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Comptes rendus

Julien Devinant, Les Troubles psychiques selon Galien. Étude d’un système de pensée

Les Belles-Lettres, Paris, 2020 (Collection Études anciennes), 435 p., ISBN : 9782251451220.
Antoine Pietrobelli
Référence(s) :

Julien Devinant, Les Troubles psychiques selon Galien. Étude d’un système de pensée, Les Belles-Lettres, Paris, 2020 (Collection Études anciennes), 435 p., ISBN : 9782251451220.

Texte intégral

1Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat en philosophie ancienne et en philologie grecque soutenue en juillet 2016 et menée sous la direction de Philip van der Eijk (Humboldt, Berlin) et André Laks (Paris-Sorbonne). Il a été couronné en 2021 du Prix Alfred Croiset de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et est aussi partiellement disponible en accès libre : https://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/​lesbelleslettres/​3407.

2Les modernes ont eu souvent du mal à comprendre que Galien ait été à la fois philosophe et médecin ainsi que les interactions entre ces deux compétences. Rares sont les philologues qui s’aventurent sur les thèmes philosophiques traités par Galien. Quant aux philosophes qui étudient le corpus galénique, ils y voient certes une source utile sur les textes qu’il est le seul à citer, mais ils ont parfois interprété les arguments logiques ou philosophiques de Galien en concluant à son incompétence dans ces champs disciplinaires.

3En ce sens, la thèse de Julien Devinant (J. D.), qui est philosophe de formation, renouvelle des discours figés qui se sont imposés sur le Galien philosophe. L’originalité de son approche est de mettre en relation les théories philosophiques de Galien sur l’âme avec son discours médical sur les troubles psychiques. Ces deux approches avaient en effet donné lieu à des études séparées. En s’intéressant à la psychopathologie de Galien, J. D. fait le pari de comprendre l’articulation de ces deux volets que la recherche avait traités isolément et d’envisager sous un angle nouveau la question des rapports entre philosophie et médecine.

4Le livre est constitué de cinq grandes parties et de treize chapitres. L’enquête part d’un questionnement théorique sur les rapports de l’âme et du corps chez Galien et elle s’achève sur le traitement des troubles mentaux. Elle propose une traversée de l’immense corpus galénique pour interroger d’une part la psychologie de Galien, sa conception de l’âme et sa classification des troubles psychiques et pour proposer d’autre part une synthèse du système médical de Galien (symptomatologie, étiologie, thérapeutique). En fin de volume, l’auteur offre une ample bibliographie de 78 pages et deux index (index locorum et index nominum et rerum).

5La première partie, comportant trois chapitres, aborde des enjeux théoriques et plus particulièrement la question du matérialisme de l’âme, telle qu’elle est exprimée par Galien dans le Quod animi facultates (QAF) ou Quod animi mores. Dans son premier chapitre, l’auteur explique que les commentateurs ont relevé et dénoncé une contradiction entre cette théorie matérialiste et l’agnosticisme scientifique de Galien qui refuse de se prononcer sur l’ousia de l’âme. Selon J. D., on a eu tendance à radicaliser ces deux positions et à les considérer comme inconciliables, sous l’influence de la réception du QAF : en se positionnant contre la thèse défendue par Galien, les néoplatoniciens, les penseurs chrétiens et musulmans et les savants de la Renaissance ont vu dans ce traité « l’expression par excellence du matérialisme médical » (p. 31).

6Le chapitre 2 entreprend de résoudre une autre contradiction entre la théorie instrumentaliste qui veut que l’âme régisse le corps comme son instrument et qui est notamment développée dans le De usu partium, et la théorie matérialiste qui soumet les facultés de l’âme aux tempéraments du corps. Plusieurs solutions ont été avancées pour expliquer cette apparente incohérence (évolution de la pensée de Galien ; importance du contexte ; perspective unificatrice). J. D. montre que les deux thèses peuvent coexister dans un même argument comme dans le De semine (II, 2, 4-7) ou dans le QAF (cf. n. 29 p. 41), et soumet cette hypothèse : « l’adaptation du corps ou la dépendance de l’âme ne seraient que deux points de vue sur ce même phénomène » (p. 41). Pour résoudre cette contradiction, J. D. mobilise la théorie des causes (finale, efficiente, matérielle, instrumentale et formelle) : « le corps peut perturber l’âme en tant qu’il est cause instrumentale des opérations dont est la cause efficiente » ; et plus loin : « Si donc le corps explique l’âme (thèse de la dépendance) et l’âme explique le corps (thèse instrumentaliste), ce n’est sans doute pas le même élément ou aspect de chacun d’eux qui est à chaque fois en jeu » (p. 44).

7Le chapitre 3 porte sur l’agnosticisme de Galien, souvent interprété comme un aveu d’incompétence philosophique. J. D. propose d’y voir plutôt un geste conscient et raisonné et le signe d’une exigence intellectuelle. Pour Galien, la substance de l’âme n’est pas un sujet où il est possible de parvenir à une connaissance certaine et le discours sur l’âme doit se limiter à la cause de ses actions, c’est-à-dire à ses facultés. Galien adopte alors une perspective fonctionnaliste sur l’âme et il ne l’envisage que dans une démarche pratique.

8Cette primauté de la pratique dans les discours galéniques sur l’âme est approfondie dans le premier chapitre de la deuxième partie : « le trouble psychique comme objet médical ». J. D. y précise cet « utilitarisme épistémologique de Galien » (p. 73) : « le médecin en tant que médecin s’arrête à la dimension vitale de l’appareil psychique » (p. 72). Mais ce chapitre est aussi le point de départ de l’enquête sur la psychopathologie galénique.

9Le chapitre 2 (« Une psychopathologie ? ») fait preuve d’une saine distance anthropologique : l’auteur met en garde contre l’anachronisme qui consiste à plaquer sur les sociétés anciennes des termes modernes en habits grecs comme psychothérapie, psychiatrie ou psychopathologie. Si la répartition ancienne attribue à la médecine de soigner les douleurs du corps et à la philosophie de guérir celles de l’âme, on ne peut que constater l’absence de spécialistes de la psychopathologie dans l’Antiquité. J. D. rappelle toutefois qu’à l’époque impériale, les médecins qui précèdent Galien ont manifesté un grand intérêt pour les troubles mentaux et que le médecin de Pergame hérite de catégories nosologiques bien établies comme la phrénitis, la mania ou la mélancolie ; mais il constate également qu’on ne trouve dans le corpus galénique ni réflexion ni traité spécifiquement consacrés à la folie et il perçoit dans ce silence une stratégie d’évitement (chap. 3).

10Dans le chapitre 4, qui présente une étude lexicale approfondie sur les noms des maladies mentales et le vocabulaire de la folie chez Galien, J. D. prend bien soin de distinguer ce que les anciens appelaient les affections de l’âme (ψυχικὰ πάθη ou πάθη τῆς ψυχῆς) et qui correspondent aux passions (chagrin, colère, peur, inquiétude, désir, etc.) des troubles psychiques identifiés comme des maladies telles que la phrénitis (un délire continu avec fièvres aiguës) ou la mania (une perturbation mentale chronique sans fièvre). Cette réflexion lexicale sur les noms de la maladie mentale débouche sur des remarques plus générales sur l’usage du langage chez Galien qui refuse les disputes sophistiques sur les mots et le lexique spécialisé pour privilégier le vocabulaire courant.

11La troisième partie démontre « l’unité des troubles psychiques » dans la médecine de Galien par leur localisation commune dans le cerveau. Une des définitions galéniques de la maladie est en effet la lésion d’une fonction vitale qui affecte l’organe qui en est responsable. Or les troubles psychiques sont décrits comme des « lésions des fonctions hégémoniques » ou des « affections de l’encéphale ». Le traitement médical de l’âme est donc rattaché à l’organe précis du cerveau. Comment cette transposition du trouble psychique à l’affection de l’encéphale est-elle compatible avec la tripartition de l’âme que Galien reprend à Platon ? Pourquoi le cœur et le foie ne sont-ils pas impliqués dans les troubles de l’âme, alors qu’ils génèrent respectivement le pneuma vital et le pneuma naturel ? Galien ne considère que les lésions de l’élément rationnel du cerveau (amnésies, léthargies, insomnies, délires et phrénitis), car seul l’encéphale produit le pneuma psychique qui dote l’âme des fonctions sensitives, motrices et hégémoniques. J. D. voit dans l’équivalence entre l’âme et l’encéphale, non pas une contradiction avec le modèle de la tripartition, mais « une simple limitation de perspective » (p. 155), une restriction aux affections cognitives.

12En suivant l’exemple particulier de la phrénitis, comme Galien l’avait fait dans sa Méthode thérapeutique, J. D. nous donne à voir la complexité de la méthode médicale de Galien qui prend en compte une symptomatologie, une étiologie et une thérapeutique. Il se trouve en effet que le Pergaménien n’a pas laissé de catalogue raisonné des entités nosologiques, mais que sa démarche est plutôt de définir une méthode. Une convergence de symptômes ne suffit pas à identifier une maladie ; pour comprendre la maladie et la soigner, il faut en trouver la cause. Ce modèle étiologique doit tenir compte de la diversité du réel et l’établissement du diagnostic « procède graduellement, en changeant de focale à chaque palier de progression » (p. 257). Le diagnostic différentiel progressif qui vise à découvrir la cause est un art stochastique et J. D. montre que dans le cas des troubles psychiques « le recours à la conjecture devient prépondérant » (p. 270).

13Il faut toutefois attendre le dernier chapitre consacré à la thérapeutique pour lire les fameux récits de cas de troubles délirants : l’homme qui ne peut pas dormir parce qu’il est effrayé à l’idée qu’Atlas ne se fatigue et laisse le ciel s’effondrer sur nos têtes (p. 279) ; l’homme qui voit un serpent rouge ramper au plafond et qui craint qu’il ne lui tombe dessus (p. 291) ; l’homme qui s’est enfermé chez lui et qui jette sa vaisselle et son esclave par la fenêtre sous les yeux des passants ; le médecin Théophile qui voit des joueurs d’aulos dans sa chambre et assiste à un concert imaginaire (p. 279) ou encore le cas de la femme de Justus secrètement amoureuse d’un danseur de pantomime (p. 280-289). J. D. remarque que ces récits hauts en couleur sont des exemples qui sont plusieurs fois cités dans le corpus : ils constituent « un répertoire conventionnel afin d’identifier différents types de délire » (p. 295). Il note aussi que le médecin n’indique aucune thérapeutique spécifique pour ces états et il y voit un aveu des limites de la médecine pour traiter de tels phénomènes.

14Ce résumé de la démonstration du livre J. D. ne peut donner qu’une première idée de la rigueur et la profondeur de son raisonnement. Une des forces du livre réside dans la formulation de concepts pour décrire la pensée galénique et dans la minutie employée pour la décortiquer. Peu de philosophes étaient entrés aussi profondément dans le système médical galénique et il faut savoir gré à J. D. de nous offrir ce Galien revivifié.

15Ce ne serait toutefois pas rendre justice au livre que de limiter ses apports à sa méthode philosophique. Il faut aussi en souligner les grandes qualités philologiques. Toutes les traductions qui sont proposées sont de l’auteur qui montre, dans le choix des citations traduites, une excellente connaissance du corpus galénique. Les pages et les notes sont remplies de micro-enquêtes : par exemple, la n. 25 p. 106 recense les mots de la folie utilisés par Galien pour insulter ses adversaires ; les p. 110-114 portent sur le sens de la παραφροσύνη (« délire ») et les n. 40 et 41 sur les mots préfixés en παρα- qui décrivent un dérèglement psychique ; aux p. 191-193, on trouve des précisions sur la μώρωσις (« hébétude »), aux p. 195-196 sur la typhomanie ou aux p. 210-213 sur la mélancolie. Cet apport philologique et ce souci de définir précisément les termes s’illustrent aussi sur des notions médicales abondamment utilisées par Galien : la δύναμις (p. 62-64) ; les diorismes (p. 129) ; la question de la mutation des humeurs (p. 224-226) ou la sympathie (p. 238 sq.). Sur toutes ces questions, J. D. fait des mises au point fort utiles pour tous les spécialistes de Galien.

16Pour quelqu’un qui voudrait vraiment découvrir Galien, le livre de J. D. constitue une excellente introduction. Il donne à voir les subtilités et les nuances d’un système que l’on résume trop souvent à des positions polémiques et dogmatiques. Si Galien pose lui-même des limites à son système théorique, il ne faut pas y voir une faiblesse, mais plutôt une grande prudence méthodologique, une forme d’humilité et de courage, celui d’avouer qu’il ne sait pas. Il faudra encore du temps pour que Galien soit mis au programme des études de philosophie ou qu’il soit reconnu comme un philosophe à part entière, mais l’étude de Julien Devinant place un jalon décisif dans ce processus de revalorisation.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Antoine Pietrobelli, « Julien Devinant, Les Troubles psychiques selon Galien. Étude d’un système de pensée »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 22 novembre 2022, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5444 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5444

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