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Comptes rendus

Fabio Stella, Νόος e νοεῖν da Omero a Platone

Préf. de Francesco Fronterotta, Besançon, Presses universitaires de Franche‑Comté, 2021, 808 p., ISBN : 978-2-84867-854-2
Gaia Bagnati
Référence(s) :

Fabio Stella, Νόος e νοεῖν da Omero a Platone, préf. de Francesco Fronterotta, Besançon, Presses universitaires de Franche‑Comté, 2021, 808 p., ISBN : 978-2-84867-854-2.

Texte intégral

1L’ouvrage de F. Stella est une enquête de grande envergure sur la notion d’« intellect » entre la Grèce archaïque et la période classique. Encore hésite-t-on à traduire ainsi le vocabulaire du νόος, car cela reviendrait d’emblée à le lester d’une signification déterminée : celle de l’acte cognitif par excellence, où culmine le geste philosophique d’abstraction. Or le projet de F. Stella est précisément de démontrer que cette signification est le produit d’une histoire : le sens qui se constitue en celle-ci, et dont nous sommes les héritiers, ne saurait être projeté dès l’origine. Si l’on repart de l’étymologie, la surprise est de taille : le νόος renvoie moins à une instance « théorique » qu’à une vision immédiate, directement orientée vers la pratique – il est « schéma d’action ». Comment, de là, en est-on venu à ‘intellectualiser’ le νόος, au point d’en inverser la signification ? La question méritait bien un livre.

2De fortes qualités étaient requises, pour apporter une réponse sérieuse – à commencer par une solide érudition. Car une telle étude ne saurait s’accommoder des généralités qu’entraînerait inévitablement une documentation lacunaire. Or à cet égard, F. Stella s’acquitte de la tâche avec succès. On est impressionné par l’amplitude du corpus étudié, sans que la quantité des matériaux n’amène à sacrifier le détail des analyses et leur précision. Organisé en sept chapitres, l’ouvrage progresse suivant le critère croisé de la chronologie et des zones géographiques, mêlant sources littéraires et philosophiques. Après un chapitre introductif qui présente le propos théorique de l’étude et ses parti-pris méthodologiques, le chapitre 2 est consacré à Homère et Hésiode. Ainsi chez Homère, les occurrences de νόος et νοεῖν, bien que riches en nuances, sont intégralement reconductibles au paradigme du « schéma d’action ». À cette étape, leur signification est indissociablement liée à certaines émotions, sans qu’on puisse séparer le psychique du physique. Les chapitres 3 et 4 portent respectivement sur les anciens sages de l’Asie Mineure (tels Simonide ou Héraclite) et de la Grèce continentale (Solon et Théognis). Sous l’effet du passage de l’oralité à l’écriture, on assiste à un premier pas sur le chemin vers l’abstraction : l’idée du νοεῖν perd de son évidence, elle est davantage marquée par l’idée d’effort, cependant qu’au niveau de son objet, la séparation s’accentue entre l’apparence et la réalité profonde. Mais l’étape décisive est franchie au chapitre 5, où l’étude de Pythagore, Parménide, Empédocle et Eschyle conduit à mettre en évidence un tournant que l’auteur présente comme une quadruple « grammatisation ». Ce concept joue un rôle crucial pour la signification d’ensemble du parcours : il indique des manipulations métalinguistiques conscientes, où s’atteste la puissance inventive, pour la pensée, de la réflexion sur la langue écrite et sur ses structures. C’est ce travail sur la langue, par l’exploitation de ses possibilités sémantiques, syntaxiques ou métaphoriques, qui conduit à conférer au lexique noétique un niveau d’abstraction inédit : véritable saut « cognitif » (p. 270) qui vaut à ces grammatisations le titre de « révolution » (p. 271). À ce stade, les significations archaïques du νόος ne sont certes pas encore liquidées, mais elles coexistent désormais avec des significations nouvelles : ainsi l’έόν est constitué chez Parménide en objet général de l’intelligence, qui y gagne ainsi en abstraction ; ou encore, de même que la forme écrite tend à dénouer le lien qui unissait la parole à l’action, la forme théâtrale à son tour, chez Eschyle déjà, tend à séparer pensée et vision. Mais c’est seulement chez les nombreux auteurs de l’Athènes de Périclès qu’un paradigme strictement cognitif en vient à s’affirmer sans partage : tel est l’objet du foisonnant chapitre 6. Le progrès sur la voie de l’abstraction conduit alors en particulier à autonomiser la désignation de l’organe de l’intelligence à l’égard de sa fonction (c’est le νοῦς d’Anaxagore) et en retour celle de la fonction à l’égard de l’organe (c’est la νόησις, dont la première occurrence se trouve chez Diogène). Le chapitre 7 enfin est entièrement consacré à Platon, singulièrement aux livres V et VI de la République, où se voit définitivement fixée l’assignation du lexique noétique à l’horizon intellectif que nous lui connaissons.

3L’analyse des formes, simples et dérivées, de νόος est minutieuse pour chaque auteur, consciente aussi de la littérature secondaire en italien et en anglais, dans une moindre mesure en français et en allemand. Là où une étude exhaustive des occurrences n’est pas possible, l’échantillon offert est quand même ample et clairement justifié. À travers cet examen scrupuleux des textes, l’un des grands mérites de l’ouvrage est d’établir d’une manière peu contestable comment la pensée grecque s’élabore à même un travail sur la langue. Il évite ainsi un double écueil : celui du fantasme d’une pensée autonome sans égard pour les formulations déterminées à travers lesquelles elle s’énonce ; celui de la fétichisation d’une langue dont on présumerait qu’elle détermine intégralement la pensée qui s’énonce en elle. C’est méconnaître dans les deux cas l’inventivité linguistique de la pensée : penser dans la langue, avec et contre elle, c’est à chaque fois agir sur elle. Particulièrement instructives sont les notations relatives à l’apparition de certaines formes composées, notamment quand elles impliquent une intensification du degré d’abstraction : ainsi έννοεῖν chez Eschyle ou περινοεῖν chez Aristophane. Des analyses spécifiques sont à juste titre accordées au mot διάνοια, attesté pour la première fois chez Eschyle et dont l’auteur suit le développement sémantique chez Aristophane, Démocrite, Antiphon et Thucydide, chez Platon enfin. Plus encore d’ailleurs que l’étude d’une famille de termes, ce qui intéresse F. Stella est le tissage d’un réseau sémantique mouvant, et dans une certaine mesure propre à chaque auteur : impossible par exemple de déterminer la valeur pratique du νόος homérique en dehors de sa relation à φράζω, qui désigne l’expression verbale d’une action ; la portée visuelle du νόος empédocléen en dehors de sa relation à δέρκομαι ; les progrès vers l’abstraction intellectuelle chez Parménide ou Eschyle en dehors de leur relation à τὸ έόν ou à φροvέω.

4L’analyse sémantique réticulaire, par repérage de convergences et de décalages subtils, prend la forme d’une constante mise à l’épreuve de l’hypothèse initiale du procès d’intellectualisation : l’attention au langage n’empêche pas l’explicitation claire des enjeux conceptuels. L’histoire de ce déplacement d’un « schéma d’action » vers un « schéma gnoséologique » est passage d’une conscience réactive et adhérente à la sensation – la conscience de soi qui accompagne n’importe quelle action physique élémentaire de la vie quotidienne (p. 41, p. 57) –, à une conscience de soi réfléchie, susceptible de s’appliquer à tout « objet » (p. 535), pour autant qu’elle est capable de penser le soi en tant que pensant. Ainsi cette histoire est aussi une histoire du couple sujet/objet, donc de la conscience : elle a pour horizon une « conscience de conscience », qui débouchera, au-delà du découpage auquel s’en tient F. Stella, sur la figure, chez Aristote puis Plotin, d’une « intellection de l’intellection ».

5Pour autant, il n’est pas question, avec F. Stella, de refermer la langue sur elle-même et d’en faire pour la pensée un milieu clos. La perspective est résolument pluridisciplinaire, et cela constitue l’un des aspects originaux de l’ouvrage. L’enquête philosophique et philologique est soutenue par l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, la psychologie et les sciences cognitives. Cette variété peut susciter les réticences du lecteur. En poussant loin l’explication cognitive des procédés d’abstraction, l’auteur tend parfois à s’écarter un peu longuement du registre de l’analyse philosophique (par exemple p. 256‑265, p. 485‑491, p. 610‑615, p. 690‑693). De plus, sous couvert d’invoquer des faits positifs, n’édifiera-t-on pas en réalité l’analyse du fonctionnement de l’intelligence sur des bases parfois fragiles ? De ce fait, certaines des propositions anthropologiques avancées ne paraissent pas pleinement concluantes (c’est alors souvent l’auteur qui a l’honnêteté d’inviter à les prendre pour des hypothèses, par exemple p. 272). Cette réticence nous paraît toutefois levée par la profondeur que la réflexion gagne par ailleurs avec l’approche pluridisciplinaire : de même que les occurrences lexicales ne sont pas des objets morts, mais des traces concrètes de la pensée qui les produit, de même cette pensée n’est vivante que parce qu’elle se déploie sur fond d’une vie proprement dite, où il est utile de la réinscrire.

6Notre principale réserve porterait plutôt sur l’application d’une méthode unique à des textes dont le statut est pourtant disparate. S’il s’avère que l’approche lexicale, reposant largement sur une mise en réseau de la signification des termes, se prête de manière féconde à l’examen de textes littéraires, et même à celui de doctrines archaïques ou classiques caractérisées par leur caractère fragmentaire ou dogmatique, il nous semble que cette méthode fonctionne moins bien pour un auteur comme Platon. Le propos théorique de F. Stella s’y présente comme ouvertement modeste (ce qu’on comprendra bien volontiers, car un chapitre conclusif n’est pas une monographie), mais d’une part le choix qu’il fait de se centrer par exemple sur un passage aussi décisif et discuté que celui qui porte sur l’idée du Bien semble encore trop ambitieux au vu du peu de pages qu’il lui est possible d’y consacrer, et d’autre part il a tendance à projeter un peu rapidement sur Platon les positions dont il serait l’héritier, notamment dans l’interprétation de νοῦς (p. 658‑659, p. 662) et διάνοια (p. 648‑649). Cette tendance nous paraît au fond la conséquence d’une méthode qui, à force de prélever certains énoncés, conduit, au moment d’examiner le lexique de la διάνοια chez Platon, à occulter paradoxalement la διάνοια de Platon, c’est-à-dire à négliger la discursivité de sa pensée : comme si la signification des concepts n’y était pas mise en jeu dans le dialogue, à même le mouvement explicite de leur problématisation. Ce défaut reste cependant marginal, dans un ouvrage dont l’originalité revendiquée tient de toute façon davantage au parcours qu’à son point d’arrivée.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gaia Bagnati, « Fabio Stella, Νόος e νοεῖν da Omero a Platone »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 13 mai 2022, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5744 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5744

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Auteur

Gaia Bagnati

Sorbonne Université, centre Léon Robin

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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