Navigation – Plan du site

AccueilNuméros23Comptes rendusAurélien Robert, Épicure aux enfe...

Comptes rendus

Aurélien Robert, Épicure aux enfers. Hérésie, athéisme et hédonisme au Moyen Âge

Paris, Fayard, 2021, 367 p.
Vincenzo Piro
Référence(s) :

Aurélien Robert, Épicure aux enfers. Hérésie, athéisme et hédonisme au Moyen Âge, Paris, Fayard, 2021, 367 p., ISBN : 978-2-213-71174-4.

Texte intégral

1En dépit de ce que le titre semble en première lecture suggérer, le livre d’Aurélien Robert (= A. R.), Épicure aux Enfers, est moins la reconstruction d’une damnation, que l’histoire d’un dédoublement : le constat initial procède de la scission entre la dimension historique d’Épicure, sa pensée -essentiellement eudémonique- et l’image injustifiée d’athée et hédoniste qui a connu un large succès au Moyen Âge et a, pendant longtemps, effacé son profil historique pour se substituer à lui. Le livre de A. R. est une tentative de rendre compte de ce dédoublement, à travers une reconstruction de l’histoire de la réception d’Épicure.

2De fait, en avançant dans la lecture du texte, on se rend compte que l’Enfer évoqué dans le titre, n’est pas pensé par A. R. seulement comme un lieu auquel Épicure a été destiné, mais aussi un lieu dont il a été arraché. L’analyse se développe dans une première direction qui plonge le lecteur dans le fonctionnement de la logique d’exclusion du Moyen Âge ; elle met en évidence la manière et les raisons pour lesquelles une image fictive est construite et s’affirme. Le livre prend ensuite un tournant, en s’opposant à la thèse de Maria Rita Pagnoni : A. R. parvient à mettre en évidence, dès le XIIème siècle, donc encore en plein Moyen Âge, la réémergence de l’intérêt pour la vérité historique d’Épicure et de ses positions.

3Le passage dans lequel l’interrogation sur la fausse image se transforme en un questionnement sur les formes du retour d’Épicure se trouve dans la quatrième partie. Cette césure n’est pas spécialement manifeste dans la structure du livre, divisé en cinq parties, pour un total de neuf chapitres. La construction selon cet ordre est révélatrice de la manière dont A. R. conçoit sa démarche : il veut restituer l’image d’un Moyen Âge traversé par une multiplicité et une complexité de processus historiques ; l’intelligence de son livre se manifeste, ainsi, sous la forme d’un retour à la résistance des textes et de l’histoire, pour élargir le point de vue. Cette démarche devient d’autant plus intéressante et féconde qu’elle est accompagnée d’un style extrêmement clair, d’un regard constant porté sur les conséquences théoriques des reconstructions historiques, explicitées à la fin de chaque partie du texte.

4L’intérêt du livre est déterminé aussi par la perspective retenue : choisir Épicure comme sujet permet à A. R. de rentrer dans le Moyen Âge à travers le prisme d’un ensemble de positions préchrétiennes, dans lesquelles l’homme trouve un équilibre et un rapport pacifié avec la mort, avec les plaisirs, avec les dieux. L’épicurisme est une philosophie païenne de la sérénité, une eudaimonía, dont A. R. veut mesurer l’impact sur l’horizon culturel du Moyen Âge ; étant donné qu’il s’agit d’une orientation étrangère au christianisme, qui ne se laisse pas immédiatement intégrer, saisir la position du Moyen Âge face à Épicure signifie alors saisir la position du monde médiéval face à un étranger. Ainsi, l’enjeu du livre ne consiste pas seulement en une interrogation sur la mécanique d’une démonisation et d’une redécouverte ; plus en profondeur, Épicure constitue un critère qui permet de mesurer la vitalité du Moyen Âge, sa direction, ses équilibres.

5Au début du texte, A. R. cherche à nous restituer une image fidèle du philosophe du Jardin et de ses orientations, pour commencer ensuite, dans le deuxième chapitre, sa traversée de la réception d’Épicure. Les premières images caricaturales apparaissent dans un contexte de polémiques entre sectes religieuses, au IIème siècle, selon des procédures d’accusation réciproques. Par son discours, par le style de vie dont il était porteur, l’épicurisme était perçu comme un rival du christianisme. Aux discours polémiques qui visaient à obtenir une reconnaissance de l’Empereur, succède, avec le triomphe des chrétiens, un recadrage du discours contre les épicuriens, dans le contexte de la lutte contre les hérésies : toute hérésie devait être ramenée à une racine philosophique, dont la délégitimation, qui revenait à une mise en évidence de son caractère fautif au point de vue moral, était décisive afin de reconnaitre l’hérésie comme un voile humain sur la Révélation. Cette reconstruction a déjà une portée théorique, que A. R. explicite, dans son opposition aux perspectives de Michel Foucault et de Jan Assman : « Le rapport au vrai ne suffit pas à comprendre le phénomène que nous cherchons à décrire dans ces pages » (p. 125). En effet, dans le conflit entre sectes, ce n’était pas la vérité qui comptait, mais la pratique et la reconnaissance face à l’Empereur ; dans la lutte contre les hérésies, l’image caricaturale était définie en fonction d’un discours interne à la dispute théologique. Ce commencement s’accorde avec la suite, car, souligne A. R., « on ne trouve aucune trace de condamnation pour épicurisme au Moyen Âge, ni dans le christianisme, ni dans le judaïsme, ni dans l’islam » (p. 129). L’histoire de cette fausse image d’Épicure n’est donc pas engendrée pas une répression, d’autant plus que la secte des épicuriens disparaît au IIIème siècle ; c’est plutôt l’histoire d’une identification qui est apparue dans l’imaginaire des hommes du Moyen Âge, d’abord des épicuriens avec certains personnages de la Bible, ensuite, comme il apparaît clairement dans la prédication du XIIIème siècle, avec le « simple pécheur » qui « devenait un épicurien malgré lui » (p. 133).

6La deuxième partie s’ouvre sur la naissance d’un vrai « portrait biblique » de l’épicurien, rendu possible par les gloses sur la Bible. L’Auteur reconstruit de manière ponctuelle les renvois : la présence d’une référence explicite dans les Actes des Apôtres désormais rend possible, dans les gloses, l’identification d’Épicure avec l’insensé du Psaume 14 et 53 « qui dit dans son cœur : Dieu n’existe pas », avec l’irresponsable qui ne croit pas à la Résurrection (« Mangeons et buvons, car demain nous mourrons »), avec la voix du voluptueux qui apparait dans l’Ecclésiaste. En élargissant le regard, A. R. retrouve une démarche semblable dans le monde juif et la cherche dans le monde islamique, par une reconstruction et un rapprochement suggestif avec la secte des éternalistes (darhyum).

7L’auteur expose, dans la troisième partie, une trajectoire qui se déploie jusqu’à Dante, dans laquelle les traits d’Épicure se confondent de plus en plus en une image stéréotypée : le philosophe du Jardin devient, selon l’occasion, figure exemplaire de mortaliste, d’antiprovidentialiste, d’athée, d’hédoniste. Une fois disparu le contexte qui les a engendrées, les positions épicuriennes perdent toute vitalité et deviennent de pures fonctions, modifiables, selon les nécessités pastorales, « une étiquette vague et sans extension réelle » (p. 126). La réprobation morale devient la clé qui donne accès aux épicuriens ; leur visage se retrouve déformé et parfois totalement transformé.

8Á partir de la quatrième partie l’investigation d’A. R. se confronte à un changement décisif qui s’annonce : il constate, à partir du XIIème siècle, la présence d’une attitude différente, qui aborde le contenu historique de la figure d’Épicure, par « trois approches à la fois distinctes et complémentaires ; le point de vue sotériologique, du salut, chez Abélard, le point de vue historique et philologique chez Guillaume de Malmesbury, et le point de vue éthique et politique chez Jean de Salisbury » (p. 206). La primauté du salut du Christ n’est pas en discussion, mais dans la recherche d’Abélard le monde païen, reconsidéré du point de vue de la vertu, devient un lieu dans lequel « on peut reconnaitre à quel point la morale chrétienne est rationnelle, voire en grande partie naturelle » (p. 194) ; la figure historique d’Épicure et sa vertu trouve place aussi dans le premier livre du Polyhistor de Malmesbury, dans lequel « l’histoire de la culture païenne […] est orientée par une finalité extérieure à la pensée de ces auteurs grecs et romains, à savoir la vérité chrétienne, que ces païens éclairent sans le savoir » (p. 196) ; avec Jean de Salisbury, la distinction entre Épicure et ses disciples, entre une discipline des plaisirs et un abandon à eux devient la clé explicative de la différence entre un tyran et un bon gouverneur ; sa reprise se démarque ainsi du contexte strictement théologique.

9Ce retour d’Épicure au Moyen Âge, connaît, dans la dernière partie du livre, une évolution : « Il ne s’agissait plus seulement de reconnaître la vertu du philosophe à travers l’exemplarité de sa vie ou de reconnaître la valeur universelle de sa sagesse proverbiale, mais de montrer l’intérêt intrinsèque d’une partie de sa philosophie en discutant précisément certaines thèses, et de ses arguments » (p. 230). Par cette voie, la perspective ouverte dans la quatrième partie s’approfondit donc, car la philosophie d’Épicure commence à être considérée en elle-même. A. R. montre comment le rapport à Épicure devient inévitablement un questionnement sur le plaisir et sur sa place ; il reconnaît alors deux formes de relation avec l’horizon chrétien dominant, d’un côté une forme de syncrétisme, rendu possible par la présence dans l’Ethica Nicomachea d’Aristote d’un même questionnement autour du plaisir ; de l’autre, un discours sur le plaisir qui s’affirme, dans les traités de médecine, selon un point de vue naturaliste dans lequel l’influence d’Épicure peut se déployer librement.

10Par ce parcours, le regard lucide, précis, curieux d’A. R. nous restitue une image articulée d’un Moyen Âge qui, d’abord, transforme le visage d’Épicure au nom d’une dynamique plus que d’une condamnation, ensuite s’ouvre à son épaisseur historique et, à travers la prise en compte de sa philosophie, aborde la question du plaisir selon un point de vue non exclusivement théologique. En montrant également, en parallèle, la persistance à la Renaissance de l’image d’un Épicure superficiel et immoral, il contribue à briser la frontière concernant l’identité des deux époques - contre toute lecture sécularisante, mais aussi contre toute hypothèse de discontinuité radicale. De cette manière, ce n’est pas, en paraphrasant Blumenberg (évoqué par A. R.), la « légitimité » de la Modernité, c’est plutôt la légitimité du Moyen Âge qu’il remet à jour, en le soustrayant à des regards encore trop extérieurs. Réapparaît ainsi un Moyen Âge encore à interroger, non totalement fermé en lui-même, mais traversé par différentes forces, hébergeant aussi en soi un rapport vivant à l’Antiquité qui méritait d’être souligné.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Vincenzo Piro, « Aurélien Robert, Épicure aux enfers. Hérésie, athéisme et hédonisme au Moyen Âge »Philosophie antique [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 23 novembre 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/6403 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.6403

Haut de page

Auteur

Vincenzo Piro

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search