoir été comprise.

77  Pour l’analyse de l’argument sous forme de syllogisme (Alex. ap. Simpl. in Phys. 1041, 7-10 Diels ; D 28, trad. R.-M., p. 19-21), cf. supra n. 69.

78 Cf. supra n. 60.

79  Le texte arabe (ms. Carullah, f° 67a5, trad. R.-M., p. 16) identifie de façon erronée le texte aristotélicien de référence avec le livre ii. Mais le contenu ne laisse aucun doute sur la provenance.

80  On a pu se demander si une telle orientation développe ou non une position hétérodoxe par rapport à Aristote, cf. Donini 1971.

81  Dans le De anima, Aristote parle longuement de ce principe (l'objet de désir ou de répulsion) et en parle aussi dans le De motu animalium, ainsi que dans Métaphysique, xii, 6-7 (dans la mesure où le premier moteur est précisément cet objet du désir).

82  Quaestio i, 25, p. 40, 10-17 Bruns, De princ. § 6, 11-31 Genequand.

83  Alexandre attribue aussi aux sphères célestes le désir d'imiter l’immobilité éternelle du premier moteur ; c'est la raison pour laquelle elles se mouvraient d'un mouvement circulaire uniforme (cf. Quaestio i, 25, p. 40, 11-21 Bruns ; De princ. § 23 Genequand), selon la doctrine qui fut par la suite directement attribuée à Aristote.

84  L'hypothèse qu'il est aussi question du cœur et du ciel, soutenue par Galien en D 28 – cf. trad., p. 44 sq. –, ne semble pas en revanche avoir de correspondant dans la première partie du traité, où l'adversaire se voit attribuer l’opinion que seuls les êtres animés sont par eux-mêmes en mouvement.

85  Cf. supra n. 69.

86  Sur la manière dont les éléments exégétiques persistent dans le contexte de traditions différentes, voir, par exemple, le cas analysé dans Fazzo 2002. S'agissant d'autres sections de nature exégétique, il serait difficile de juger si leur source est grecque ou plus tardive : cf. par ex. la réflexion supplémentaire aux p. 49-51 de la traduction R.-M. (ms. Escurial, f° 68b17 in fine) sur les prémisses utilisées par Aristote dans sa démonstration per absurdum ; voir aussi p. 26-28, où pourtant il ne manque pas de contresens (p. ex. « It follows necessarily regarding the thing whose whole is at the time moving essentially, that when some part of it stops, the whole moves by something », trad. p. 28, ms. Escurial, f° 61a17-19).

87  Cf. Zimmermann 1976, p. 407 sq. : « Es scheint also, daß Farabi nicht allein, um die Autorität des Aristoteles gegen Galen und diesen oder jenen zeitgenössischen Jünger Galens zu verteidigen die Medizin herabsetzt, sondern daß vielmehr umgekehrt an Aristoteles und Galen als Hauptexponenten der Philosophie und der Medizin exemplarisch den Vorrang der Philosophie vor der Medizin demonstriert werden soll. (…) Die Philosophie befand sich im Baghdad besonders des neuntes Jahrhunderts so sehr unter den Fittichen der Medizin, daß Rudi Paret (Der Islam und das Griechische Bildungsgut, Tübingen, 1950, pp. 18-20) davon geradezu sprechen konnte, die Philosophie sei “im Schlepptau der Medizin” zu den Arabern gekommen. (…) Farabi vertrat eine Bewegung, die erstmals den Gehlertentyp des reinen Philosophen zu etablieren suchte. Der Wunschtraum seiner Propaganda läßt sich [p. 408] leicht erraten : öffentlichen Philosophenschulen mit offiziellen Lehrstühlen nach Hellenistischem Vorbild, betraut mit der Aufgabe wissenschaftlicher Grundlagenforschung und gewiß auch der Ausbildung der politischen Elite. (…) Auf jedem Fall aber scheint es, daß die Polemik gegen Galen auf keine längere Schultradition zurückgeht, sondern erst von Farabi und seinen Lehrern entwickelt worden ist. » (« Il semble donc qu’al-Fārābī, non seulement rabaisse la médecine pour soutenir l'autorité d'Aristote contre Galien ou contre l’un ou l’autre de ses contemporains, disciple de Galien, mais qu'inversement la supériorité de la philosophie sur la médecine doive être démontrée par référence à Aristote et Galien, considérés comme les représentants principaux de la philosophie et de la médecine. (…) À Bagdad, surtout au ixe siècle, la philosophie était à ce point sous les ailes de la médecine que Rudi Paret (Der Islam und das Griechische Bildungsgut, Tübingen, 1950, p. 18-20) a pu soutenir sans détour que la philosophie était venue chez les Arabes “à la remorque de la médecine”. (…) Al-Fārābī représentait un mouvement qui cherchait à établir pour la première fois le type savant du pur philosophe. Il est facile de deviner quel rêve animait sa propagande : des écoles philosophiques publiques dotées de chaires officielles, d'après le modèle hellénistique, à qui serait confiée la recherche scientifique fondamentale, ainsi que, certainement, la formation de l’élite politique (…) Il semble en tout cas que la polémique contre Galien ne remonte pas à une tradition scolaire plus ancienne, mais qu’elle ait été développée pour la première fois par al-Fārābī et par ses maîtres »). Cf. aussi Zimmermann 1981, cité supra, n. 37.

88  De Riḍwan († 1061), le livre sur les différences d'opinion entre Galien et Aristote fut réfuté par ʿAbd-al-Laṭīf al-Baġdādī (xiie-xiiie s.) dans son Kitāb ʿalā ʿAlī ibn Riḍwān al-Miṣrī fī ḫtilāf Ǧalīnūs wa-Arisṭūṭālīs, cf. Ibn Abī Uṣaybiʿa, ʿUyūn al-anbāʾ fī ṭabaqāt al-aṭibbāʾ, II, 212, 9 Müller.

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Pour citer cet article

Référence papier

Silvia Fazzo, « Alexandre d'Aphrodise contre Galien : »Philosophie antique, 2 | 2002, 109-144.

Référence électronique

Silvia Fazzo, « Alexandre d'Aphrodise contre Galien : »Philosophie antique [En ligne], 2 | 2002, mis en ligne le 07 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6794 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6794

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Auteur

Silvia Fazzo

Université de Padoue

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