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Comptes rendus

Pierre-Marie Morel, Le Plaisir et la Nécessité. Philosophie naturelle et anthropologie chez Démocrite et épicure

Paris, Vrin (Bibliothèque d’histoire de la philosophie), 2021, 256 p. ISBN : 978-2-7116-3037-0
Solmeng-Jonas Hirschi
Référence(s) :

Pierre-Marie Morel, Le Plaisir et la Nécessité. Philosophie Naturelle et anthropologie chez Démocrite et épicure, Paris, Vrin (Bibliothèque d’histoire de la philosophie), 2021, 256 p. ISBN : 978-2-7116-3037-0

Texte intégral

1Dans Le Plaisir et la Nécessité, Pierre-Marie Morel (= M.) réunit des articles presque tous déjà publiés (neuf sur dix) au cours des vingt dernières années et traitant de multiples sujets abordés par deux philosophes qu’il connaît magistralement, Démocrite et épicure. Le livre est composé d’une introduction suivie de dix chapitres articulés en trois parties, d’un épilogue, de remerciements et d’une bibliographie sélective structurée. Il se termine par deux index témoignant de l’ampleur et de la variété des sources, tant antiques que modernes et contemporaines, mobilisées par l’auteur. Deux articles (chapitres IV et VII) étaient inédits en français jusqu’à maintenant ; les autres ont été partiellement remaniés.

2Cherchant à s’écarter d’une perspective qu’il qualifie d’ « éthico-psychologique », M. veut présenter une exploration « anthropologique et cosmologique » des limites de l’action et de la responsabilité humaines dans la pensée matérialiste des deux philosophes. Il ne vise ainsi pas tant à en expliquer les causes qu’à en expliciter le fonctionnement et les modalités : « Quel est le statut de l’activité humaine – qu’elle soit éthique, politique, ou technique – dans un univers peuplé d’atomes en mouvement dans un vide illimité, un univers qui ne semble pas avoir d’autre principe que la nécessité physique ? […] Quel est l’horizon cosmologique de l’action humaine en régime atomiste ? » (p. 11). La question est pertinente et l’enjeu de taille.

3Avant de se tourner vers les articles, il convient de faire une remarque générale sur le livre. M. dit ouvertement ne pas vouloir traiter de façon systématique de la question qui l’intéresse, préférant une approche « par points de vue » (p. 19). Ce principe délègue malheureusement au lecteur une part à mon sens trop importante du travail qui revient à l’auteur d’une recherche : le soin de faire émerger la cohérence du tout et de répondre à la question initiale. La courte introduction d’une dizaine de pages, toute substantielle qu’elle soit, ne permet pas d’offrir plus qu’une esquisse d’argumentation globale ; quant aux remaniements des versions originales visant à fluidifier la lecture, ils ne suffisent pas à créer un tout suffisamment homogène. Enfin, on regrettera que M. ait préféré rédiger un très bref épilogue plutôt qu’une conclusion qui aurait permis de faire écho à l’introduction, de mieux cerner les résultats et de nouer la gerbe. Quoi qu’il en soit, les textes de M. restent d’excellente qualité et c’est à eux que je souhaite m’intéresser dans ce qui suit.

4Comme le livre se structure en trois étapes, plutôt que de résumer en détail les articles les uns après les autres, je procéderai par partie et tenterai de mettre en exergue comment chacune contribue à répondre à la question posée par M.

5La première partie du livre (p. 23–82) réunit trois articles et s’intitule « La nature et le plaisir ». M. explore d’abord la polysémie du terme φύσις chez Démocrite (chapitre I), proposant de s’affranchir de la conception normative d’une nature hégémonique. Son interprétation du plaisir épicurien (sujet du chapitre II) suit une direction similaire : il n’est le τέλος naturel que dans la mesure où il est de fait la fin de nos actions en l’absence de motivations ultérieures. Ici aussi, la normativité peut être relativisée et une marge d’action laissée à l’individu. Le troisième et dernier chapitre (III) de cette première triade s’intègre moins facilement, ne traitant ni franchement de la nature ni du plaisir, mais du concept du temps chez épicure. On retiendra toutefois que sa conception, tout ambiguë qu’elle soit, met le sujet humain et son expérience au premier plan : « […] c’est la continuité de mon état d’ataraxie qui produit la continuité du temps durant lequel je suis dans cet état, et non l’inverse. » (p. 81). Cette première partie forme ainsi une mosaïque laissant scintiller la place laissée par les champions du matérialisme à l’action humaine dans l’ordre et le fonctionnement du monde, et cela même lorsqu’il s’agit de concepts qui pourraient paraître, de prime abord, des candidats hors-pairs pour limiter notre agentivité : nature, plaisir, temps.

6La deuxième partie du livre (p. 83–136) réunit elle aussi trois articles et s’intitule « L’empire de la nécessité ». Lisant Aristote avec l’œil du Quellenforscher, M. montre (chapitre IV) que si Démocrite concevait une cause nécessaire à tout évènement, il demeurait ouvert à la possibilité du hasard. à ce propos, M. rejette l’interprétation subjectiviste qui réduirait le hasard au résultat explicatif de notre incompréhension, lui préférant l’intégration de l’aléatoire dans l’ἀνάγκη. M. expose ensuite (chapitre V) pourquoi un matérialisme purement mécaniste et déterministe ne saurait rendre compte des phénomènes touchant aux composés vivants tels que Démocrite les analyse. Ils restent certes tributaires des contraintes mécaniques (telle la « nécessité consécutive » de la mort, inévitable quoique dépourvue de finalité pour le vivant), mais une forme de physicalité émergente propre aux composés peut être décelée. Finalement, M. se penche avec une fine attention philologique sur Ep. Hrdt. 45 et sur le statut et la qualité de la corporalité atomique et composite (chapitre VI). En faisant un pas en arrière par rapport à la première partie, M. s’attaque donc plus frontalement aux mécanismes du déterminisme. Suivant attentivement les textes, il mitige et désamorce le caractère exclusif et prescriptif qui pourrait poindre chez ces deux philosophes. Si épicure se montre, peut-être, moins frileux que Démocrite lorsqu’il s’agit de reconnaître un statut ontologique plein et causalement efficace aux composés, M. montre bien que l’un comme l’autre ont pu nuancer leur réductionnisme et leur déterminisme.

7La troisième et dernière partie (p. 137–222), intitulée « Le plaisir et l’action », contient quatre articles aux visées variées. Dans cette partie, M. se tourne vers les aspects plus proprement éthiques et sociaux de la philosophie d’épicure (laissant regrettablement de côté Démocrite). Le chapitre VII fait le lien avec la deuxième partie et analyse la part d’autonomie et d’efficacité causale permise à l’individu. La fameuse question du compatibilisme, du réductionnisme ou de l’émergentisme n’est pas traitée directement, mais M. penche pour la première option. Notons toutefois que s’il est indéniable que le plaisir joue un rôle important pour la question de la liberté, c’est l’ataraxie dont on pourrait dire qu’elle présuppose, pour son obtention ou son maintien, le concours d’un agent responsable. L’expérience ou l’existence du plaisir, de même que la tendance naturelle à le préférer, n’impliquent pas forcément que celui-ci soit le résultat d’un choix libre ; l’hédonisme (psychologique) ne saurait « fonder l’affirmation épicurienne de la liberté de l’agent » (p. 158). C’est plutôt la liberté qui permet de faire de l’hédonisme un sujet éthique. M. se concentre ensuite (chapitre VIII) sur l’éthique économique du sage épicurien, révélant le pragmatisme qui l’accompagne. En s’appuyant sur plusieurs sources, M. démontre que sobriété, rationalité et autarcie ne visent pas le dépouillement maximal ; la simplicité recherchée s’oriente vers la sécurité, laquelle est issue, d’une part, de l’adéquation avec la nature rationalisée qui pourvoira alors aisément aux besoins naturels et nécessaires et, d’autre part, d’une utilisation profitable de la communauté. Le bon sens, l’opportunisme face à son environnement et un eudémonisme plutôt optimiste se donnent ici la réplique. La comparaison qui suit (chapitre IX) entre les théories de l’origine du langage dans l’anthropologie de Rousseau et celle d’épicure revient sur le caractère contingent du progrès et sur la centralité des circonstances, loin d’une quelconque téléologie naturaliste. Le dernier chapitre (X) – la seule production entièrement inédite – s’intéresse à la société stricto sensu. Après une réfutation du matérialisme social proposé par Marx, M. s’interroge sur la nature du juste. Dépassant habilement une dichotomie difficile à tenir face aux textes, M. montre de quelle façon le naturel et le conventionnel se mêlent dans l’expérience ponctuelle et circonstanciée de l’utile qui devient la pierre de touche d’un contractualisme naturel. Il me semble toutefois que l’importance que M. donne à l’utile pour la communauté dans la genèse des législations peine à bien rendre compte du rôle instrumental donné à la communauté par Hermarque, à savoir qu’elle contribue πρὸς τὴν ἰδίαν ἑκάστου σωτηρίαν, « à la sauvegarde de chacun en particulier » (ap. Porphyre, De abst., I, 10, 2, qu’il cite p. 198). On pourrait par ailleurs évoquer ici le thème connexe – et très débattu – de l’altruisme épicurien. Ce chapitre se termine par une réflexion originale sur le décalage entre épicure et Lucrèce quant aux conséquences pathologiques du vivre-ensemble – réflexion qui révèle le pessimisme du second en la matière.

8Le recueil de M. présente donc un faisceau hétéroclite mais très enrichissant de réflexions apparentées. Quelques références récentes pourraient être ajoutées à certains chapitres, par exemple le travail de K. Vogt sur l’hédonisme normatif et psychologique (« What is Hedonism? », dans W. Harris (ed.): Pain and Pleasure in Classical Times, Leiden/Boston, Brill, 2018, p. 93–110), l’analyse de la phylogenèse linguistique et du rôle des συνειδότες (Ep. Hrdt. 76) chez B. Taylor (Lucretius and the Language of Nature, Oxford/New York, OUP, 2020) ou encore les recherches sur le temps épicurien de M. Gœury (« L'atomisme épicurien du temps à la lumière de la Physique d'Aristote », dans Les Études philosophiques 107, 2013, p. 535–552). Mais grâce à la qualité de son analyse philologique et philosophique, M. assure à chacune des contributions une pertinence certaine des années après leur publication.

9Le Plaisir et la Nécessité milite en faveur d'une lecture intégrant de façon constructive la polysémie opérant dans plusieurs concepts. M. y met en lumière avec finesse et sans simplification indue l’importance de l’équilibre des forces chez deux matérialistes, pourtant « tendanciellement antinomiques » (p. 15) quant à l’agentivité – équilibre qui sous-tend le difficile mariage entre déterminisme et liberté, ou pour suivre la pensée de l’auteur, entre nécessité et plaisir. Ces pôles sont eux-mêmes à relativiser dans leur rigidité et ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que d’y être parvenu dans ses recherches sans tomber dans les pièges de nos sources, directes comme indirectes, qui s’avèrent souvent aussi descriptives que polémiques.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Solmeng-Jonas Hirschi, « Pierre-Marie Morel, Le Plaisir et la Nécessité. Philosophie naturelle et anthropologie chez Démocrite et épicure »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 09 mars 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6471 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6471

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Auteur

Solmeng-Jonas Hirschi

Université de Fribourg / Institut Suisse de Rome - solmeng.hirschi-at-unifr.ch

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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