Navigation – Plan du site

AccueilNuméros7Démocrite, l’atomisme, l’éthique ...

Démocrite, l’atomisme, l’éthique et les atomes de l’âme : quelques remarques

Paul Demont
p. 179-187

Entrées d’index

Mots-clés :

ataraxie, âme, atomisme

Keywords:

ataraxia, soul, atomism
Haut de page

Texte intégral

Je remercie André Laks, Carlos Lévy et Pierre-Marie Morel pour leurs observations sur une première version de cette étude.

  • 1  Warren 2002.
  • 2  « Why should it be the case that the Epicureans and the Pyrrhonists — even the Pyrrhonists of Timo (...)
  • 3  Cf. Demont 1990, p. 285 n. 5.
  • 4  Pigeaud 1981, p. 446 sqq., commente notamment Ep. VI, 5, 5 (Littré V, 316), qu’il faut lire désorm (...)
  • 5  Cf. Smith 1990.

1James Warren1 a rappelé il y a quelques années que l’« ataraxie » n’est pas seulement un concept épicurien. L’« arrière-plan philosophique », la « tradition philosophique » qui précède Épicure remonte, a-t-il montré, à Démocrite, et a mené d’un côté à l’« ataraxie » pyrrhonienne (dès Timon) et de l’autre à l’« ataraxie » épicurienne, selon une double généalogie dont il a reconstitué dans son livre les principaux maillons2. Les témoignages sur l’éthique démocritéenne sont si controversés qu’une telle enquête rétrospective est de fait presque la seule méthode possible. L’euthymie (εὐθυμίη) ou l’ataraxie (ἀταραξίη) se définissent cependant aussi par rapport aux autres emplois de ces mots, ou des mots apparentés, à l’époque de Démocrite et au ive siècle, et non pas seulement par rapport à leur traduction latine par tranquillitas. Xénophon, en particulier, qui, en usager du dialecte ionien, emploie souvent euthymie, en un sens tout à fait banal et non philosophique3, mais a lui aussi une théorie du « loisir » et de la joie qu’on y trouve entre amis, pourrait ainsi trouver place dans l’« archéologie » de la notion. Mais Xénophon est le plus souvent absent des listes de philosophes et n’est pas considéré comme un philosophe par les Modernes. Les médecins hippocratiques eux aussi utilisent les notions d’euthymie et de « calme » (γαλήνη) et abordent à l’occasion le traitement des troubles de l’âme, notamment, à propos des rêves, dans le livre IV du traité du Régime4. Avec la médecine, nous sortons de la philosophie. L’autonomie des études philosophiques ne date certes pas de nos jours : elle trouve une sorte d’équivalent dans les tableaux anciens du Philosophe, opposé à l’homme ordinaire, et dans les listes de successions de philosophes que l’antiquité a construites dès Platon au moins, et que James Warren étudie de façon approfondie dans son premier chapitre. Le personnage de Démocrite, notamment quand il est opposé à Hippocrate dans un roman par lettres conservé dans la Collection hippocratique, participe d’ailleurs de cette construction5. Cependant, la recherche de la tranquillité, en relation avec la sagesse et l’étude, est un choix de vie très débattu dans les cités grecques, bien au-delà des écoles philosophiques et bien avant la philosophie du ive siècle.

  • 6  D.-K. 68 B 3 (Plut. De tranq. an. 2, 465 C ; Sén. De tranq. an. 13, 1 [avec coepisse], De ira 3, 6 (...)
  • 7  Platon, Ap. 35c4-7. Cf. Demont 1990, p. 301-303.
  • 8  B 144, cf. Leszl 2007, p. 11-13.
  • 9  Suggestions en ce sens dans Demont 1990, p. 271-275. Les articles de Procopé 1989-1990 n’abordent (...)

2Lorsque Démocrite caractérise son idéal, probablement dès la première phrase de son De la tranquillité de l’âme (Περὶ εὐθυμίης), par « ne pas trop en faire ni en particulier ni en public (μὴ πολλὰ πρήσσειν μήτε ἰδίῃ μήτε ξυνῇ) »6, il reprend sans aucun doute la condamnation commune d’un excessif « amour des affaires politiques et judiciaires (φιλοπραγμοσύνη) », une attitude caractéristique des « sycophantes » et unanimement condamnée tant par les auteurs comiques que par les orateurs, mais en l’élargissant du domaine public (ξυνῇ) au domaine moral (ἰδίῃ). Socrate avait procédé à une « transposition » du même genre, mais avec un sens beaucoup plus aigu de la provocation, puisqu’il revendiquait l’activisme moral (polypragmosyne, πολυπραγμοσύνη) pour finalement, selon Platon, rechercher le calme de l’âme7. Démocrite s’oppose-t-il ici à Socrate ? En un autre sens, cependant, Démocrite lui aussi, en raison de la grande masse de ses livres, fut qualifié de polypragmon (πολυπράγμων) par Philodème8. Les définitions démocritéennes du but de la vie comme « tranquillité » se situent en tout cas dans ce contexte plus large, qui intègre les débats politiques et moraux de l’époque archaïque et classique sur la tranquillité, et l’idéal de la vie philosophique en général9.

  • 10  Cf. Flamand 1994 et O’Brien 1994 : l’alternance Démocrite / Démocrate n’est pas limitée aux senten (...)
  • 11  Cf. D.-K. 68 B 119, qui rapprochent une partie de la citation de Démocrite dans Eusèbe, PE XIV, 27 (...)

3Les textes moraux de Démocrite, on le sait, sont mal établis. Dans le recueil de Diels-Kranz sont réunies, non sans raison, mais non sans problèmes, les sentences attribuées à Démocrate (et non Démocrite) et celles qui sont transmises par Stobée comme étant de Démocrite10. Le latin n’aide guère à une reconstruction précise : tranquillitas, qui traduit aussi bien euthymie (εὐθυμίη) que ataraxie (ἀταραξίη), a des connotations qui lui sont propres. On peut aussi se demander si la doxographie sur Démocrite, par exemple chez Diogène Laërce (IX, 45), n’a pas été influencée par l’épicurisme. Naturellement, il est certain que, d’abord, Démocrite a considérablement influencé Épicure en général : l’utilisation d’un recueil démocritéen par Épicure (quelle qu’ait été sa nature) a été observée depuis longtemps11.

  • 12  Non commentés par Warren 2002, ni dans l’excellente étude de Taylor 2007, mais mentionnés par More (...)
  • 13  Le texte adopté par Crönert est selon Diels « undenkbar ».

4Démocrite s’attachait déjà à lutter contre la crainte de la mort. C’est du moins ce qu’implique sa mention dans le De morte de Philodème, dans deux passages sur l’effroi devant la pourriture de la mort et sur l’attitude des hommes à l’égard de leurs funérailles (col. 29 et 30, D.-K. 68 B 1a)12. Il est vrai que l’essentiel du raisonnement doit être plutôt attribué à Philodème qu’à Démocrite, mais les deux mentions de son nom dans cette œuvre paraissent néanmoins des témoignages sûrs, au moins autant, en tout cas, que les sentences de Stobée (D.-K. 68 B 203, 205, 206). Dans le second passage, il y a même une citation littérale, malheureusement impossible à comprendre. Le contexte est le suivant : d’un côté, les hommes pensent à leur mort, mais « tout à fait vain est le chagrin à la pensée de ne pas avoir de funérailles luxueuses et grandioses », et d’un autre côté, « quand ils voient très clairement venir ce moment, [la mort] leur arrive en surprise et pour cette raison, ils sont totalement désemparés, sans même avoir la force de rédiger un testament. Ils sont ainsi forcés, selon Démocrite, d’avaler deux portions à la fois ( ?) (sich doppelte Portionen einzustopfen, ΔΙΣΕΜΦΟΡΕΙΝ [Gomperz] ou ΔΙΣΣΕΜΦΟΡΕΙΝ [Diels]) ou d’être doublement malheureux ( ?) (ΔΙΣΣΥΜΦΟΡΕΙΝ [Crönert]) »13.

  • 14  « To an atomist, ἐστώ [Doric for ‘being’] can mean only one thing : atoms and void ». Cité par War (...)
  • 15  Voir aussi les observations prudentes de Pigeaud 1981, p. 445.
  • 16  Warren 2002, p. 41.
  • 17  Cf. en particulier D.L. IX, 45 (A 1) : « Il est plausible d’admettre que cela doit avoir été un au (...)
  • 18  Demont 1990, p. 271.

5De façon plus générale, les rapports entre la doctrine atomiste et la morale sont, comme on sait, obscurs. Gregory Vlastos a cherché un sens atomiste à l’euesto (εὐεστώ) démocritéenne : « Pour un atomiste, esto [mot dorien pour « être »] ne peut signifier qu’une seule chose : les atomes et le vide.14 » C.C.W. Taylor a récusé cette interprétation dès 1967, puis dans son édition de 1999, The Atomists : Leucippus and Democritus (Toronto), tout comme d’autres (J. Barnes par exemple)15. J. Warren signale de plus à juste titre que ce mot est glosé chez Hésychius d’une façon qui montre qu’il avait aussi un sens tout à fait banal, correspondant à ce qu’on trouve une fois chez Démocrite (B 257), et il en tire argument pour refuser à son tour une interprétation atomiste de ce terme16. Il est pourtant caractéristique de Démocrite selon la doxographie17. Et le cas du mot euthymie (εὐθυμίη), assez similaire, pourrait relativiser le poids de cette critique : ce mot, qui est employé couramment dans la langue grecque, reçoit, dans l’éthique de Démocrite, comme le dit très bien Sénèque, un sens nouveau18. Il en est peut-être de même pour euesto (εὐεστώ).

6Dans son ouvrage de 2002, J. Warren a cru trouver ailleurs le moyen de mettre l’éthique démocritéenne en rapport avec l’atomisme. Dans une analyse minutieuse de B 191, qui est transmis par Stobée, « le plus long fragment de la pensée éthique de Démocrite que nous ayons conservé » (p. 44-71), il propose une nouvelle compréhension de la qualification, par Démocrite, des âmes qui ne sont pas tranquilles et qui sont dites ἐκ μεγάλων διαστημάτων κινούμεναι. Il s’agirait des « âmes sorties de grands intervalles », si tel est bien le sens de l’expression qu’il emploie : « souls moved out of (or from) large intervals ». L’εὐθυμίη serait donc inversement l’état dans lequel les atomes de l’âme sont séparés par de grands intervalles.

7Voici la phrase en question, suivie d’une traduction laissant de côté l’expression litigieuse :

191 [52 N.]. — — 210. Δ-ου. ̓Ανθρώποισι γὰρ εὐθυμίη γίνεται μετριότητι τέρψιος καὶ βίου συμμετρίῃ· τὰ δ᾿ ἐλλείποντα καὶ ὑπερβάλλοντα μεταπίπτειν τε φιλεῖ καὶ μεγάλας κινήσιας ἐμποιεῖν τῇ ψυχῇ. Αἱ δ᾿ ἐκ μεγάλων διαστημάτων κινούμεναι τῶν ψυχέων οὔτε εὐσταθέες εἰσὶν οὔτε εὔθυμοι.

De Démocrite. Car la tranquillité (euthymie) advient aux hommes par la modération du plaisir et l’équilibre de la vie ; les insuffisances et les excès ont coutume de basculer à l’inverse et de créer de grands mouvements dans l’âme. Et les âmes ἐκ μεγάλων διαστημάτων κινούμεναι ne sont ni stables ni tranquilles (euthymoi).

  • 19  « Then the atoms of the soul (...) should display ‘intervals’ as large as possible. » (Warren 2002 (...)
  • 20  « Moving out of this arrangement generates pain », ibid. p. 63.

8Du point de vue de la langue grecque, de fait, les expressions κινεῖν ἐξ ὕπνου, κινεῖσθαι ἐκ τῆς τάξεως (« quitter le sommeil », « quitter son rang ») signifient qu’on fait quitter un état antérieur (désigné par le complément de la préposition ἐκ) pour un état nouveau. On peut donc comprendre que les âmes non tranquilles ont quitté un état caractérisé par de « grands intervalles » (μεγάλα διαστήματα). De plus, diastema (διάστημα) est traduit en latin par interuallum, employé par Lucrèce pour désigner les écarts entre les atomes. Pour le poète latin, ces intervalles sont plus petits dans le cas des agrégats (breuibus spatiis ou exiguis interuallis par opposition à interuallis magnis, DRN II, 99-108) : « Donc, les atomes de l’âme (...) devraient présenter des “intervalles” aussi grands que possible »19, conclut J. Warren (p. 62). Ainsi, « quitter cet arrangement engendre de la souffrance »20.

  • 21  Cf. « Une tactique meilleure en faveur de E/Ph [Warren 2002 désigne par ce sigle l’interprétation (...)
  • 22  « L’euthymia naît chez les hommes par une modération de la joie et un bon équilibre dans la vie. L (...)

9Trois objections peuvent cependant être opposées à cette analyse. D’abord, chez Démocrite, le membre de phrase qui précède cette expression conduit, lui, à l’interprétation généralement admise, quelles qu’en soient les variantes, et il est difficile de le laisser de côté21. Rappelons ce contexte, dans la traduction même de J. Warren : « Euthymia arises in men through a moderation of joy and a good balance in life (βίου συμμετρίῃ). Deficiencies and excesses tend to change into one another and set up great motions in the soul (μεγάλας κινήσιας ἐμποιεῖν τῇ ψυχῇ). Souls moved out of large intervals (αἱ δὲ ἐκ μεγάλων διαστημάτων κινούμεναι τῶν ψυχέων) are neither well settled nor euthymoi »22. On échappe difficilement à la conclusion que l’expression litigieuse est une amplification de l’expression antérieure « grands mouvements » (μεγάλας κινήσιας), et donc que l’adjectif « grand » porte dans les deux cas sur les mouvements, puis les écarts, dans l’âme, ce qui impose de comprendre la préposition au sens causal ou au sens d’un moyen : « die in großem Pendelschlag sich bewegenden Seelen » (« les âmes qui se meuvent avec une grande amplitude », Diels-Kranz), « in large-scale motions » (« avec des mouvements de grande ampleur », Kirk-Raven-Schofield), « les âmes que ces passages d’un extrême à l’autre ébranlent » (Dumont), « souls which change over great intervals » (« les âmes qui changent sur de grands intervalles », Taylor 1999).

  • 23  Et cela, malgré la paraphrase de Long et Sedley 1987, traduite par Brunschwig & Pellegrin 2001, t. (...)
  • 24  On comprend pourquoi, selon Simplicius, le mot diastema (διάστημα) désigne le vide chez Démocrite (...)
  • 25  Ce que Warren 2002, p. 62, présente d’une façon restrictive : « seule la force contraignante du co (...)

10Ensuite, l’inférence de J. Warren, à partir de Lucrèce, concernant les atomes de l’âme ne paraît pas assurée. Lucrèce ne dit pas que ces atomes sont séparés par de grands intervalles, mais seulement que, dans le corps, les atomes de la « force mobile » qui est « l’âme de l’âme » sont « petits » et « peu nombreux » (corporibus quia de paruis paucisque creatast, III, v. 278)23. Il est question aussi ailleurs de la finesse et de la rotondité de ces atomes. Dans le passage allégué du chant II, la pierre, le fer et les autres corps du même genre ne sont pas opposés à l’âme, mais à l’air et au soleil, dont les atomes, dans le vide, sont effectivement, eux, « avec de grands intervalles » (in magnis interuallis, v. 107)24. L’âme humaine, en revanche, n’est pas dans le vide, elle est retenue dans un corps, même si elle a des analogies avec le soleil (D.L. IX, 44). C’est pourquoi, quand l’expression reparaît à propos des relations du corps, de l’esprit et de l’âme, c’est à la forme négative : les éléments de l’esprit et de l’âme, dit Lucrèce, « sont retenus par l’ensemble du corps ; ils ne peuvent s’écarter librement à de grandes distances (nec magnis interuallis...) » (III, v. 567-568, trad. Ernout 1920)25. C’est seulement à la mort qu’ils se trouvent libérés.

  • 26  Cf. Taylor 2007, p. 81 : « À nouveau par opposition à Démocrite, qui estimait que tous les atomes (...)
  • 27  « Les éléments du corps et de l’âme se juxtaposent en alternant entre eux un à un et entrelacent a (...)
  • 28  « If this is indeed [le point est naturellement disputé] Democritus’ view, how can B 191 maintain (...)

11De plus, la position de Démocrite sur l’âme semble avoir été fort différente de celle des épicuriens et ne pas comporter, en particulier, la distinction de Lucrèce entre animus et anima. Surtout, Lucrèce réfute explicitement dans son poème une opinion attribuée à Démocrite, selon laquelle les éléments du corps et de l’âme alternent régulièrement26, qui est manifestement incompatible avec la solution de J. Warren27 : « Si c’est vraiment l’opinion de Démocrite, comment le fragment B 191 peut-il maintenir que les atomes de l’âme devraient idéalement manifester de “grands intervalles” ? »28, demande-t-il fort logiquement, mais la question même qu’il pose semble réfuter son interprétation.

12S’il fallait proposer une interprétation physique de ce texte, elle irait donc, à mon avis, dans un sens opposé, et consisterait à comprendre les « grands changements » comme des changements dans la position des atomes aboutissant à de « grands intervalles » néfastes pour la santé de l’âme et du corps, et les rapprochant ensemble de la mort, par opposition, comme il est dit auparavant, à l’euthymie d’une vie respectant la symmetrie. Reste néanmoins la difficulté tenant au fait qu’il n’est pas question des atomes, mais de l’âme en général, dans ce fragment de Démocrite.

  • 29  Warren 2002 ne commente pas ce terme dans son étude et il n’apparaît pas non plus dans Warren 2007
  • 30  Demont 1990, p. 272, à propos de B 3 ; je ne défendrais plus le texte δέον (πλέον Orelli) comme je (...)
  • 31  « Sur les rythmes différents (Περὶ τῶν διαφερόντων ῥυσμῶν) » et « Sur les modifications de rythmes (...)

13D’autres termes étaient employés par Démocrite pour décrire le bon état de l’âme, et l’un d’entre eux est assez surprenant. Il s’agit de euonkie (εὐογκίη), par opposition à l’état mauvais, megalonkie (μεγαλογκίη), dont on observe qu’il est décrit par un composé en μεγαλ- (B 3)29. J’ai suggéré jadis qu’il pouvait lui aussi évoquer l’atomisme, puisque Diogène Laërce définit l’âme selon Démocrite comme un composé d’onkoi (ὄγκοι), « de corpuscules lisses et ronds », par analogie avec le soleil et la lune (« Le soleil et la lune sont composés de corpuscules lisses et ronds de ce genre, et l’âme semblablement », τόν τε ἥλιον καὶ τὴν σελήνην ἐκ τοιούτων λείων καὶ περιφερῶν ὄγκων συγκεκρίσθαι, καὶ τὴν ψυχὴν ὁμοίως, IX, 44)30 et que le mot, très souvent employé par Épicure, peut remonter à l’atomisme de Démocrite. Est-ce seulement par une sorte de jeu de mots, étendant à l’ensemble de l’âme un vocabulaire décrivant les atomes, que Lucrèce évoque comme des semences ou corpuscules « à la fois extrêmement ronds et extrêmement menus », rutundis perquam seminibus ... perquamque minutis (III, v. 179-186, cf. minutis perquam corporibus) ? Si c’est plus qu’un jeu de mots, une autre source de douleur serait alors liée au fait que les corpuscules composant l’âme, en raison de l’enflure des désirs (au sens propre comme au sens figuré) au-delà de la nature, sont pris dans des mouvements de grande ampleur incompatibles avec leur état atomique : il faudrait alors évoquer à la fois le fragment 191 et les titres d’ouvrages attribués à Démocrite qui laissent supposer qu’il traitait des modifications des composés atomiques, qu’elles soient le fruit de la nature, de la médecine ou de l’enseignement31.

Haut de page

Bibliographie

Brancacci, A. & P.-M. Morel 2007 : Democritus : Science, The Arts and the Care of the Soul. Proceedings of the International Colloquium on Democritus (Paris, 18-20 September 2003), ed. by A. Brancacci et P.-M. Morel, Leyde-Boston, 2007 (Philosophia Antiqua, 102).

Brunschwig, J. & P. Pellegrin 2001 : Les Philosophes hellénistiques, Paris, 2001, 3 vol. (GF , 641-643) [ = traduction de Long & Sedley 1987].

Demont, P. 1990 : La Cité grecque archaïque et classique et l’idéal de tranquillité, Paris, 1990 (Collection des études anciennes. Série grecque, 118).

Dumont, J.-P. 1988 : Les Présocratiques, Paris, 1988 (Bibliothèque de la Pléiade, 345)

Ernout, A. 1920-1923 : Lucrèce, De la nature, Paris, 1920-1923, 2 vol. (Collection des Universités de France. Série latine).

Leszl, W. 2007 : « Democritus’ Works : from their Titles to their Contents », dans Brancacci & Morel 2007, p. 11-76.

Flamand, J.-M. 1994 : « Démocratès » (D68) ; « Démocrite » (D70), dans R. Goulet (éd.), Dictionnaire des philosophes antiques, tome II, Paris, 1994, p. 644-647.

Kirk, G.S., J.E. Raven, & M. Schofield 1983 : The Presocratic Philosophers : A Critical History with a Selection of Texts, Cambridge, 1957. Reprinted with corrections : 1960, 1962, 1963, 21983. [Trad. fr. par H.-A. de Weck, Fribourg-Paris, 1995 (Vestigia, 16 – Pensée antique et médiévale).]

Long, A.A. & D.N. Sedley 1987 : The Hellenistic Philosophers, Cambridge, 1987, 2 vol. 

Manetti, D. & A. Roselli 1982 : Ippocrate. Epidemie, Libro sesto, introduzione, edizione, commento e traduzione a cura di D. Manetti et A. Roselli, 1982 (Biblioteca di studi superiori. Filosofia antica, 66).

Morel, P.-M. 2007 : « Démocrite et l’objet de la philosophie naturelle : à propos des sens de φύσις chez Démocrite », dans Brancacci & Morel 2007, p. 105-123.

O’Brien, D. 1994 : « Démocrite d’Abdère » (D70), dans R. Goulet (éd.), Dictionnaire des philosophes antiques, tome II, Paris, 1994, p. 649-715.

Patillon, M. & A. Ph. Segonds 1995 : Porphyre, De l’abstinence. 3, Livre IV, texte établi, traduit et annoté par M. Patillon et Ph. Segonds, Paris, 1995 (Collection des Universités de France. Série grecque, 368).

Pigeaud, J. 1981 : La maladie de l’âme : étude sur la relation de l’âme et du corps dans la tradition médico-philosophique antique, Paris, 1981 (Collection d’études anciennes).

Procopé, J.F. 1989-1990 : « Democritus on politics and the care of the soul » ; « Democritus on politics and the care of the soul : Appendix », Classical Quarterly, 39 (1989), p. 307-331 ; 40 (1990), p. 21-45.

Smith, W.D. 1990 : Hippocrates. Pseudepigraphic Writings : Letters ; Embassy ; Speech from the Altar ; Decree, ed. and transl. with an introduction by W. D. Smith, Leyde, 1990 (Studies in ancient medicine, 2).

Taylor, C.C.W. 1999 : The Atomists : Leucippus and Democritus, Fragments : a text and translation with a commentary, Toronto-Buffalo-Londres, 1999 (Phoenix Supplementary Volume, 36).

Taylor, C.C.W. 2007 : « Democritus and Lucretius on Death and Dying », dans Brancacci & Morel 2007, p. 77-86.

Vlastos, G. 1975 : « Ethics and physics in Democritus », dans D.J. Furley & R.E. Allen (éd.), Studies in Presocratic Philosophy. 2, The Eleatics and Pluralists, Londres, 1975, p. 381-408.

Warren, J. 2002 : Epicurus and Democritean Ethics : An Archaeology of Ataraxia, Cambridge-New York, 2002 (Cambridge Classical Studies).

Warren, J. 2007 : « Democritus on social and psychological harm », dans Brancacci & Morel 2007, p. 87-104.

Haut de page

Notes

1  Warren 2002.

2  « Why should it be the case that the Epicureans and the Pyrrhonists — even the Pyrrhonists of Timon’s time — should both promote ataraxia as a goal of life ? My answer will be that both (...) can trace their philosophical ancestry to the same tradition of thinkers — the tradition of philosophers who began by engaging with aspects of the thought of Democritus » (Warren 2002, p. 6). Je ne me référerai ici qu’au second chapitre du livre (« Democritus’ ethics and atomist psychologies », p. 29-72). L’ouvrage comporte aussi des études très intéressantes d’Anaxarque, de Pyrrhon et de Timon, de Polystratos, d’Hécatée d’Abdère et de Nausiphane. Les pyrrhoniens, naturellement, employaient aussi d’autres mots pour désigner leur but, que les épicuriens n’ont pas utilisés, comme apatheia, qui va plus loin que l’ataraxie, vers l’absence totale de sensation.

3  Cf. Demont 1990, p. 285 n. 5.

4  Pigeaud 1981, p. 446 sqq., commente notamment Ep. VI, 5, 5 (Littré V, 316), qu’il faut lire désormais dans l’édition Manetti & Roselli 1982, p. 108-111, et estime que Démocrite ne semble pas avoir emprunté le mot à la médecine : « Démocrite a utilisé un terme assez vague dans son extension, mais assez précis dans sa compréhension » (p. 449).

5  Cf. Smith 1990.

6  D.-K. 68 B 3 (Plut. De tranq. an. 2, 465 C ; Sén. De tranq. an. 13, 1 [avec coepisse], De ira 3, 6, 3 ; Diog. œn. fragm. 113 Smith). Sur le titre, attesté explicitement par Sénèque (De tranq. an. 2, 3, om. D.-K.), cf. Leszl 2007 [voir mon compte-rendu de Brancacci et Morel 2007, à paraître dans la Revue des Études grecques], notamment p. 29, 42 et 64-76 : il montre la fragilité des arguments selon lesquels Plutarque utiliserait un traité de Panétius ayant le même titre.

7  Platon, Ap. 35c4-7. Cf. Demont 1990, p. 301-303.

8  B 144, cf. Leszl 2007, p. 11-13.

9  Suggestions en ce sens dans Demont 1990, p. 271-275. Les articles de Procopé 1989-1990 n’abordent pas cet arrière-plan politique et judiciaire de la philopragmosyne (φιλοπραγμοσύνη) et de la polypragmosyne (πολυπραγμοσύνη) (et de leur refus) dans les cités grecques.

10  Cf. Flamand 1994 et O’Brien 1994 : l’alternance Démocrite / Démocrate n’est pas limitée aux sentences de Démocrate ; les confusions sont nombreuses aussi dans la tradition arabe. Dans Porphyre, De abst. IV, 21, 6 ( = 68 B 160), il faut lire Démocrate avec les derniers éditeurs, Patillon et Segonds 1995. Sur les sentences morales en général, et dans le cas de Démocrite, cf. la mise au point prudente de Leszl 2007, p. 64-72.

11  Cf. D.-K. 68 B 119, qui rapprochent une partie de la citation de Démocrite dans Eusèbe, PE XIV, 27, 5 et Stobée II, 8, 16 (« le hasard s’oppose très peu à la pensée, c’est la vivacité de l’attention et l’intelligence qui dirigent la plupart des circonstances de la vie », βαιὰ γὰρ φρονήσει τύχη μάχεται, τὰ δὲ πλεῖστα ἐν βίῳ εὐξύνετος ὀξυδερκείη κατιθύνει) d’une Maxime capitale d’Épicure manifestement proche (« Le hasard survient peu au sage, c’est le raisonnement qui a régi le plus important et l’essentiel, et le régit et le régira dans la suite du temps », βραχέα σοφῷ τύχη παρεμπίπτει, τὰ δὲ μέγιστα καὶ κυριώτατα ὁ λογισμὸς διῴκηκε καὶ κατὰ τὸν συνεχῆ χρόνον τοῦ βίου διοικεῖ καὶ διοικήσει, Maximes capitales, XVI, D.L. X, 144).

12  Non commentés par Warren 2002, ni dans l’excellente étude de Taylor 2007, mais mentionnés par Morel 2007, p. 113 n. 33.

13  Le texte adopté par Crönert est selon Diels « undenkbar ».

14  « To an atomist, ἐστώ [Doric for ‘being’] can mean only one thing : atoms and void ». Cité par Warren 2002, p. 41 n. 41.

15  Voir aussi les observations prudentes de Pigeaud 1981, p. 445.

16  Warren 2002, p. 41.

17  Cf. en particulier D.L. IX, 45 (A 1) : « Il est plausible d’admettre que cela doit avoir été un autre titre pour le Peri euthymies ( « It is plausible to admit that this must have been an alternative title for Περὶ εὐθυμίης »), Leszl 2007, p. 29.

18  Demont 1990, p. 271.

19  « Then the atoms of the soul (...) should display ‘intervals’ as large as possible. » (Warren 2002, p. 62.)

20  « Moving out of this arrangement generates pain », ibid. p. 63.

21  Cf. « Une tactique meilleure en faveur de E/Ph [Warren 2002 désigne par ce sigle l’interprétation physique de l’euthymia] est de mettre l’accent non sur la première, mais sur la seconde phrase » (« A better tactic in favour of E/Ph is to stress not this first phrase but the second », ibid. p. 60), comme si les deux membres de phrase étaient indépendants l’un de l’autre.

22  « L’euthymia naît chez les hommes par une modération de la joie et un bon équilibre dans la vie. Les manques et les excès ont tendance à se transformer les uns en les autres et à créer de grands mouvements dans l’âme », ibid. p. 45.

23  Et cela, malgré la paraphrase de Long et Sedley 1987, traduite par Brunschwig & Pellegrin 2001, t. 1, p. 143 : « de menues particules, peu nombreuses et éloignées les unes des autres ».

24  On comprend pourquoi, selon Simplicius, le mot diastema (διάστημα) désigne le vide chez Démocrite et Épicure (in Phys. 571, 22 sqq, cité par Warren 2002, p. 61 n. 98).

25  Ce que Warren 2002, p. 62, présente d’une façon restrictive : « seule la force contraignante du corps les empêche de se disperser et de s’envoler au loin » (« only the constraining force of the body prevents them from flying far apart »). Mais cette contrainte, qui exclut de « grands intervalles » est celle de la vie humaine. Carlos Lévy me signale aussi l’emploi de coniuncta, « qui évoque une proximité atomique très grande », dans le passage : « Maintenant je dis que l’animus et l’anima sont tenus liés entre eux et constituent une nature unique (Nunc animum et animam dico coniuncta teneri / inter se atque unam naturam conficere ex se). » (III, v. 136-137.)

26  Cf. Taylor 2007, p. 81 : « À nouveau par opposition à Démocrite, qui estimait que tous les atomes de l’âme étaient de la même sorte, c’est-à-dire très petits et sphériques, et donc de feu (Aristote, De an. 403b31-404a9 [67 A 28]), Lucrèce construit l’âme d’atomes de différentes sortes, atomes de chaleur, d’air, de vent (231-236) et d’un quatrième type, distinct des autres par le fait qu’ils sont plus petits et encore plus mobiles (241-244), type qui est dit être la source non seulement du mouvement pour les autres atomes de l’âme, mais de la sensation pour l’ensemble du corps. » (« Again in opposition to Democritus, who held that all the soul-atoms were of the same kind, viz. very small and spherical, and hence fiery, Lucretius constructs the soul of atoms of different kinds, atoms of heat, air, wind (231-236) and a fourth type, distinguished from the others by being smaller and yet more mobile (241-244), which is said to be the source, not only of motion for the other soul-atoms (247-248), but of sensation throughout the body. »)

27  « Les éléments du corps et de l’âme se juxtaposent en alternant entre eux un à un et entrelacent ainsi le tissu qui les compose (Corporis atque animi primordia singula priuis / adposita alternis uariare ac nectere membra). », De nat. rerum III, v. 370-3 = D.-K. 68 A 108, trad. Ernout 1920).

28  « If this is indeed [le point est naturellement disputé] Democritus’ view, how can B 191 maintain that soul atoms should ideally display ‘large intervals’ ? » (Ibid. p. 63.)

29  Warren 2002 ne commente pas ce terme dans son étude et il n’apparaît pas non plus dans Warren 2007.

30  Demont 1990, p. 272, à propos de B 3 ; je ne défendrais plus le texte δέον (πλέον Orelli) comme je le faisais alors.

31  « Sur les rythmes différents (Περὶ τῶν διαφερόντων ῥυσμῶν) » et « Sur les modifications de rythmes (Περὶ ἀμειψιρυσμιῶν) » avec les remarques de Leszl 2007, p. 46-47 et de Warren 2007, p. 100-104. Ces suggestions rejoignent la position exprimée par Morel 2007, p. 114 : « d’une manière générale, nous n’avons aucune indication claire d’une intention, en quelque sorte pré-épicurienne, de subordonner la tranquillité de l’âme à une connaissance de la physique, mais les fragments proposent des traces, à mon sens indiscutables, de descriptions physiques des états mentaux et de certains comportements moraux » ; elles prolongent d’une façon peut-être plus prudente les analyses de Vlastos 1975 (cf. Morel 2007, p. 117-118).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Paul Demont, « Démocrite, l’atomisme, l’éthique et les atomes de l’âme : quelques remarques »Philosophie antique, 7 | 2007, 179-187.

Référence électronique

Paul Demont, « Démocrite, l’atomisme, l’éthique et les atomes de l’âme : quelques remarques »Philosophie antique [En ligne], 7 | 2007, mis en ligne le 13 mai 2022, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5759 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5759

Haut de page

Auteur

Paul Demont

Université de Paris IV

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search