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Comptes rendus

Min-Jun Huh (éd.), Introduction générale à la philosophie chez les commentateurs néoplatoniciens

coll. « Monothéismes et philosophie » 29, Turnhout, Brepols, 2020, 205 p., ISBN : 978-2-503-58845-2, DOI : 10.1484/M.MON-EB.5.119539
Adrien Lecerf
Référence(s) :

Min-Jun Huh (éd.), Introduction générale à la philosophie chez les commentateurs néoplatoniciens, coll. « Monothéismes et philosophie » 29, Turnhout, Brepols, 2020, 205 p., ISBN : 978-2-503-58845-2, DOI : 10.1484/M.MON-EB.5.119539.

Texte intégral

1Cette publication bienvenue fait lumière sur la littérature tardo-antique des prolégomènes : introductions à la philosophie, aux corpus d’Aristote (en part. l’Organon) et Platon, ou aux œuvres de ces corpus. Le livre est ainsi composé : présentation ; cinq articles arrangés chronologiquement ; abréviations ; bibliographie (p. 185-205). On regrettera l’absence d’index.

2Le titre de l’ouvrage sonne curieusement, comme s’il était une introduction à la philosophie néoplatonicienne plutôt qu’une étude des introductions néoplatoniciennes. Si le contenu impose la seconde interprétation, la Présentation (p. 7-20) qui, chose à saluer, est écrite en français, constitue bien une porte d’entrée dans les matières étudiées, faisant le point sur l’enseignement philosophique dans l’Antiquité tardive ainsi que sur l’abondante littérature des Prolégomènes.

3Plutôt que de dire que « l’importance que les commentateurs néoplatoniciens accordent à chaque auteur » (p. 12 ; voir aussi p. 38-39) est la cause de l’attribution à Pythagore de davantage de définitions de la philosophie qu’à Platon et Aristote – en effet, aux Ve-VIe siècles, le cursus pythagoricien se réduisait à une fraction de celui originellement voulu par Jamblique, comme noté par l’éditeur lui-même (p. 14) –, on pourrait invoquer deux autres explications : la projection d’éléments hétéroclites sur Pythagore, figure légendaire, et son statut introductif au sein du cursus, via les Vers d’or.

4L’article de S. Van der Meeren, « Les définitions de la philosophie : regards croisés sur les prolégomènes exégétiques et le Protreptique de Jamblique » (p. 21-54), compare de façon probante les définitions de la philosophie trouvées chez Ammonius à divers passages du Protreptique. Même sans parallèle exact, la cinquième définition de la philosophie (« art des arts et science des sciences », cf. Philon d’Alexandrie, Leg. Spec. IV, 156 ; Origène, Sur Jean XIII, 46, 303 ; Thémistius, Sur la sagesse, 300c ; Julien, Contre les cyniques ignorants chap. 3, 183A) offre malgré tout « les rapprochements les plus intéressants avec le Protreptique de Jamblique » (p. 33), puisque ce dernier indique sa supériorité sur sciences et arts, liée à l’universalité de son objet. À travers un tableau synoptique (p. 45-54), on mesure ce qui distingue la pratique philosophique des deux auteurs : Jamblique intègre diverses références au sein d’un discours exhortatif ; Ammonius énumère des définitions figées. Ainsi passe-t-on du protreptique aux prolégomènes, la philosophie devenant une matière à enseigner parmi d’autres, le christianisme assumant désormais la fonction spirituelle (voir toutefois les nuances apportées p. 43).

5L’article de M.-J. Huh, « Les prolégomènes à la philosophie et les commentaires de Boèce à l’Isagogè de Porphyre » (p. 55-96) confronte l’hypothèse attribuée à I. Hadot, selon laquelle le schéma de l’Introduction à la philosophie proviendrait de Proclus, au témoignage des commentaires aristotéliciens de Boèce, indépendants d’Ammonius et certainement aussi de son maître Proclus. Ces commentaires montreraient une dépendance envers Porphyre et témoigneraient ainsi d’« une littérature isagogique antérieure à Proclus » (p. 60), tradition disparue du côté grec. L’hypothèse est importante, mais suppose Boèce servilement dépendant de ses sources, ce qui est possible mais à démontrer. De même, quand, p. 89-91, il est question de trouver chez Boèce un précédent du traitement du statut de la logique avant l’Isagogè – comme chez Eutocius – plutôt qu’avant les Premiers analytiques ou les Catégories, l’A. n’envisage pas que les commentateurs opèrent de tels déplacements hors de toute tradition, pour répondre à leurs objectifs : il est donc difficile de conclure, p. 86, à « l’existence d’une tradition exégétique grecque qui a traité du statut de la logique […] avant l’Isagogè ».

6La mise en rapport de In Isag. I, 8.1-9.12 avec Dexippe, In Cat. 41.3-13 (p. 73-75) pose elle aussi des difficultés non élucidées : d’une part, comment concilier le texte de Boèce parlant des intellectibilia (= νοητά) et intellegibilia (= νοερά) comme de deux substances distinctes, et celui de Dexippe chez qui νοητόν et νοερόν qualifient tous deux la première substance ? D’autre part, comment concilier ces textes ainsi que ceux de Simplicius et Ammonius (p. 74-75), qui présentent la substance mathématique comme intermédiaire, avec le texte original d’Aristote (Met. Λ, 1069a30-b2), pour qui les trois substances correspondent au Premier moteur (immobile et moteur), aux astres, substances sensibles mais sempiternelles, et aux êtres sublunaires et corruptibles, les réalités mathématiques étant ici une subdivision possible de la première substance immobile, et non une substance intermédiaire ?

7L’article de J. Mansfeld, « The Complete Philosopher » (p. 97-121), est une riche étude de ce qu’implique l’idée d’une philosophie « complète », partant de l’examen de deux des six définitions de la philosophie : « assimilation à dieu pour autant qu’il est possible à l’homme » (centon de Tht. 176b et de la République) et « science des choses divines et humaines » (stoïcienne). Chez les commentateurs tardifs donnant ces définitions, mais aussi dans une longue tradition rassemblant l’époque hellénistique (Cicéron, avec qui se conclut l’article), le médio-platonisme (Alcinoos) ainsi que le proème des Placita d’Aétius, on présente le philosophe accompli comme actif dans le champ théorique et pratique. Ainsi, le platonisme se munissait d’un τέλος philosophique pouvant faire pièce aux autres écoles, et proposait un idéal à l’être humain. La bipartition théorie – pratique, inspirée surtout d’Aristote mais présente aussi chez rhéteurs et médecins (p. 117-118), laisse parfois la place à la tripartition (stoïcienne) des parties de la philosophie en physique, éthique et logique.

8L’article de P. Mueller-Jourdan, « À propos de l’auteur des Leçons sur l’Isagogè de Porphyre » (p. 123-149) traite des Prolégomènes de l’auteur connu comme ps.-Élias : notes de cours, incomplètes et médiocrement reportées. L’A. démontre un lien avec Maxime le Confesseur sur la base d’un parallèle entre Maxime, Ad Marinum presbyterum, PG 91, col. 20, l. 4-26, et ps.-Élias, In Isag., Praxis 17, p. 31.13-25 Westerink. (dans le tableau, seconde section du texte du ps.-Élias, lire ὡς ὅταν τις ἀλλοτρίαν δόξαν προφέρῃ μὴ γινώσκων τὴν αἰτίαν αὐτῆς) Les variations, mineures, ne laissent pas supposer emploi d’une autre source (en suivant l’hypothèse de l’A. jusqu’au bout, on peut d’ailleurs les expliquer par la dépendance de Maxime envers une recension alternative du ps.-Élias). Impossible que le ps.-Élias (dont le contexte est plus cohérent) dépende de Maxime ; improbable aussi que Maxime et le ps.-Élias dépendent d’une source tierce.

9C’est donc Maxime qui dépend du ps.-Élias, conclusion permettant d’avancer le terminus ante quem du ps.-Élias aux années 640 (p. 131-132). L’étude est également importante pour apprécier les rapports entre la philosophie tardive de tradition païenne et la « première scolastique byzantine » (p. 126) chrétienne durant la crise monophysite : se mettre à l’école des philosophes permettait d’influencer les débats. Enfin, elle permet à l’A. d’accréditer prudemment l’hypothèse de Wolska-Conus identifiant le ps.-Élias à Étienne d’Alexandrie : si ce dernier, auteur néoplatonicien, s’identifie au sophiste du même nom que Jean Moschus et Sophrone de Jérusalem fréquentaient à l’église de la Théotokos à Alexandrie, alors on tient une explication plausible de l’influence du ps.-Élias sur Maxime le Confesseur, c’est-à-dire via Sophrone, auprès duquel Maxime étudia.

10L’article dH. Hugonnard-Roche, « Usages en syriaque des Introductions à la philosophie. Trois exemples : Sergius de Resh‘aina, Proba d’Antioche, Paul le Perse. Du curriculum à l’outillage mental » (p. 151-180) étudie successivement trois auteurs. Serge de Resh‘aina connaît bien la littérature néoplatonicienne des prolégomènes et ses lieux communs, mais considère Aristote pour lui-même et non comme une introduction à Platon (p. 155). Il déplace les éléments qu’il reprend aux introductions néoplatoniciennes tout en conservant l’idée du caractère total de la philosophie d’Aristote, d’un « dessein » (σκοπός) et d’une « place » (τάξις) précis de chaque œuvre (p. 156-157). On reconnaît ici le débat autour du dessein des Catégories (les choses, les concepts ou les termes) ainsi que la doctrine des trois états de l’universel (p. 160-161). Paul le Perse relaie également des lieux communs philosophiques tardo-antiques dans un texte connu par une traduction arabe conservée chez Miskawayh : le binôme théorie – pratique et l’idée qu’Aristote a rassemblé les parties de la philosophie, comme le bon médecin les ingrédients de ses remèdes. Dans ses œuvres conservées en syriaque, Paul montre d’autres affinités avec les commentaires grecs (définitions de la philosophie ; prédication « dans le ce que c’est », ἐν τῷ τί ἐστι), mais sans commenter d’œuvres entières. Enfin, Proba d’Antioche, dans ses commentaires à l’Isagogè, aux Premiers analytiques et au De l’interprétation, témoigne de points de contact quant à la liste des prolégomènes, la division des syllogismes et la bipartition théorie – pratique correspondant aux puissances cognitives et vitales de l’âme (p. 176). La conclusion compare le rôle des introductions dans les textes syriaques et grecs, en notant que Serge intègre les textes aristotéliciens dans un parcours couronné par le ps.-Denys l’Aréopagite.

11Avec les commentateurs syriaques donc, les prolégomènes à la philosophie, canonisés dans les textes grecs, sont déplacés et réemployés dans un but qui n’est plus tout à fait le même. C’est le chant du cygne de cette tradition, brisée dans le monde grec par la fermeture de l’école d’Athènes et la conquête arabe d’Alexandrie, et dans le monde latin par la mort prématurée de Boèce. Espérons que la présente publication marquera quant à elle une renaissance de l’intérêt qu’elle mérite pleinement, en tant que manifestation de l’effort pour constituer une « science philosophique ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adrien Lecerf, « Min-Jun Huh (éd.), Introduction générale à la philosophie chez les commentateurs néoplatoniciens »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 22 mai 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6564 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6564

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Auteur

Adrien Lecerf

(Centre Léon Robin – UMR 8061, CNRS – Sorbonne Université)

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