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Comptes rendus

Annick Stevens (éd.), Simplicius, Sur le temps. Commentaire sur la Physique d’Aristote et Corollaire sur le temps

Introduction, traduction et notes par Annick Stevens, Paris, Vrin (Bibliothèque des textes philosophiques), 2021, 297 p. ISBN : 978-2-7116-2994-7
Alain Lernould
Référence(s) :

Annick Stevens (éd.), Simplicius, Sur le temps. Commentaire sur la Physique d’Aristote et Corollaire sur le temps, Introduction, traduction et notes par Annick Stevens, Paris, Vrin (Bibliothèque des textes philosophiques), 2021, 297 p. ISBN : 978-2-7116-2994-7.

Texte intégral

1À son commentaire des chapitres 10-14 du Livre IV de la Physique d’Aristote, qui portent sur le temps, Simplicius ajoute un assez long développement de 44 pages de grec dans l’édition de Diels (dans les Commentaria in Aristotelem Graeca IX, Berlin, 1882), séparé du commentaire proprement dit et appelé traditionnellement Corollaire sur le Temps, dans lequel il développe ses propres thèses sur le temps et critique celles de son maître Damascius. On disposait d’une traduction anglaise du commentaire sur le temps et du Corollaire par J. O. Urmson, mais dans deux publications séparées : Simplicius on Aristotle Physics 4.1-5 et 10-14, Duckworth, 1992 (Bloomsbury 2014) et Simplicius : Corollaries on Place and Time, London and Ithaca N. Y., 1992. L’ouvrage d’Annick Stevens (= A. S.) nous livre maintenant la première traduction française du commentaire sur le temps et du Corollaire qui l’accompagne, en respectant pleinement la continuité de ces deux textes.

2Le plan est conforme aux standards académiques : la traduction annotée (p. 49-208 pour le commentaire et 208-268 pour le Corollaire) est précédée d’une « Introduction » (7-34), non démesurée, d’un « Résumé analytique du commentaire » (35-44), et d’une « Note sur l’édition et la traduction du commentaire » (45-46) ; il est enrichi de deux Index : un « Index des auteurs anciens » (269-273) avec de brèves notices sur la vie et l’œuvre de chacun, un « Index analytique des termes grecs » (275-288), et un « Lexique français-grec » (289-291), qui sont autant d’instruments de travail très précieux. La bibliographie (littératures primaire et secondaire, p. 293-297) est sélective.

3Dans son Introduction, A. S. passe en revue les grandes questions dont traite Aristote dans son étude du temps : l’existence du temps, la définition du temps, l’unité du temps, l’existence en acte de l’instant (p. 19-28), puis présente les « additions néoplatoniciennes à la théorie du temps » (p. 29-34). Pour les Néoplatoniciens il y a un temps physique immanent aux changements physiques dans le monde du devenir et un Temps transcendant, antérieur au devenir, qu’il ordonne (sans se confondre avec l’Éternité). Dans le cadre de cette doctrine, nombreuses sont les questions débattues (par exemple celle de savoir si le fait d’avoir son être dans le temps exclut toute forme de substantialité) et A. S. présente très clairement les réponses diverses apportées à ces questions, notamment par Jamblique, Damascius et Simplicius.

4Je relève aussi (p. 9s.) qu’A. Stevens réagit contre l’idée généralement partagée par les spécialistes selon laquelle les Néoplatoniciens étaient peu intéressés par l’étude de la nature en elle-même. Elle fait ainsi écho à une tendance dans les recherches actuelles spécialisées à souligner l’intérêt des Néoplatoniciens des Ve-Ve siècles pour la revalorisation d’une physique plus autonome et moins dépendante de la théologie. Très bienvenu aussi est le rappel (p. 10s.) de l’idée que le commentaire de Simplicius sur la Physique d’Aristote ne s’adresse pas à des débutants, même s’il est vrai que, dans le cursus des études néoplatoniciennes, l’étude des traités d’Aristote était un préalable à celle de Platon. De fait, le commentaire de Simplicius est tout empreint d’un néoplatonisme hautement élaboré.

5A. S. souligne à juste titre (p. 45) que Diels ne connaissait pas un manuscrit important, le Mosquensis Muz. 3649 (le ms. Mo, deuxième moitié du XIIIe siècle). Mais elle ne prétend pas produire une nouvelle édition du commentaire et du corollaire, et avertit son lecteur (p. 46) qu’elle suit habituellement le texte de Diels (dont la pagination est reproduite en marge).

6Pour la traduction A. S. a opté pour le principe de ne pas donner les lemmes entiers, mais abrégés (avec le début et la fin du lemme reliés par un jusqu’à). C’est là suivre le modèle de l’édition du texte grec par Diels. C’est aussi ce modèle qui est suivi par exemple par I. Hadot pour le commentaire de Simplicius aux Catégories d’Aristote. L’inconvénient est qu’il faut avoir deux livres sous les yeux pour suivre le commentaire : la Physique d’Aristote et le livre d’A. S.. Donner le lemme entier, soit dans le corps du texte, soit en note de bas de page, aurait rendu plus confortable la lecture. De plus, citer intégralement les lemmes présente un autre avantage, plus scientifique. Le texte d’Aristote pose souvent des problèmes de lecture et d’interprétation et Simplicius suit parfois d’autres manuscrits que ceux à partir desquels ont été établies nos éditions modernes de référence, notamment celles de Ross (dans les Oxford Classical Texts) ou de Carteron (dans la Collection des Universités de France). C’est le cas par exemple en Physique 220a23 (voir A. S., p. 118, note 2). Citer en entier les lemmes permet d’indiquer très clairement les écarts significatifs qu’il peut y avoir entre la lecture ou l’interprétation du texte d’Aristote par Simplicius et celles des Modernes, en reconstituant la version du texte d’Aristote tel qu’il est lu et compris par Simplicius. On peut regretter l’absence d’une liste des passages où Simplicius lit un texte différent, ou, s’il lit le même texte, a une interprétation différente de celles qui font autorité chez les Modernes.

7Certains choix de traduction sont discutables. Prenons quelques exemples. Les adjectifs exoterika et akroamatika (Simplicius, In Physica 695.34 et 696.1 Diels) sont rendus (A. S., p. 51) par, respectivement, « extérieurs » et « qui relèvent de l’exposé théorique » ; pour le premier c’est trop imprécis, et pour le second c’est très loin du grec. Les traités ou arguments akroamatiques sont ceux adressés uniquement aux auditeurs des leçons orales du maître et donc aux disciples d’une école philosophique (akroamatikos est un synonyme de esôterikos). Les traités exotériques sont au contraire destinés à un large public ; étant publics ils sont développés de manière non scientifique, non philosophique (« non technical », Urmson). Pour ce genre de termes techniques, le mieux est de quasiment les translittérer (Stevens parle d’ailleurs des arguments « exotériques », p. 20), et de donner une note explicative en bas de page (et peut-être que par « extérieurs » A. S. veut dire « qui circulent à l’extérieur de l’École »).

8Dans A. S. p. 53 on lit : « … si l’on parle de choses qui ont leur être dans le devenir, comme la date et le mouvement ». « Date » » traduit ici agôn (In Phys. 696.31), avec une explication donnée dans la note 1 : « ‘La date’ traduit le mot grec agôn, littéralement la ‘compétition’, le système de datation étant fondé sur les Jeux Olympiques qui avaient lieu tous les quatre ans ». Il faut bien évidemment traduire agôn par « compétition » ou « lutte », comme en Phys. III 6, 206a21 (et peut-être a31 si l’on garde le texte des manuscrits) en suivant les traductions de la Physique par Carteron ou Pellegrin (dans sa traduction de la Physique d’Aristote, Vrin 2012, p. 168-169, A. S. traduit déjà agôn en Phys. 206a21 et 31 par « année », mais sans note explicative).

9Eidêtikôs (In Phys. 774.18, dans le Corollaire) est traduit (p. 211 A. S.) par « formellement ». Là aussi on a un terme technique, que Simplicius oppose à kath’hupostasin (774.19), qui demande une note explicative. L’extension (ou distension, paratasis) de l’être, au niveau des Formes, n’implique pas une extension « quant à l’existence », i.e. d’avoir son être dans le mouvement têi genesiourgôi, « celui de génération » (774.20).

10Les notes de bas de page sont parfois nettement insuffisantes. En In Phys. 773.20ss. (p. 209s. A. S.) Simplicius résume la manière dont la « nature unifiée et unitaire », 773.20) s’est écartée de l’Un pour que soit l’Un-Étant. Simplicius introduit aussi la Vie, cf. 774.1 : l’être est comme une « vie étendue de l’étant ». Tout ce développement est un véritable condensé de doctrine néoplatonicienne des premiers principes, en même temps qu’il illustre la néoplatonisation d’Aristote puisque, au passage, Simplicius se réfère à Aristote pour conforter son propos (774.2s.). Le renvoi en note d’A. S. aux moteurs immobiles et à Métaphysique 6 est donc bienvenu (note 2, p. 210). Mais c’est d’abord et surtout à Proclus et Damascius qu’il faut renvoyer, par exemple, à Damascius, Commentaire du Parménide de Platon, éd. Westerink, Combès, Segonds, I, Paris, 2002, p. 21.1-43.15 (voir aussi Simplicius In Phys. 289.26-35).

11Simplicius a repris aussi de Proclus la doctrine selon laquelle « le toujours est double » (777.16). On lit chez A. S., p. 218, note 1 : « La distinction entre le ‘toujours’ au sens propre, qu’il faut réserver à l’éternité, et le ‘toujours’ au sens dérivé qui s’applique au devenir, devait être un lieu commun depuis Plotin (Enn. III 7, 6, 21-36) ». Mais c’est ici beaucoup plus qu’un lieu commun. La thèse de Plotin a fait l’objet d’une systématisation par Proclus dont Simplicius est l’héritier. Philippe Soulier a magistralement montré comment cette distinction entre ces deux formes de perpétuité (aidiotês), à savoir la sempiternité (le toujours temporel) et l’éternité (aiôn), récurrente dans le Corollaire, est, une fois mise en correspondance avec les deux sens de l’apeiron, utilisée par Simplicius pour critiquer la thèse de Damascius sur le temps intégral (cf. le livre, ignoré par A. S., Simplicius et l’infini, Paris, 2014, p. 146-156).

12D’une manière générale les doctrines fondamentales du néoplatonisme tardif, qui sous-tendent le commentaire et le Corollaire, ne sont pas suffisamment indiquées ou expliquées dans les notes de bas de page.

13Reste que le livre d’A. Stevens contribue grandement à une meilleure connaissance de Simplicius et de la tradition néoplatonicienne.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alain Lernould, « Annick Stevens (éd.), Simplicius, Sur le temps. Commentaire sur la Physique d’Aristote et Corollaire sur le temps »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2022, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6434 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6434

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Auteur

Alain Lernould

Université de Lille

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