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Comptes rendus

S.Delcomminette & R. Van Daele (dir.), La Méthode de division de Platon à Érigène

Paris, Vrin, 2021
Marion Pollaert
Référence(s) :

S. Delcomminette & R. Van Daele (dir.), La Méthode de division de Platon à Érigène, Paris, Vrin, 2021, 192 p, 978-2-7116-2969-5.

Texte intégral

1Le présent volume, coordonné par S. Delcomminette & R. Van Daele, consiste dans les actes de deux journées d’études qui se sont tenues à la Fondation Universitaire de Belgique et à l’Université Libre de Bruxelles les 13 et 14 juin 2019. Les neuf contributions sont précédées d’une introduction qui procède à un très rapide état de la question et esquisse de façon convaincante la cohérence de l’itinéraire suivi. Le collectif vise à étudier, chronologiquement, l’histoire de la réception dans l’Antiquité de la méthode de division (διαίρεσις), « qui consiste à diviser un genre en ses espèces en vue de définir l’objet que l’on se propose d’examiner » (p. 7). Le parcours est ambitieux, puisque les différentes contributions nous mènent, de Platon et de la critique aristotélicienne, au médio-platonisme, au néoplatonisme (Plotin, Proclus et Damascius) et à Jean Scot Érigène, en passant par les stoïcismes ancien et impérial.

2L’état de la question diffère du tout au tout en fonction du corpus étudié : si l’importance de cette méthode ne fait aucun doute chez Platon, elle a été très peu étudiée chez plusieurs des auteurs postérieurs à Aristote. C’est ce qui permet de comprendre la finalité assez différente des contributions à ce collectif, quoique sa cohérence permette de restituer continuité et ruptures au fil des réappropriations multiples d’une invention que les Anciens, comme le montrent les vers d’Épicrate cités en tête du recueil, associaient spontanément à Platon et à l’Académie. Cinq pages de l’introduction sont consacrées à résumer et parfois à très rapidement contextualiser les différentes contributions du recueil.

3P. Crivelli s’attache à étudier les « genres négatifs » (negative kinds) dans le Sophiste et le Politique, notamment pour infirmer la contradiction apparente entre ces deux dialogues sur le statut exact du complément d’un genre (comme le non-beau par rapport au beau). P. C. clarifie le problème de l’existence de genres négatifs, tout en proposant une clarification formelle des cas qui répondent aux conditions d’une méthode rigoureuse et de ceux qui échouent à s’y conformer : « division requires that the species into which a kind is divided be reciprocally disjoint » (p. 33). C’est la relation de disjonction entre les espèces du genre qui permet à Crivelli d’énoncer le critère en fonction duquel la division du genre K en S et K-S (« the complement of S restricted to K ») revient à une division du genre en espèces plutôt qu’en de simples « parties », c’est-à-dire une division correcte conformément à ce qu’énonce le Politique.

4L’article de N. Zaks traite de la critique par Aristote de la division platonicienne (APr. I, 31, APo II, 5 et PA I, 2-4). La force de cet examen, tout à fait cohérente avec la visée générale du recueil (étudier les métamorphoses de la méthode de division), est de faire apparaître la dimension « quasi-kantienne » de la critique aristotélicienne (p. 45) : refuser toute force déductive à la division, ce serait aussi garantir son rôle positif. N. Z. met en évidence les présupposés qu’implique l’usage « remanié » (p. 54) qu’Aristote fait de la division, et qui ne sont pas ceux de Platon. N. Z. montre que, pour Aristote, « la méthode de division […] fournit ordre, adéquation et exhaustivité à la définition » (p. 51). L’examen conclut sur une tension dans le corpus aristotélicien, entre un usage de la division qui garantit l’unité de la définition en divisant par la différence de la différence et un autre qui rend davantage compte de la complexité de l’objet en usant simultanément de plusieurs critères, mais court le risque de perdre l’unité de la définition (l’une seulement des différences n’implique pas les autres). N. Z. ne donne pas de résolution de cette tension mais fournit un cadre de réflexion sur la méthode de division aristotélicienne.

5L’article de J.-B. Gourinat se donne un objectif différent des deux premières contributions en s’ouvrant sur un paradoxe : l’importance de la division semble avoir été considérable pour l’école stoïcienne mais aucune étude n’en a proposé l’examen approfondi. C’est donc à un examen méthodique de la place de la division dans le système stoïcien que s’applique J.-B. G., en se demandant d’abord de quelle partie et subdivision de la philosophie relève le traitement des définitions et si les stoïciens considéraient que toute définition doit être obtenue par divisions. La division s’intègre à la conceptualité stoïcienne en posant de nouveaux problèmes : difficile, par exemple, de statuer de façon définitive sur la distinction entre définition au sens strict et « esquisse », du fait de la variété des définitions possibles, qui font intervenir les divisions ou pas, qui peuvent être doubles. Certaines distinctions (anti-divisions, subdivisions, partitions) entre différentes procédures de division sont par ailleurs originales. La synonymie de διαίρεσις et de τομή consacre l’absence d’exclusivité de la dichotomie qui était déjà interrogée par Platon et Aristote.

6B. Collette-Dučić s’attache à examiner les applications éthiques de la division dans le Stoïcisme impérial. La division stoïcienne entre biens, maux et préférables se trouve reformulée, chez Épictète et Marc-Aurèle, comme division entre d’une part « ce qui dépend de nous », et plus fondamentalement de la raison, et d’autre part tout ce qui n’est pas la raison. À côté de cette division fondamentale, le perfectionnement de la raison donne une place plus centrale au concept d’« articulation » (διάρθρωσις), « forme de division et de clarification de la raison par elle-même » (p. 89) du fait de sa réflexivité. C’est plutôt la mise en relation (celle de différentes notions qui permet l’articulation d’une prénotion) qui prime chez Épictète quand, chez Marc-Aurèle, le lien avec la division est moins lâche tout en lui donnant un autre sens, celui d’une division matérielle (ou décomposition) de l’impresseur qui dissipe l’effet trompeur que peut exercer un objet sur l’esprit humain. B. C.-D. n’explicite pas complètement les nuances qui distinguent cette « division » physique et celle mobilisée jusque-là (entre choses qui dépendent de nous ou pas), ou avec les autres termes qui désignent le même procès (l’analyse d’abord, ou la décomposition). Sans doute la contrainte de longueur a-t-elle pu jouer ; par ailleurs la conclusion met au jour très clairement la raison pour laquelle une plus ou moins grande importance est donnée à la division (l’objet interrogé de manière privilégiée : prénotion ou impresseur).

7M. Bonazzi montre combien la logique, la dialectique et la division en particulier se trouvent, chez le médio-platonicien Alcinoos, à l’intersection de l’exégèse platonicienne et de l’influence stoïcienne et péripatéticienne. Après avoir clarifié la reformulation de la tripartition des parties de la philosophie en termes platoniciens (« dialectique » pour « logique »), M. B. distingue deux types d’intelligibles, les ἔννοιαι issues de la vision prénatale et les Formes saisies par intellection, de façon à relativiser la portée de la division qui ne saurait saisir ces dernières. Cette contribution est beaucoup plus brève que les autres et sa concision nous frustre de plus de détails, par exemple sur la procédure de rassemblement seulement mentionnée. La cohérence du recueil s’accentue néanmoins : les problèmes conceptuels que pose la conjonction de l’héritage platonicien d’inspiration dualiste avec l’influence du monisme stoïcien permettent d’esquisser de quelle façon la dialectique redéfinie par Clément d’Alexandrie ou encore Plotin constituent une réponse.

8L’examen des traités 42 à 44 de Plotin par R. Chiaradonna s’ouvre sur les catégories péripatéticiennes qui, si l’être n’est pas un genre, recouvrent autre chose que la division d’un genre selon ses espèces. Mais la question prioritaire est plutôt de savoir « quelle est la division des êtres appropriée aux deux domaines ontologiques de l’intelligible et du sensible » (p. 117). Au niveau intelligible, R. C. montre que Plotin utilise le vocabulaire des genres et des espèces pour décrire une structure originale : celle du déploiement en espèces d’un genre qui est aussi principe, puissance de toutes choses mais pourtant, en acte, irréductible à aucune d’elles. Pour ce qui est de la substance sensible, elle n’est pas substance au sens propre : c’est ce qui permet de comprendre que les classements ou divisions des corps, en bonne partie inspirés de la philosophie naturelle d’Aristote, n’ont qu’un statut pragmatique ou se trouvent, en dernière instance, arbitraires et sans portée ontologique. C’est conclure que « la division ne joue aucun rôle important dans le classement des êtres par Plotin » (p. 131).

9C. Tresnie isole différents usages et significations de la division chez Proclus, notamment en mathématiques, en physique et en théologie, après avoir resitué la division au sein de la synthèse, comprise, avec l’analyse, dans la dialectique. Une certaine cohérence se dégage : il s’agit à chaque fois d’une opération cognitive pré-scientifique qui remplit une finalité propédeutique. À la rigueur, on aurait aimé que la fin de l’article revienne sur la relation entre dialectique et maïeutique, sur lesquelles l’article s’ouvrait, en la comptant, chez Proclus, au nombre des trois sciences (ἐπιστῆμαι), si on leur ajoute l’érotique.

10R. Van Daele détaille lui aussi les quatre méthodes auxiliaires de la dialectique : division, définition, démonstration et analyse telles qu’on les trouve chez Damascius, chez qui la division se dote d’un caractère bien plus ontologique que méthodologique : « la division est inscrite dans l’essence même de l’âme humaine » (p. 160). Cette contribution, de façon attendue, entretient de nombreux liens avec la précédente : chez le dernier diadoque, « la division touche davantage à l’être que l’analyse », contrairement à la dialectique ascendante de Proclus et parce que « la procession est plus apparentée à l’être que la conversion ».

11Enfin, l’étude du Periphyseon de Jean Scots Erigène par S. Delcomminette met elle aussi en évidence un type de division qui se dote d’une signification proprement ontologique : elle est étroitement liée, impliquée par la définition, au processus même de la théophanie, par laquelle Dieu « se rend progressivement connaissable » (p. 178), et que l’intellect humain est amené à reproduire. Une telle division des genres suprêmes jusqu’aux individus s’opère sur le plan sensible comme intelligible et revient à une profonde réinterprétation des catégories aristotéliciennes. Tout comme pour Proclus et Damascius, la dénivellation ontologique entre le sensible et le niveau des principes implique la plurivocité irréductible de la division, qu’elle se porte sur un plan ou l’autre, et une certaine incapacité de la raison humaine à dépasser la division impliquée par la discursivité et la détermination pour se hausser au niveau de l’inconnaissable.

12La force du collectif est d’unifier en un seul objet l’examen approfondi d’une méthode qui a fait l’objet de réappropriations multiples. Chaque contribution s’applique à faire apparaître les implications de tel ou tel déplacement méthodologique : l’un des problèmes transversaux qui apparaissent imbriqués avec le développement au long cours de cet objet, c’est par exemple le passage d’une méthode pré-scientifique au savoir véritable, qu’on retrouve lui-même modulé très différemment en fonction de l’univers conceptuel de l’époque ou de l’auteur. Finalement, on aurait presque souhaité retrouver la voix des deux coordinateurs scientifiques à la fin du recueil, tant le bilan à tirer est riche. Plus classiquement, un index aurait permis de faire encore mieux ressortir certaines problématiques transversales, ou la permanence des textes qui ont servi de support aux débats antiques (par ex. Timée 27d-28a, ou certains concepts stoïciens dont l’usage et la signification varient). Cette absence n’entache en rien la qualité de ce volume, outil de travail précieux sur la question de la division.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marion Pollaert, « S.Delcomminette & R. Van Daele (dir.), La Méthode de division de Platon à Érigène »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 15 janvier 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6451 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6451

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Auteur

Marion Pollaert

École normale supérieure / Université de Nantes marion.pollaert@gmail.fr

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