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AccueilNuméros16« La nature ne fait rien en vain »

« La nature ne fait rien en vain »

Sur la causalité finale dans la Locomotion des animaux d’Aristote
Pierre-Marie Morel
p. 9-30

Résumés

La formule célèbre d’Aristote « la nature ne fait rien en vain », telle qu’elle est utilisée dans le traité sur la Locomotion des animaux, invite à reformuler le problème général du finalisme en zoologie et de la conformité à la nature. Bien que cette formule, en première approche, semble aller dans le sens d’une téléologie cosmique ou globale, elle conduit en fait à privilégier une téléologie relative, c’est-à-dire locale, qui opère à l’échelle des êtres vivants. Elle s’applique en effet, non pas de manière absolue, mais relativement aux possibilités définies par la nature de l’espèce (propriétés spécifiques et génériques). Toutefois, elle n’exprime pas seulement le rapport à la finalité organique stricto sensu, mais aussi les conditions nécessaires externes du mouvement animal, conditions qui définissent, pour les espèces et les genres, un régime commun d’organisation.

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Texte intégral

1La fameuse formule d’Aristote selon laquelle la nature ne fait « rien en vain » (οὐδὲν μάτην) semble relever d’une explication strictement téléologique et elle incite, tout au moins en première approche, à comprendre le finalisme de la manière suivante. (a) Il s’appliquerait à une téléologie cosmique ou globale, en vertu de laquelle : ou bien (a’) l’ensemble des êtres et des phénomènes sont dans une situation de dépendance causale par rapport à un premier principe cosmique ; ou bien (a’’) l’ensemble des êtres et des phénomènes appartiennent à une seule et même échelle de perfection. En vertu de (a), le finalisme aristotélicien établirait une norme de naturalité (b) des êtres et des phénomènes, c’est-à-dire un critère de leur conformité à la nature.

2Toutefois, si l’on examine les différentes occurrences et les contextes d’énonciation de cette formule, on constate qu’elle peut aussi revêtir une signification très différente, voire opposée : dans de nombreux cas, en effet, la seconde caractéristique (b) n’implique pas nécessairement la première (a). Il arrive ainsi que la téléologie cosmique s’efface au profit d’une téléologie locale et relative, où la norme de conformité à la nature n’est à rechercher, ni dans un rapport causal à un unique premier principe (a’), ni dans l’appartenance à une échelle une et commune de perfection (a’’), mais dans la nature même des êtres vivants considérés.

3Le traité sur la Locomotion des animaux (De Incessu animalium, ci-dessous : IA) est un cas exemplaire de cette application souvent négligée du principe « la nature ne fait rien en vain ». De fait, il le relie explicitement à l’idée de conformité à la nature, mais il le fait d’une manière inattendue. Il affirme en effet que, si la nature ne fait rien en vain, c’est en vertu d’un ensemble de possibilités contenues dans l’essence de l’animal :

[1] Pour commencer l’examen, procédons comme nous avons souvent l’habitude de le faire dans notre travail de naturaliste, en considérant la manière dont les choses se passent dans toutes les opérations de la nature. L’une de ces caractéristiques est que la nature ne fait rien en vain mais, en chaque espèce animale, en réalisant toujours le meilleur selon ce que permet son essence. C’est pourquoi si telle réalisation est préférable, elle est aussi et par là même conforme à la nature (ἡ φύσις οὐθὲν ποιεῖ μάτην, ἀλλ’ ἀεὶ ἐκ τῶν ἐνδεχομένων τῇ οὐσίᾳ περὶ ἕκαστον γένος ζῴου τὸ ἄριστον· διόπερ εἰ βέλτιον ὡδί, οὕτως καὶ ἔχει κατὰ φύσιν). (IA, 2, 704b12-18)

  • 1  Henry 2013 adopte une perspective similaire en comprenant la formule « la nature ne fait rien en v (...)

4Je voudrais précisément montrer dans ce qui suit que la conformité à la nature s’explique avant tout par un principe d’optimisation téléologique1 et que ce principe opère au niveau de l’espèce : si la nature ne fait rien en vain, ce n’est ni au sens où tout être (ou phénomène naturel) aurait sa raison d’être, ni par référence à un ordre cosmique, mais parce qu’elle vise le meilleur en fonction d’une situation spécifique. Ainsi, selon IA, la conformité à la nature réside dans un rapport entre les besoins vitaux et les aptitudes d’une « nature » qui se définit avant tout par les propriétés du genre et de l’espèce. En d’autres termes, le « meilleur » est ce que la nature permet, non pas absolument, mais relativement à certaines circonstances spécifiques.

5Je commencerai par faire quelques rappels sur les problèmes que pose la téléologie du vivant dans les débats actuels sur la finalité aristotélicienne et par quelques observations sur le propos de IA. Je parcourrai ensuite l’ensemble des textes pertinents de ce traité afin de proposer une interprétation contextuelle de la formule « la nature ne fait rien en vain » et, corrélativement, de l’idée de conformité à la nature en zoologie.

1. Finalisme, locomotion, zoologie : le cadre du problème

6À la faveur de la récente réévaluation du corpus biologique d’Aristote, de ses méthodes et de ses enjeux, la question de la téléologie a fait l’objet, ces dernières années, d’une attention renouvelée. Sans doute réhabilitée et devenue plus crédible, parce qu’on en accepte mieux aujourd’hui la complexité, la téléologie aristotélicienne n’a pas cessé pour autant de soulever des difficultés.

  • 2  Pour une vue d’ensemble des débats, on pourra se référer à Johnson 2005, Leunissen 2010, Gourinat (...)
  • 3  Voir en ce sens Petit 1997, qui souligne que la comparaison avec l’art ne conduit pas Aristote à t (...)

7Je commencerai par une observation très générale sur l’idée même de finalité naturelle telle qu’on la rencontre chez Aristote. L’idée paraît s’être désormais imposée, dans les discussions de ces dernières années sur la téléologie naturelle2, que la nature n’a pas d’« intentions »3, bien qu’elle ait des fins objectives et bien qu’Aristote use de modèles anthropomorphiques, notamment techniques, pour en décrire les opérations. Le paradigme technique auquel recourt souvent le Stagirite pour décrire la production naturelle relève donc plus sûrement de l’analogie heuristique que de l’explication proprement dite.

  • 4  Voir notamment Kullman 1985, qui clarifie la distinction que les textes d’Aristote invitent à fair (...)
  • 5  Cette nécessité pouvant elle-même s’entendre en deux sens au moins : non seulement la nécessité hy (...)
  • 6  Le terme « fin » est une commodité de traduction, le grec disant simplement « à un seul » (πρὸς…ἕν (...)
  • 7  Pour une argumentation récente en faveur d’une téléologie globale compatible avec la téléologie lo (...)

8On s’est également beaucoup interrogé sur les différents sens des expressions du type « ce en vue de quoi »4, ainsi que sur les limites de la détermination finale et sur la place qu’il convient de faire aux processus ou événements relevant de la nécessité5. Se pose enfin le problème du domaine d’application et de l’unité de la téléologie naturelle : doit-on admettre l’idée que le finalisme aristotélicien relève d’une téléologie cosmique ou globale, ou bien faut-il considérer que la finalité n’est proprement explicative qu’au niveau des organismes vivants, en tant que finalité interne et, en ce sens, locale ? Certains interprètes de la philosophie naturelle du Stagirite maintiennent que l’univers aristotélicien est le lieu d’une finalité globale qui rapporterait les phénomènes sublunaires, d’une manière ou d’une autre, à la causalité première exercée par le Premier moteur immobile. Aristote lui-même semble y inviter dans certains textes, notamment en Métaphysique, Λ, 10, 1075a16-19, où il est dit que « toutes les choses sont ordonnées ensemble d’une certaine manière » et « ordonnées à une seule <fin>»6, dans l’idée que l’ensemble de l’univers est sous la dépendance – plus ou moins harmonieuse – d’un unique principe. D’autres lecteurs estiment cependant que la finalité naturelle concerne essentiellement les vivants du monde sublunaire, qui constitueraient ainsi le véritable objet de l’explication téléologique7.

9L’expression de « téléologie cosmique » (a) n’est pas en elle-même très claire et elle appelle sans doute des précisions. Comme j’ai proposé de le faire en commençant, selon le paradigme (a’), elle correspond à l’idée selon laquelle l’ensemble des phénomènes naturels devraient être ultimement rapportés à une fin qui serait commune à tous les êtres naturels ; cette fin commune suppose que le bien ultime de toute activité et de tout être naturel coïncide, en un sens au moins, avec le premier principe de la nature considérée comme un tout. Dans sa version faible, désignée plus haut par (a’’), la téléologie cosmique se contente de supposer une échelle une et commune de perfection et, en ce sens, de conformité à la nature, la « nature » en question étant toujours comprise comme une et commune.

  • 8  Comparer avec Sedley 2010, p. 332 sq. Cela ne signifie évidemment pas, comme Sedley l’indique très (...)

10Le modèle (a) se distingue dans les deux cas d’une conception « locale » de la détermination finale, qui suppose pour sa part une téléologie s’appliquant essentiellement à l’échelle de l’organisme animal. Cette seconde approche, dans les textes que je vais considérer, me paraît beaucoup moins coûteuse et moins difficile à envisager que la première : IA, on va le voir, bien qu’il laisse penser à plusieurs reprises que la nature a des fins générales, ne dit rien d’une téléologie globale entendue au sens d’une téléologie cosmique et n’a en fait qu’un rapport très indirect avec un finalisme qui supposerait l’unité et l’excellence de la nature totale8.

  • 9  Voir Gotthelf 1985b. Concernant les extraits de MA et de IA, je renvoie une fois pour toutes à ma (...)
  • 10  IA, 1, 704a6.
  • 11  IA, 10, 710a26-710b2.
  • 12  PA, IV, 10, 687a6-23.

11J’en viens maintenant plus précisément à IA. Dans cette étude, que l’on rattache souvent au Mouvement des animaux (De Motu animalium, ci-dessous : MA), mais qui fut peut-être un appendice des Parties des animaux (ci-dessous : PA)9, Aristote se propose d’examiner les conditions générales de la locomotion et les différences qui distinguent les animaux dans ce domaine. Pour ce faire, il annonce dès les premières lignes qu’il faut se demander « à quelle fin » tel ou tel animal possède telle ou telle partie10. IA prend la locomotion elle-même comme fin et analyse les moyens que la nature met en œuvre pour l’atteindre. Ces moyens consistent essentiellement dans l’agencement et la conformation des parties. Ainsi, les rapaces ont une petite tête, un cou peu développé et une poitrine puissante et pointue, afin de traverser l’air aussi facilement qu’une embarcation légère traverse l’eau. L’explication de leur morphologie tient au bios, au mode de vie caractéristique de cette classe, genre d’existence qui requiert un vol rapide11. Chez l’homme, la bipédie favorise l’usage des mains, car elles sont utiles pour saisir la nourriture, mais aussi, comme le montre PA, pour l’exercice de l’intelligence – tout au moins l’intelligence technique –, aptitude qui fait de lui « le plus intelligent des animaux »12.

  • 13  De anima (de An.), III, 9, 432a15-11 ; 434a21.
  • 14  MA, 1, 698a4-5.

12Pour bien délimiter les enjeux, notons que IA ne se prononce pas, sinon de manière très indirecte, sur la cause finale intentionnelle de la locomotion, ce que l’animal identifie comme son bien, réel ou apparent, à savoir l’objet de désir ou le désirable. IA aurait pu s’y intéresser, si l’on considère que l’animal se meut en vue de se nourrir, de se reproduire, de fuir un danger, etc. Toutes ces activités, en effet, supposent la représentation d’un objet de désir, positif ou négatif, et un mouvement dont l’origine psychique est la faculté désirante. Ces questions sont abordées, en revanche, dans le traité De l’âme13, mais aussi dans MA, qui se place en quelque sorte au-delà des différences de locomotion, en se situant explicitement au niveau de la cause « commune » à tout type de mouvement local14 – marche, vol, nage –, cause commune que la lecture de ce traité permet précisément d’identifier comme le bien particulier qui constitue pour l’animal l’objet de son désir. Le IA, peut-être par complémentarité, ne s’occupe pas pour sa part de la finalité intentionnelle et objective, c’est-à-dire des buts externes que l’animal poursuit sciemment et volontairement dans telles ou telles circonstances particulières. Il prend la locomotion elle-même comme fin et analyse les moyens que la nature met en œuvre pour l’atteindre. Ces moyens, je l’ai dit, consistent essentiellement dans l’agencement et la conformation des parties.

2. Excellence zoologique et finalité globale

13Quelles que soient les réserves que l’on a déjà formulées ici à l’endroit de la téléologie cosmique, le fait est qu’un certain nombre de passages de IA vont dans le sens d’un finalisme de ce type. De plus, Aristote recourt fréquemment au vocabulaire de la valeur : le traité introduit une sorte d’axiologie de la conformité à la nature, axiologie en vertu de laquelle les espèces et les genres sont distingués et classés.

  • 15  IA, 4, 706a19-20. De même, les animaux les plus conformes à la nature sont ceux qui se meuvent à l (...)

14On dira ainsi que l’homme est l’animal « le plus conforme à la nature »15 :

[2] Par ailleurs, l’homme est l’animal dont la partie gauche est la plus distincte, car il est l’animal le plus conforme à la nature. Or par nature la droite est meilleure que la gauche et en est séparée. Voilà pourquoi la droite est, chez l’homme, plus adroite. La droite étant par ailleurs bien définie, il est logique que la gauche soit moins mobile et que ce soit chez l’homme qu’elle est le plus distincte. Du reste, les autres principes eux aussi – le haut et le devant – sont chez l’homme le plus en conformité avec la nature et le mieux définis.

Ἀπολελυμένα δ’ ἔχουσι τὰ ἀριστερὰ τῶν ζῴων μάλιστα ἄνθρωποι διὰ τὸ κατὰ φύσιν ἔχειν μάλιστα τῶν ζῴων· φύσει δὲ βέλτιον τὸ δεξιὸν τοῦ ἀριστεροῦ κεχωρισμένον. διὸ καὶ τὰ δεξιὰ ἐν τοῖς ἀνθρώποις μάλιστα δεξιά ἐστι. διωρισμένων δὲ τῶν δεξιῶν εὐλόγως τὰ ἀριστερὰ ἀκινητότερά ἐστι, καὶ ἀπολελυμένα μάλιστα ἐν τούτοις. καὶ αἱ ἄλλαι δ’ ἀρχαὶ μάλιστα κατὰ φύσιν καὶ διωρισμέναι ἐν τῷ ἀνθρώπῳ ὑπάρχουσι, τό τ’ ἄνω καὶ τὸ ἔμπροσθεν. (IA, 4, 706a18-26)

15La formule « rien en vain », qui est a priori un indicateur de téléologie globale, apparaît trois fois dans IA, aux chapitres 2, 8 et 12. Ces occurrences font écho à beaucoup d’autres, repérables en de nombreux lieux du corpus aristotélicien, sans restriction aux textes biologiques. On sait, en effet, que dans la Politique, « rien en vain » sert notamment à distinguer la femme de l’esclave, au nom du principe de spécialisation des organes et des fonctions à l’intérieur d’un tout. La nature n’est pas comme les couteliers de Delphes, dont les réalisations servent à plusieurs usages :

  • 16  Le même principe remplit la même fonction dans les Parva naturalia, dans le traité sur la respirat (...)

[3] La nature ne fait rien à moindre frais, comme ceux qui forgent les couteaux de Delphes, mais elle fait un pour un <i.e. : elle assigne une seule chose à un seul usage>. Chaque instrument, en effet, accomplira au mieux sa tâche, s’il sert, non pas à plusieurs, mais à une seule16. (Pol. I, 2, 1252b1-5)

16Toutefois, dans le contexte du livre I de la Politique, la formule ne s’applique pas uniquement au principe de spécialisation fonctionnelle évoqué plus haut, mais aussi à une sorte de principe de raison, qui justifie la présence d’une fonction par l’existence d’un organe ou d’une aptitude capable de la remplir. Ainsi, en Pol. I, 2, 1253a9, la nature politique de l’homme s’explique principalement, comme on sait, par le fait qu’il possède le logos. Aristote indique alors, précisément, que « la nature ne fait rien en vain ». En second lieu, la formule justifie une vision globale et axiologique des relations entre les êtres naturels ou entre les parties d’un tout, lui-même considéré comme naturel. En Pol. I, 5, 1254a30-32, la relation entre commandant et commandé est justifiée par l’ordonnance globale de la nature prise comme un tout, et s’applique aussi bien à la relation entre le maître et l’esclave qu’à la relation entre l’âme et le corps ou à la relation entre l’homme et l’animal. En dehors même de la nature animée, l’harmonie musicale est également régie par ce principe. Plus encore, en Pol. I, 8, 1256b7‑22, la formule « la nature ne fait rien en vain » est reprise pour justifier l’usage par l’homme des ressources naturelles : les plantes existent pour les animaux et ceux-ci pour l’homme, de sorte que « si la nature ne fait rien d’inachevé ni rien en vain, c’est nécessairement pour les hommes que la nature a produit tous ces êtres » (1256b20-22). Il est clair qu’il s’agit là d’une application forte de la formule : non seulement chaque être trouve sa fonction, mais plus encore l’ensemble des vivants du monde sublunaire reçoit une place dans une hiérarchie cosmique des utilités et des buts, hiérarchie dont l’homme est le sommet, ou le centre.

17Sans qu’il soit besoin d’entrer ici dans les considérations qui s’imposeraient si l’on voulait rendre compte du livre I de la Politique de manière complète, sans donc qu’il y ait lieu de se prononcer sur le statut de ce texte – dans lequel la mention de la conformité à la nature peut être dialectique, hyperbolique ou encore servir de passage à la limite –, deux remarques s’imposent : d’une part, « la nature ne fait rien en vain » a, au moins dans certains cas, une connotation nettement axiologique, qui renforce l’idée de téléologie globale ; d’autre part, et cependant, la formule ne s’applique pas toujours au même principe ni au même aspect de l’explication téléologique. Elle n’est donc pas univoque, y compris dans un contexte où sa dimension de principe global n’est pas contestée.

  • 17  IA, 12, 711a18.
  • 18  Johnson 2005, p. 81. Sedley 2010 propose d’autres arguments lexicaux en faveur d’un rapprochement (...)
  • 19  Voir par exemple Parva naturalia (PN), De Sens. 5, 443b15-16 : le chaud « meut et élabore » (κινοῦ (...)

18Si l’on revient maintenant au contexte proprement zoologique, IA, tout au moins en première approche, donne un poids supplémentaire à la première des deux remarques que je viens de faire. On le perçoit par exemple à l’usage du « rien en vain » dans la proposition : « la nature ne produit aucune de ses œuvres en vain » (ἡ φύσις οὐδὲν δημιουργεῖ μάτην)17. L’usage du verbe demiourgein accentue cette impression, au point que certains commentateurs18 ont voulu y voir une allusion au Timée. Aristote, sur ce point, resterait tributaire, volens nolens, de l’idée d’un monde organisé par un démiurge bienveillant. Il est toutefois difficile de l’assurer en se fondant sur une simple parenté lexicale, d’autant qu’il arrive souvent à Aristote de faire usage de ce verbe sans qu’il y ait lieu d’envisager une référence au dialogue platonicien19.

  • 20  Voir IA, 8, 708a9-12 ; 11, 711a2-7 ; 12, 711a14-19. GA, II, 1, 731b22-25 : l’explication par le me (...)

19Comme je l’ai signalé en commençant, les meilleurs indices d’une téléologie globale semblent apparaître dans le texte [1]. D’une part, le « rien en vain » figure parmi les principes généraux avec lesquels il convient de commencer l’examen, parce qu’ils régissent l’ensemble des phénomènes étudiés. D’autre part, le principe d’utilité devient principe d’excellence ou d’optimisation : la nature réalise le meilleur, au sens où il y a identité du but final et du meilleur20. Surtout, le critère d’excellence, le fait que la réalisation produite soit aussi préférable à toute autre, est présenté comme la raison de sa conformité à la nature. Il s’agit là d’un usage fort et ouvertement axiologique de l’expression κατὰ φύσιν, comme on le voit dans le texte [2] déjà cité, mais aussi dans les textes suivants :

[4] Comme il y a trois régions – le haut, le milieu et le bas –, le haut des bipèdes est orienté vers le haut du tout, tandis que celui des polypodes et des apodes est orienté vers le milieu et celui des végétaux vers le bas. La raison en est que ces derniers sont immobiles, que le haut est orienté vers la nourriture et que leur nourriture vient de la terre. Le haut des quadrupèdes, des polypodes et des apodes est orienté vers le milieu parce qu’ils n’ont pas la station droite. Les bipèdes sont tournés vers le haut de l’univers parce qu’ils ont la station verticale, surtout l’homme ; car sa bipédie est la plus conforme à la nature. Il est du reste logique que les principes viennent de ces parties. Le principe se distingue en effet par sa noblesse. Or le haut est plus noble que le bas, l’avant plus noble que l’arrière et la droite plus noble que la gauche. On peut du reste fort bien renverser l’affirmation à leur propos, et dire que c’est parce que les principes se situent dans ces parties, qu’elles sont plus nobles que les parties opposées. (IA, 5, 706b3-16)

[5] Les animaux dont la constitution est la plus conforme à la nature sont ceux qui se meuvent naturellement à l’aide de deux ou quatre points d’appui, comme aussi tous les animaux sanguins apodes. (IA, 7, 707b5-7)

20La conformité à la nature s’évalue également en fonction des directions universelles que sont la droite, la gauche, l’avant, l’arrière, le haut et le bas :

[6] Il faut en outre prendre en compte les dimensions de la grandeur, les dénombrer et les répartir entre les espèces. Il y en a six, en effet, qui forment trois paires : la première, c’est le haut et le bas ; la deuxième, l’avant et l’arrière ; la troisième, la droite et la gauche. En plus de cela, posons que les principes des mouvements locaux sont la poussée et la traction. Celles-ci sont donc des mouvements par soi, tandis que ce qui est déplacé par quelque chose d’autre se meut par accident. (IA, 2, 704b18-25)

  • 21  Carbone 2011.
  • 22  IA, 5, 706b12 : « le principe se distingue en effet par sa noblesse » (ἡ μὲν γὰρ ἀρχὴ τίμιον).

21Ces «  axes de dimension », pour reprendre l’expression d’A. Carbone dans son livre sur la question21, définissent ici une échelle d’excellence et de « noblesse »22, de sorte que la conformité à la nature elle-même admet des différences de degrés, certains animaux étant plus conformes à la nature que d’autres, dans la mesure où ils sont plus à même de se mouvoir en fonction de ces axes de dimension et, plus généralement, en fonction des principes généraux de la locomotion.

  • 23  Voir Carbone 2011, auquel je renvoie pour plus d’explications sur les différents aspects de la mét (...)
  • 24  IA, 7, 707b23-27.

22Les axes de dimension permettent en effet d’analyser la locomotion à partir d’une géométrisation, au moins fictive, des parties et des mouvements. Ils invitent de cette manière à visualiser mentalement les opérations décrites23 et à unifier la diversité des particularités observables d’une espèce à l’autre. C’est ainsi qu’en IA, 13 la comparaison entre les différents types de flexions contribue à la classification des genres : elle permet de distinguer entre quadrupèdes et bipèdes et de caractériser en propre la locomotion de l’éléphant. De même, en IA, 7, l’adoption d’un dispositif géométrique général de répartition des points d’appuis au sol révèle que les serpents se meuvent d’une manière analogue à celle des autres animaux sanguins que sont les quadrupèdes24.

  • 25  IA applique ainsi scrupuleusement la recommandation méthodologique du livre I des PA selon laquell (...)
  • 26  IA, 15, 713a3-15.
  • 27  Voir de An. III, 10, 433b25-27 ; MA, 10, 703a19-24 ; IA, 2, 704b18-25 ; Ph. VII, 2, 243b12-244a14.

23IA formule sur cette base une théorie générale de la flexion des membres locomoteurs, en établissant un nombre limité de principes simples. Principe du point d’appui immobile externe, repris au début de MA ; réduction de toute forme de locomotion à une alternance de flexion et d’extension ; principe de répartition et d’équilibre selon six directions ; ou encore principe du nombre pair des points d’appuis du déplacement locomoteur. Ce cadre explicatif ouvre des perspectives fécondes sur les différents genres, parce qu’il permet de dépasser le seul point de vue des propriétés spécifiques ou génériques, et révèle de véritables analogies fonctionnelles25. On découvre ainsi, dans une sorte de préfiguration de la zoologie comparée, des analogies entre les oiseaux et les poissons : les uns et les autres développent leurs appuis sur le côté du corps, afin de traverser plus facilement le milieu dans lequel ils se déplacent (que ce soit l’eau ou l’air), de sorte que les nageoires doivent être considérées comme les analogues des ailes26. Tous les mouvements – et non pas seulement les mouvements locomoteurs des animaux – se laissent du reste réduire à deux mouvements de base : la poussée (ὦσις) et la traction (ἕλξις)27. Cela vaut aussi pour les artefacts. La roue tourne parce qu’il faut qu’un point demeure fixe – probablement l’axe de la roue – et serve ainsi d’appui à la poussée et à la traction, la rotation résultant de l’articulation de ces deux mouvements élémentaires. MA fait un usage systématique de ce principe, forme élaborée et proprement cinétique de ce que l’on appelle communément le « principe du levier », en l’appliquant au mouvement animal : tout animal se meut par poussée et traction, qu’il s’agisse du mouvement qui s’exerce sur les points d’appuis externes (le sol, l’air ou l’eau) ou bien des mouvements internes, comme celui de l’articulation, qui supposent tous un point fixe permettant la poussée et la traction (le coude, le genou et, pour l’ensemble de l’organisme, le cœur ou sa région). Le mouvement qui est à la base de tous les mouvements internes de l’organisme, à savoir celui du souffle connaturel, est lui-même une succession de poussées et de tractions. Il est donc logique que IA fasse lui aussi référence, à plusieurs reprises et sous diverses formes, à la poussée et à la traction. Ces considérations, nous y reviendrons, n’accréditent pas nécessairement la version la plus forte de la téléologie globale, mais elles justifient au moins l’existence, dans l’analyse du mouvement, d’un référentiel commun à l’ensemble des genres et des espèces.

24Enfin, comme le déclare avec une certaine emphase le texte suivant, « la nature ne fait rien contre nature » :

[7] Il est en même temps clair, avec ce que nous avons dit, que ni l’homme ni aucun autre animal de forme similaire ne peut être ailé, non seulement parce qu’il aurait besoin pour se mouvoir de plus de quatre points d’appui alors qu’il est un animal sanguin, mais aussi parce que la possession des ailes ne leur serait d’aucune utilité pour se mouvoir de manière naturelle ; or la nature ne fait rien contre nature (ἡ δὲ φύσις οὐδὲν ποιεῖ παρὰ φύσιν). (IA, 11, 711a2-7)

25Un régime global d’organisation s’impose donc à la production naturelle elle-même. Ce régime n’est sans doute pas un « ordre » cosmique, si l’on entend par là un système de dépendance causale par rapport à un unique principe. Il suppose néanmoins une règle générale d’économie et d’utilité : la nature vise généralement ce qui est utile à l’espèce et elle emploie les moyens appropriés. Or cette règle est commune à l’ensemble des êtres vivants. Retenons donc, même si cela constitue une observation a minima, que le principe d’optimisation téléologique impliqué par le « rien en vain » conduit à une conception de la nature qu’on ne peut limiter strictement aux natures particulières, prises indépendamment de leur environnement et de leurs conditions d’existence.

3. « Rien en vain » et téléologie locale

26Cependant, à regarder ces textes de près, on constate que IA restreint de manière significative la portée de notre formule. Cette restriction tient, d’une part, à sa formulation même. Elle est en effet fortement modalisée : si la nature ne fait rien en vain, ce n’est pas sans condition, au sens où tout événement sans exception, dans la nature, serait intégralement explicable par les causes finales. Elle ne fait rien en vain parce qu’elle tient compte des « possibilités » (ἐκ τῶν ἐνδεχομένων) qui définissent l’agencement des parties pour un être donné. La restriction tient, corrélativement, à un usage bien particulier du critère de conformité à la nature. Enfin, les possibilités qui conditionnent l’application du « rien en vain » sont déterminées par l’essence de l’espèce ou du genre considéré.

27Pour analyser cette restriction et ses implications, commençons par la référence à l’espèce ou au genre. L’idée est indiquée, dans le texte [1], par l’expression « selon ce que permet son essence » (ἐκ τῶν ἐνδεχομένων τῇ οὐσίᾳ) et revient dans un passage du chapitre 8 :

[8] La raison pour laquelle les serpents sont apodes, c’est que la nature ne fait rien en vain, mais toujours en visant pour chaque être le meilleur dans la limite des possibilités, préservant la substance propre, c’est-à-dire l’essence même de chacun (τοῖς δ’ ὄφεσιν αἴτιον τῆς ἀποδίας τό τε τὴν φύσιν μηθὲν ποιεῖν μάτην, ἀλλὰ πάντα πρὸς τὸ ἄριστον ἀποβλέπουσαν ἑκάστῳ <ἐκ> τῶν ἐνδεχομένων, διασώζουσαν ἑκάστου τὴν ἰδίαν οὐσίαν καὶ τὸ τί ἦν αὐτῷ εἶναι).Par ailleurs, s’applique aussi ce que nous avons dit précédemment, à savoir qu’aucun animal sanguin ne peut se mouvoir par plus de quatre points d’appui. Il en résulte manifestement qu’aucun des animaux sanguins dont la longueur est disproportionnée par rapport à tout le reste du corps, comme précisément les serpents, ne peut avoir de pieds. (IA, 8, 708a9-17)

  • 28  Obscurité constatée par Gotthelf 1985b, p. 48 ou Gotthelf 2012, p. 238 

28Les possibilités, en chaque cas, sont définies par référence à « la substance propre et à la quiddité » (τὴν ἰδίαν οὐσίαν καὶ τὸ τί ἦν αὐτῷ εἶναι). La nature règle donc ses productions à l’intérieur des limites définies par l’ousia. Le sens de l’expression τὸ τί ἦν εἶναι n’est pas ici très clair28, car il est difficile de savoir si elle explicite le terme οὐσία, ou bien si elle désigne l’essence même – peut-être la substance formelle par opposition à la substance comprise comme un tout – de l’animal. La double restriction que l’adjectif « propre » (ἰδίαν) et le pronom (αὐτῷ) apportent respectivement à οὐσία et à τὸ τί ἦν εἶναι, invite à entendre la conjonction dans un sens explicatif : la nature préserve l’ousia propre, c’est-à-dire l’être essentiel ou quiddité de l’être en question. Quoi qu’il en soit, le point le plus important me paraît être celui-ci : la nature réalise le meilleur parce qu’elle «  préserve », «  œuvre à la préservation » (διασώζουσαν). Si la nature ne fait rien en vain, c’est parce qu’elle vise la préservation de l’individu, c’est-à-dire avant tout de ce qui lui est essentiel.

  • 29  Comme l’a montré Pellegrin 1982.
  • 30  Voir GA, V, 8, 788b20-24 : « Puisque nous posons, à partir de ce que nous voyons, que la nature n’ (...)

29On ne voit pas toujours clairement, notons-le, si Aristote fait référence à l’individu, à l’espèce ou au genre. D’une part genos et eidos sont dans certains cas interchangeables dans le corpus biologique29 ; d’autre part, il est souvent difficile de trancher au vu du contexte. C’est notamment le cas dans le texte [1], où je pense néanmoins qu’il s’agit plutôt de l’espèce, parce qu’elle est plus clairement désignée que le genre par la mention de l’ousia. Par ailleurs, il arrive qu’Aristote ne mentionne ni le genre ni l’espèce mais évoque simplement « les possibilités propres à chaque cas » (περὶ ἕκαστον)30.

  • 31  Comme le dit justement Lennox 2001, p. 217, « the ‘‘nature’’ that does nothing superfluous, but wh (...)
  • 32  Sur la préservation comme fin de base ou comme « ruse de la nature », ruse par laquelle notamment (...)

30Le point sur lequel Aristote entend insister ici, comme on le voit clairement dans le texte [8], est toutefois le suivant. La formule « la nature ne fait rien en vain » ne s’applique pas en la circonstance à la nature en général ou nature cosmique, mais à la nature particulière que constitue chaque genre ou espèce en son essence31. Si les serpents sont apodes, ce n’est pas parce que la nature ne fait rien en vain en général, mais parce que la nature ne fait rien en vain dans ce cas précis, c’est-à-dire dans le cas particulier que représente leur genre. Par leur ondulation, c’est-à-dire en progressant par alternance d’appuis latéraux, les serpents reproduisent le principe des quatre points d’appui, mais ils n’ont pas besoin de pieds pour le faire. On peut même franchir un pas de plus en direction de la téléologie locale : la mention de l’idée de préservation, en IA, 8, 708a11, rappelle que le premier telos de l’animal est sa propre sauvegarde, sa soteria, et que l’ensemble de ses activités s’organisent en vue de cette fin fondamentale. Les processus et les caractéristiques observables chez les vivants sublunaires sont d’abord orientés vers une fin qui réalise le bien de l’individu lui-même32.

  • 33  APr. I, 13, 32b10-13.

31Venons-en maintenant à la notion de «  possibilité », telle qu’elle est entendue dans l’expression ἐκ τῶν ἐνδεχομένων. La référence à l’ousia et à la quiddité ou être essentiel laisse penser que l’expression n’est pas à prendre au sens modal restreint, celui du contingent entendu comme ce qui est indéterminé et peut toujours être autrement, et qui relève du hasard33.

  • 34  APr. I, 13, 32b5-6.
  • 35  τὰ δ’ ὡς ἐπὶ τὸ πολὺ γιγνόμενα μάλιστα κατὰ φύσιν ἐστίν (GA, I, 19, 727b29‑30).

32Toutefois, le type de possibilité évoqué ici me paraît correspondre à deux caractéristiques fondamentales de la conformité biologique à la nature. La première, qui n’est sans doute pas ici la plus importante aux yeux d’Aristote, correspond à l’aspect positif du contingent compris comme « ce qui est plus régulier mais manque de nécessité »34. Les exceptions à la production naturelle sont non seulement définies par référence à la fréquence temporelle – ce qui se produit en un temps t1 t2 t3 peut aussi ne pas se produire, exceptionnellement, en un temps tn –, mais aussi par référence à une régularité statistique : ce qui se produit pour la plupart des individus peut aussi ne pas se produire dans certains cas. C’est ce que suggère à mon sens un passage de Génération des animaux qui évoque le cas général de l’aménorrhée consécutive à la conception, ainsi que ses exceptions : « c’est ce qui se produit le plus souvent qui est le plus conforme à la nature »35. On voit bien, sur cet exemple, que « le plus conforme à la nature » ne désigne pas ce qui se trouve au sommet d’une échelle axiologique, une échelle de noblesse et de perfection supposée. Il signifie en la circonstance « ce qui se produit le plus habituellement ».

33La seconde caractéristique de la conformité biologique à la nature qu’implique la notion de possibilité est sa dimension contraignante et limitative. La nature se conforme aux possibilités définies par l’essence, non pas dans ce qu’elles ont de contingent et d’indéterminé, mais dans ce qu’elles ont de déterminant. Dès lors, la manière dont la nature limite son action aux possibilités contenues dans l’essence peut aussi bien s’exprimer en termes de nécessité. Pour user d’un paradigme intentionnel, c’est-à-dire d’un paradigme inadéquat sinon comme modèle de pensée, on pourrait dire que la nature a le « choix » entre plusieurs solutions morphologiques possibles. Elle fait en général le meilleur choix, mais il n’en est pas moins nécessaire qu’elle limite ses choix au possible, parce qu’elle ne peut opérer qu’à partir d’un ensemble limité de conditions de possibilité.

  • 36  APr. I, 13, 32a20-21 ; Int. 13, 22b11 ; 22b29-36.
  • 37  Voir par exemple PA, I, 5, 646a32-33.
  • 38   φύσις μήτε ποιεῖ μάτην μηθὲν μήτε ἀπολείπει τι τῶν ἀναγκαίων, de An. III, 9, 432b21-22.
  • 39  IA, 12, 711b30-31. Voir encore 15, 712b32-33.
  • 40  IA, 15, 712b34. Voir encore 9, 709a20.

34En ce sens, la possibilité ne s’oppose pas à la nécessité. Nous nous trouvons dans le cas, peu technique bien que recevable sur le plan logique, où « possible » (ἐνδεχόμενον) ne s’oppose pas à « nécessaire » (ἀναγκαῖον) mais l’enveloppe, dans la mesure où ce qui est nécessaire est également possible36. Par ailleurs, Aristote n’oppose pas toujours le final et le meilleur au nécessaire, en particulier lorsque la nécessité qui opère dans la nature exprime la conséquence des faits : telle chose étant posée, il est nécessaire que telle autre le soit aussi37. Dans le cas présent, cette connivence de la finalité et de la nécessité justifie précisément le principe d’optimisation et donne sens à la conformité à la nature. Comme le dit Aristote dans le De anima, pour montrer que la faculté de sensation n’est pas en elle-même motrice, les animaux qui restent sur place, comme les éponges, sont dépourvus de membres locomoteurs, car « la nature ne fait rien en vain ni ne néglige ce qui est nécessaire »38. Il n’est donc pas étonnant que IA rapporte lui aussi le meilleur au nécessaire et les considère comme deux manières non opposées de rendre compte des phénomènes : il est « nécessaire ou préférable » (ἀναγκαῖον ἢ βέλτιόν) que les mammifères fléchissent les jambes vers l’extérieur pour allaiter plus commodément leurs petits39. On peut ainsi supposer que le mode de flexion – vers l’extérieur – des pattes des mammifères permet d’obtenir le ratio morphologique le plus adapté entre le mode de locomotion (marche avec quatre points d’appui) et le mode de nutrition des petits (l’allaitement). Dans IA encore, Aristote insiste à plusieurs reprises sur le caractère nécessaire des moyens qui s’imposent à la production naturelle pour parvenir à ses fins. Il est par exemple « nécessaire »40 que les pattes des oiseaux se fléchissent vers l’intérieur, afin que les pieds montent plus facilement. Pour résumer, dans ces différents cas, est « nécessaire » la conformation la plus adaptée ou la plus appropriée, étant donné l’ensemble des possibilités définies par le genre.

35Dans un tout autre contexte, mais en parfaite cohérence avec les textes proprement biologiques, la Politique offre un exemple intéressant d’articulation du possible et du nécessaire dans l’organisation morphologique de l’animal :

[9] On s’accorde en effet pour dire que toute cité comporte non pas une mais plusieurs parties. Il en va donc comme si nous décidions, pour l’animal, de poser des types de parties, en commençant par déterminer ceux que doit nécessairement posséder tout animal (par exemple : certains organes sensoriels, et la partie qui élabore et reçoit la nourriture, comme la bouche et le ventre, et encore celles par lesquelles chacun se meut). Or si tel est bien leur nombre et que par ailleurs elles présentent des différences (je veux dire qu’il y a par exemple plusieurs types de bouches, de ventres et d’organes sensoriels, et encore plusieurs types de parties motrices), le nombre de leurs conjonctions produira nécessairement plusieurs types d’animaux (…) ; de sorte que lorsque l’on aura posé toutes les combinaisons possibles, on obtiendra des types d’animaux, et il y aura autant de types d’animaux que de conjonctions entre les parties nécessaires ; car les cités sont composées, non pas d’une seule partie, mais de plusieurs, comme on l’a dit souvent. (Pol. IV, 4, 1290b24-39)

  • 41  Pol. IV, 4, 1290b35.

36Dans ce passage, afin d’étudier les combinaisons possibles de parties à l’intérieur des cités (les producteurs, les commerçants, les militaires, etc.), Aristote se réfère à la manière dont se combinent les parties des animaux. Certaines parties sont « nécessaires » chez tous les animaux, comme les organes sensoriels ou les parties utiles à la locomotion, dans la mesure où il est nécessaire que soit réalisée la fonction à laquelle œuvrent ces parties, quelque forme qu’elles prennent. Par ailleurs, les différences entre les animaux sont présentées comme une conséquence « nécessaire » de leurs conjonctions. De telles conjonctions ne sauraient se faire au hasard et sans limite. Les mammifères terrestres ne peuvent pas avoir de branchies ou de plumes. Les combinaisons envisagées seront donc seulement « les combinaisons possibles » (οἱ ἐνδεχόμενοι συνδυασμοί)41 qui, de fait, correspondent aux caractéristiques spécifiques. La nature ne produit pas de chimères.

  • 42  PN, De Somno, 2, 455b26. Sur la nécessité hypothétique, voir encore PA, I, 1, 642a9-13 ou Ph. II, (...)

37Il est probable que la nécessité en question soit une forme de nécessité conditionnelle ou hypothétique, catégorie causale dont Aristote parle par exemple à propos de processus qui ne sont pas eux-mêmes des fins mais qui sont nécessaires en vue de la fin. C’est ainsi que le sommeil est nécessaire chez l’animal, non pas seulement comme un effet purement mécanique et dépourvu de raisons – cas de nécessité assimilable, pour le dire très schématiquement, à une nécessité de type démocritéen –, mais au sens où il œuvre à une fin qui réside dans un état ou un processus distinct : en l’occurrence, l’activité sensible à l’état de veille. Le sommeil n’est pas la fin mais il est requis pour l’accomplissement de la fin. Il se justifie donc conditionnellement, par le repos qu’il procure à l’animal42. Une telle forme de nécessité n’est pas une rupture de la finalité ; elle montre que le rapport à la fin, notamment dans le rapport des parties au tout, implique les limites imposées par le possible. Si l’on considère en effet que la nécessité évoquée par IA est moins pour la nature un moyen, parmi d’autres possibles, qu’une contrainte objective, elle s’articule parfaitement avec le jeu des « possibilités » évoqué plus haut : la nature œuvre au mieux, mais elle le fait sous la contrainte des possibilités définies par les propriétés des essences. La possibilité qui est ici à l’œuvre est bien moins contingente que constitutive du rapport à la fin, et par conséquent au meilleur.

38Il me semble que l’on est ainsi mieux armé pour saisir l’idée de conformité à la nature – ci-dessus : (b) – ainsi que le sens de l’expression κατὰ φύσιν dans IA. La conformité à la nature est susceptible de variations, tous les êtres naturels n’étant pas conformes à la nature au même degré ni de la même manière. Il se pourrait d’ailleurs que le critère de conformité à la nature ne soit pas si rigoureux, et qu’il constitue une norme flottante, ou un principe opportuniste, invoqué au cas par cas pour les besoins de la cause. D’une manière tout à fait paradoxale, en effet, Aristote estime que les testacés, ou animaux à coquilles, « se meuvent d’un mouvement contre nature » :

[10] En ce qui concerne les testacés, on pourrait se demander quel peut bien être leur mouvement, et, s’ils n’ont ni droite ni gauche, d’où il part. Or à l’évidence ils se meuvent. À moins qu’il ne faille considérer leur genre tout entier comme mutilé, et estimer qu’ils se meuvent comme des animaux pourvus de pieds qu’on aurait amputés de leurs jambes, ou bien qu’ils sont comparables au phoque et à la chauve-souris, car ceux-ci sont des quadrupèdes, mais de mauvaise conformation. Les testacés se meuvent, mais d’un mouvement contre nature (τὰ δ’ ὀστρακόδερμα κινεῖται μέν, κινεῖται δὲ παρὰ φύσιν). Car ils ne sont pas véritablement mobiles : comparés aux animaux sédentaires et qui se développent sur place, ils sont mobiles ; mais comparés à ceux qui accomplissent la locomotion, ils sont sédentaires. (IA, 19, 714b8-16)

  • 43  Voir en ce sens Henry 2013, p. 241 : « Aristotle does not think of teleological causation in terms (...)

39La formule, que je souligne, est d’autant plus embarrassante que, nous l’avons vu, « la nature ne fait rien contre nature » (texte [7]). La nature peut-elle œuvrer contre nature ? On peut néanmoins résoudre la difficulté. Du point de vue de la simple aptitude au mouvement local, la nature propre au genre des testacés n’est pas en défaut car, après tout, ils se meuvent bel et bien. Toutefois, si l’on compare leurs performances en matière de locomotion à celles d’autres genres ou espèces – conformément aux règles communes, en quelque sorte conditionnelles, de la locomotion –, l’organisation des testacés est moins efficace que celle qui, dans la nature en général, s’avère être la plus adaptée, absolument parlant, au changement de lieu. En d’autres termes, le mode de locomotion des testacés est approprié aux autres particularités du genre qui est le leur. Il est donc naturel et conforme à la nature. Cependant, ce genre – dont Aristote dit qu’il est comme mutilé – est en quelque sorte déficient, parce qu’il est moins efficace du point de vue locomoteur, par comparaison avec d’autres animaux qui se déplacent plus aisément. On voit sur cet exemple qu’une relative imperfection n’est donc nullement incompatible avec l’explication téléologique43.

40Il semble donc qu’Aristote, pour expliquer les mouvements et les aptitudes locomotrices des animaux, admette différents niveaux d’organisation téléologique et de normativité : non seulement la nature cosmique, d’un côté, et l’organisme individuel, de l’autre, mais également, entre ces deux extrêmes, les règles communes d’organisation définies par les genres, ainsi que l’ensemble des conditions mécaniques et géométriques qui régissent la locomotion. Grâce au niveau intermédiaire que représente ce régime transversal de fonctionnement, il peut définir la conformité à la nature et la cohérence téléologique par référence au genre ou à l’espèce, tout en évaluant les performances des différents genres en fonction d’un critère commun de réussite, en l’occurrence l’aisance à se déplacer dans l’environnement naturel. Ajoutons que, s’il y a bien là une sorte d’axiologie des fonctions, il n’y a pas d’axiologie scalaire des espèces ni de critère unique de réussite valable pour toutes. Aristote n’a donc nul besoin de la téléologie cosmique, telle qu’on l’a caractérisée initialement, qui est de fait inopérante dans ce contexte.

41D’une manière générale, l’optimisation téléologique visée par la nature n’est pas absolue, mais conditionnée ou relative, parce qu’il s’agit toujours du meilleur « selon les possibilités » (ἐκ τῶν ἐνδεχομένων). Par rapprochement avec l’expression « selon ce que permet son essence », en IA, 2, 704a16 (ἐκ τῶν ἐνδεχομένων τῇ οὐσίᾳ), on voit que ces possibilités sont définies par les propriétés essentielles et la morphologie de l’espèce. Si la nature agit pour le mieux, et jamais en vain, c’est d’abord par référence à l’essence, en tant qu’elle délimite un intervalle de propriétés et de possibilités (individuelles, spécifiques et génériques), et non pas par référence à un ordre cosmique qui définirait la dignité et l’utilité de chaque espèce.

  • 44  Leunissen 2010, p. 6 ; 135. Pour une lecture différente, voir Henry 2013, p. 249-254, pour qui, s’ (...)
  • 45  Au sens où il est légitime de parler de parties de la forme, selon Aristote lui-même en Métaphysiq (...)

42Cela signifie-t-il que le principe « la nature ne fait rien en vain » est une simple formule heuristique, destinée à conduire à la découverte des propriétés causales, et non pas à tenir lieu d’explication par elle-même ? Cette position, récemment défendue par Mariska Leunissen44, traduit sans doute une volonté de limiter le champ d’application de la formule. Si toutefois l’on accepte de la replacer dans son contexte d’énonciation, elle cesse d’apparaître comme un principe hyperbolique, presque emphatique, qui donnerait à la « nature » une valeur quasi allégorique. Si l’on admet que « la nature » désigne en réalité les possibilités définies par l’essence et le genre, l’expression acquiert une réelle dimension explicative, dans la mesure où les possibilités en question expriment des aspects ou parties45 de la forme. La formule, dès lors, introduit clairement et directement la causalité formelle et finale dans l’explication zoologique, et elle le fait au niveau de l’organisme auquel la forme et la fin qui lui est corrélée sont, bien entendu, immanentes.

  • 46  Voir en ce sens Henry 2013, p. 259, en réaction à l’interprétation de D. Sedley évoquée plus haut  (...)

43Pour revenir, enfin, sur les débats concernant le finalisme aristotélicien, il apparaît que l’expression « la nature ne fait rien en vain » doit sans doute s’entendre en plusieurs sens et à différents niveaux. Bien qu’elle soit susceptible de recevoir une interprétation forte dans certains cas, elle n’implique, ni nécessairement, ni en toute occurrence, une téléologie cosmique, ainsi que le montrent les passages cités de IA. D’autres textes du corpus aristotélicien sont sans nul doute bien mieux placés pour fournir des arguments allant dans ce sens, en particulier les chapitres 7 et 10 du livre Λ de la Métaphysique. Dans IA, la formule traduit un finalisme conditionné et relatif, puisque la nature qui ne fait « rien en vain » est d’abord et fondamentalement la nature propre de l’animal46. Par ailleurs, ces possibilités sont elles-mêmes conditionnées par des principes transversaux et transgénériques, qui découlent de la théorie cinétique générale, telle qu’elle se dessine dans la Physique. Parmi les « possibilités » qui s’imposent à la nature, nous devons donc compter, non seulement les propriétés qui définissent les espèces et les genres, mais encore les conditions transversales, parce que « physiques », au sens le plus large, de la locomotion. Je n’entends donc pas réduire l’explication finale en zoologie à un pur localisme organique, à l’idée selon laquelle il n’y aurait d’explication finale correcte qu’au niveau de l’organisation interne du vivant : la finalité du vivant requiert un certain nombre de conditions transversales qui soumettent les organismes et les espèces à des règles communes et intangibles. Ce régime commun d’organisation, en tout cas, n’implique pas la téléologie cosmique initialement envisagée.

44Le cas de la locomotion des animaux apparaît ainsi comme une illustration remarquable d’une téléologie nuancée, limitée par le possible, mais également puissamment intégratrice, dans la mesure où elle fait place, indissociablement, aux conditions nécessaires à la réalisation des fins.

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Notes

1  Henry 2013 adopte une perspective similaire en comprenant la formule « la nature ne fait rien en vain » comme l’application d’un « raisonnement par optimalité » ou d’un « principe d’optimalité ». Ses remarques sont très proches des conclusions auxquelles on parviendra ici. Je tiens à remercier Pierre Pellegrin pour sa relecture attentive d’une version antérieure de mon texte. Je remercie également pour leurs questions et observations Anca Vasiliu et Cristina Viano (lors d’une séance de leur séminaire du Centre Léon Robin, ParisSorbonne), mais aussi Marcelo Boeri, Michel Crubellier, Louis-André Dorion et les autres participants au colloque « L’unità del cosmo e la conformità alla natura », que j’ai organisé en décembre 2014 à Rome (La Sapienza) avec Francesco Fronterotta, et où j’ai présenté une autre étape de ce travail. Je remercie également le relecteur anonyme de mon article pour ses utiles suggestions.

2  Pour une vue d’ensemble des débats, on pourra se référer à Johnson 2005, Leunissen 2010, Gourinat 2015.

3  Voir en ce sens Petit 1997, qui souligne que la comparaison avec l’art ne conduit pas Aristote à transposer à la nature la dimension intentionnelle de l’activité technique, ou encore Broadie 1990, qui montre que le modèle technique dont use Aristote pour décrire la finalité naturelle ne le conduit pas à importer dans cette dernière des éléments de psychologie, parce qu’il recourt à une notion précisément non psychologique de l’art ; ce n’est pas, en effet, la fonction proprement délibérative de l’art qui sert de modèle à la production naturelle, mais sa dimension d’agent impliqué dans l’action productive elle-même, ou, si l’on comprend bien, d’agent opérant par lui-même : « it is the exercise of achieved craft that Aristotle has in mind when he compares craft with nature », Broadie 1990, p. 402.

4  Voir notamment Kullman 1985, qui clarifie la distinction que les textes d’Aristote invitent à faire entre différents types – trois selon Kullman – de finalité : la tendance vers un but à atteindre (comme la tendance d’un animal à la reproduction pour prendre part à l’éternel et au divin) ; la tendance vers le bénéfice de ce qui est visé (comme les propriétés matérielles s’avérant utiles à l’usage humain ou à la préservation d’une fonction organique) ; la tendance à la fois vers un but et vers le bénéfice de ce pour quoi il est visé (comme les fonctions du corps ont pour fin l’accomplissement des fonctions de l’âme).

5  Cette nécessité pouvant elle-même s’entendre en deux sens au moins : non seulement la nécessité hypothétique ou conditionnelle – lorsque l’on dit que tel processus ou tel trait morphologique sont nécessaires en vue de telle fin, comme le sommeil est nécessaire en vue du repos de l’organisme et de son activité éveillée ; voir ci-dessous, p. 25 –, mais aussi la nécessité pure, dépourvue de toute justification téléologique et s’expliquant uniquement par les propriétés de la matière, comme l’existence de la bile ou le fait que les yeux aient telle couleur plutôt que telle autre. Voir notamment Cooper 1982, 1987 ; Pellegrin 1990 ; Gourinat 2015. Je renvoie également à mon analyse des limites de la finalité dans les opuscules de psychologie dans Morel 2007, en particulier p. 53-69.

6  Le terme « fin » est une commodité de traduction, le grec disant simplement « à un seul » (πρὸς…ἕν).

7  Pour une argumentation récente en faveur d’une téléologie globale compatible avec la téléologie locale, voir Sedley 2010, qui prolonge et complète Sedley 1991, où l’on trouve une série d’arguments en faveur d’une lecture anthropocentriste de la téléologie aristotélicienne. Sur l’idée selon laquelle le recours à l’explication téléologique serait essentiellement justifié par l’organisation interne des vivants sublunaires, voir notamment : Pellegrin 2002 ; Quarantotto 2005, p. 163-164 ; Henry 2015, pour une défense nuancée de cette lecture, et pour une nouvelle évaluation des avantages respectifs des deux options. Sur la téléologie impliquée par Λ, 10, voir notamment Sedley 2010 et les objections de Charles 2013, selon qui ce texte ne satisfait pas à tous les réquisits de l’idée qu’Aristote se fait de la causalité finale. Pellegrin 2011, p. 36-39, dans la perspective tracée par Kullman 1985, défend l’idée qu’il ne s’agit pas exactement, dans le cas de l’animal, de la même finalité : le premier moteur est fin mais ne dépend pas de ce dont il est fin ; la finalité interne qui oriente la vie de l’animal dépend de ses conditions matérielles de réalisation.

8  Comparer avec Sedley 2010, p. 332 sq. Cela ne signifie évidemment pas, comme Sedley l’indique très clairement, que la téléologie globale, chez Aristote, implique l’existence d’un quelconque dessein intelligent.

9  Voir Gotthelf 1985b. Concernant les extraits de MA et de IA, je renvoie une fois pour toutes à ma propre traduction, dans Morel 2013.

10  IA, 1, 704a6.

11  IA, 10, 710a26-710b2.

12  PA, IV, 10, 687a6-23.

13  De anima (de An.), III, 9, 432a15-11 ; 434a21.

14  MA, 1, 698a4-5.

15  IA, 4, 706a19-20. De même, les animaux les plus conformes à la nature sont ceux qui se meuvent à l’aide de deux ou de quatre points d’appui (7, 707b5-7).

16  Le même principe remplit la même fonction dans les Parva naturalia, dans le traité sur la respiration, pour justifier qu’aucun animal ne possède à la fois poumon et branchies, qui servent tous deux au refroidissement de l’organisme (PN, De Resp., 10, 476a11-15). Inversement, il arrive que la nature assigne plusieurs fonctions à une même partie, comme la bouche. Dans ce cas, la morphologie de la partie présente des différences internes en accord avec les différentes fonctions. Voir PA, III, 1, 662a16‑24.

17  IA, 12, 711a18.

18  Johnson 2005, p. 81. Sedley 2010 propose d’autres arguments lexicaux en faveur d’un rapprochement avec le Timée.

19  Voir par exemple Parva naturalia (PN), De Sens. 5, 443b15-16 : le chaud « meut et élabore » (κινοῦν καὶ δημιουργοῦν) les saveurs et les odeurs. Voir encore Génération des animaux (GA), I, 23, 731a24 ; II, 1, 735a28 ; PA, II, 1, 647b5.

20  Voir IA, 8, 708a9-12 ; 11, 711a2-7 ; 12, 711a14-19. GA, II, 1, 731b22-25 : l’explication par le meilleur (τὸ βέλτιον) est celle qui fait apparaître la cause finale ; elle touche aux réalités éternelles et divines ; le beau et le divin sont causes du meilleur parmi ce qui est possible.

21  Carbone 2011.

22  IA, 5, 706b12 : « le principe se distingue en effet par sa noblesse » (ἡ μὲν γὰρ ἀρχὴ τίμιον).

23  Voir Carbone 2011, auquel je renvoie pour plus d’explications sur les différents aspects de la méthode de représentation schématique des processus biologiques.

24  IA, 7, 707b23-27.

25  IA applique ainsi scrupuleusement la recommandation méthodologique du livre I des PA selon laquelle la science zoologique doit étudier les propriétés communes aux différents genres et aux différentes espèces et non pas traiter les vivants en les considérant espèce par espèce. Du reste, Aristote formule ce principe en prenant l’exemple du mouvement animal : PA, I, 1, 639a15-b10.

26  IA, 15, 713a3-15.

27  Voir de An. III, 10, 433b25-27 ; MA, 10, 703a19-24 ; IA, 2, 704b18-25 ; Ph. VII, 2, 243b12-244a14.

28  Obscurité constatée par Gotthelf 1985b, p. 48 ou Gotthelf 2012, p. 238 

29  Comme l’a montré Pellegrin 1982.

30  Voir GA, V, 8, 788b20-24 : « Puisque nous posons, à partir de ce que nous voyons, que la nature n’est pas négligente et qu’elle agit, non pas en vain, mais selon les possibilités propres à chaque cas, il est nécessaire que les animaux qui ont à s’alimenter après leur sevrage possèdent des organes en vue de la production de la nourriture. »

31  Comme le dit justement Lennox 2001, p. 217, « the ‘‘nature’’ that does nothing superfluous, but what is best, is the formal nature of this or that kind of animal » et plus loin, à propos des poissons : « their generic being permits various possibilities, and among those possibilities, their formal realizes what is best. »

32  Sur la préservation comme fin de base ou comme « ruse de la nature », ruse par laquelle notamment la préservation de l’individu œuvre à celle de l’espèce, voir Rashed 2002.

33  APr. I, 13, 32b10-13.

34  APr. I, 13, 32b5-6.

35  τὰ δ’ ὡς ἐπὶ τὸ πολὺ γιγνόμενα μάλιστα κατὰ φύσιν ἐστίν (GA, I, 19, 727b29‑30).

36  APr. I, 13, 32a20-21 ; Int. 13, 22b11 ; 22b29-36.

37  Voir par exemple PA, I, 5, 646a32-33.

38   φύσις μήτε ποιεῖ μάτην μηθὲν μήτε ἀπολείπει τι τῶν ἀναγκαίων, de An. III, 9, 432b21-22.

39  IA, 12, 711b30-31. Voir encore 15, 712b32-33.

40  IA, 15, 712b34. Voir encore 9, 709a20.

41  Pol. IV, 4, 1290b35.

42  PN, De Somno, 2, 455b26. Sur la nécessité hypothétique, voir encore PA, I, 1, 642a9-13 ou Ph. II, 9, 200a30-32.

43  Voir en ce sens Henry 2013, p. 241 : « Aristotle does not think of teleological causation in terms of extreme perfection (at least not in the sublunary world of material composites). »

44  Leunissen 2010, p. 6 ; 135. Pour une lecture différente, voir Henry 2013, p. 249-254, pour qui, s’il est vrai que la formule a dans certains cas une fonction heuristique et préliminaire, elle a aussi, dans beaucoup d’autres, une réelle portée explicative.

45  Au sens où il est légitime de parler de parties de la forme, selon Aristote lui-même en Métaphysique, Z, 10, 1034b20 sq., c’est-à-dire de fonctions coextensives au telos essentiel (comme les fonctions de l’âme animale en Metaph. Z, 10).

46  Voir en ce sens Henry 2013, p. 259, en réaction à l’interprétation de D. Sedley évoquée plus haut : « Aristotle’s use of optimization in natural science does not in any way depend on the notion of a cosmic good. »

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre-Marie Morel, « « La nature ne fait rien en vain » »Philosophie antique, 16 | 2016, 9-30.

Référence électronique

Pierre-Marie Morel, « « La nature ne fait rien en vain » »Philosophie antique [En ligne], 16 | 2016, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/577 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.577

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Auteur

Pierre-Marie Morel

Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

Institut Universitaire de France

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