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Comptes rendus

B. Bauch, H. Cohen, R. Hönigswald, E. Lask, R. H. Lotze, P. Natorp, W. Windelband, Sur la théorie platonicienne des Idées, Textes traduits et introduits par Arnaud Dewalque

Paris, Vrin, 2021, 262 p., ISBN : 9782711629688
Sylvain Delcomminette
Référence(s) :

B. Bauch, H. Cohen, R. Hönigswald, E. Lask, R. H. Lotze, P. Natorp, W. Windelband, Sur la théorie platonicienne des Idées, Textes traduits et introduits par Arnaud Dewalque, Paris, Vrin, 2021, 262 p., ISBN : 9782711629688.

Texte intégral

1La lecture néokantienne de Platon est souvent reléguée au rang de simple curiosité historique dont l’intérêt ne dépasserait pas le cercle étroit des spécialistes de ce courant. C’est particulièrement regrettable, car elle offre un exemple remarquable de réappropriation philosophique philologiquement informée d’un penseur majeur du passé. Si l’histoire de la philosophie doit avoir, par-delà son intérêt antiquaire tout à fait légitime, une véritable pertinence pour la philosophie en train de se faire, de telles tentatives méritent d’être étudiées de très près. Le présent recueil nous fournit de magnifiques outils à cette fin : la traduction française d’une sélection judicieuse de six textes représentatifs (respectivement de Bruno Bauch, Hermann Lotze, Hermann Cohen, Paul Natorp, Wilhelm Windelband, Emil Lask et Richard Hönigswald), précédée d’une longue introduction qui les replace dans leur contexte historico-philosophique et les fait dialoguer les uns avec les autres. Dans l’ensemble, il s’agit d’un travail remarquable dont on ne peut qu’être reconnaissant à Arnaud Dewalque et aux éditions Vrin.

2Comme le suggère Arnaud Dewalque dans son éclairante introduction intitulée « Platon néokantien » (p. 15), c’est pour faire face au succès grandissant des sciences expérimentales après la mort de Hegel que la philosophie allemande a cherché à se refonder en invoquant ces deux figures tutélaires que sont Platon et Aristote, ouvrant ainsi deux voies très différentes à cette entreprise. Alors que la renaissance de l’aristotélisme culminera dans l’école de Franz Brentano, c’est dans le cadre du néokantisme au sens large que l’interprétation de Platon redevient un enjeu philosophiquement vivant, dépassant sans doute ainsi les intentions premières de l’un des initiateurs du fameux « retour à Kant », à savoir l’éminent historien de la philosophie antique Eduard Zeller, dont l’interprétation de Platon allait notamment servir de repoussoir à Paul Natorp.

3C’est naturellement à ce dernier et à son grand ouvrage sur La Théorie platonicienne des Idées de 1903 que l’on pense en priorité lorsqu’on évoque l’interprétation néokantienne de Platon. Ce recueil montre combien la situation est plus complexe et exige de parler des interprétations néokantiennes au pluriel. Certes, comme le souligne Arnaud Dewalque, toutes ces interprétations partagent l’ambition de dégager Platon de la métaphysique pour en faire le fondateur de la « théorie de la science » (p. 14, 18-19), mais en dehors de ce présupposé minimal, elles présentent une grande diversité, qui va parfois jusqu’à l’opposition pure et simple. Bien plus, et de manière assez surprenante, l’interprétation de Natorp, de loin la plus fouillée et la plus élaborée, semble avoir trouvé peu d’échos chez les néokantiens en dehors de l’école de Marbourg, à tel point que l’on se demande parfois s’ils l’ont seulement lue (le seul texte du recueil à y faire clairement allusion est celui de Hönigswald, mais il le fait anonymement et sur un mode très polémique). D’ailleurs, là où Cohen et Natorp décelaient une convergence fondamentale entre Kant et Platon, Lask voit au contraire une « opposition irréconciliable » entre les deux auteurs en ce qui concerne la fonction des mathématiques (p. 222). C’est que l’interprétation de Kant, et par là même la compréhension de la philosophie, sont tout autant enjeux de débats entre ces différents auteurs.

4Deux grandes tendances se laissent dégager dans les lectures de Platon ici présentées. La première et, à en juger par ce recueil, de loin la plus influente, s’inaugure avec Lotze, en particulier dans le texte de 1874 ici traduit. Selon Lotze, la découverte essentielle de Platon est la stabilité des contenus conceptuels pris en eux-mêmes, indépendamment de leur concordance avec de présumées choses extérieures, ceux-ci demeurant toujours identiques à eux-mêmes et dans des rapports constants les uns avec les autres. Platon leur attribue dès lors un être, mais ce qu’il vise par là, ce n’est pas l’existence d’une chose ou l’effectivité d’un événement, mais la validité d’une vérité. Cette interprétation va être reprise et développée dans le cadre de la philosophie des valeurs de l’école de Bade ou de Heidelberg. Ce n’est guère visible dans le texte de Windelband qui, en 1900, présente une interprétation de Platon encore très conventionnelle, mais cela le devient en revanche dans l’extrait d’un cours de Lask ici traduit, qui date de 1911-1912. La veine « objectiviste » de Lask trouve en Platon son ancêtre, le « mérite éternel » de ce dernier étant selon lui « d’avoir légitimé les Idées en tant qu’“objets” » (p. 212) et d’avoir conféré à ceux-ci « la véritable valeur » (p. 210). La signification première des Idées n’est pas leur généralité, mais leur validité, et donc leur caractère axiologique, qui se fonde ultimement dans l’Idée du bien comme « forme axiologique pure en tant que telle, non sensible, séparée de l’additif sensible » (p. 213), ce qui permet de concilier unité et multiplicité au sein même du domaine de l’axiologique ainsi mis au jour. C’est également dans cette lignée que se situent le texte de Bauch (1915) qui ouvre le volume et celui de Hönigswald (1917) qui le clôt. Selon le premier, qui se revendique explicitement de Lotze, l’Idée en tant qu’ordonnancement invariant est le fondement de la validité concrète de la connaissance, dans la mesure où la validité logique d’une proposition est le fondement du caractère correct de son appréhension par un sujet. Selon le second, « [l]’Idée de Platon constitue une norme de validité qui englobe d’un seul coup la connaissance et la loi morale » et « détermine la subordination de la connaissance à l’impératif de la loi morale dans l’Idée du Bien » (p. 233). Cependant, les Idées ne sont pas seulement des valeurs de validité : au contraire, selon Hönigswald, il convient de prendre également en considération la « choséité de l’être de l’Idée », qui, loin de résulter d’une mécompréhension naïve des tendances platoniciennes, trouverait son ancrage historique profond dans le fait que Platon aurait tendance à réduire la validité à la signification, alors que celle-ci n’est que le facteur élémentaire qui entre dans les propositions ou les jugements, véritable lieu où se déploie la validité au sens propre.

5C’est sur ce point qu’il est difficile de ne pas percevoir une allusion critique à l’autre grande tendance de l’interprétation néokantienne de Platon, à savoir celle qui se développe au sein de l’école de Marbourg. Alors que l’interprétation heidelbergienne reste assez conforme au portrait classique de Platon, « simplement quelque peu enjolivé avec une phraséologie de l’Allemagne du sud-ouest », dans les termes de Lask (cité dans l’introduction, p. 80), l’interprétation marbourgeoise est beaucoup plus radicale et associe Platon et Kant dans une synthèse profondément originale. Elle est inaugurée par le texte de Cohen repris dans ce recueil, qui date de 1878. Certes, Cohen considère lui aussi que l’être véritable « ne signifie pas en soi un être de l’existence, mais un être en tant que valeur de connaissance, en tant que validité de vérité » (p. 144), ce qui semble le rapprocher de Lotze. Mais l’apport le plus original de Cohen réside dans l’interprétation des Idées comme hypothèses, c’est-à-dire comme méthodes pour interpréter les phénomènes, conception qui aurait été inspirée à Platon par ses recherches quant aux mathématiques. C’est cette interprétation que Natorp développera dans son grand livre de 1903 en lui donnant une assise philologique beaucoup plus solide et sans commune mesure avec les autres tentatives rassemblées ici. Dans le texte de 1914 inclus dans ce recueil, Natorp revient sur son interprétation en insistant notamment sur sa différence avec celle de Lotze, à ses yeux trop restrictive. En effet, selon Natorp, réduire l’être des Idées à la validité des vérités présente deux problèmes. Tout d’abord, il faut distinguer la vérité, qui concerne l’énoncé, et l’être, qui concerne ce qui est énoncé. Tel est en effet le « sens général de l’être » pour Platon : « celui du “c’est ainsi” qui est justement posé chaque fois que l’on pose quelque chose de pensé » (p. 166). Or là réside le deuxième problème de l’interprétation de Lotze, car la validité des vérités n’est qu’un sens particulier de l’être, alors que c’est le sens le plus général de l’être et du non-être qui doit prévaloir, à savoir celui de l’affirmation et de la négation. Par ailleurs, Lotze et ses épigones ont tort de reprocher à Platon de s’en être tenu aux concepts isolés (ou encore aux significations, pour reprendre le terme de Hönigswald) sans progresser jusqu’au jugement et à la loi : c’est au contraire exactement ce qu’il fait dans ses œuvres plus tardives, dès le Phédon, et plus encore dans le Parménide et le Sophiste. À la différence d’Aristote, Platon a précisément attribué la primauté à la relation sur la chose, ce qui en fait un authentique précurseur de Kant.

6Ce rapide parcours suscitera, je l’espère, le désir de se plonger dans cet ouvrage qui ne vaut pas seulement par les textes qu’il rassemble, mais tout autant par son introduction très fouillée, qui tire les grandes lignes des différentes interprétations proposées par les auteurs des textes traduits et les confronte non seulement les unes aux autres, mais également à d’autres théories de l’époque ou contemporaines. Il devrait fournir matière à réflexion aussi bien aux spécialistes de Platon et du néokantisme qu’à toute personne intéressée par le rapport fructueux que la philosophie peut entretenir avec son histoire.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvain Delcomminette, « B. Bauch, H. Cohen, R. Hönigswald, E. Lask, R. H. Lotze, P. Natorp, W. Windelband, Sur la théorie platonicienne des Idées, Textes traduits et introduits par Arnaud Dewalque »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 09 mars 2022, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5440 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5440

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Auteur

Sylvain Delcomminette

Université libre de Bruxelles

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