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Comptes rendus

Aristote, Poétique. Traduction, présentation, notes, bibliographie et index de Pierre Destrée

Paris, GF Flammarion, 2021, 270 p., ISBN : 978-2-0807-1229-5
Paulo Pinheiro
Référence(s) :

Aristote, Poétique. Traduction présentations, notes, bibliographie et index de Pierre Destrée, Paris, GF Flammarion, 2021, 270 p., ISBN : 978-2-0807-1229-5, ISBN Numérique : 978-2-0802-6012-3.

Texte intégral

1La nouvelle traduction de la Poétique d’Aristote par Pierre Destrée suit de près les questions rassemblées dans sa Présentation, celle-ci structurée autour de problèmes propédeutiques très remarquablement confrontés au texte aristotélicien. En effet, ce dernier, selon l’interprétation qu’en fait le traducteur, aurait été conçu pour servir à la formation générale des Grecs, et ce, dans la mesure où il était censé permettre le développement du jugement esthétique d’une œuvre poétique, en particulier épique et dramatique. Telle que nous la connaissons de nos jours, la Poétique est fondamentalement consacrée à l’étude de l’art de la composition littéraire, et en premier lieu de la composition de la tragédie, qui se manifeste au cours d’un élan mimétique — l’instinct imitatif, selon Destrée — se dévoilant aux êtres humains dès leur enfance ; l’homme étant l’être le plus enclin à imiter et à ressentir le plaisir des représentations (mimēmata) réussies. Nous pouvons donc lire la traduction de P. Destrée comme celle de l’œuvre d’un esthéticien, se rapprochant ainsi, par exemple, des travaux de S.H Butcher au XIXe ou encore de P. Somville, au XXe siècle ; d’un esthéticien avant la lettre, toutefois, puisque nous ne sommes guère face à un système complet des arts, mais plutôt face à ce que nous pourrions désigner comme l’embryon d’un tel système. L’effet humain et civilisateur de l’œuvre d’art tragique, les conditions générales de son usage moral et politique, sont toujours en cause — qu’il s’agisse de mettre en question les conditions de l’existence humaine, ou sa prétendue « fragilité » face au destin et à l’enchaînement des événements, sa peur, sa pitié, son humanité, sa perplexité ; mais dans les choix de traduction faits par Destrée, le jugement esthétique n’est civilisateur que par extension, son but premier reposant sur l’analyse de l’œuvre d’art elle-même, c’est-à-dire dans l’évaluation de la réussite de l’œuvre poétique (et le développement de la capacité de juger d’une telle réussite). Dans le cas spécifique de la tragédie, le but serait alors qu’elle conduise, par la mimēsis des intrigues complexes, aux émotions dites tragiques, et qu’elle nous offre l’exutoire (catharsis) de ces mêmes émotions.

2Ainsi, si l’œuvre d’art tragique nous dévoile un plaisir qui lui est propre (Poét. 1453b10) et que la recherche de l’oikeia hēdonē (le plaisir propre) est un aspect majeur de cette nouvelle version de la Poétique proposée par P. Destrée, il y a bien d’autres aspects à relever. En effet, il faut souligner également l’aspect didactique, que nous retrouvons tout particulièrement dans la clarté des divisions en titres (onze au total) et sous-titres proposés par le traducteur ; ceux-ci viennent habilement s’ajouter, ou plutôt se mêler, aux 26 chapitres dans lesquels la Poétique est, traditionnellement, répartie (depuis le XVIe siècle). Destrée défend sa nouvelle division comme un effort pour suivre le plan effectif du traité tout en gardant la division traditionnelle, dont il souligne pourtant le caractère assez arbitraire. Il faut aussi saluer l’aspect philologique de l’édition, notamment dans la richesse des nombreuses notes proposées — 354 au total — dans lesquelles le traducteur justifie ses choix : la traduction de mimēsis, tantôt par imitation, tantôt par représentation (le premier pour la simple action de mimer autrui, le second pour l’activité poétique en général), le refus justifié d’utiliser compassion pour traduire eleos (le terme choisi par le traducteur, pitié, est, en effet, préférable si l’on veut éviter l’aspect moral de l’action conjointe sous-entendue dans compassion, et favoriser ainsi la condition affective ou passive de la souffrance tragique), ou encore exutoire pour traduire catharsis (comme expression accentuée des émotions tragiques et non pas exactement comme purgation des passions) et bien d’autres propositions de traduction dont la justification est toujours présentée soigneusement dans les notes. Celles-ci sont donc d’une importance capitale, et les commentaires de I. Bywater, G. Else et D. Lucas, ont été très souvent pris en compte.

3Le texte source employé pour cette traduction est celui considéré comme « standard », publié en 1965, puis en 1966 avec quelques corrections, par Rudolf Kassel dans la collection Oxford Classical Texts (OCT) — repris dans le Thesaurus Linguae Graecae (TLG) en ligne. D’autres éditions ont été consultées, comme celle de Bywater, Hardy, Gudemann, de Montmollin, Rostagni, Sykoutris, Dupond-Roc & Lallot, ainsi que la dernière en date, publiée chez Brill en 2012 par L. Tarán & D. Gutas. Ce texte d’Aristote, peut-être le plus traduit en langues modernes, a reçu sa première version française au XVIIe siècle et, depuis, l’histoire des traductions en langue française ne cesse de croître. La traduction actuelle s’inscrit dans ce continuum des traductions tout en se distinguant très nettement par ses partis pris et choix de traduction. Il faut enfin souligner que la traduction actuelle est une version révisée de celle qui a été publiée dans les Œuvres complètes d’Aristote, éditées sous la direction de P. Pellegrin (Flammarion, 2014).

4Mais une nouvelle traduction de la Poétique d’Aristote impose toujours une réflexion sur l’état général des traductions. Quels choix ont été faits ? Pour quelles raisons ? En répondant à quelles perspectives historiques, philosophiques et philologiques ? Un tableau comparatif des traductions en langue française, pour autant que cela soit possible ou même envisageable, pourrait nous aider à établir le cadre général de ce long débat autour des termes qui composent la Poétique. Prenons, pour ne citer que quelques traducteurs, à titre d’exemple, dans les premières lignes, la construction du muthos ; en effet, le Stagirite aurait écrit πῶς δεῖ συνίστασθαι τοὺς μύθους εἰ μέλλει καλῶς ἕξειν ἡ ποίησις [Poét. 1447a8], ce que Destrée traduit par une phrase interrogative : comment les intrigues doivent-elles être construites pour que l’œuvre soit réussie ? La traduction de muthos par intrigue, de l’inf. moyen-passif (causatif) sunistasthai par doivent être construites, et l’adv. kalos par réussie, nous révèlent bien son intention d’orienter la traduction vers un lexique plus proche du théâtre et de l’œuvre dramatique. La réussite, ou pourrions-nous dire la beauté de l’œuvre, est, en effet, la pleine réalisation de la construction de l’intrigue (depuis la faute jusqu’à la formation des émotions tragiques et à la catharsis de ces mêmes émotions, en passant par le revirement de situation, peripeteia, la reconnaissance, anagnōrisis, et le fait de violence, pathos). C’est donc d’une esthétique de l’œuvre en particulier qu’il s’agit ici, et non pas d’une idée générale des arts poétiques, comme elle a été comprise pendant l’époque classique, et ce, même si nous ne devons pas perdre de vue l’aspect parfois prescriptif de la poétique aristotélicienne. Nous n’arrivons ainsi pas aux mêmes conclusions si nous lisons la Poétique traduite au XVIIe et au XVIIIe siècles : le Sieur de Norville (1671) traduit ce même passage par « de l’art de dresser le plan d’une belle œuvre » ; A. Dacier (1692), par « de quelle manière il faut constituer un sujet pour faire un bon poème » ; Ch. Batteux (1771), par « la manière dont les fables doivent être composées pour avoir la meilleure forme ». Au XIXe, nous trouvons, par exemple, chez J.-M. Chénier (1815) « les meilleures formes poétiques dans la composition des fables » ; chez E. Egger (1875), « de la manière de composer les fables pour que l’œuvre du poète soit bonne » ; chez Ch.-É. Ruelle (1883) « comment on doit constituer les fables pour que la poésie soit bonne ». Plus proche de nous, J. Hardy (1932) propose « de la façon de composer la fable si on veut que la composition poétique soit belle » ; alors que Dupond-Roc & Lallot (1980) proposent « de la façon dont il faut composer les histoires si l’on veut que la poésie soit réussie » ; et, enfin, B. Gernez (2001) propose « de la manière dont il faut composer l’intrigue afin que l’œuvre soit réussie ».

5À cet exercice herculéen de la traduction de la Poétique d’Aristote, il faut ajouter maintenant celle de P. Destrée, tout en accentuant la source protagoréenne du traité aristotélicien, en tant qu’il est plutôt concerné par la construction d’une poétique pour les tragédies que par une poétique de la tragédie. Dans le second cas, nous serions face au plan théorique d’une Poétique générale ; dans le premier, face à une technique dont l’utilité se vérifie dans le jugement effectif des œuvres poétiques. Plan général ou appréciation esthétique particulière, il faut savoir comment ces deux orientations se conjuguent ou s’opposent dans le traité aristotélicien. La formation du jugement sur les œuvres poétiques a été établie comme fonction première de l’éducation dès le sophiste Protagoras, qui, selon le témoignage de Platon dans le dialogue homonyme, aurait affirmé que la partie la plus importante de l’éducation consistait à être compétent en poésie, « (…) à être capable de comprendre, dans les productions des poètes, celles qui sont correctement faites et celles qui ne le sont pas, à savoir les distinguer et à savoir rendre compte de ces jugements, si on le demande. » (Prot. 338e-339a ; trad. Ildefonse). La traduction de P. Destrée a donc le mérite de nous placer face à ce travail poétique de construction du jugement esthétique, donc face à un traité philosophique, et non pas à un manuel technique pour la composition du poème mimétique, et dont l’usage effectif est à la portée de tous les hommes pour lesquels l’image de civilisation recherchée doit passer par les jugements sur les œuvres d’art poétiques.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Paulo Pinheiro, « Aristote, Poétique. Traduction, présentation, notes, bibliographie et index de Pierre Destrée »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 05 mai 2022, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5510 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5510

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Auteur

Paulo Pinheiro

Université Fédérale de l'Etat de Rio de Janeiro - UNIRIO

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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