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Comptes rendus

James G. Lennox, Aristotle on Inquiry. Erotetic Frameworks and Domain-Specific Norms

Cambridge, Cambridge University Press, 2021, xvi+320p. ISBN 9780521193979
Zoé McConaughey
Référence(s) :

James G. Lennox, Aristotle on Inquiry. Erotetic Frameworks and Domain-Specific Norms, Cambridge, Cambridge University Press, 2021, xvi+320p. ISBN 9780521193979 ; https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1017/9781139047982

Texte intégral

1L’ouvrage est composé de dix chapitres répartis en deux parties proposant un nouveau paradigme de lecture de la méthode scientifique d’Aristote. Au lieu d’une lecture des Seconds analytiques (Apo.) et des traités de science naturelle centrée autour de la démonstration, lecture amenant au problème de l’apparent décalage entre ce qu’Aristote propose comme théorie et ce qu’il met en pratique, Lennox (L.) recentre les occupations théoriques et pratiques d’Aristote autour de l’enquête scientifique, à savoir l’enquête qui a pour but le savoir scientifique. Cette enquête n’est pas gouvernée par la démonstration (Apo. I) mais par un ensemble complexe de normes d’enquête qui se distinguent en deux types principaux. (1) Le premier ensemble de normes constitue un cadre normatif très général valant pour toute enquête ayant le savoir pour but. Ce cadre est principalement composé des quatre questions d’Apo. II 1-2, concernant le fait, la cause, l’existence et le pourquoi, et de l’imbrication de ces questions telle qu’elle est développée dans le reste d’Apo. II. Comme ce sont des questions qui guident l’enquête, cet ensemble normatif est appelé « cadre érotétique ». (2) Le second ensemble est dicté par l’objet spécifique de l’enquête : ce sont des normes « spécifiques au domaine » étudié. Ainsi, l’étude des animaux imposera certaines normes comme l’accent sur la fonction ou cause finale pour arriver à une explication scientifique. Ce second ensemble est lui-même hiérarchiquement complexe étant donné qu’une science peut comporter différents domaines d’étude dont les normes spécifiques peuvent entrer en conflit. C’est le cas de la science de la nature et de ses domaines tels que la zoologie et la météorologie. Si l’objet de la première partie de l’ouvrage consiste à motiver le changement de paradigme mettant l’enquête au centre et à distinguer ces deux niveaux normatifs – le titre de l’ouvrage rappelle ces trois points fondamentaux – l’objet de la seconde partie consiste à montrer la relative compatibilité et la grande fécondité des différents niveaux normatifs au sein de la science de la nature.

2L. divise son ouvrage en deux parties. La première partie (chap. 1-4) expose l’idée principale récapitulée dans le titre et dans le premier chapitre (p. 17-18), le chap. 2 se concentre sur le « cadre érotétique » déjà évoqué tandis que le chap. 3 se concentre sur les normes spécifiques à l’enquête dans un domaine particulier. Il introduit cette dimension normative spécifique à un domaine par un examen précis de l’usage de methodos chez Aristote. Différentes enquêtes doivent être menées conformément à des normes spécifiques au domaine en question : la conception téléologique du devenir, par exemple, génère des normes spécifiques à l’enquête relative à la Génération des animaux (GA II 6, p. 87-88). Déterminer des methodoi revient à déterminer les ensembles de normes spécifiques aux domaines de l’enquête ; l’étude de Partie des animaux (PA) I au chap. 6 fournit une preuve supplémentaire en faveur de cette approche (p. 145). Sur ces bases générales, le chap. 4 pose le problème central du livre : à supposer que la thèse globale des chap. précédents soit correcte, à savoir qu’il y a une variété de normes d’enquête en fonction des domaines particuliers, comment Aristote peut-il maintenir l’unité d’une science dont l’enquête serait éclatée en plusieurs domaines distincts ? L. reformule le problème p. 111 sous forme de dilemme : soit il y a une science de la nature, soit il y en a plusieurs. S’il y en a une seule, comment la diversité d’enquêtes concernant la nature ne met-elle pas son unité à mal ? S’il y en a plusieurs, comment le rapport entre les enquêtes sur la nature ne tombe-t-il pas sous la coupe de l’objection contre le changement de genre entre sciences soulevée en APo ? La seconde partie de l’ouvrage explore les différentes dimensions de la réponse apportée à ce problème : la science de la nature (phusike episteme) est bien une seule science mais comporte différents domaines (et donc normes) d’enquête articulés de façon tout à fait consciente (p. 103 & 108).

3C’est la relative autonomie des domaines d’enquête (et donc de leurs normes) ainsi que leurs articulations que la seconde partie cherche à mettre en évidence par le biais d’études poussées de certains passages du corpus physique. Le chap. 5 établit une analogie entre Physique (Phys.) II et APo II : tandis que ce dernier cherche à déterminer les normes appropriées à toute enquête scientifique (chap. 2), le premier cherche à déterminer des normes appropriées à toute enquête sur la nature, quel que soit le domaine précis d’investigation au sein de cette science (p. 133 & 140). Ainsi, une enquête naturelle ne s’intéresse pas à la forme séparée de la matière (p. 127) mais étudie la « dépendance téléologique » de la matière vis-à-vis de la forme, c’est-à-dire la matière en tant qu’elle est en vue de la forme et la forme en tant qu’elle est ce en vue de quoi la matière est telle qu’elle est (p. 129-131). Cette détermination de la manière d’aborder l’objet d’étude de la science de la nature, à savoir les substances naturelles, génère des normes d’enquête, telle l’importance d’étudier les faits avec la question de la fonction ou du en vue de quoi en tête (le chap. 10 se concentre sur ce point), et elle permet de faire émerger un nouveau type de nécessité, la nécessité conditionnelle (p. 137). Ces normes spécifiques à l’étude de la nature mais valables quels que soient les objets naturels en question permettent de définir ce qui relève ou non de cette science, comme L. le soulève à propos du De Anima (DA) dans le chap. 7, où la grande question consiste à savoir si les normes de l’enquête naturelle (chap. 5) sont adaptées à l’enquête sur l’âme (p. 190). La réponse avancée est nuancée : oui seulement tant que les attributs de l’âme étudiés sont dans cette dépendance téléologique entre matière et forme (p. 192-193). Les chapitres 6 et 7, étudiant respectivement PA I et DA I, montrent comment les normes spécifiques à l’objet d’étude sont progressivement élaborées tout en tirant parti des normes plus générales de la Phys. et d’Apo. (p. 170 & 178-179). Une comparaison de ces deux livres méthodologiques permet d’en dégager les similitudes et les différences (p. 180 & 186).

4Le chap. 8 rapporte l’enquête de De Caelo (DC) I à celle de la Marche des animaux (IA) 2-6 : DC emprunte à IA les résultats de l’enquête sur le mouvement des animaux non pour nourrir des démonstrations en cosmologie, ce qui contreviendrait aux interdits d’APo (p. 208-209, 214, 221), mais pour guider l’enquête en introduisant des contraintes normatives, en l’occurrence vis-à-vis du bon usage des concepts gauche/droite aux mouvements célestes. Comme L. le souligne dans la longue conclusion de ce chap., Aristote reconnaît que cette importation de résultats du domaine zoologique dans le domaine cosmologique peut être hasardeuse (elle s’appuie notamment sur l’hypothèse que les sphères célestes sont dotées d’une âme différente de celle des plantes et des animaux), mais cela fait partie d’une stratégie méthodologique générale qui veut s’appuyer sur l’observation, par contraste avec les Pythagoriciens qui emploient des concepts en cosmologie sans fondement empirique. Le chap. 9 questionne la place de l’explication purement matérielle au sein de la science de la nature et met en lumière son utilité pour l’enquête zoologique en comparant la méthode en Météorologiques (Meteor.) IV et en GC II : ces deux ensembles normatifs sont compatibles avec celui de la Phys. (p. 234-235), même si Meteor. IV ne fait référence ni à la fonction, ni à la nécessité conditionnelle (p. 240 & 246-247). Meteor. IV fournit toutefois un cadre normatif pour comprendre (et donc chercher) au niveau matériel (p. 255) : la disposition matérielle (solidité, flexibilité, etc.) dépend de la constitution des corps uniformes et explique comment les parties non-uniformes peuvent accomplir leur fonction (p. 251 & 256). L. insiste sur le fait que dans le domaine biologique aussi, certains phénomènes ont besoin d’explications seulement matérielles, comme la plus ou moins grande pilosité d’un individu, phénomène n’ayant pas de fonction mais pouvant recevoir une explication causale au niveau matériel (p. 258-260).

5En guise de conclusion de l’ouvrage, le chap. 10 récapitule les thèses précédentes dans une étude poussée du De Respiratione imbriquant les différents niveaux normatifs au sein d’une seule enquête. Ce chap. met en lumière la manière dont une question (ici, celle de la fonction) peut guider une enquête vers l’explication causale recherchée, et comment ne pas avoir les bonnes questions en tête (ne pas suivre les bonnes normes) risque de faire complètement échouer cette enquête (p. 273, 288-290).

6Cet ouvrage, destiné aux spécialistes, sera d’une grande utilité aux personnes s’intéressant aux APo et à la méthode scientifique d’Aristote en général, à l’enquête d’Aristote concernant tous les aspects de la physique, ou à ses traités biologiques en particulier. Des études précises de textes couplées à une thèse ambitieuse constituent un ouvrage technique qui mérite d’être lu en entier. Si la plupart des chapitres sont des versions retravaillées de conférences et d’articles publiés, le format livre est essentiel pour dégager toute l’ampleur de l’approche renouvelée de la méthode scientifique aristotélicienne que propose l’auteur. Il s’agit d’un ouvrage stimulant dont le travail mérite d’être poursuivi avec de nouvelles études qui permettraient d’apprécier l’étendue d’application de cette approche et d’en faire ressortir les éventuelles limites. L’utilisation de l’ouvrage est facilitée par la présence d’un index locorum et d’un index général, et par le fait que chaque chapitre comporte un résumé, une introduction et une conclusion.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Zoé McConaughey, « James G. Lennox, Aristotle on Inquiry. Erotetic Frameworks and Domain-Specific Norms »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 30 mars 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6511 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6511

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Auteur

Zoé McConaughey

Université de Lille, UMR 8163 STL / Gothenburg University, FLoV

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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