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Comptes rendus

Études philoponiennes. Philosopher à l’École d’Alexandrie

Textes d’Étienne Évrard, réunis et édités par Marc-Antoine Gavray, Liège : Presses universitaires de Liège, 2021. 436 p., ISBN : 978-2-87562-256-3
Alexandra Michalewski
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Études philoponiennes. Philosopher à l’École d’Alexandrie. Textes d’Étienne Évrard, réunis et édités par Marc-Antoine Gavray. Liège, Presses universitaires de Liège, 2021. 436 p., ISBN : 978-2-87562-256-3.

Texte intégral

1Ce volume, qui comporte six études d’Étienne Évrard, a le grand mérite de rendre pour la première fois accessible deux inédits du grand spécialiste de Philopon qui enseigna le latin pendant près de trente ans à l’Université de Liège. Le projet de Marc-Antoine Gavray de consacrer un volume au travail d’É. Évrard résulte, comme il l’indique lui-même avec enjouement dans son introduction, d’une sorte de hasard bienvenu : l’inondation soudaine du fonds du magasin à livres de l’ULg, au milieu des années 2000, et la mise en quarantaine des ouvrages qui s’ensuivit, rendit sensible la précarité dans laquelle se trouvaient les œuvres du professeur liégeois qu’il n’avait jamais publiées. Parmi elles, pourtant, se trouvaient deux textes fondamentaux, qui en circulant par le biais de copies, n’avaient cessé de nourrir les analyses des spécialistes de l’école d’Alexandrie : la thèse de doctorat (1957), consacrée à l’école d’Olympiodore et à la structure du Commentaire à la Physique de Jean Philopon, et le mémoire, issu du remaniement de son travail de licence (aujourd’hui perdu), primé en 1961 par l’Académie Royale de Belgique, consacré au Contra Aristotelem (CA). Au terme d’une recherche auprès de l’Académie Royale qui lui fournit les copies de ces travaux universitaires, Marc-Antoine Gavray en entreprit la publication, assortie d’une réédition de quatre articles consacrés à Philopon. Outre l’imposant travail d’harmonisation des références et des paginations, de concordance entre les travaux d’Évrard et de Wildberg, l’éditeur du volume fournit une très utile bibliographie remise à jour, assortie d’un index locorum.

2En encadrant ces deux inédits de quatre autres études (consacrées respectivement à la datation du Commentaire aux Météorologiques, au Commentaire à l’Arithmétique de Nicomaque de Gérase, à la ténèbre originelle, aux arguments contre l’éternité du monde), le volume permet de retracer l’itinéraire intellectuel d’É. Évrard qui, dès 1942, s’est attelé à la première reconstruction des fragments du CA de Philopon, et à la traduction en français de ceux contenus dans les deux premiers livres. Ce travail, outre qu’il constitue la seule traduction française existante, se signale surtout par sa méthode consistant à analyser de manière systématique les procédés de composition de Philopon, ainsi que par son effort pour dégager à partir des sources – c’est-à-dire essentiellement à partir des critiques que lui adressa Simplicius dans ses Commentaires au De Caelo et à la Physique – ce qui, dans l’établissement du texte, relève de l’ordre de la citation, de la paraphrase, ou du témoignage. L’intérêt pour la question de la réfutation par Philopon de l’éternité du monde, à travers notamment la discussion de la nature de l’éther qui est au cœur du CA, ne cessa d’alimenter les travaux du savant liégeois, comme on peut le voir à travers la dernière étude du volume, datant de 1996, proposant une discussion comparée des positions de Simplicius, Philopon et Thomas d’Aquin.

3Au fil des études, on voit ainsi se dégager et se creuser plusieurs pistes récurrentes dans le travail d’Évrard, qui ont abouti à la position de deux thèses qui se sont aujourd’hui largement imposées dans la littérature secondaire : (1) la reconnaissance de la technique dite de la « double exégèse », comme étant une caractéristique des Commentaires de Philopon, qui s’enracine, comme le suggère Évrard, dans une pratique répandue non seulement dans l’école d’Ammonius, mais plus généralement dans les écrits théoriques de l’époque, comme on peut le voir dans le cas des textes de médecine ou de grammaire du VIe siècle. Cette méthode, connue mais mise en œuvre seulement de manière occasionnelle dans l’école d’Athènes, est en effet devenue systématique dans le milieu alexandrin. Partant d’une analyse minutieuse de la structure des deux premiers livres au Commentaire de la Physique, Évrard, dès l’introduction de son mémoire sur L’École d’Olympiodore (p. 73-94), met en évidence la récurrence d’une technique qui est une spécificité des Commentaires tirés de leçons orales. Distinguant en effet, parmi les Commentaires, les hypomnèmata des scholia, il montre comment, dans le cas de ces derniers, les lemmes d’Aristote sont d’abord interprétés dans le cadre d’une théorie (c’est-à-dire d’une explication générale), puis d’une exégèse particulière (la lexis, qui examine de plus petites portions de texte).

4De la mise en évidence d’un tel découpage textuel résultent plusieurs conclusions exposées dans la deuxième partie (p. 161-194). Partant de la similarité entre la composition du Commentaire d’Olympiodore aux Météorologiques (postérieur à 564), et le Commentaire de Philopon à la Physique (517), Évrard émet l’hypothèse que le recours au procédé de la double exégèse remonte vraisemblablement à Ammonius, dont Philopon a d’abord été l’éditeur – et un éditeur critique qui s’autorise plusieurs remarques et prises de position en marge de ses Commentaires. Ce constat le conduit à affirmer, contre R. Vancourt, l’inexistence de « l’école d’Olympiodore » (p. 167-170) et à rappeler l’ancrage de Philopon dans l’école d’Alexandrie, dont il a repris les usages exégétiques aussi bien dans les Commentaires, où il n’écrit plus uniquement sous l’autorité de son maître, que dans ses œuvres exhaémériques. Or cette découverte d’Évrard, consistant à mettre en lumière la spécificité d’une pratique exégétique repérable au sein de l’école d’Ammonius, trouve une actualité nouvelle et une confirmation supplémentaire dans les travaux récents menés par l’équipe du projet PICS (Centre Léon Robin-KU Leuven) consacré à l’étude du Commentaire (scholia) à la Métaphysique, rédigé par Asclépius à partir des leçons d’Ammonius. A. Lecerf a ainsi montré qu’elle est aussi à l’œuvre dans le texte d’Asclépius. La deuxième conclusion (p. 171-186), beaucoup plus difficile à justifier (et qui rend Évrard assez prudent), concerne l’identité de l’auteur du livre III du Commentaire au De Anima – Évrard refusant de l’attribuer à Stéphanos pour pencher en faveur de Philopon. Le dernier chapitre (p. 187-194) traite du christianisme de Philopon et de ses rapports avec l’école d’Alexandrie, et tend à minimiser le rôle de protecteur que H. D. Saffrey attribue à Philopon.

5(2) L’autre thèse majeure d’Évrard, que l’on voit particulièrement à l’œuvre dans son étude du CA, concerne l’unité et la continuité du parcours philoponien depuis ses Commentaires rédigés à partir des cours d’Ammonius jusqu’à ceux rédigés en son nom propre pour aboutir au De Opificio Mundi. Cette thèse, qui avait été critiquée par K. Verrycken, est aujourd’hui reprise et développée par la plupart des spécialistes contemporains.

6Selon Évrard (p. 205), la question de la réfutation de l’éternité du monde est un leitmotiv qui parcourt l’ensemble de l’œuvre de Philopon, la défense de la création temporelle du monde ne faisant que se développer progressivement, pour devenir centrale à partir de 529. Le travail consacré au CA, qui comporte une traduction assortie d’un commentaire, associe à l’analyse des marqueurs textuels une étude du développement des arguments – déjà exposés dans un article de 1953, reproduit en ouverture du volume – qui lui permet de proposer une datation de la série de textes qui succèdent au Contra Proclum, et notamment d’indiquer que le Commentaire aux Météorologiques constitue une sorte d’étape entre le premier volet de ce diptyque contre l’éternité du monde et le CA. Le mémoire de 1961, outre qu’il propose la traduction des fragments des deux premiers livres, examine aussi le but, le plan, la méthode et la structure de ce traité qui comportait six livres. Il apparaît ainsi (p. 234) que le traité, tout en suivant de manière générale l’ordre des développements aristotéliciens, trouve son unité dans le choix et l’ordre de la présentation de Philopon.

7Les deux premiers livres suivent les développements du De Caelo : le livre I propose une critique de l’existence d’une cinquième essence, fondée sur l’analyse du mouvement circulaire, puis le livre II consiste en une réfutation de l’argument aristotélicien de l’absence de poids du ciel. Le livre III intercale ensuite des extraits du Commentaire aux Météorologiques avec la réfutation de la thèse aristotélicienne de l’équilibre des éléments, liée à la question de la nature du ciel, avant de revenir au De Caelo. Les livres IV et V offrent, comme le montre Évrard, un cas exemplaire de la méthode dialectique : le livre IV refusant d’admettre la théorie de la génération par contraires et le livre V la concédant temporairement afin de montrer que, même dans ce cas, le ciel doit être considéré comme engendré. En effet, le propos du livre IV est de soutenir que bien que le ciel ne possède pas de contraire propre, il peut être engendré, dès lors que les conditions de la génération sont la forme et la privation. Or, même si le ciel possède une matière semblable à celle des êtres sublunaires, il reste encore à s’attaquer à la thèse de l’éternité de ce substrat – la doctrine de la création ex nihilo faisant l’objet de la seconde partie du livre IV. Le sixième livre, le plus important, est consacré au Commentaire de Physique VIII qui constitue le clou de l’argumentation philoponienne, proposant une réfutation de l’éternité du mouvement et du temps, et une réfutation de l’incorruptibilité du mouvement, ainsi que du ciel et du monde.

8En publiant ces deux inédits d’Évrard, Marc-Antoine Gavray a accompli un travail important, faisant connaître à un plus large public que le cercle d’initiés où circulaient ses textes, les analyses fondatrices de l’un des pionniers des études philoponiennes et rendant accessible sa traduction des fragments des deux premiers livres du CA. La mise en perspective de ces deux inédits avec d’autres contributions d’Évrard donnent à voir l’approfondissement permanent de ces recherches consacrées à l’analyse des méthodes exégétiques non seulement de Philopon lui-même, mais aussi de celles de sa principale source critique, Simplicius, dans le cadre des derniers débats de l’antiquité tardive opposant chrétiens et païens sur la question de l’éternité du monde.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alexandra Michalewski, « Études philoponiennes. Philosopher à l’École d’Alexandrie »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 20 décembre 2021, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5404 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5404

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Auteur

Alexandra Michalewski

Centre Léon Robin, UMR 8061 : CNRS – Univ. Paris-Sorbonne

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