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Comptes rendus

Laura Candiotto, Olivier Renaut, Emotions in Plato

Leiden-Boston : Brill, 2020 (Brill’s Plato studies series, volume 4), Pp. Vi, 396, ISBN : 9789004429437
Charlotte Murgier
Référence(s) :

Laura Candiotto, Olivier Renaut, Emotions in Plato, Leiden-Boston : Brill, 2020 (Brill’s Plato studies series, volume 4), Pp. Vi, 396, ISBN : 9789004429437.

Texte intégral

1Ce volume vise à combler, sinon une lacune, du moins un déséquilibre entre l’abondance des recherches consacrées au thème des émotions chez Aristote, et l’exploration comparativement faible de ce même champ dans la pensée platonicienne, et cela alors même que les points de contact entre les deux éthiques sont nombreux. Parce qu’Aristote est perçu comme le premier théoricien des émotions, affirmation qui ouvre et referme le volume (p. 1 et 376), la contribution de Platon à l’élaboration de cette notion se voit souvent, en comparaison, minorée, faute de pouvoir trouver dans le corpus platonicien aussi bien un concept qu’une typologie des émotions clairement explicités. L’attention croissante portée au rôle du thumos ou le nombre de travaux récents consacrés au plaisir, sans infléchir le constat d’un déséquilibre entre les deux penseurs, invitent à interroger la notion d’émotion chez Platon en ayant à l’esprit deux difficultés soulevées et affrontées par l’introduction du présent volume.

2La première tient dans l’articulation du traitement des émotions particulières et de la partition de l’âme chez Platon (p. 3-5). Il est en effet malaisé de concilier la localisation des différentes émotions dans l’une ou l’autre des parties irrationnelles de l’âme avec leur éventuel contenu cognitif, comme le montrera l’étude de certaines émotions particulières (ch. 5, 12, 13 et 14). La seconde difficulté tient dans la délimitation problématique du concept d’émotion au sein de la classe plus large et plus floue des pathe ou pathemata, qui peut aller de la sensation jusqu’à la pensée (Resp. 551d7), en passant par le désir, la peine et le plaisir. L. Candiotto et O. Renaut relèvent l’absence d’une typologie précise des émotions chez Platon, dont les listes varient selon les dialogues (p. 3). Ces différentes listes incluent le plus souvent le plaisir, la peine et le désir, dont l’introduction interroge leur appartenance au genre de l’émotion, catégorie conceptuelle dont l’unité n’est d’ailleurs pas problématique seulement pour la pensée ancienne, comme le rappellera D. Konstan (p. 379).

3Le volume se concentre cependant majoritairement sur ces « états psycho-physiologiques complexes […], impliquant plaisir et peine, perception ou même jugement » (p. 7), qu’un lecteur contemporain, héritier en cela d’Aristote, identifierait sans trop d’hésitation comme émotions : peur (ch. 7), colère (ch. 15), honte (ch. 12, 13, 14), envie jalouse / phthonos (ch. 10, 11), pitié (ch. 16), amitié et amour (ch. 17) forment la substance des études thématiques qui occupent la plus grande partie de l’ouvrage. Les franges plus problématiques de la notion ne sont pas délaissées pour autant, avec la douleur (ch. 3) et l’epithumia (ch. 6) ; de plus, l’étude du phthonos dans le Philèbe (ch. 10-11) en passera par une analyse du plaisir et de la peine attachés à cette émotion.

4Ce large panorama, informé des perspectives actuelles, est organisé en trois parties : la première partie est « centrée autour d’une même notion d’émotion chez Platon » (p. 9), rassemblant différentes dimensions mises en évidence par les traitements contemporains de ce concept : la valeur cognitive, le statut d’état mental incarné, et la force motivationnelle. Les deuxième et troisième parties du volume regroupent les contributions selon deux axes : l’articulation des émotions avec la rationalité, et leurs usages éthiques et politiques.

5La majorité des études portent sur des dialogues relevant de la deuxième ou de la troisième période suivant la division, traditionnelle quoique controversée, du corpus platonicien. Le Phèdre, le Philèbe, et surtout les Lois sont le plus souvent mobilisés, signe d’une sophistication de la psychologie morale platonicienne dans ces dialogues, en même temps qu’illustration de l’instrumentalisation et de l’intégration croissantes de l’irrationnel en l’homme au sein du projet éthique et politique platonicien. Enfin, les possibilités offertes par la forme du dialogue et le raffinement littéraire de Platon ne sont pas passées sous silence (p. 3, et ch. 9), rappelant que chez Platon les émotions se trouvent au moins aussi souvent analysées que mises en scène, incarnées dans les réactions des interlocuteurs, Socrate n’en étant pas lui-même exempt.

6La première partie s’ouvre sur l’examen d’un pathos lié au désir de savoir, l’étonnement philosophique dans le Théétète. L. Candiotto et V. Politis entendent en montrer la valeur épistémique articulée à une aporie de type maïeutique, ainsi que l’aspect affectif et la force motivationnelle caractéristiques des états mentaux incarnés.

7P. Campeggiani (ch. 2) souligne que l’imitation poétique, visant la partie de l’âme siège des illusions perceptives (Resp. 602c-603a), fait appel à une forme de connaissance incarnée et affectivement marquée, effaçant ainsi les frontières entre réel et représentation. Ce transfert dans la perception imaginative, entraînant l’engagement corporel et affectif du spectateur, explique en partie l’inquiétude suscitée chez Platon par la poésie.

8F. Möbus (ch. 3) élucide le fondement de l’aversion pour la douleur dans la psychologie morale socratique, depuis sa force motivationnelle en tant qu’apparence évaluative immédiate dans le Protagoras.

9S. Maso (ch. 4) voit dans le risque, incertitude de nature cognitive, un appel à une réponse émotionnelle et à un engagement du sujet au-delà de la maîtrise de la peur, à partir des cas du courage dans le Lachès, et de celui, moins évident, de l’amour dans le Banquet.

10La deuxième partie s’ouvre sur une étude fouillée par O. Renaut (ch. 5) du degré de rationalité qu’on peut attribuer aux émotions à partir de l’analyse de deux passages du Timée (42a-b, 69c-72e) qui affrontent les problèmes conceptuels soulevés en introduction. O. R. statue sur les différents sens selon lesquels on peut qualifier une émotion d’irrationnelle ou de rationnelle, montrant que cette rationalité des émotions n’est jamais que dérivée, ce qui confirme la difficulté à assigner les émotions à une partie de l’âme, en vertu de leur statut d’états mixtes.

11L. Palumbo et A. Motta (ch. 6) cherchent à rendre crédible la violence du conflit entre raison et désir présenté en Resp. IV, en comprenant le désir de la boisson comme désir du vin, plutôt que de n’importe quelle boisson, et en voyant des confirmations, assez indirectes, à cette hypothèse dans certaines lectures médio et néo-platoniciennes du conflit entre désir et raison. Cette interprétation stimulante gagnerait à se confronter à d’autres caractérisations des epithumiai élémentaires pour la nourriture, la boisson, et les aphrodisia (les désirs nécessaires en Resp. VIII 558d sq., ou Lysis 221a-b), penchant plutôt, à mon sens, pour laisser la boisson de Resp. IV dans son indétermination.

12Le contrôle des émotions par la rationalité se trouve médié par des éléments irréductibles à la raison : l’expérience (ch. 7) étudiée par M. Bartels (ch. 7) dans les Lois à partir de la triple comparaison entre les effets de la peur, du mal de mer et de l’ivresse, étayée par la sémantique précise du trouble panique (thorubos) ; ou bien une émotion seconde venant réagir à la première, selon K. Tordo-Rombaut (ch. 8) montrant comment le dialogue des émotions permet d’arriver à la maîtrise de soi à travers la redirection d’une émotion par une autre, notamment dans l’éducation. C. Francalanci (ch. 9) aborde l’incarnation littéraire de ce contrôle de l’émotion en vue de coopérer avec la raison dans le Charmide et son célèbre prologue où l’on voit Socrate, un temps subjugué par son désir, reprendre le contrôle de lui-même et incarner par là un des sens de la sophrosune.

13La troisième partie du volume est consacrée à l’étude de cinq émotions particulières – l’envie jalouse, la colère, la honte, la pitié, le couple amour-amitié – dans leurs usages éthiques et politiques, convergeant vers une vision de la pensée platonicienne moins réfractaire aux émotions et s’efforçant d’en mettre à profit la force motivationnelle. L’étude du phthonos par L. Brisson (ch. 10) en extrait la définition, les objets et le siège psychique (le thumos), les sujets qui en sont affectés (les hommes et non les dieux), et les maux qu’elle est susceptible d’entraîner, montrant comment la dénonciation par Platon de cette émotion s’inscrit en faux contre les mentalités de son temps. B. Bossi (ch. 11) s’accorde avec la perspective d’une éradication de cette émotion en analysant de près son exposé dans le Philèbe à travers le prisme si complexe des plaisirs impurs, parce que mêlés de peine, de la comédie (47d-50e).

14Il est fait une belle part à la honte (aidos/aischune), émotion objet d’un regain récent d’attention : C. Militello (ch. 12) en interroge la localisation problématique dans la tripartition de la République (entre thumoeides et logistikon) et le rôle d’allié de la raison ; J. Pfefferkorn (ch. 13) prolonge cette analyse à partir des Lois où l’émotion de la honte va même jusqu’à participer de la vertu de sophrosune dotée d’un rôle central dans ce dernier dialogue. S. Scott (ch. 14) voit dans l’inflexion du traitement d’eros sensible entre le Banquet et le Phèdre, une tentative pour combiner les caractères rationnel et irrationnel du désir amoureux, pointant le rôle joué par la honte dans cette conciliation.

15Poursuivant cette réévaluation des émotions à partir de la colère, M. Jimenez (ch. 15) parcourt divers dialogues du corpus (Apologie, Euthyphron, Gorgias) en distinguant la colère vengeresse, négative, d’une forme positive, instrument du progrès moral, dans la reconnaissance de son ignorance (Sophiste) et dans la sensibilité à la justice et à l’injustice (Resp. IV).

16Contre une certaine image de la vertu platonicienne comme tendant à l’invulnérabilité, R. Kamtekar (ch. 16) entreprend d’établir que la pitié, sans être une vertu, n’est pas exclue de la vertu de justice, puisque tout vice est reconnu comme involontaire, montrant aussi que même la compassion face à l'infortune pourrait théoriquement ne pas être totalement rejetée par Platon, à condition d'être accompagnée de sagesse.

17F. Sheffield (ch. 17) s’intéresse à la culture des émotions dans les Lois de Platon où les pratiques communautaires ont pour tâche d’affermir le sentiment d’appartenance à travers deux types de liens affectifs : philia envers ses concitoyens et eros (désir passionné pour les valeurs de la cité cultivé par l’éducation).

18L’épilogue de D. Konstan souligne qu’Aristote a moins découvert que construit ce concept d’émotion, et situe sa conceptualisation en Rhétorique II dans la continuité du Philèbe, la méfiance de Platon envers la manipulation rhétorique des émotions l’ayant peut-être empêché de pousser plus loin son analyse de ces phénomènes psychiques.

19À la lecture de ce volume fourni, il ressort que, si Platon a su pleinement exploiter dans sa pratique littéraire et sa réflexion éthico-politique ces états mixtes de l’âme humaine, leur intégration dans un concept cadrant avec sa modélisation psychique demeure pour le lecteur un défi.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Charlotte Murgier, « Laura Candiotto, Olivier Renaut, Emotions in Plato »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 21 décembre 2021, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5395 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5395

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Auteur

Charlotte Murgier

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Université de Paris, CNRS, SPHERE

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