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Comptes rendus

Sharon Weisser, Éradication ou modération des passions. Histoire de la controverse chez Cicéron, Sénèque et Philon d’Alexandrie

Turnhout, Brepols, 2021, 428 p., ISBN : 978-2-503-59638-9
Rodolphe Le Penru
Référence(s) :

Sharon Weisser, Éradication ou modération des passions. Histoire de la controverse chez Cicéron, Sénèque et Philon d’Alexandrie, Turnhout, Brepols, 2021, 428 p., ISBN : 978-2-503-59638-9.

Texte intégral

1S. Weisser (abrégé W dans la suite) examine la polémique qui, au sujet des passions, opposa les partisans de leur éradication – les stoïciens – aux partisans de leur modération – les péripatéticiens. W souligne dès l’introduction les deux points d’originalité de son enquête. Il s’agit à la fois de faire l’histoire des doctrines philosophiques dans le contexte polémique de leur élaboration et d’étudier les développements de la controverse par-delà les frontières des seules écoles philosophiques.

2L’ouvrage se compose de trois chapitres selon un plan chronologique. Le premier examine la controverse dans les Tusculanes de Cicéron, puis les interactions entre cette controverse et la littérature consolatoire. Le second étudie la controverse dans le De ira et une sélection des Lettres à Lucilius de Sénèque. Le troisième traite de la question chez Philon d’Alexandrie, puis dans 4 Maccabées et les Pseudopythagorica. À cela s’ajoutent une conclusion, un épilogue retraçant brièvement la postérité de la controverse de Plutarque à Augustin, ainsi qu’un index locorum. W justifie les bornes de son enquête en indiquant, d’une part, que les Tusculanes constituent le premier texte complet à traiter de la controverse (p. 16) et, d’autre part, qu’après Philon, notamment chez Plutarque et Galien, la controverse évolue : les doctrines antagonistes sur les passions sont notamment articulées à des conceptions antinomiques sur la structure de l’âme (p. 378). W regrette d’ailleurs que l’on ait interprété la polémique à l’époque hellénistique et romaine à travers le prisme des témoignages médio-platoniciens (p. 12).

3Le premier chapitre expose d’abord la théorie stoïcienne des passions et des eupathies telle qu’elle est présentée dans les Tusculanes. W rappelle que les stoïciens conçoivent la passion comme un jugement de valeur inadéquat sur le bien et le mal (p. 32). Elle souligne cependant que la passion peut naître d’un jugement de valeur correct, comme dans le cas d’Alcibiade s’attristant de son vice présent. Ce qui caractérise la passion, c’est la faiblesse de l’assentiment qui la produit, laquelle provient de l’absence de cohérence entre les jugements du non-sage. W y voit toutefois une difficulté : le non-sage sera nécessairement animé par la passion, y compris dans sa poursuite de la vertu (p. 44). Elle entend résoudre ce problème au moyen de la théorie du double jugement. Sur ce point, elle prend le parti de B. Inwood contre M. Graver, en soutenant que, parmi les quatre passions fondamentales stoïciennes, seuls le plaisir et le chagrin résultent de deux jugements successifs, le premier posant qu’un bien ou un mal est présent, et le second décidant de la réaction psychique appropriée (p. 46). Dans le cas du désir et de la crainte, en revanche, le second jugement n’est pas requis car les êtres vivants sont naturellement pourvus d’un mouvement d’impulsion à l’égard de l’avantageux et d’évitement à l’égard du nuisible. W peut alors en revenir au problème de départ : même si l’erreur n’est pas essentielle à la passion, il est rare que la passion soit produite par un jugement de valeur vrai : cela ne se produit que dans le cas du chagrin que l’on éprouve à l’égard de son vice présent (p. 62). Si l’argumentation de W est rigoureuse, elle ne nous semble cependant pas résoudre tous les problèmes que pose l’instauration d’une telle différence entre les émotions qui portent sur les choses futures et celles qui portent sur les choses présentes. W soutient ainsi qu’en présence d’un bien véritable, le sage donnera immanquablement son assentiment à la représentation selon laquelle une élévation de l’âme est appropriée (p. 65). Mais qu’est-ce qui justifie l’assentiment systématique du sage à cette seconde représentation si ce n’est le fait qu’un tel mouvement psychique en présence d’un bien est conforme à la nature, au même titre que l’élan ou l’évitement vis-à-vis du bien ou du mal à venir ?

4W examine ensuite les enjeux de la controverse dans les Tusculanes. Elle réfute en particulier l’interprétation traditionnelle selon laquelle la controverse sur les passions recoupe une opposition sur la structure de l’âme : les stoïciens n’articulent pas la thèse sur l’éradication des passions à leur monisme psychologique. La controverse a bien plutôt un enjeu éthique. Cicéron soutient ainsi que, pour que l’éradication des passions soit possible, il faut restreindre le bien à la seule vertu et rendre du même coup le bonheur indépendant des biens corporels et extérieurs (p. 134–6).

5Le premier chapitre s’achève sur l’examen du lien entre la littérature consolatoire et la controverse sur les passions. Ainsi la consolation a-t-elle, par sa critique de l’insensibilité de celui qui n’éprouve pas le deuil, fournit des arguments aux détracteurs de l’éradication (p. 178). Si ce développement est tout à fait original, il nous semble toutefois dommage que le rapport entre consolation et controverse sur les passions n’ait pas été examiné de manière plus directe dans le contexte même des Tusculanes. Concernant le premier chapitre dans son ensemble, il aurait peut-être été également judicieux de traiter les données de la controverse avant la théorie stoïcienne des passions. Cela aurait pu permettre de donner de cette dernière une présentation plus originale, dans le contexte polémique de son exposé par Cicéron.

6W adopte d’ailleurs une telle perspective dans le deuxième chapitre, lorsqu’elle entend montrer que les innovations de Sénèque à propos des passions sont motivées par l’accusation avancée contre l’éradication stoïcienne d’être à la fois impossible et contre-nature. La théorie des pré-passions permet ainsi à Sénèque de distinguer l’absence de passions qui caractérise le sage d’une insensibilité pure et simple (p. 215). Quant à la place majeure que Sénèque réserve à l’assentiment, elle lui permet de comprendre la passion comme résultant d’un processus de délibération au cours duquel le sujet peut « prendre pleinement la responsabilité de ses réponses affectives » (p. 236). En abordant ces thèmes dans leur contexte polémique d’élaboration, W parvient ainsi à jeter une lumière nouvelle sur des thèmes pourtant abondamment traités par les études sénéquéennes.

7Dans le troisième chapitre, W s’oppose au consensus selon lequel Philon entend concilier la modération péripatéticienne avec l’apathie stoïcienne. Elle soutient en effet que « l’apatheia de Philon ne correspond pas à l’éradication des passions du stoïcisme tout comme sa metriopatheia ne s’inscrit pas dans la tradition d’Aristote ou des péripatéticiens » (p. 265). Au contraire des péripatéticiens, l’exégète de la Bible ne considère pas les passions comme nécessaires et naturelles mais comme une déficience liée à la condition incarnée de l’homme (p. 278). Et à la différence des stoïciens, il envisage l’éradication des passions comme un détachement radical vis-à-vis du monde corporel (p. 293) et comme la suppression de la partie inférieure de l’âme (p. 301).

8L’interprétation que donne W de la conception philonienne du traitement des passions nous conduit à poser la question suivante : qu’est-ce qui fait l’unité de la controverse sur la gestion des passions ? En quoi Philon participe-t-il encore de la controverse qui se joue chez Cicéron et Sénèque, s’il ne souscrit ni à la position stoïcienne, ni à la position péripatéticienne, ni même à une tentative de conciliation entre les deux ? Plus généralement, W souligne elle-même qu’il n’y a pas d’unité doctrinale chez les partisans de la modération, leur dépendance à l’égard de l’héritage d’Aristote demeurant très superficielle (p. 370). Les termes d’apatheia et de metriopatheia ne permettent pas davantage d’identifier les partisans de l’éradication et ceux de la modération, puisque W montre que ce n’est que plus tard que l’on a utilisé ces termes pour désigner les deux positions antagonistes (p. 370). W met cependant en évidence plusieurs constantes, que ce soit dans les thèses soutenues – les partisans de la modération des passions étant toujours aussi, à l’inverse de ceux de leur éradication, partisan de leur naturalité et de leur utilité (p. 370-371) – ou dans les images employées – les uns parlant de tailler les passions là où les autres entendent les déraciner (p. 147).

9Une dernière question, plus fondamentale encore, se pose : que faut-il entendre exactement par controverse ? S’agit-il simplement d’un même problème à l’égard duquel différents penseurs ont adopté différentes positions ? Ou, plus strictement, d’une opposition d’arguments en bonne et due forme entre des protagonistes sur une question donnée ? Dans le premier sens, tous les textes examinés nourrissent la controverse. Mais, dans le second sens, cela n’est manifestement pas le cas, puisque W soutient par exemple, dans son étude du De educ. d’Archytas, qu’il est peu plausible que le pseudopythagoricien ait « pris position au sein du débat à propos des passions » (p. 364). L’intégration de textes qui ne sont à proprement parler ni polémiques ni même, parfois, philosophiques constitue cependant l’un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage. W montre ainsi comment une controverse philosophique ne s’arrête pas aux frontières des écoles, mais se développe en étroite relation avec la littérature consolatoire et exégétique, la culture populaire ou religieuse.

10En examinant des doctrines philosophiques à la fois dans le contexte polémique de leur élaboration et dans leurs interactions avec les autres pans de la culture antique, W non seulement enrichit notre connaissance des différentes conceptions de la gestion des passions à l’époque romaine, mais propose une approche tout à fait inspirante pour les études en philosophie ancienne.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Rodolphe Le Penru, « Sharon Weisser, Éradication ou modération des passions. Histoire de la controverse chez Cicéron, Sénèque et Philon d’Alexandrie »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 12 mai 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6555 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6555

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Auteur

Rodolphe Le Penru

membre associé STL–UMR 8163, Université de Lille

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