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Comptes rendus

Jean-Michel Charrue, La philosophie néoplatonicienne de l’éducation : Hypatie, Plotin, Jamblique, Proclus

Paris : L’Harmattan, 2019 (Ouverture Philosophique), 246 p., ISBN : 978-2-343-15898-3
Mathilde Cambron-Goulet
Référence(s) :

Jean-Michel Charrue, La philosophie néoplatonicienne de l’éducation : Hypatie, Plotin, Jamblique, Proclus, Paris : L’Harmattan, 2019 (Ouverture Philosophique), 246 p., ISBN : 978-2-343-15898-3.

Texte intégral

1Alors que l’éducation apparaît comme un thème principal de la pensée néoplatonicienne, et qu’elle a fait l’objet de nombreux articles scientifiques et chapitres de livres, il n’existe que très peu de monographies sur cette question (on songe par exemple à l’ouvrage d’E. Watts, 2006, City and School in Late Antique Athens and Alexandria, University of California Press, qui a déjà une quinzaine d’années). La contribution de Jean-Michel Charrue, parce qu’elle place l’éducation, même disséminée dans des œuvres diverses, au cœur de la démarche néoplatonicienne, apparaît ainsi comme la bienvenue dans le champ philosophique trop souvent laissé pour compte de l’éducation. L’ouvrage de Charrue, comme son titre l’indique, est composé de quatre essais indépendants qui représentent autant de moments de l’histoire du néoplatonisme : Hypatie, Plotin, Jamblique, Proclus, en abordant chaque cas par l’angle de l’éducation.

2Le premier essai aborde le cas d’Hypatie et soulève d’entrée de jeu le problème que pose la quête d’une représentation adéquate de la philosophe. Jean-Michel Charrue fait le pari audacieux de retracer l’enseignement d’Hypatie dans les écrits de son élève Synésius. En dépit des difficultés liées à ce parti-pris – Synésius, après tout, poursuit son propre agenda et la part de son éducation qui peut être attribuée à Hypatie n’est pas évidente (voir H. Harich-Schwarzbauer, 2012, « Hypatie d’Alexandrie », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 35, p. 201-214) – Charrue propose une reconstitution assez convaincante de la philosophie de l’éducation d’Hypatie. Celle-ci repose à la fois sur l’enseignement d’une philosophie générale, non au sens d’une forme d’œcuménisme, mais d’une progression vers le divin, (en quoi Charrue rejoint l’analyse récente de E. Watts, Hypatia : the life and legend of an ancient philosopher, Oxford University Press, 2017, qui n’apparaît pas en bibliographie) et sur la parrhêsia comme condition de l’échange philosophique et de la curiosité scientifique. Ce dernier aspect contribue à l’originalité de l’étude de Charrue, qui situe la parrhêsia d’Hypatie par rapport à celle qu’on trouve par exemple chez les Cyniques, plutôt que dans les difficiles rapports entre chrétiens et païens dans l’Alexandrie du IVe siècle ou dans une révolte contre l’oppression patriarcale, deux thèmes incontournables dans l’histoire de la réception d’Hypatie. Charrue propose en outre des considérations très intéressantes sur le rôle d’Hypatie dans l’édition des textes de son père Théon et sur son travail comme mathématicienne et astronome, quoique l’on puisse regretter qu’il le considère extérieur à son œuvre philosophique. Considérant l’éparpillement des témoignages sur Hypatie chez des auteurs variés, l’ajout en annexe de textes accompagnés d’une traduction est très apprécié.

3Dans le second essai, Charrue examine les traités IV, 3 (27) et VI, 8 (39) afin de relier la conception plotinienne de l’éducation à sa psychologie. Il voit dans l’apprentissage de la liberté et de l’éthique les principales finalités éducatives visées par Plotin, et met en lumière, au-delà de l’influence d’Aristote sur IV, 3 et de Platon sur VI, 8, l’apport considérable du Manuel d’Épictète. L’éducation plotinienne est ainsi vue comme une progression des facultés de l’âme, elle-même principe de liberté, au sens où elle choisit le corps auquel elle s’associe. Le passage par la notion d’individu permet à Charrue d’expliquer comment chez Plotin les différences individuelles affectent l’éducation, et de montrer avec finesse le rôle de l’éducation dans la constitution de l’unité de l’âme et du corps qui forment la personne, autant que dans l’ascendance vers l’intellect qui la suppose, le soin éducatif permettant à l’individu de devenir une personne. Il s’agit sans aucun doute de l’essai le plus réussi du recueil : Charrue y montre clairement que chez Plotin, l’articulation de la différence entre les individus avec la mise en œuvre (ou en acte) des facultés communes à l’homme se fait par le biais de l’éducation, en illustrant par la même occasion comment la thèse de l’harmonisation (voir I. Hadot, 2015, Athenian and Alexandrian Neoplatonism and the Harmonization of Aristotle and Plato, Brill) s’exprime dans le domaine de la philosophie de l’éducation. La dimension stoïcienne est mise en lumière par l’auteur, qui montre que la volonté et la liberté se trouvent au cœur du projet éducatif plotinien, car elles s’exercent en vue du Bien, auquel l’homme éduqué peut s’élever s’il actualise ses propres ressources.

4Le troisième chapitre se présente comme un commentaire suivi du Protreptique de Jamblique, dans lequel Charrue refuse de voir des fragments du Protreptique d’Aristote (en raison par exemple de la prégnance de la triade néoplatonicienne être-vie-pensée). Il considère plutôt ce texte comme la mise par écrit d’un cours dans lequel le modèle éducatif s’appuie, dans l’ordre, sur Pythagore, Aristote, la triade néoplatonicienne, le Phédon et le Théétète, et comme une partie d’un ensemble traitant d’éducation, de science et de philosophie et comprenant la Vie de Pythagore et la Science Mathématique commune. Charrue montre dans le Protreptique le rôle fondamental de la sagesse dans l’éducation : celle-ci apparaissant non comme une fin, mais plutôt comme une condition de l’apprentissage des sciences et des techniques, la philosophie constitue la fin première de l’éducation et le philosophe est celui qui a les moyens d’éduquer son âme. L’analyse du commentaire de l’allégorie de la caverne permet de situer l’intention éducative du Protreptique en l’articulant à des finalités de vérité et de liberté dont la philosophie apparaît comme la phase ultime, ce qui fait écho au projet éducatif plotinien du deuxième essai. La structure de l’essai fait toutefois en sorte que l’éducation, qui devrait pourtant constituer son fil conducteur, se retrouve souvent à la périphérie de l’argumentation – curieux phénomène par lequel Charrue se trouve faire écho aux auteurs qu’il étudie.

5Le quatrième essai porte sur le Commentaire sur l’Alcibiade. Charrue souligne l’originalité de l’interprétation de Proclus, qui, seul ou presque à voir dans l’Alcibiade une contribution sérieuse à l’éducation, propose dans son commentaire un traité néoplatonicien sur l’éducation de son époque, qui s’appuie sur les thèmes proprement néoplatoniciens de la purification et de la conversion à soi. Proclus, comme l’observe Charrue, se réclame toujours de la culture éducative du IVe siècle avant J.-C., marquée par l’équilibre entre la gymnastique, la musique et les lettres. L’aspect le plus original de cette étude est sans contredit l’analyse du commentaire de Proclus sur l’importance de l’elenchos au plan éducatif, en ce que celui-ci permet à l’élève de passer de la double ignorance à la simple ignorance (ou, en termes néoplatoniciens, d’être purifié, mettant ainsi au premier plan l’humilité comme finalité éducative) ; l’elenchos a, en tant que méthode éducative, l’avantage de reposer sur la liberté de l’élève, puisque celui-ci a le loisir, à chaque étape de l’échange, de refuser la démarche. C’est ce qui, aux yeux de Charrue, explique l’accentuation par Proclus de la dimension logique de l’elenchos par une série de syllogismes qui ne sont pas explicites dans le dialogue. L’elenchos apparaît ainsi non plus seulement comme une démarche essentiellement négative visant l’acquisition de la morale, mais aussi, dans un deuxième temps, comme une recherche en commun qui, par son rythme rapide, garantit la cohérence du raisonnement dont les étapes sont examinées au fur et à mesure afin de conduire l’élève à la connaissance de réalités objectives. En dépit de l’intérêt que présente l’étude de Charrue, ce chapitre a le défaut d’être difficile à suivre sur le plan de la structure, encore une fois parce qu’il suit pas à pas le texte de Proclus.

6Bien que l’ouvrage de Charrue soit une contribution fort utile dans un champ scientifique qui demeure somme toute peu exploré, on peut déplorer que les études qui le composent demeurent essentiellement indépendantes les unes des autres, alors qu’elles auraient pu être l’occasion d’une synthèse sur l’éducation néoplatonicienne – on se demande par exemple pourquoi le Commentaire sur l’Alcibiade de Proclus, qui fait l’objet du quatrième essai, n’est pas mis en relation avec le passage de Plotin IV, 3 (27), 6-14, sur la connaissance de soi, abordé dans le second. Ainsi, la structure de l’ensemble – et c’est aussi vrai, à différents degrés, de la structure de chacun des chapitres – ne met pas toujours bien en valeur l’originalité de la contribution scientifique de Charrue, qui est pourtant indéniable. Pour finir, j’ai remarqué au fil de la lecture des petits défauts dans la matérialité du texte (espacements, ponctuation, guillemets français et anglais dans les bibliographies…) qui ne peuvent exclusivement être imputés à l’auteur. L’édition scientifique suppose le travail coordonné d’un grand nombre de personnes pour qu’un livre passe d’un auteur à son lectorat, et ce travail professionnel, bien qu’il soit rarement souligné, est indispensable, tenons-nous le pour dit.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mathilde Cambron-Goulet, « Jean-Michel Charrue, La philosophie néoplatonicienne de l’éducation : Hypatie, Plotin, Jamblique, Proclus »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 28 mars 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6480 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6480

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Auteur

Mathilde Cambron-Goulet

Université du Québec à Montréal

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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