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Comptes rendus

L. Annaeus Cornutus, Greek Theology, Fragments and Testimonia, translated with an introduction and notes by George Boys-Stones

SBL Press, Atlanta, 2018 (Writings from the Greco-Roman World 42), xiv + 242 p., ISBN : 978-0-88414-293-5 Hardback, 978-1-62837-210-6 Paperback
Jean-Baptiste Gourinat
Référence(s) :

L. Annaeus Cornutus, Greek Theology, Fragments and Testimonia, translated with an introduction and notes by George Boys-Stones, SBL Press, Atlanta, 2018 (Writings from the Greco-Roman World 42), xiv + 242 p., ISBN 978-0-88414-293-5 Hardback, 978-1-62837-210-6 Paperback.

Texte intégral

1Lucius Annaeus Cornutus, né à Leptis Magna, en Lybie, vers 10/20, et qui vécut à Rome au moins entre 50 et 67, est le plus mal connu de tous les auteurs stoïciens de la période romaine dont l’œuvre a partiellement survécu. Son ouvrage le plus connu est le seul conservé, l’Abrégé de théologie grecque, qui vaut à Cornutus d’être cité dans le prologue de Gargantua comme allégoriste. Mais il est l’auteur d’autres ouvrages, philosophiques, philologiques, grammaticaux et rhétoriques, notamment un commentaire des Catégories d’Aristote, des commentaires de Virgile, et un traité Sur l’orthographe. Il n’est pas impossible qu’il ait influencé la brève réforme claudienne de l’orthographe qui intégra le digamma dans l’alphabet (voir p. 2, p. 144 n. 6). Enfin, il a été le maître de Lucain et de Perse, qui le mentionne dans sa 5e Satire. L’ambition de G. Boys-Stones de permettre une « réévaluation » de Cornutus avec un « exposé plus complet de son profil intellectuel » (p. 2) est parfaitement justifiée.

2Cornutus n’avait en effet pas été très bien servi par l’édition et la recherche, et si la magistrale étude pionnière de G. Most dans l’Aufstieg, symptomatiquement intitulée « Cornutus and Stoic allegoresis : a preliminary report » (ANRW, II, 36-3 [1989], p. 2014-2065) a fait date, ainsi que la notice de P. P. Fuentes González dans le DPhA (1994), la thèse française de G. Rocca-Serrra, soutenue en 1988, avec une traduction française commentée de l’Abrégé, est restée inédite, tout comme la thèse de R. Hays, soutenue à Austin en 1983. Les choses ont bougé depuis une vingtaine d’années, d’abord avec la traduction italienne commentée de l’Abrégé par I. Ramelli, parue en 2003, dont j’ai rendu compte ici même en 2008, p. 286-289, puis avec la nouvelle édition Teubner de 2018, publiée par J. B. Torres, qui remplace plus qu’avantageusement l’édition de K. Lang de 1881. C’est la même année que cette édition qu’est paru le volume de Boys-Stones. Or il n’existait pas jusqu’ici de volume réunissant la totalité de ce qui est conservé de Cornutus, soit sous forme intégrale (l’Abrégé), soit sous forme de fragments et témoignages pour le reste de l’œuvre. Jusqu’ici, il fallait naviguer entre la dissertation latine de Reppe (De L. Annaeo Cornuto, 1906) pour le commentaire des Catégories et les Grammaticae Romanae Fragmenta de Mazzarino (1955, p. 167-209) pour les fragments philologiques et grammaticaux. Il va sans dire que ces fragments étaient édités sans traduction, et qu’une vision synoptique et tant soit peu complète de Cornutus n’était pas possible. Le volume publié par Boys-Stones est donc à tous égards une contribution majeure à l’étude de Cornutus, et par-delà Cornutus, à l’histoire du stoïcisme, comparable à l’importance pour l’histoire du platonisme du volume Platonist Philosophy, 80 BC to AD 250 publié la même année par le même auteur à Cambridge.

3Le volume est constitué d’une introduction générale de 40 pages, puis de l’Abrégé de Théologie Grecque, des fragments du traité Sur la prononciation ou Sur l’orthographe, enfin des témoignages et fragments sur la vie et le reste de l’œuvre de Cornutus : commentaire des Catégories d’Aristote, fragments de physique et de métaphysique, fragments de rhétorique et commentaires de Virgile et (peut-être) de Lucain. On trouve aussi la Vie de Perse, importante source biographique pour celle de Cornutus, et la Satire V de Perse. Le volume comprend les textes originaux grecs et latins, avec la traduction anglaise en regard pour les textes les plus longs, ou en-dessous du texte original pour les fragments plus brefs. Tous ces textes sont édités avec un apparat critique abrégé (dans le cas de l’Abrégé, il s’agit essentiellement des différences avec le texte de Lang et de Torres), des notes explicatives ou philologiques, et précédés d’une introduction.

4L’une des forces de Boys-Stones, c’est d’avoir continûment étudié la philosophie dite « post-hellénistique » depuis son premier livre de 2001 Post-Hellenistic Philosophy, et pas seulement Cornutus, sur lequel il a déjà écrit plusieurs articles importants. Cela lui donne une vision synoptique de la philosophie de la période, qui lui permet d’aborder Cornutus en chercheur qui connaît les procédures, les thèmes et les enjeux de la période, et pas seulement le stoïcisme. Non, montre-t-il, Cornutus n’est pas un esclave affranchi devenu un petit maître d’école romain qui a écrit des traités élémentaires (p. 3-5, p. 139-140), et ce n’est pas non plus un grammairien plutôt qu’un philosophe (p. 15) : c’est un philosophe très engagé dans les débats intellectuels de son temps, avec des intérêts intellectuels vastes, une connaissance approfondie de la physique et de la logique, une adhésion incontestable mais parfois critique au stoïcisme, et un engagement critique net contre l’aristotélisme – quand il commente les Catégories – ou le platonisme, notamment la physique du Timée (p. 35). Constatant comme certains de ses prédécesseurs qu’il y a peu de références explicites au stoïcisme dans ce que nous avons conservé de Cornutus, Boys-Stones avance l’idée, très convaincante, que la polémique contre les écoles rivales est une façon adversative de marquer son allégeance au stoïcisme (p. 11). Constatant la dispersion du stoïcisme à l’époque, il emprunte aussi aux spécialistes du platonisme l’idée que les écoles du temps constituent de véritables « communautés textuelles » constituées dans un « réseau intellectuel d’idées et d’activités » (p. 10).

5La section 1.4 de l’introduction (p. 13-34) est entièrement consacrée à une synthèse des « vues philosophiques de Cornutus », menée selon la division traditionnelle de la philosophie stoïcienne en logique, physique et éthique, dont Boys-Stones rappelle en s’appuyant sur l’Abrégé, p. 15, 4-5 que Cornutus l’adoptait (p. 14). Cette méthode d’exposition est très convaincante pour montrer que Cornutus est un philosophe stoïcien. Elle a à mon avis un revers, qui est de passer assez vite (p. 27-28) sur l’activité « critique » de Cornutus, pourtant bien représentée par son activité de commentateur de Virgile présente dans les fragments (p. 182-193) et dont Boys-Stones souligne l’importance, puisqu’il fut probablement l’un des tout premiers commentateurs de Virgile (p. 2). Boys-Stones souligne certes qu’il y a une très intéressante continuité entre la critique des « inventions » de Virgile et celle des inventions des poètes dans l’Abrégé (p. 27) mais, comme l’indique le titre de son introduction, il a délibérément choisi de s’intéresser à « Cornutus le philosophe » et non au « critique » (au sens antique du terme), alors que cette épithète lui est attribuée dans les sources.

6Quoi qu’il en soit, les vues philosophiques de Cornutus sont stoïciennes, la démonstration en est rigoureuse. Elles ont aussi leur originalité, et constituent une contribution personnelle à la longue histoire de l’école, dans un débat avec la tradition. Ce que nous connaissons de la contribution de Cornutus à la logique tient à deux points : son commentaire des Catégories et son œuvre rhétorique, puisque la rhétorique fait partie de la logique pour les stoïciens. La place et la portée d’une doctrine stoïcienne des catégories est un point épineux et débattu, au sujet duquel l’apport de Cornutus a longtemps été éludé dans les études sur le stoïcisme, avant d’être pleinement réintégré. L’analyse de Boys-Stones replace très clairement la perspective de Cornutus au sein de ce débat : tandis que les platoniciens avaient souligné la nature ontologique des catégories, les péripatéticiens avaient mis davantage d’accent sur l’aspect linguistique des catégories sans les réduire à être de simples classifications linguistiques. Dans ce débat, avance Boys-Stones, Cornutus défend une ligne d’interprétation et de critique résolument stoïcienne : si les catégories aristotéliciennes échouent aux yeux de Cornutus à rendre compte de toutes les formes d’expression (elles rendent compte de « au Lycée » mais pas de « vers Dion »), cela vient du fait que l’exclusion de certains termes des catégories d’Aristote est liée à la structure de sa logique, trop restrictive en concevant la proposition comme une relation entre des termes (p. 23-24).

7En ce qui concerne la physique, la démonstration de Boys-Stones quant à la conformité de celle de Cornutus à la physique stoïcienne est implacable : point par point, il reconstruit sa philosophie de la nature et montre son orthodoxie stoïcienne quasi systématique (p. 29-32). Dans l’introduction de l’Abrégé, il propose une interprétation très convaincante de la structure de l’ouvrage (p. 42-44) et défend l’idée que cette structure se veut en partie une réponse critique au Timée de Platon (p. 44-47) et revient sur l’usage de la lecture allégorique (p. 47-49). Boys-Stones est nécessairement moins à l’aise quand il aborde l’éthique, puisque nous n’avons pas conservé de texte éthique de Cornutus. Il doit se contenter de montrer les élément conformes à l’éthique stoïcienne dans l’Abrégé, et d’expliquer cette relative absence (p. 32-34). Peut-être ici aurait-il pu évoquer l’interprétation éthique du titre Περὶ ἑκτῶν que Ramelli donnait en 2003 (p. 10). Et il aurait pu être intéressant aussi d’évoquer le témoignage que donne Perse de l’enseignement éthique de Cornutus (Satires V, 85, 105-108), témoignage qui corrige largement l’image d’un philosophe peu disert sur l’éthique qui ressort de ses écrits.

8A l’évidence, ce volume, par le caractère exhaustif des sources qu’il propose, en langue originale, avec une traduction anglaise, et par la présentation originale et synoptique de la philosophie de Cornutus est un tournant majeur dans l’étude de ce stoïcien méconnu.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Baptiste Gourinat, « L. Annaeus Cornutus, Greek Theology, Fragments and Testimonia, translated with an introduction and notes by George Boys-Stones »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 02 mai 2022, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5504 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5504

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Auteur

Jean-Baptiste Gourinat

Centre Léon Robin (UMR 8061 CNRS Sorbonne Université)

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