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Comptes rendus

Francesca Simeoni, Trascendenza e cambiamento in Filone di Alessandria. La chiave del paradosso

Préface de Carlos Lévy, Tournhout: Brepols, 2019 (Monothéismes et philosophie 25), 325 pages. ISBN : 9782503584256
Smaranda Marculescu
Référence(s) :

Francesca Simeoni, Trascendenza e cambiamento in Filone di Alessandria, La chiave del paradosso, Tournhout : Brepols, 2019 (Monothéismes et philosophie 25), 325 pages. ISBN : 9782503584256.

Texte intégral

1Le volume analyse le lien entre transcendance et changement comme clé de la relation entre Dieu et l’être humain dans la pensée de Philon d’Alexandrie. Au cœur de l’enquête se trouve un verset biblique, Exode 3, 14, analysé dans deux versions, celle des Septante et la version massorétique. Francesca Simeoni (dorénavant FS), opte pour la traduction « Je suis Celui qui est/existe (Ἐγώ εἰμι ὤν) », selon la version des Septante, en s’appuyant sur les considérations de Martin Buber sur « être présent » (p. 42). Base de l’identification du Dieu biblique avec l’Être, l’interprétation philonienne de ce verset a comme conséquence, selon FS, la reconnaissance d’un hiatus ontologique entre Être et devenir, Philon étant le premier à penser de manière explicite la transcendance de Dieu comme « absolue » et en radicale opposition au « devenir ».

2Le livre est formé de quatre chapitres divisés en sous-chapitres, précédés d’une « Introduction ». Une ample conclusion, une bibliographie et quatre indices (passages philoniens, biblique, auteurs antiques et noms propres) complètent cet important ouvrage, préfacé par Carlos Lévy.

3Dans son « Introduction » (p. 19-36), FS précise avoir conçu son étude comme un dialogue avec la philosophie contemporaine qui, à travers les questionnements sur la nature de l’Être, d’une part, et sur la connaissance de soi d’autre part, a ramené l’Antiquité au cœur de l’actualité, par des travaux comme ceux de M. Foucault et de P. Hadot, qui en font un « exemple d’unité entre philosophie et vie, entre pratique et contemplation, entre herméneutique de soi et exercices spirituels » (p. 19). FS rappelle à quel point Philon, tout en s’intégrant dans le paysage philosophique du début de l’époque impériale par la pratique de ce qu’elle désigne de manière positive comme un véritable « éclectisme herméneutique », entretient un rapport extrêmement complexe avec les différents courants formant ce paysage. En s’appuyant sur des travaux récents, dont ceux de Carlos Lévy, FS analyse tout au long de son ouvrage la conversion notionnelle opérée par Philon sur un certain nombre d’éléments doctrinaires précis (comme l’οἰκείωσις stoïcienne ou l’ἐποχὴ sceptique) qui, séparés de leur contexte initial, se refondent et participent d’une créativité philosophique unique en son genre, ne perdant jamais de vue l’autorité scripturaire.

4FS réussit le difficile exercice qui consiste à retrouver une certaine cohérence de la pensée philonienne, à travers l’analyse de ses — plus ou moins apparentes — contradictions sans trahir le minutieux et nécessaire examen des textes et de leurs implications exégétiques. En mettant la notion de paradoxe au cœur de sa réflexion, FS fait apparaître l’extrême flexibilité de cette pensée, due précisément à l’exigence de garder, par tous les moyens, comme principal point d’ancrage, l’idée de la transcendance absolue de Dieu. Car cette conception de la transcendance constitue pour FS la clé de lecture de toute l’œuvre de Philon.

5Le premier chapitre, « Transcendance et immutabilité de Dieu : l’Être », après un examen de l’identité entre Dieu et Être à partir d’Ex. 3, 14, étudie la notion d’immutabilité comme base de la différentiation ontologique entre l’Être et le monde. FS analyse les textes philoniens qui commentent ce verset en mettant en avant les paradoxes de la théologie philonienne, dont l’un des plus importants se retrouve dans l’interprétation d’Ex. 3, 14, telle qu’elle est faite dans la Vie de Moïse I, 75 : « pourquoi précisément, la différence concernant l’être (διαφορὰ ὄντος καὶ μὴ ὄντος) est-elle nécessaire pour comprendre l’identité de l’Être comme absolu ? » (p. 79).

6Particulièrement intéressante est l’intégration de cette problématique philonienne dans le débat philosophique de son temps sur la protologie (p. 113-122), notamment dans le moyen-platonisme, ce qui éclaire la manière dont chez Philon « Dieu vient à être progressivement configuré comme πρῶτον et identifié comme ὄν » (p. 113).

7Le deuxième chapitre, « Transcendance et manifestation de Dieu : les Puissances », analyse le rôle des Puissances dans la relation entre immutabilité divine et changement. De manière très éclairante et passionnante à la fois, FS explore la notion de δύναμις en confrontant Philon à d’autres sources anciennes, tant hellénistiques — le traité De Mundo (p. 124-125), les stoïciens — que judéo-hellénistiques (Aristobule), tout en proposant des analyses inédites à partir des apports des études récentes sur le sujet. Selon FS, les Puissances jouent un rôle de « gardiens » de l’Être et en même temps en reflètent l’action, sans qu’elles relèvent d’un système hiérarchique ou émanationniste pour autant. L’analyse de FS en conclut que la connaissance de Dieu à travers ses Puissances est encore une connaissance indirecte, d’ordre plutôt catoptrique, voire même iconique, car bien que les Puissances ne se distinguent pas métaphysiquement de l’essence divine, la sphère d’agentivité de Dieu à laquelle elles appartiennent ne coïncide pas avec son identité propre sur le plan ontologique.

8Avec le troisième chapitre « Transcendance et γένεσις : le Changement », l’ouvrage de FS, tout en suivant le même fil conducteur donné par Ex. 3, 14, touche au cœur de sa problématique : si Dieu en tant qu’Être se différencie radicalement de la création par son immutabilité, comment le changement se définit-il au niveau tant cosmologique qu’anthropologique et comment la relation entre Dieu et la création/la créature est-elle concevable du fait de cette altérité radicale qui les sépare ? FS s’intéresse de près à la manière dont Philon, en réélaborant le récit de la Genèse et avec l’appui conceptuel du Timée, associe par sa nature même la γένεσις au changement (μεταβολή) et structure l’idée de cette altérité radicale dans l’opposition immutabilité/changement.

9Le quatrième chapitre, « Transcendance et Existence Humaine : le Paradoxe », étudie la relation homme-Dieu. Le changement, intrinsèquement lié à l’instabilité de la condition humaine, est aussi compris par Philon comme une dynamique évolutive qui participe de la recherche incessante de Dieu par l’homme, comportant des hauts et des bas, dans l’effort d’éloignement du monde sensible que suppose cette quête. Paradoxalement, la recherche de Dieu commence au moment où l’homme arrive à reconnaître sa propre « nullité » (ουδενεία). Grâce à cette reconnaissance et au cheminement qui s’ensuit, le τέλος n’est plus une assimilation à Dieu (ὁμοίωσις τῷ θεῷ) au sens platonicien, mais au sens d’un rapprochement (τῷ θεῷ συννεγγίζειν) qui passe par une imitation des Puissances. Le sage accède ainsi, dans le meilleur des cas, à une stabilité lui permettant d’entrer dans une forme de familiarité (οἰκείωσις) avec l’Incréé, tout en lui reconnaissant son absolue transcendance et incognoscibilité. La sagesse, note FS, est ainsi « une transformation radicale de la nature instable de l’homme, à l’image du Dieu immutable » (p  249).

10S’il y a une absence à signaler dans l’analyse faite par FS de cette paradoxale relation, c’est peut-être une discussion autour de la notion, pourtant essentielle chez Philon, de φιλόθεος ou θεοφιλής. Comment cette dimension d’amour entre Dieu et sa créature, si importante par la suite dans le christianisme, s’inscrit-elle dans le paradoxe de cette relation ? Car, entre transcendance et changement, elle peut faire bel et bien partie de ce que FS considère comme clé de ce paradoxe qui concerne d’ailleurs, comme elle le fait à juste titre remarquer à la fin de son ouvrage, aussi bien « l’homme qui cherche le Dieu transcendant que le Dieu transcendant qui crée l’homme et dialogue constamment avec lui » (p. 289).

11L’ouvrage de FS se distingue par une maîtrise conceptuelle de grande qualité qui lui permet de mettre en lumière une certaine stabilité de la pensée philonienne paradoxalement issue (pour reprendre cette notion chère à l’auteure) de la prise en compte du dynamisme exégétique souvent déroutant de l’Alexandrin. S’y ajoute le maniement extrêmement compétent et la mise en valeur intellectuellement généreuse et créative à la fois des sources anciennes et de la bibliographie secondaire. Par les questions qu’il soulève, le livre de FS invite en outre à la poursuite des recherches autour du texte et de la pensée philoniennes et notamment autour de l’articulation entre les notions de dogmatisme, éclectisme philosophique et exégèse biblique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Smaranda Marculescu, « Francesca Simeoni, Trascendenza e cambiamento in Filone di Alessandria. La chiave del paradosso »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 11 janvier 2022, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5422 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5422

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Auteur

Smaranda Marculescu

Ihrim – ENS de Lyon

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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