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Comptes rendus

Ilsetraut Hadot (éd.), Simplicius. Apprendre à philosopher dans l’antiquité tardive. Commentaire à la seconde partie du Manueld’Épictète (chapitre 22-fin)

Introduction et traduction par Ilsetraut Hadot, annotation par Ilsetraut Hadot et Stéphane Toulouse, Paris, Vrin (Bibliothèque des textes philosophiques), 2022, 248 p., ISBN : 978-2-7116-2998-5
Marc-Antoine Gavray
Référence(s) :

Ilsetraut Hadot (éd.), Simplicius. Apprendre à philosopher dans l’antiquité tardive. Commentaire à la seconde partie du Manuel d’Épictète (chapitre 22-fin), Introduction et traduction par Ilsetraut Hadot, annotation par Ilsetraut Hadot et Stéphane Toulouse, Paris, Vrin (Bibliothèque des textes philosophiques), 2022, 248 p., ISBN : 978-2-7116-2998-5.

Texte intégral

1Le commentaire sur le Manuel d’Épictète est le seul écrit conservé de Simplicius à ne pas porter sur un traité d’Aristote. C’est aussi notre seul commentaire antique complet d’un texte stoïcien. À ce titre, il constitue un matériau unique et original, qui a pourtant peu retenu l’attention des spécialistes. Sur le fond, Simplicius se sert du Manuel comme d’une préparation éthique visant à développer chez le lecteur débutant les premières vertus du système néoplatonicien, les vertus morales ou politiques : il engage à la modération des passions, indispensable à la vie en société, en montrant que le corps est un instrument de l’âme automotrice dont il s’agit de maîtriser les tendances. Cet objectif explique pourquoi il déploie une lecture éloignée de la nôtre et articulée à la notion de métriopathie – bien plus aristotélicienne que stoïcienne. Sur la forme ensuite, ce commentaire diffère de ceux sur Aristote. Il est beaucoup moins érudit, au sens où il ne discute pas les interprétations alternatives et cite peu de textes parallèles. Ce constat peut recevoir deux explications. D’une part, si le Manuel s’adresse au débutant, il évolue sur un registre accessible et ne présuppose aucune connaissance. D’autre part, Simplicius ne disposait probablement pas d’autant de modèles que pour ses commentaires sur Aristote, mais tout au plus de parallèles tels que le commentaire de Hiéroclès sur les Vers d’or attribués à Pythagore. Ces points montrent suffisamment combien le désintérêt de nos contemporains paraît injuste face à cette véritable mine d’or pour comprendre la pédagogie et la politique néoplatoniciennes.

2Dans ce paysage, I. Hadot fait figure d’exception. Ce livre constitue en effet l’aboutissement d’un travail ouvert il y a 45 ans déjà dans Le Problème du néoplatonisme alexandrin. Hiéroclès et Simplicius (Études augustiniennes, 1978), poursuivi par une editio major (Commentaire sur le Manuel d’Épictète, Brill, 1996), elle-même suivie, quelques années plus tard, par la première partie d’une editio minor avec traduction française (Commentaire sur le Manuel d’Épictète, chapitres I à XXIX, 2001), ainsi que par l’examen de quelques points cruciaux du Commentaire mené en parallèle à une étude du texte source réalisée par P. Hadot, Apprendre à philosopher dans l’Antiquité. L’enseignement du Manuel d’Épictète et son commentaire néoplatonicien (Le Livre de Poche, 2004) et, encore récemment, par une synthèse des conclusions mises en lumière précédemment : Le Néoplatonicien Simplicius à la lumière des recherches contemporaines. Un bilan critique (Academia, 2014 ; 2020 pour la traduction anglaise). Sorte de seconde partie à la traduction de l’editio minor, ce livre boucle la boucle, dans une forme certes différente du projet initial.

3Car, contrairement à ce que pourraient laisser entendre les titres des deux parties de la traduction française, ces dernières se complètent et se suivent. Simplement, d’une publication à l’autre, la numérotation dans le titre a changé de base : celle attribuée aux chapitres de Simplicius en 2004 et celle donnée aux chapitres d’Épictète en 2022. Ce détail nous offre l’occasion d’une précision sur la lecture du Manuel par Simplicius, qui justifie le découpage en deux volumes adopté par I. Hadot. Réduit à une note sibylline dans l’editio minor (p. 7, n. 2), ce dernier devenait seulement compréhensible à la lumière de quelques pages de l’editio maior (p. 146-148), dont le contenu est repris ici en introduction (p. 9-13). En regard de la division tripartite de l’humanité formulée par Épictète en ignorants, progressants et philosophes, Simplicius pose une division quadripartite scindant les progressants en deux groupes (ceux qui entament leur parcours et ceux qui ont déjà accompli une partie du chemin) et voit dans le chapitre 22 du Manuel le point de bascule de la première à la seconde partie. Dans ces conditions, le Commentaire porterait la marque du progrès moral ou spirituel qu’il viserait à produire sur le lecteur, à savoir reconnaître le Dieu à l’origine des âmes raisonnables, qui fait l’objet de la prière finale.

4Ce découpage du Manuel explique sans doute pourquoi Simplicius inverse la proportion entre texte et commentaire à mesure qu’il avance dans son interprétation, puisque l’explication des vingt derniers chapitres (ch. 34-53) occupe trente-quatre pages de l’editio maior, contre cent-vingt pour les douze chapitres précédents (ch. 22-33) – le chapitre 33 ne suffisant pas à justifier la disproportion, en dépit de sa longueur. S’adressant au lecteur qui a déjà progressé, Simplicius juge qu’il comprend mieux les préceptes qui lui sont adressés, car il est déjà presque philosophe (cf. lxvi, 7-10). Cette idée de progrès s’observe du reste dans ses explications, qui soulignent la continuité de l’argumentation d’Épictète. Par exemple, la digression consacrée à la définition manichéenne du mal (longuement étudiée par I. Hadot dans son editio maior, p. 114-144) est préparée par la distinction, dans l’exégèse du chapitre précédent (ch. 26), entre notion commune et notion propre, que rien n’appelle directement dans le texte d’Épictète. Les indices de ce type révèlent combien Simplicius nourrit une vision articulée de son projet, ce qui ne manquera pas d’intéresser le spécialiste du néoplatonisme tardif. Quant au spécialiste du stoïcisme romain, il sera curieux de découvrir quelle attention le commentateur accorde à la notion de relation (ou de rôle) dans sa discussion du chapitre 30 (et, dans une moindre mesure, du chapitre 37).

5Il reste à noter quelques curiosités formelles sur lesquelles je vais à présent m’attarder. Comme cette recension a tenté d’en rendre compte, la composition de ce livre tient parfois du jeu de piste. À bon droit, I. Hadot se contente de renvoyer dans plusieurs notes à ses travaux antérieurs. Parfois, notamment dans l’introduction, elle en donne de longues citations. Si le procédé semble légitime, il peut déstabiliser le lecteur ignorant des débats qui s’étalent sur plusieurs décennies (sur le lieu d’exil de Simplicius, sur l’authenticité de son commentaire au De anima, sur le statut doctrinal de ce commentaire). Il étonne aussi quand il consiste à citer, dans la partie « Bilan et perspectives de la recherche (2001-2019) » et en réponse à des objections, le résumé d’articles publiés par l’auteure (p. 16 ; p.17, n. 4). Cela laisse vaguement l’impression d’un arrière-texte indispensable, bien que ce livre ne s’y réduise pas. On trouve en effet des notes originales, en particulier sur des points de vocabulaire, et illustrées par de longues citations de textes parallèles (chez Simplicius lui-même ou Épictète, mais aussi chez Sénèque, Jamblique, Aristote…). Sur ce point, une autre remarque s’impose. Comme l’indique le titre, une partie de l’annotation est due à St. Toulouse (ch. xl à liii), un changement qui est d’ailleurs immédiatement perceptible : les notes, marquées [S.T.], s’allongent considérablement, avec une inversion du ratio entre traduction et notes de bas de page. Mais cette variation ne se résume pas à une coquetterie : ces notes apportent un véritable complément aux travaux d’I. Hadot, qui s’était peu penchée sur les chapitres en question.

6Pour terminer sur ces remarques formelles, il faut noter qu’I. Hadot ne reproduit ni la numération de son editio maior ni celle de Dübner, comme elle l’avait fait dans l’editio minor. Apparaît seulement le numéro des chapitres au début des lemmes. Ce manque, faut-il le noter, ne facilite pas la confrontation avec le texte grec. En outre, cette traduction ne comporte pas d’index des mots grecs. Il faudra donc, là aussi et en bonne logique, se reporter à l’editio maior. Pour toutes ces raisons, on l’aura compris, ce livre ne constitue pas un objet autonome, tant ses présupposés s’avèrent nombreux. Il n’en forme pas moins un outil précieux pour le spécialiste, qui dispose désormais d’une traduction française complète et à qui il appartient de poursuivre l’étude de ce commentaire magistralement entamée par I. Hadot.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marc-Antoine Gavray, « Ilsetraut Hadot (éd.), Simplicius. Apprendre à philosopher dans l’antiquité tardive. Commentaire à la seconde partie du Manueld’Épictète (chapitre 22-fin) »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 09 mai 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6539 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6539

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Auteur

Marc-Antoine Gavray

FRS-FNRS / Université de Liège

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