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L’ontologie du plaisir dans le Philèbe et le vocabulaire platonicien de l'être

Roberto Granieri
p. 179-203

Résumés

Dans cet article on se propose d’examiner les fondements ontologiques de l’argument anti-hédoniste de Philèbe 53c4-55a1. On soutiendra que l’usage des notions de γένεσις et οὐσία dans cet argument ne montre ni un abandon de la thèse de l’opposition du sensible à l’intelligible, ni, pour autant, une application mécanique de cette thèse. On souhaite montrer, en revanche, que ces notions jouissent d’une relativité sémantique telle que leurs significations varient en fonction des contextes argumentatifs, dont le passage retenu du Philèbe est un exemple particulièrement représentatif. Dans ce passage, en effet, elles désignent, principalement, pour la première un processus génétique et pour la seconde un tout qui est constitué par l’imposition causale d’une limite à ce qui est en soi illimité. Sur la base de cette première proposition, on défendra une nouvelle lecture de la relation entre Phlb. 53c4-55a1 et les caractérisations de chaque membre du « troisième genre » comme γένεσις εἰς οὐσίαν (26d8) et γεγενημένη οὐσία (27b8-9).

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Mots-clés :

plaisir, limite, illimité, genesis, ousia

Keywords:

pleasure, limit, unlimited
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Texte intégral

Cet article fait partie d’un projet financé par le European Research Council (ERC) dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (grant agreement n° 885273). Des versions antérieures de ce texte ont été présentées à la Villa Vigoni (Menaggio), l’Università Statale di Milano et l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Je suis reconnaissant à tous ceux qui, par leurs questions et suggestions, m’ont permis d’améliorer ma communication. Je remercie également mon ami Clément Heidsieck pour la révision de mon français, et tout particulièrement le Professeur Sylvain Delcomminette et les deux relecteurs anonymes pour leurs précieuses remarques critiques. Toutes les erreurs qui subsistent sont les miennes.

Introduction1

  • 1  Je me suis appuyé, pour les textes grecs des dialogues de Platon, sur les éditions de Duke et alii(...)
  • 2  La séquence 54d4-55a11 donne un corollaire à l’argument, comme le note Cherniss 1957, p. 237 n. 32 (...)

1Le Philèbe contient un célèbre argument anti-hédoniste de nature ontologique (53c4-55a1)2. Cet argument, que j’appellerai PG (plaisir-genesis), vise à nier l’identité du plaisir et du bien, en les situant dans deux domaines ontologiques distincts, respectivement celui de la γένεσις et de l’οὐσία. L’interprétation de PG a posé au moins trois problèmes épineux, tant au niveau de sa signification philosophique que de sa contextualisation historique :

(1) Comment faut-il comprendre l’usage des notions de γένεσις et οὐσία dans ce contexte ?

(2) Quelle est la fonction de PG dans l’architecture interne du dialogue ?

(3) Comment PG s’inscrit-il dans le débat intra-académique sur la nature du plaisir ?

  • 3  Mon but n’est donc pas de fournir une analyse systématique du passage et moins encore d’en lever t (...)

2Dans cet article, j’aborderai principalement la première de ces trois questions et ferai certaines remarques sur la deuxième, tandis que je laisserai de côté la troisième, à propos de laquelle, par ailleurs, on peut déjà lire plusieurs études détaillées3. Après un bref aperçu de la structure, la finalité et le contexte de PG, nécessaires pour donner un cadre à mon enquête, je défendrai deux thèses. La première est que l’usage des notions de γένεσις et d’οὐσία dans PG n’implique ni un abandon de la thèse métaphysique de l’opposition du sensible à l’intelligible, ni pour autant une application mécanique de cette thèse. Je voudrais montrer, en revanche, que ces deux notions jouissent d’une relativité sémantique telle que leurs significations varient en fonction des contextes argumentatifs et que dans PG elles désignent, pour la première, un processus génétique, et pour la seconde un tout qui est produit par l’imposition causale d’une limite à ce qui est en soi illimité.

3Sur la base de cette première proposition, je proposerai une nouvelle lecture de la relation entre PG et les caractérisations de chaque membre du « troisième genre » comme γένεσις et οὐσία (26d8) et γεγενημένη οὐσία (27b8-9). D’où ma deuxième thèse : dans la mesure où cette caractérisation laisse ouverte la question de savoir si un membre du troisième genre est stricto sensu une γένεσις ou une οὐσία, il paraît possible, en nous appuyant sur PG, que les deux réponses peuvent être considérées comme correctes, sous réserve de certaines conditions qui seront précisées.

Structure, finalité et contexte de PG

4Je commence par fournir une reconstruction schématique de la structure de PG. Elle s’articule en six étapes :

  • 4  J’utilise le terme « classe » dans un sens minimal, et de manière interchangeable avec les termes (...)
  • 5  Si (a) et (b) n’étaient pas conçues par Socrate comme mutuellement exclusives, il ne pourrait pas (...)

[1] Il existe deux classes4 d’entités, mutuellement exclusives (sous le même rapport)5 : a) ce qui est en soi-même et par soi-même (τὸ μὲν αὐτὸ καθ’αὑτό) ; (b) ce qui tend perpétuellement vers autre chose que soi-même (τὸ δ’ἀεὶ ἐφιέμενον ἄλλου) [53d3-4].

* P. ex. : Les aimés et leurs amants [53d9-10].

  • 6  Les propositions [1] et [2] semblent évoquer une perspective téléologique, qui, comme on le sait, (...)

[2] Les membres de la classe (b) sont toujours en vue des membres de la classe (a) ; réciproquement, les membres de la classe (a) sont toujours ce en vue de quoi se produisent les membres de la classe (b) [53e5-7]6.

  • 7  Le terme γένεσις est le plus souvent traduit par « devenir » ou « processus » (voir entre autres H (...)

[3] La génération (γένεσις) appartient à (b) ; tandis que l’être (οὐσία) à (a) [54a7-c5]7.

  • 8  Voir aussi Aristote GA 640a18 ; PA 775b5.

Par conséquent, selon [1], l’être et la génération, considérés sous le même rapport, s’excluent mutuellement ; et, selon [2], la génération est en vue de l’être et non vice versa8.

* P. ex. : La construction des navires a lieu en vue des navires [54b2-5].

[4] Seule la fin de chaque génération, l’être, fait partie de l’ordre du bien [54c9-12].

[5] Le plaisir est une génération ; il n’est donc pas un être, mais en vue de l’être [53c4-5 ; 54c6-7].

[6] Par conséquent, selon [4], le plaisir ne peut pas faire partie de l’ordre du bien [54d1-3].

  • 9  Delcomminette 2006, p. 494-497 et Carpenter 2011, p. 75-76 ont justement souligné que le couple mo (...)

5Le sens général de l’argument semble, au premier abord, assez clair. Platon dit que le plaisir, en tant que génération, est un processus qui tend vers une fin9 ; mais puisque seule la fin d’une génération, et non la génération elle-même, appartient à l’ordre du bien, Platon conclut que le plaisir ne peut pas appartenir à l’ordre du bien, et que la poursuite du plaisir comme si c’était une fin implique une erreur catégoriale.

  • 10  Voir déjà Damascius In Phlb. 217.1-3 (p. 71 Van Riel) ; plus récemment, Bury 1897, p. 211-214, Del (...)
  • 11  Sur ce point, et pour une comparaison avec Aristote EN A7, voir Cooper 2003.
  • 12  Cette conclusion semble incompatible avec la place finale des plaisirs (les plaisirs purs uniqueme (...)
  • 13  Cf. 60a9-11 (mais Philèbe est en fait le porte-parole de l’opinion commune, cf. Phlb. 67b1-7, R. 5 (...)

6Malgré sa clarté apparente, la finalité de l’argument nécessite des explications. On pourrait en effet objecter qu’un processus est digne d’être poursuivi précisément en vertu de son orientation vers sa propre fin. En d’autres termes, le plaisir, tel qu’il est orienté vers le bien, est lui-même bon, bien que de manière dérivée. On peut répondre à cette objection que τοῦ ἀγαθοῦ μοῖρα indique ici plus précisément l’ordre du bien non dérivé, de ce qui est digne d’être poursuivi pour lui-même et rien d’autre10. En 20d1-10 Socrate avait remarqué que l’ordre du bien (τοῦ ἀγαθοῦ μοῖρα ) est par nécessité « parfait » (τέλεος) et « suffisant » (ἱκανος) : il est complet en lui-même et n’a besoin de rien d’autre. C’est cela, répond Protarque, qui le distingue de toutes les autres choses (d5-6) et, comme le dira Socrate un peu plus tard (22b3-5), qui le rend digne d’être choisi pour toute une vie (αἱρετός […] ἀεὶ διὰ βίου)11. Ainsi, l’inscription d’une valeur uniquement subordonnée au plaisir, en raison de son orientation, ne suffit pas à l’élever au rang de bien, puisque ce qui est en question (et nié par PG) est de savoir si le plaisir constitue une fin non subordonnée12. Le but de l’argument est donc de démontrer, sur la base d’une distinction ontologique, que le plaisir n’est pas un bien en soi et que « bon » et « plaisant » ne sont pas deux mots qui désignent la même nature, comme le soutient Philèbe13. Par conséquent, le plaisir ne peut pas être le principe directeur d’une vie achevée.

  • 14  Voir Delcomminette 2006, p. 260-262, 301-302 pour plus de détails.
  • 15  Son origine se trouve probablement dans les doctrines médicales du ve siècle avant J.-C. sur l’équ (...)
  • 16  Le modèle du « remplissage » n’est pas limité aux changements corporels, comme boire et manger, ma (...)
  • 17  Voir Van Riel 2000, p. 7-42 et Wolfsdorf 2013, p. 40-102 pour des vues d’ensemble sur cette doctri (...)

7La description du plaisir comme γενέσις est essentielle à la réussite de l’argument et il faut désormais s’interroger sur son sens. Pour aborder ce point, quelques mots de contexte sont utiles. Il s’agit de la troisième caractérisation principale du plaisir qui apparaît dans le dialogue. Elle est précédée par celles du plaisir comme ἄπειρον (26b8-9, 28a3-4, 31a8-9) et comme πλήρωσις (31b2-32b8, 42c9-d8). La première caractérisation est déduite du classement du plaisir au sein de la division quadripartite des êtres présentée en 23c4-27c2. Le plaisir – autant que la douleur – est « illimité » parce que, considéré en lui-même, il est susceptible de variation quantitative ou intensive sans mesure14. La deuxième caractérisation, celle du plaisir-πλήρωσις, est une thèse récurrente dans le corpus platonicien. On la retrouve, au moins dans ses éléments fondamentaux, dans le Gorgias (493d-494a, 496e), dans la République (IX 580c9-88a11) et dans le Timée (64a2-5b3)15. Selon cette doctrine le plaisir est associé à certains processus dits de « remplissage » (πλήρωσις), à savoir des modifications (corporelles ou psychiques16) dans un organisme vivant qui visent à combler un manque ou une absence dans celui-ci afin de reconstituer sa condition naturelle optimale (φύσις ou κατὰ φύσιν) ou son harmonie (ἁρμονία). Cette description très dense du plaisir-πλήρωσις appellerait plusieurs remarques explicatives17. Je me contenterai d’en formuler deux.

  • 18  Voir Grg. 493a3-4 ; R. 583e9-10 ; Phlb. 43b1-c7, 55b2-3 ; Ti. 64a2-65b3, 69c7-d1 ; Lg. 896e8-897a2 (...)
  • 19  Λέγω τοίνυν τῆς ἁρμονίας μὲν λυομένης ἡμῖν ἐν τοῖς ζῴοις ἅμα λύσιν τῆς φύσεως καὶ γένεσιν ἀλγηδόνω (...)
  • 20  Voir aussi 43b9 : ἀπεργάζονται. Le même point ressort, me semble-t-il, de R. 585d11 (τὸ πληροῦσθαι (...)
  • 21  Cf. p. ex. 31e10-32b4 ; et déjà en Grg. 496e1-2, comme le note Irwin 1979, p. 202.
  • 22  Après tout, on trouve aussi des traces de ces fluctuations linguistiques dans le langage ordinaire (...)
  • 23  Cf. 31e3-4 ; 32a8. Dans le Philèbe, ces simplifications sont peut-être aussi motivées par le manqu (...)
  • 24  Voir Bravo 2003, p. 43-55 sur ce passage.

8(1) Premièrement, Platon suggère que le plaisir n’est pas identique au processus de remplissage lui-même, mais est un phénomène psychique simultané et corrélé à celui-ci18. En Philèbe 31d4-9 Socrate remarque que la douleur survient simultanément au processus de dissolution de l’harmonie naturelle ; et le plaisir à celui de son rétablissement19. Cette corrélation est précisée en 43c4-6 en termes causaux : les modifications dans lesquelles les remplissages et les videments ont lieu produisent (ποιοῦσιν) en nous les plaisirs et les douleurs20. À coup sûr, Socrate s’exprime parfois de manière lâche et semble identifier bel et bien le plaisir au remplissage21. Mais il s’agit probablement de formules abrégées22 et Socrate ne manque pas de mentionner occasionnellement ces simplifications23. Le plaisir est donc un phénomène psychique produit par certains processus. De quel genre de phénomène s’agit-il ? Nous pouvons commencer à répondre à cette question à partir de République IX. Le plaisir – comme la douleur – est ici qualifié comme un « certain mouvement dans l’âme » (583e9-10 : ἐν ψυχῇ […] κίνησις τις)24. Ce passage, qui reconnaît explicitement le statut psychique du plaisir, le qualifie en outre comme un phénomène dynamique : le plaisir est lui-même un processus (qui accompagne et résulte d’autres processus). Nous verrons que cela aura des implications importantes pour l’interprétation de PG.

  • 25  Cf. en particulier a9-b1 : τὸ ἐκ τῆς ἀπείρου καὶ πέρατος κατὰ φύσιν ἔμψυχον γεγονὸς εἶδος.
  • 26  Cf. Phlb. 25d11-26c3.
  • 27  Voir Krämer 1959, p. 178-194.
  • 28  Sur le sens normatif de κατὰ φύσιν voir Mannsperger 1969, p. 64-74.
  • 29  Voir 26b6 ; pour d’autres occurrences importantes d’ὑγίεια cf. 25e8, 31c11.
  • 30  Cf. R. 444d3-11 qui identifie l’équilibre psychique avec la justice. Ce parallèle âme-corps est ba (...)

9(2) Deuxièmement, qu’est-ce que la « condition naturelle optimale » ou « harmonie » ? Platon est particulièrement avare de détails sur cette notion. Néanmoins, en 32a9-b3, il nous dit que le remplissage (qui procure le plaisir) tend à restaurer la « forme animée » (ἔμψυχον εἶδος) qui résulte de l’union conforme à la nature de l’illimité et de la limite25. Il s’agit donc évidemment d’un membre du troisième genre, un μεικτόν26. Cela suggère que la « condition naturelle optimale » est donc la correcte combinaison (25e7 : ὀρθὴ κοινωνία) des éléments constitutifs d’un organisme vivant, qui en fait une unité harmonieuse. Cette combinaison est produite grâce à l’imposition d’une mesure limitant ce qui est en soi illimité27. La notion de « nature » a donc ici un sens principalement normatif et indique l’optimum d’un organisme vivant, son ordre interne et l’équilibre de ses parties (psychiques et corporelles)28. Cet optimum se manifeste dans la santé, qui désigne l’organisation et le bon fonctionnement des parties anatomiques, et est accompagné par la beauté et la force29. Il se manifeste aussi probablement dans la vertu, qui consiste en la répartition correcte des rôles de contrôle et de subordination des parties de l’âme30.

  • 31  Burnyeat 2004, p. 86 ; voir aussi entre autres Frede 1993, p. lv et Tuozzo 1996, p. 503.
  • 32  Tuozzo 1996, p. 503 soulève ce problème, mais remarque à juste titre que PG est efficace dans les (...)
  • 33  Sur la relation entre κίνησις et γένεσις chez Platon, voir Solmsen 1960, p. 20-67. Le fait que les (...)

10Si je me suis attardé sur certains aspects de la doctrine du « remplissage », c’est parce qu’il a été remarqué à juste titre que la description du plaisir comme γένεσις est le pendant métaphysique de la conception du plaisir-πλήρωσις. Par exemple, selon Burnyeat ‘the Philebus is the dialogue in which the ‘replenishment theory of pleasure gets its most metaphysical treatment, with replenishment subsumed under the wider category of γένεσις or becoming (53c-54d)31. Il n’est toutefois pas clair (y compris dans les remarques de Burnyeat) si, en caractérisant le plaisir comme génération, Platon fait référence au processus qui produit la sensation de plaisir (et donc identifie, sous forme abrégée, plaisir et remplissage), ou au processus psychique dans lequel cette sensation consiste32. J’ai pour ma part tendance à penser que c’est à ce dernier cas que Platon fait référence, et que γένεσις n’est rien d’autre qu’un synonyme de κίνησις, que l’on a rencontré en R. 583e9-10, où le plaisir était présenté, dans une description très générale, comme un mouvement dans l’âme33. Si cela est exact, il s’ensuit que, selon PG, le plaisir est un processus psychique qui est perçu au cours des processus de restauration de la condition naturelle optimale et qui tend donc, lui aussi, vers elle comme sa fin.

  • 34  Voir Peipers 1883, p. 95 sur l’identification d’οὐσία et φύσις dans ce passage. Peipers pense à ju (...)

11Mais il faut relever une autre implication. En effet, la correspondance entre la conception du plaisir-πλήρωσις et celle du plaisir-γένεσις suggère également que l’οὐσία à laquelle, selon PG, le plaisir tend, n’est rien d’autre que la condition naturelle optimale – qui, rappelons-le, appartient au troisième genre ou, autrement dit, est un μεικτόν. Le dialogue nous donne une confirmation explicite de cette conclusion en 32b3 : au sujet de l’illustration de la conception du plaisir-πλήρωσις, Socrate déclare qu’il s’agit d’un « chemin vers l’être » (οὐσίαν […] τὴν ὁδόν)34. Cette remarque ouvre le champ à certaines difficultés ontologiques intéressantes que nous allons traiter dans ce qui suit.

Platon a-t-il abandonné l’opposition entre devenir et être dans les dialogues « tardifs » ? 

  • 35  Voir notamment R. 523a3, 525b5, c6, 526e6, 534a3.

12Une fois que la structure, l’objectif et le contexte de PG ont été clarifiés, il faut aborder la question de savoir comment comprendre, d’un point de vue spécifiquement métaphysique, la mobilisation des notions de γένεσις et d’οὐσία dans ce contexte. Il est bien connu que cette paire de notions est d’une importance centrale dans les dialogues dits « intermédiaires », notamment la République, par rapport à l’opposition ontologique entre sensible et intelligible35. On peut dès lors se demander si elles sont évoquées dans PG avec la même signification.

  • 36  Voir Owen 1953, p. 85-86. Cette thèse n’était en fait pas véritablement une nouveauté, ayant été s (...)

13Owen, comme il est bien connu, a répondu négativement à cette question, en affirmant que Platon, dans son œuvre tardive, abandonnerait sa doctrine de l’incompatibilité entre devenir et être36. Après avoir compris les apories de cette doctrine, exposées dans la première partie du Parménide et dans le Théétète, Platon aurait mis de côté cette pierre angulaire de sa métaphysique et reconnu que la réalité véritable fait partie du monde de l’expérience. Et si le Timée insiste sur la répétition de cette incompatibilité (27d5-28a4), il conviendra de l’antidater et de le considérer dans la continuité chronologique et doctrinale des dialogues de la maturité, comme « the crowning work of the Republic group », et précédant ainsi les dialogues dits « critiques ».

14Dans ce cadre interprétatif, PG offrirait une preuve de ce développement théorique. L’orientation téléologique de la γένεσις vers l’οὐσία est interprétée dans le sens où le premier conduit à la seconde : le devenir n’exclut pas l’être mais s’accomplit en lui. En d’autres termes, l’interprétation owenienne lit la conjonction des propositions [2] et [3] dans le schéma de l’argument proposé ci-dessus comme une admission de la compatibilité de la téléologique de la γένεσις et de l’οὐσία et un rejet de leur différence ontologique qui imprègne la métaphysique des dialogues de la maturité. Ce point serait en outre corroboré, d’une part, par les expressions de γένεσις εἰς οὐσίαν et γεγενημένη οὐσία évoquées respectivement dans 26d8 et 27b8-9 ; et d’autre part, par des exemples comme la construction des navires proposée par Protarque en 54b1-4 pour expliquer concrètement comment l’opposition entre γένεσις et οὐσία converge vers l’opposition entre les entités en soi et les entités qui tendent toujours vers autre chose.

  • 37  Un/une relecteur/relectrice anonyme m’a objecté que l’interprétation owenienne de ce passage du Ph (...)
  • 38  Owen n’a évidemment pas été le premier à le proposer, cf. Cherniss 1957, p. 226 n. 3.
  • 39  Voir Cherniss 1957, p. 236-247.
  • 40  Cf. 57e6-58a6, en particulier 58a2-3, qui identifie l’objet de la science véritable, à savoir « la (...)
  • 41  En 61b10, même l’état cognitif inférieur qui concerne les entités évolutives est appelé ἐπιστήμη. (...)

15Bien qu’influente, cette thèse révisionniste est pourtant peu convaincante37. Cherniss avait déjà objecté que, même en acceptent l’antidatage invraisemblable du Timée relancé par Owen38, l’opposition ontologique entre les entités sensibles en devenir et les entités intelligibles stables est réitérée sans aucune possibilité de doute dans le Philèbe lui-même39. En 59a7-c6 on retrouve l’opposition entre « les choses qui existent toujours » (ἀεί τὰ ὄντα) et « les choses qui deviennent, qui deviendront ou qui sont devenues » (τὰ γιγνόμενα καὶ γενησόμενα καὶ γεγονότα). Seules les premières sont – comme d’habitude – les objets de la science plus haute et véritable, à savoir la dialectique40. En revanche, au sujet des secondes, qui constituent ce monde-ci (τὸν κόσμον τόνδε), on ne peut rien dire de précis et avec la plus exacte vérité (τι σαφὲς ἂν φαῖμεν τῇ ἀκριβεστάτῃ ἀληθείᾳ). De même, en 61d10-e4 Socrate réitère la distinction entre la connaissance qui porte sur « les choses qui naissent et périssent » (τὰ γιγνόμενα καὶ ἀπολλύμενα) ; et celle qui porte « sur des choses qui ni ne naissent ni ne meurent, mais restent toujours identiques à elles-mêmes et sont toujours dans le même état » (τὰ μήτε γιγνόμενα μήτε ἀπολλύμενα, κατὰ ταὐτὰ δὲ καὶ ὡσαύτως ὄντα ἀεί)41. En outre, le vocabulaire de la génération et de la corruption nous ramène finalement à 15a1-7, qui discutait déjà de certaines ἑνάδες (p. ex. τὸ καλόν

16ou τὸ ἀγαθόν) qui n’appartiennent pas au domaine de la génération et de la corruption (μὴ τῶν γιγνομένων τε καὶ ἀπολλυμένων).

  • 42  Il ne sera donc d’aucune utilité d’antidater aussi le Philèbe, comme le propose Waterfield 1980 (e (...)
  • 43  Voir p. ex. Phd. 8c6, d2, d6, d8, 79e4-5 ; R. V 479a2-3 ; Crat. 439e3-4 ; Sph. 249b12-c1 ; Ti. 29a (...)
  • 44  Owen 1953, p. 85 n. 2. Les choses corporelles mentionnées dans Plt. 269d6-7 ne sont que τὰ γιγνόμε (...)
  • 45  Voir Dixsaut et alii 2018, p. 431-443 pour un aperçu des différentes interprétations de ce passage (...)

17Ces trois passages restent les arguments textuels les plus forts, car internes au dialogue, contre un abandon de la distinction sensible-intelligible dans les dialogues « tardifs ». Ce que l’on remarque rarement, et même Cherniss avait négligé de le souligner, c’est que des références claires aux Idées sont également présentes dans d’autres dialogues communément considérés (même par Owen) comme « tardifs » et postérieurs au Parménide42. En Plt. 269d5-7, l’Étranger répète le contraste entre « les choses les plus divines de toutes, [auxquelles il convient de] rester identique et conserver toujours une même et pareille manière d’être (τὸ κατὰ ταὐτὰ καὶ ὡσαύτως ἔχειν ἀεὶ καὶ ταὐτὸν εἶναι τοῖς πάντων θειοτάτοις προσήκει μόνοις) » et « les choses corporelles, dont la nature n’est pas de cet ordre (σώματος δὲ φύσις οὐ ταύτης τῆς τάξεως) ». On sait suffisamment pour ne pas trop s’y attarder que le syntagme τὸ κατὰ ταὐτὰ καὶ ὡσαύτως ἔχειν ἀεὶ καὶ ταὐτὸν εἶναι (ou similia) est classique dans les dialogues pour indiquer les Formes intelligibles43, qui, ici, se réfère manifestement à des réalités incorporelles. Ce point contredit nettement la thèse révisionniste selon laquelle les dialogues tardifs seraient purgés de cette « commonplace distinction between ὡσαύτως ὄντα ἀεί and τὰ γιγνόμενα […] which is refuted in the Tht. »44. De même, les réalités incorporelles (ἀσώματα) évoquées en 285d9-286b1, dont on dit qu’elles ont plus d’importance, de valeur et de beauté (τοῖς δ’αὖ μεγίστοις οὖσι καὶ τιμιωτάτοις […] κάλλιστα ὄντα καὶ μέγιστα), si elles ne constituent pas une référence directe et exclusive aux Formes, devraient au moins les inclure45.

  • 46  Sur la variété des significations de εἶδος et ἰδέα voir l’étude classique de Ritter 1910.
  • 47  La classification des sciences qui se développe à partir de Phlb. 55c fait de la « précision » (ἀκ (...)
  • 48  Voir encore Phlb. 15a1-7 cité supra n. 34. Ces deux passages peuvent être comparés à Phdr. 249b6-c (...)
  • 49  Pour l’expression μίαν ἰδέαν voir encore Phdr. 265d3, R. 507b6, Prm. 132a1-3, Sph. 253d5, Phlb. 16 (...)
  • 50  Voir Lg. 966a5-6. Il faut noter à nouveau que τὸ καλόν et τὸ ἀγαθόν sont des exemples des ἑνάδες e (...)

18En outre, il est vrai que les Lois sont particulièrement avares de références explicites à la théorie des Idées, mais il faut aussi noter qu’en 963c5-965e5, probablement parmi les derniers mots écrits par Platon, l’Étranger parle de la connaissance, λόγῳ, par les gouvernants, des ἀρετῆς εἴδη, dont il faut reconnaître l’unité véritable (ὡς ὄντως ὄντα οὐ πολλὰ ἀλλ’ἓν τοῦτο μόνον, ἀρετήν). Bien entendu, le terme εἴδη (963c5) doit probablement être compris au sens générique de type ou de classe46 et, en 963d1-2, l’adverbe d’intensité ὄντως n’a pas la valeur métaphysique qu’il a par exemple en Phdr. 247e2, 249c4. Néanmoins, il ne faut pas négliger l’insistance de l’Étranger sur la nécessité pour les gouvernants du Conseil Nocturne d’acquérir la capacité, qui est la pierre angulaure de leur éducation avancée (ἀκριβεστέραν παιδείαν)47, de voir une pluralité (τὰ πολλὰ βλέπειν) et de savoir saisir cognitivement l’unité (τὸ ἓν)48, à savoir la μίαν ἰδέαν49 qui reste identique (ταὐτὸν) dans toutes ses instanciations (ici les quatre vertus), obtenant ainsi une connaissance indispensable à la réalisation de la vertu. Le principe doit en outre être étendu au-delà du discours particulier sur les quatre vertus, et s’appliquer également à d’autres investiganda, par exemple τὸ καλόν et τὸ ἀγαθόν50.

  • 51  Ce problème est laissé, me semble-t-il, sans solution par Cherniss 1957 (et déjà par Damascius In (...)

19Ces références sont suffisantes pour conclure que la thèse évolutionniste qui établit l’abandon par le vieux Platon de l’écart ontologique entre le sensible en devenir et les réalités intelligibles stables n’est pas acceptable. Cela dit, la tâche de comprendre l’usage de γένεσις et οὐσία dans PG n’est pas encore accomplie51.

La relativité sémantique du couple γένεσις-οὐσία et la description du troisième genre

  • 52  En complément de la note précédente, il faut noter que Cherniss 1944, p. 218 rapproche Phlb. 53-54 (...)
  • 53  Voir Ademollo 2013, p. 47-51 et El Murr 2014.
  • 54  Et les passages du Phédon mentionnés dans la n. 53 ne sont pas une contre-épreuve : selon toute vr (...)

20Faut-il conclure, à partir des observations précédentes, que Platon utilise en PG le couple γένεσις-οὐσία pour renvoyer à l’opposition ontologique « standard » entre sensible et intelligible52 ? Je ne le crois pas. L’expression αὐτὸ καθ’αὑτό (53d3) pourrait à première vue le suggérer. Bien que Platon utilise souvent cette formule en référence aux Formes, elle a sans doute un sens plus large53. Mais surtout on a vu que la condition naturelle optimale, à savoir le référent d’οὐσία en PG, n’est pas une Forme intelligible54. Elle est une « union conforme à na nature de l’illimité et de la limite » (32a9-b1), et donc un μεικτόν, tandis que les Formes sont ἀμεικτότατα (59c4).

21Mais si l’opposition γένεσις-οὐσία ne doit être comprise ni comme un prétendu abandon de la thèse de l’opposition du sensible à l’intelligible, ni comme une application mécanique de cette thèse, comment faut-il alors interpréter cette opposition ?

  • 55  Évoqués par la suite au singulier, comme un « celui-ci » (54d6 : οὗτος) ou « celui-ci même » (54e1 (...)
  • 56  Voir p. ex. Hp. ma. 288d4, Grg. 493a5, Lys. 216a1, Tht. 156a3 et les clarifications de Frede 1997, (...)

22Certains pourraient prétendre d’emblée qu’il s’agit en réalité d’un pseudo-problème. Socrate introduit PG en reconnaissant qu’il est emprunté à « certains ingénieux » (53c6 : κομψοί […] τινες)55. L’argument et la distinction qu’il comporte ont donc une provenance explicitement étrangère. En outre, la qualification de κομψός (ou κομψότερος) est utilisée par Platon avec différentes tonalités56. Elle indique une certaine subtilité intellectuelle mais, même s’il ne manque pas de cas où elle a une acception positive (p. ex. Plt. 285a1), elle est parfois employée dans un sens ironique et, plus généralement, n’implique pas nécessairement la vérité de la thèse exprimée. On pourrait donc objecter que, puisque Platon attribue à d’autres l’origine de PG au moment même où il l’invoque, nous ne devrions pas trop nous inquiéter si l’usage de γένεσις et οὐσία en PG ne coïncide avec l’usage platonicien « standard ».

23Cette solution semble pourtant trop hâtive pour au moins deux raisons. Tout d’abord, Socrate exprime par deux fois sa gratitude aux « ingénieux » (53c7, 54d6). Cela suggère qu’il partage leur position, y compris la terminologie dans laquelle elle est exprimée. En outre, on a déjà vu que la description du plaisir-γένεσις a un précédent en R. 583e9-10 (κίνησίς τις). Nous avons donc aussi une preuve au dehors de notre dialogue pour écarter une explication déflationniste.

  • 57  In Phlb. 71.1-9 (p. 216 Van Riel et trad. Van Riel).

24Par conséquent, notre problème exégétique demeure. En effet, il semble avoir déjà embarrassé les anciens commentateurs. Damascius, par exemple, propose une solution plutôt vague, qui révèle presque son intention de rester aussi neutre que possible sur le sens exact du passage. Il liste quatre façons dont γένεσις s’oppose à οὐσία57 :

1) Le sensible est une génération et l’intelligible une essence ;

2) Ce qui est en dessous du ciel est une génération et ce qui est céleste une essence ;

3) Ce qui progresse vers la Forme est une génération, et la Forme elle-même une essence ;

4) Le changement qui concerne un substrat est une génération et le substrat lui-même une essence, comme par exemple la qualité qui concerne un corps.

  • 58  Nous verrons dans la suite (infra p. 196-198), qu’il faut probablement être plus généreux avec Dam (...)

25Sans préciser lequel de ces sens serait opérant en PG, Damascius se contente de suggérer que, dans tous ces cas, « la génération se produit en vue de l’essence, puisque l’essence est la cause de la génération ». Cette suggestion peut être bien vraie sur un plan philosophique général, mais ne nous aide pas beaucoup à comprendre dans quel sens, précisément, Platon évoque les notions de γένεσις et d’οὐσία notre passage58.

  • 59  Voir aussi Sph. 265b8-10 qui reprend le concept, mais sans mentionner le mot οὐσία, ce qui suggère (...)
  • 60  Pour ces quatre passages, voir Cherniss 1957, p. 240 et n. 42-45.
  • 61  Voir sur ces différents passages les remarques de Aronadio 2020-2021 (je remercie le Professeur Fr (...)
  • 62  Des Places 1961 et déjà Peipers 1883 (qui est injustement tombé dans l’oubli) avaient commencé à e (...)

26Je propose la solution suivante. Il convient d’abord de noter que les notions de γένεσις et d’οὐσία n’ont jamais été rigidement liées au sens qui leur est attribué dans les livres centraux de la République. Les passages où Platon utilise librement ces notions avec des significations différentes ne manquent pas. Comme on le sait, en Sph. 219b4-6 Platon écrit qu’un producteur « conduit à l’οὐσία ce qu’il n’existait pas avant (μὴ πρότερόν τις ὂν ὕστερον εἰς οὐσίαν ἄγῃ)59. De même en Symp. 205b8-c1 et Plt. 258e1-2. En Ti. 35a2-3, le fameux « être divisible qui devient dans les corps (τῆς [scil. οὐσίας] αὖ περὶ τὰ σώματα γιγνομένης μεριστῆς) » se trouve parmi les constituants de l’âme cosmique et est mentionné à nouveau en 37a5 (οὐσίαν σκεδαστὴν)60. L’âme cosmique elle-même est dotée d’un type particulier d’οὐσία, issu de la synthèse des οὐσίαι indivisible et divisible (35a3-4 : τρίτον ἐξ ἀμφοῖν ἐν μέσῳ συνεκεράσατο οὐσίας εἶδος). En Sph. 250b9, 251e11, 252a2, οὐσία ne désigne pas la totalité du domaine eidétique, ni une entité sensible, mais seulement l’un des γένη, à savoir le μέγιστον γένος de l’être. D’autre part, déjà en Chrm. 168d2-3, οὐσία est cela vers quoi une δύναμις est à l’œuvre (et ici l’exemple est celui de la relation entre le son et l’audition, de sorte que le contexte est, bien sûr, celui du domaine sensible). En Phd. 76d7-9, Socrate fait référence à la Forme comme étant une une τοιαύτη οὐσία, en suggérant ainsi la possibilité qu’il existe un autre type d’οὐσία qui n’est pas parfait et qui ne représente pas l’objet réel auquel une réponse satisfaisante à la demande définitionnelle socratique peut être donnée61. Mais surtout, le même contraste entre γένεσις et οὐσία établi en PG se retrouve en Sph. 245d4-6, dans le cadre de la critique du monisme éléatique, sans aucun rapport avec la doctrine des Formes : οὐσία désigne le tout (ὅλον) dans lequel ce qui devient s’accomplit (τὸ γενόμενον). La notion d’οὐσία a donc une valeur sémantique relative qui empêche de lui attribuer un sens parfaitement univoque et constant62.

27Mais l’équation rigide γένεσις-sensible et οὐσία-intelligible non seulement n’est pas nécessaire, mais en outre n’est même pas conseillée. En réalité, la quadripartition ontologique mobilisée en Phlb. 23c4-27c2 fournit le cadre conceptuel approprié pour expliquer la démarche de PG sans conséquences embarrassantes. Comme on l’a vu, la condition naturelle optimale est un μεικτόν, un produit résultant de l’imposition d’une limite à l’infinité du plaisir. En 27b8-9, chaque μεικτόν est décrit comme un « être advenu » (γεγενημένη οὐσία) à partir de la limite et de l’illimité. Par conséquent, l’οὐσία qui constitue la fin du chemin (ὁδός) du plaisir (32b3), est une γεγενημένη οὐσία. En distinguant dans PG le plaisir comme γένεσις de la condition naturelle optimale comme οὐσία, Platon ne fait rien de plus, me semble-t-il, que de dire que le plaisir appartient au premier genre, l’ἄπειρον, tandis que la condition naturelle optimale appartient au troisième, le μείκτον.

  • 63  Ainsi, Cherniss 1957, p. 238 a certainement raison de noter que si PG devait stipuler que l’οὐσία (...)

28Par conséquent, si οὐσία ne désigne pas la Forme intelligible dans ce contexte, elle n’est pas pour autant incorporée dans l’horizon de la γένεσις et le passage ne montre, par conséquent, aucune subversion de la métaphysique platonicienne. L’argument est cohérent (ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’il est irréfutable) dans la mesure où Platon dispose d’outils conceptuels qui lui permettent de distinguer un processus de sa fin, y compris dans le cadre du monde physique63.

29De manière générale, on a donc un premier niveau de distinction entre le domaine sensible du devenir (γένεσις) et le domaine intelligible de l’être (οὐσία) ; et un niveau subordonné, interne au domaine du devenir, dans lequel interviendrait à nouveau (mais dans un sens diffèrent) la distinction entre γένεσις (un pur processus) et (γεγενημένη) οὐσία, relevant du genre du μεικτόν (et qui est donc une réalité qui a un certain degré de stabilité, produit par l’imposition d’une limite à ce qui est en soi illimité). Ce dernier niveau permet d’expliquer PG.

  • 64  On peut penser, à cet égard, à l’imposition démiurgique de l’ordre mathématique sur la χώρα dans l (...)
  • 65  Voir Phlb. 15b3 et 59c1-6.
  • 66  Cf. 59a7-8 et 61e1.
  • 67  Pour une lecture similaire voir Carone 2005, p. 93-96.

30On peut se demander à ce stade s’il y a une relation entre ces deux niveaux. On peut d’abord noter qu’une γεγενημένη οὐσία, même en bénéficiant d’une plus grande stabilité qu’un pur processus de γένεσις64, ne jouit pas de la perfection et de l’autosuffisance ontologique que Platon reconnaît aux Formes intelligibles, dans la mesure où elle est sujette au devenir et au mélange. On peut donc supposer que, pour Platon, une γεγενημένη οὐσία est à son tour dépendante d’une οὐσία qui n’est pas « advenue » ou « mélangée » et qui, au contraire, est parfaitement stable et dépourvue de toute forme de variation65. En d’autres termes, dans des contextes où l’ordre sensible est opposé à l’intelligible, le domaine de ce que le Philèbe appelle γεγενημένη οὐσία peut lui-même être désigné métonymiquement comme γένεσις (et chaque γεγενημένη οὐσία comme un γιγνόμενον66) par rapport à l’οὐσία intelligible qui est libre de tout changement et de toute altération67.

  • 68  Cf. Delcomminette 2006, p. 495-496.

31Cette solution, en plus d’intégrer la caractérisation plus fréquente du contraste γένεσις-οὐσία (sensible-intelligible) avec celui évoqué ici dans PG, pourrait offrir une explication à une donnée textuelle qui a, à juste titre, laissé certains interprètes perplexes. Revenons à la caractérisation des membres du troisième genre. Chaque μεικτόν est décrit non seulement comme une γεγενημένη οὐσία mais aussi comme une γένεσις εἰς οὐσίαν (26d8). Quelques lignes plus tôt, Socrate avait déjà suggéré que les produits de chaque type de mélange sont des γενέσεις (25e4). Le problème qui se pose est alors de savoir s’il s’agit stricto sensu d’une γένεσις ou d’une οὐσία. Comme le note avec justesse Delcomminette68, Phlb. 26d8-27b9 ne permet pas de répondre avec certitude à ces questions. En outre, Platon avait probablement déjà averti le lecteur des pièges de la notion de γένεσις en 26c9, lorsque Socrate remarque, avec une formule suspecte, que Protarque est « surpris par la multiplicité du devenir (γενέσεως) du troisième genre ».

  • 69  γένεσις et γιγνόμενον sont utilisés de manière interchangeable en PG : cf. p. ex. 54c6 et c9-11.

32Quel est, en définitive, le statut ontologique propre d’un membre du troisième genre ? Est-ce celui d’une réalité ou d’un devenir orienté vers la réalité ? Si mes observations précédentes sur le vocabulaire platonicien de l’être sont correctes, il paraît possible, en s’appuyant sur mon analyse de PG, que les deux réponses puissent être considérées comme correctes. Selon moi, un membre du troisième genre peut être considéré de deux façons différentes, et ce, selon le contexte. D’une part, il est une (γεγενημένη) οὐσία dans des contextes où il est opposé à une γένεσις pure. Par exemple, la condition naturelle optimale est une οὐσία (32b3), qui s’oppose au plaisir, lequel n’est qu’une pure γένεσις. Il s’agit du sens dégagé dans PG. Mais, d’autre part, un membre du troisième genre, tout en ayant une plus grande forme de stabilité qu’un processus pur, peut être considéré également comme une γένεσις (ou plus exactement un γιγνόμενον69), dans des contextes où il est opposé à l’οὐσία ἀμεικτή, dépourvue de toute forme de γένεσις et à l’égard de laquelle il est ontologiquement défectueux et subordonné. La valeur sémantique est, encore une fois, relative au contexte.

  • 70  Cf. n. 69.
  • 71  Cette lecture permet aussi d’être plus généreux avec Damascius (voir supra p. 193 et n. 54). L’ind (...)

33Mon explication du passage diffère donc de celle proposée par Delcomminette, pour qui la clarification apportée par Phlb. 53c4-55a1 sur la question du statut ontologique des membres du troisième genre consiste à « décomposer » les deux moments constitutifs des expressions γένεσις εἰς οὐσίαν et γεγενημένη οὐσία, en déclassant la γένεσις au premier genre et en renforçant l’affirmation selon laquelle chaque membre du troisième genre est à proprement parler une οὐσία, certainement susceptible de devenir (γεγενημένη), mais οὐσία quand même70. Ma solution est plus économique d’un point de vue interprétatif, car elle dispense Platon de la tâche de corriger des formules prétendues trompeuses qu’il a avancées dans les sections précédentes du dialogue. La caractérisation des membres du μεικτόν entre 26d8 et 27b8-9 est ambiguë mais, selon moi, elle n’a pas besoin d’être corrigée. Au contraire, l’ambiguïté est féconde, car elle peut être exploitée en fonction des différents contextes du discours71.

  • 72  Voir supra n. 7.

34Si l’analyse menée jusqu’à présent est correcte, on est finalement en mesure de reconnaître aussi une plus grande unité interne au dialogue, et de rejeter par suite l’opinion répandue selon laquelle PG serait un simple appendice introduit ex abrupto, sans lien avec les sections précédentes du dialogue. Même si le schéma explicatif de la doctrine du plaisir-γένεσις ne s’étendait pas à toutes sortes de plaisirs – et je ne le crois pas72 – les implications rétrospectives de PG sur l’interprétation du statut ontologique des membres du troisième genre que j’ai essayé de montrer dans les pages précédentes, permettent d’exclure que PG soit une simple interpolation. Il fait partie intégrante du dialogue et permet d’en clarifier des problèmes saillants.

Conclusions

35Dans l’un de ses très utiles essais inclus dans son édition commentée de la République composée avec Benjamin Jowett, Lewis Campbell formulait cette mise en garde :

  • 73  Campbell 1894, p. 292. Sur les caractéristiques du « technical language » (notamment la ‘context-i (...)

In Plato, philosophical terminology is incipient, tentative, transitional. And although this remark applies with especial force to what have been called the ‘dialogues of search’ where the method is ‘peirastic’ or ‘maieutic’, leading to an avowedly negative result, it is a serious error even in dealing with the more positive and constructive dialogues to assume strict uniformity of expression73.

36Campbell avait raison et, malgré les efforts de Platon pour structurer la philosophie comme un savoir autonome distinct de tous savoirs particuliers, il est probablement naïf de prétendre qu’une terminologie technique qui ne laisse aucune marge de variation sémantique selon le contexte est déjà impeccablement opérante dans les dialogues, surtout si l’on considère que beaucoup de ces termes étaient largement utilisés dans la langue grecque courante.

37Dans cet article, j’ai montré comment une telle prudence permet de mieux expliquer des arguments comme PG. Après un bref aperçu de la structure et de l’objectif de l’argument, j’ai d’abord expliqué dans quel sens il nous donne le pendant métaphysique de la doctrine du plaisir-πλήρωσις, qui était importante pour l’identification de l’οὐσία évoquée en PG et la « condition naturelle optimale ». Ensuite, j’ai critiqué l’interprétation évolutive selon laquelle l’usage des notions de γένεσις et οὐσία en PG montre un abandon de la thèse métaphysique de l’opposition du sensible à l’intelligible. Il ne s’agit pas, toutefois, d’une application mécanique de cette thèse-même. J’ai plutôt essayé de montrer que les notions de γένεσις et οὐσία jouissent d’une valeur sémantique relative telle que leurs significations varient en fonction des différents contextes argumentatifs, et que dans ce passage du Philèbe, elles désignent, principalement, l’une un processus génétique, l’autre un tout qui est constitué par l’imposition causale d’une limite à ce qui est en soi illimité. Cette lecture m’a permis également d’éclaircir certains points problématiques de la description des membres du troisième genre et de reconnaître ainsi une plus grande cohésion argumentative dans le dialogue.

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Notes

1  Je me suis appuyé, pour les textes grecs des dialogues de Platon, sur les éditions de Duke et alii 1995 pour les deux premières tétralogies, et de Burnet 1900-1907 pour les autres dialogues. Quant aux traductions, je cite celles contenues dans Brisson 2008 (la traduction du Philèbe reproduit celle qui est publiée dans Pradeau 2002), sauf indication contraire.

2  La séquence 54d4-55a11 donne un corollaire à l’argument, comme le note Cherniss 1957, p. 237 n. 32 (qui pense pourtant à tort que l’argument se termine en 54d7). Sur le terme « anti-hédonisme », voir infra n. 13.

3  Mon but n’est donc pas de fournir une analyse systématique du passage et moins encore d’en lever toutes les obscurités. Sur la troisième question je signale Phillipson 1925, Diès 1941, p. liii-lxx, Warren 2009, Tarrant 2010, Berti 2011, p. 173-199, Murgier 2016 et Fronterotta 2018. La mise de côté de cette question implique en outre que je ne discuterai pas la critique aristotélicienne, sur laquelle on peut utilement consulter la récente discussion de Murgier 2013, p. 69-121.

4  J’utilise le terme « classe » dans un sens minimal, et de manière interchangeable avec les termes « domaine » ou « ordre », pour rendre le grec μοῖρα (utilisé en 53a7, 54c10, d2, 60b4, et déjà en 20d1).

5  Si (a) et (b) n’étaient pas conçues par Socrate comme mutuellement exclusives, il ne pourrait pas légitimement tirer sa conclusion, cf. Cherniss 1957, p. 237-238 et Benitez 1989, p. 104. Néanmoins, le fait que les deux catégories d’entités ne soient pas exclusives sans qualification est prouvé par 54c1-4 : chaque γένεσις est à la fois ceci en vue de quoi (ἕνεκα) « tous les ingrédients, tous les instruments et tous les matériaux sont toujours employés », mais aussi ce qui est « en vue de telle ou telle être particulier » (ἄλλην ἄλλης οὐσίας τινὸς ἑκάστης ἕνεκα γίγνεσθαι). Chaque γένεσις peut être donc, sous différents rapports, un membre de (a) et ou de (b). Voir infra n. 64. Cette déclaration peut sembler controversée à ce stade. Les pages suivantes la rendront, je l’espère, moins étonnante.

6  Les propositions [1] et [2] semblent évoquer une perspective téléologique, qui, comme on le sait, est développée beaucoup plus largement dans le Timée (voir notamment Phlb. 53e5-6 : τὸ μὲν ἕνεκά του…τὸ τινὸς ἕνεκα ; plus généralement, il y a jusqu’à treize occurrences de la préposition ἕνεκα dans notre passage). Il est peut-être risqué d’exclure totalement que cette perspective puisse opérer dans le sous-texte de ce passage. Après tout, dans le Philèbe l’imposition d’une limite à ce qui est en soi illimité coïncide avec l’action d’une cause intelligente appelée νοῦς, τὸ δημιουργοῦν et τὸ ποιοῦν (26e6-27b2, 30c6). Il convient toutefois de noter que, bien que PG place le discours sur la nature du plaisir dans une perspective ontologique plus large, la question de la finalité est ici toujours au service d’un objectif argumentatif psychologique et moral et non pas cosmologique. Ce point semble clair à la lumière de l’utilisation du participe ἐφιέμενον (53d4) que Platon emploi presque toujours dans des contextes de psychologie morale (cf. Cra. 384c5, 411e4, 420a1, a7, c4   ; Phlb. 20d8 ; Phdr. 237d9 ; Euth. 272d3 ; R. 357b6, 433e6, 437b2, c2, 495d7, 555d3, 558e2, 611e2, Lg. 731d4). Sur le sens de l’expression αὐτὸ καθ’αὑτό dans ce contexte, voir infra n. 54.

7  Le terme γένεσις est le plus souvent traduit par « devenir » ou « processus » (voir entre autres Hackforth 1945, p. 110 ; Taylor 1956, p. 178 ; Pradeau 2002, p. 199-201), ce qui est légitime en paraphrase ou exégèse (je ne m’abstiendrai pas moi-même de les utiliser en ce sens). Néanmoins, en 55a5, γένεσις est expressément opposée à φθορά, de sorte que « génération » semble être une traduction plus appropriée. J’ai également traduit οὐσία par « être » et non par « substance » ou « essence », parce qu’ « être » préserve mieux, dans son indétermination, la plurivocité qui caractérise à mes yeux οὐσία en PG.

8  Voir aussi Aristote GA 640a18 ; PA 775b5.

9  Delcomminette 2006, p. 494-497 et Carpenter 2011, p. 75-76 ont justement souligné que le couple moyen-fin, bien que largement utilisé par les commentateurs, ne peut pas rendre compte de l’exemple des amoureux en 53d9-10. Il n’est donc pas approprié pour expliquer la distinction présentée en [1] et [2], entre les entités qui sont dans un état de complétude et d’autosuffisance et les entités qui sont dans un état de manque et de subordination ou de dépendance. Néanmoins, je crois qu’il est légitime de parler d’opposition entre processus (et non pas moyen) et fin avec les deux caveat suivants : (a) cette opposition doit être considérée comme un cas particulier de l’opposition, à laquelle Socrate se réfère en premier lieu, entre ce qui est dans un état d’autosuffisance et ce qui est dans un état de subordination ; (b) les paroles de Socrate ont ici la priorité sur celles de Protarque (et donc l’exemple des amants sur celui des navires), mais lorsque Protarque reformule le point de Socrate avec l’exemple concret de la construction des navires (54b1-4), qui fait clairement référence à l’opposition processus-fin, Socrate répond en donnant son assentiment (b5) : « c’est exactement ce que je dis, Protarque (Λέγω τοῦτ’ αὐτό, ὦ Πρώταρχε) ».

10  Voir déjà Damascius In Phlb. 217.1-3 (p. 71 Van Riel) ; plus récemment, Bury 1897, p. 211-214, Delcomminette 2006, p. 493-494 et Evans 2008, p. 132-134.

11  Sur ce point, et pour une comparaison avec Aristote EN A7, voir Cooper 2003.

12  Cette conclusion semble incompatible avec la place finale des plaisirs (les plaisirs purs uniquement) dans la hiérarchie des biens. Pour une solution à ce problème, que je ne peux que mentionner ici, voir Auferheide 2013.

13  Cf. 60a9-11 (mais Philèbe est en fait le porte-parole de l’opinion commune, cf. Phlb. 67b1-7, R. 505b5-6 et Prt. 351c5-6, e5-6). Un mot sur le terme « anti-hédonisme » : je l’utilise, suivant un usage conventionnel dans les études platoniciennes (et malgré le fait que le terme « hédonisme » ne soit introduit dans le vocabulaire philosophique qu’au xixe siècle, cf. Ritter 1974, p. 1023-1026), pour dire que Platon s’oppose à la thèse selon laquelle le plaisir est le bien en soi, et non pour dire qu’il défend l’idée que tout plaisir est mauvais ou qu’aucun plaisir n’est bon. Mon désaccord avec Vogt 2018 – qui préfère parler de « non-hédonisme » plutôt que d’« anti-hédonisme » – est donc essentiellement verbal.

14  Voir Delcomminette 2006, p. 260-262, 301-302 pour plus de détails.

15  Son origine se trouve probablement dans les doctrines médicales du ve siècle avant J.-C. sur l’équilibre des humeurs dans l’organisme vivant, voir p. ex. Alcméon 24 B 4 DK, Hp. VM 14-5, Aph. I 3-4, II 22 et les remarques de Taylor 1928, p. 448-449. Sur l’analogie médicale voir infra n. 31.

16  Le modèle du « remplissage » n’est pas limité aux changements corporels, comme boire et manger, mais concerne aussi les changements psychiques comme l’apprentissage, cf. Phlb. 51e7-52a3 (τὰς περὶ τὰ μαθήματα ἡδονάς […] μαθημάτων πληρωθεῖσιν). Voir déjà R. 585b-d, où l’apprentissage – qui produit le plaisir de la partie rationnelle de l’âme (d11) – est également un processus de remplissage (b9 : πλήρωσις ; d11 : τὸ πληροῦσθαι), à savoir la transition d’un état d’ignorance – un manque de l’âme (b3-5 : ἄγνοια […] κενότης ἐστὶ τῆς περὶ ψυχὴν) – à celui de la connaissance (désignés ici par une pluralité de termes, voir 585b14-5 : τὸ δόξης ἀληθοῦς εἶδος καὶ ἐπιστήμης καὶ νοῦ καὶ συλλήβδην αὖ πάσης ἀρετῆς).

17  Voir Van Riel 2000, p. 7-42 et Wolfsdorf 2013, p. 40-102 pour des vues d’ensemble sur cette doctrine.

18  Voir Grg. 493a3-4 ; R. 583e9-10 ; Phlb. 43b1-c7, 55b2-3 ; Ti. 64a2-65b3, 69c7-d1 ; Lg. 896e8-897a2 ; avec Tuozzo 1996, p. 498-504, Van Riel 2000, p. 20-21, 40-42 et Delcomminette 2006, p. 299-300.

19  Λέγω τοίνυν τῆς ἁρμονίας μὲν λυομένης ἡμῖν ἐν τοῖς ζῴοις ἅμα λύσιν τῆς φύσεως καὶ γένεσιν ἀλγηδόνων ἐν τῷ τότε γίγνεσθαι χρόνῳ. […] Πάλιν δὲ ἁρμοττομένης τε καὶ εἰς τὴν αὑτῆς φύσιν ἀπιούσης ἡδονὴν γίγνεσθαι λεκτέον.

20  Voir aussi 43b9 : ἀπεργάζονται. Le même point ressort, me semble-t-il, de R. 585d11 (τὸ πληροῦσθαι τῶν φύσει προσηκόντων ἡδύ ἐστι) et Ti. 64c8-e1 (part. d1-2 : τὸ δ’ εἰς φύσιν ἀπιὸν πάλιν ἁθρόον ἡδύ).

21  Cf. p. ex. 31e10-32b4 ; et déjà en Grg. 496e1-2, comme le note Irwin 1979, p. 202.

22  Après tout, on trouve aussi des traces de ces fluctuations linguistiques dans le langage ordinaire. En disant par exemple que « le vin est un plaisir de la vie », on ne veut pas dire que le vin s’identifie au plaisir, mais qu’il le provoque.

23  Cf. 31e3-4 ; 32a8. Dans le Philèbe, ces simplifications sont peut-être aussi motivées par le manque de perspicacité notoire de Protarque (cf. Tuozzo 1996, 499-500).

24  Voir Bravo 2003, p. 43-55 sur ce passage.

25  Cf. en particulier a9-b1 : τὸ ἐκ τῆς ἀπείρου καὶ πέρατος κατὰ φύσιν ἔμψυχον γεγονὸς εἶδος.

26  Cf. Phlb. 25d11-26c3.

27  Voir Krämer 1959, p. 178-194.

28  Sur le sens normatif de κατὰ φύσιν voir Mannsperger 1969, p. 64-74.

29  Voir 26b6 ; pour d’autres occurrences importantes d’ὑγίεια cf. 25e8, 31c11.

30  Cf. R. 444d3-11 qui identifie l’équilibre psychique avec la justice. Ce parallèle âme-corps est basé sur la célèbre analogie médicale, à propos de laquelle les observations de Jaeger 19734, p. 832-835 et de Vegetti 1995, p. 40-43, 66-67, 87-89 restent fondamentales. Plus récemment, voir Ayache 1999.

31  Burnyeat 2004, p. 86 ; voir aussi entre autres Frede 1993, p. lv et Tuozzo 1996, p. 503.

32  Tuozzo 1996, p. 503 soulève ce problème, mais remarque à juste titre que PG est efficace dans les deux cas.

33  Sur la relation entre κίνησις et γένεσις chez Platon, voir Solmsen 1960, p. 20-67. Le fait que les deux termes sont ici synonymes ressort également de la critique aristotélicienne, cf. EN K 3.1173a30 (τὴν ἡδονὴν κίνησιν καὶ γένεσιν ; le καὶ est épéxégétique) et plus généralement l’ensemble du chapitre 3, où Aristote utilise indistinctement les deux termes ; voir aussi Top. Δ 1.121a30-9. Il est remarquable que les Définitions pseudo-platoniciennes définissent la γένεσις comme κίνησις εἰς οὐσίαν· μετάληψις οὐσίας· πόρευσις εἰς τὸ εἶναι (411a5-6).

34  Voir Peipers 1883, p. 95 sur l’identification d’οὐσία et φύσις dans ce passage. Peipers pense à juste titre que l’οὐσία en question renvoie à la γεγενημένη οὐσία de 27b8-9. J’y reviendrai.

35  Voir notamment R. 523a3, 525b5, c6, 526e6, 534a3.

36  Voir Owen 1953, p. 85-86. Cette thèse n’était en fait pas véritablement une nouveauté, ayant été soutenue, bien avant Owen, p. ex. par Tocco 1876, p. 40-42, Bury 1897, p. 210-211, Gomperz 19254, p. 444-445 et n. 2 (qui, contrairement à ses héritiers oxoniens, l’a jugé comme étant une « Rückbildung »), Taylor 1928, p. 86-87 et Solmsen 1942, p. 77-79.

37  Un/une relecteur/relectrice anonyme m’a objecté que l’interprétation owenienne de ce passage du Philèbe ne lui paraît pas aujourd’hui aussi influente. Je n’en suis pas sûr. Il y a sans doute des exceptions louables (p. ex. Benitez 1989, p. 92-108 ; Carone 2005, p. 92-96 ; Delcomminette 2006, p. 493-506 ; Van Riel 2008), mais on peut faire remarquer que plusieurs commentateurs, en particulier anglophones, soit partagent cette interprétation, soit éludent la question. Ainsi, Tuozzo 1996, Evans 2008, Harte 2008, Meinwald 2008, Auferheide 2013 et Van Zoonen évitent d’aborder le problème ; Rangos 2019, p. 205 affirme que la « distinction between genesis and ousia in this section of the Philebus is not the metaphysically loaded opposition between sensible particulars and intelligible Forms that we find in middle-period dialogues », ce qui est acceptable, mais laisse entièrement indéterminée la question de savoir si cela implique également un abandon de cette opposition ; même Carpenter 2011 (en particulier p. 77-78) n’explique pas comment relier le passage à l’opposition genesis-ousia de la période « intermédiaire » (en réalité Owen n’est jamais mentionné ni par elle, ni par aucun ni aucune d’entre Tuozzo, Evans, Harte, Meinwald, Auferheide, Rangos et Van Zoonen). Gill 2012, p. 9-10 n. 26, 202-203 n.1 et passim adopte une position singulière. Elle n’aborde pas notre passage du Philèbe, mais affirme (avec Owen) que dans les dialogues « tardifs » Platon rejette son dualisme entre sensible et intelligible ; puis que, après le Parménide, les Formes seraient des natures stables immanentes aux choses sensibles (explicitement rapprochées par elle des formes aristotéliciennes). Néanmoins, elle rejette à la fois la révision owenienne de la datation du Timée, et accorde que les Formes séparées seraient réintroduites dans ce dialogue « for a special reason : the Demiurge looks to these objects in fashioning the world » (p. 10 n. 26). Je ne trouve pas cette explication satisfaisante : pourquoi le démiurge devrait-il viser précisément ces objets ? Et comment cela s’inscrirait-il dans le cadre du rejet précédent de l’opposition sensible-intelligible ? Plus généralement, j’avoue que l’attribution de ces multiples fluctuations doctrinales à Platon me semble peu convaincante. Quoi qu’il en soit, ce bref aperçu de la littérature suggère qu’il est utile de revenir sur la question.

38  Owen n’a évidemment pas été le premier à le proposer, cf. Cherniss 1957, p. 226 n. 3.

39  Voir Cherniss 1957, p. 236-247.

40  Cf. 57e6-58a6, en particulier 58a2-3, qui identifie l’objet de la science véritable, à savoir « la puissance de la dialectique » (τοῦ διαλέγεσθαι δύναμις, voir n. 48), avec « ce qui est, ce qui est réellement et par nature toujours parfaitement identique à soi » (περὶ τὸ ὂν καὶ τὸ ὄντως καὶ τὸ κατὰ ταὐτὸν ἀεὶ πεφυκὸς πάντως).

41  En 61b10, même l’état cognitif inférieur qui concerne les entités évolutives est appelé ἐπιστήμη. Cela a suggéré à certains, p. ex. Shiner 1974, p. 53-60, la confirmation d’un changement de perspective par Platon. Mais il est plus probable qu’ici, comme ailleurs (p. ex. R. 522c2, 8 ; Ion 536c1), Platon utilise simplement ἐπιστήμη de manière vague, signifiant quelque chose comme « forme de cognition ».

42  Il ne sera donc d’aucune utilité d’antidater aussi le Philèbe, comme le propose Waterfield 1980 (en particulier p. 284-285), pour sauver le récit de l’évolution doctrinale de Platon.

43  Voir p. ex. Phd. 8c6, d2, d6, d8, 79e4-5 ; R. V 479a2-3 ; Crat. 439e3-4 ; Sph. 249b12-c1 ; Ti. 29a1-2. On trouve une formule similaire également en Phlb. 59c2-3 : περὶ τὰ ἀεὶ κατὰ τὰ αὐτὰ ὡσαύτως ἀμεικτότατα ἔχοντα ; et 61e2-3 : κατὰ ταὐτὰ δὲ καὶ ὡσαύτως ὄντα ἀεί.

44  Owen 1953, p. 85 n. 2. Les choses corporelles mentionnées dans Plt. 269d6-7 ne sont que τὰ γιγνόμενα, dans la mesure où ce qui participe au corps « ne saurait être totalement exempt de changement (μεταβολῆς) ».

45  Voir Dixsaut et alii 2018, p. 431-443 pour un aperçu des différentes interprétations de ce passage controversé et une critique opportune de l’interprétation intenable de Owen 1973. Nota bene : Dixsaut critique également l’« interprétation ontologique » (défendue récemment par Kahn 1995) selon laquelle le contraste, au sein des τὰ ὄντα, entre ceux qui ont des « représentations perceptibles par les sens » (αἰσθηταί τινες ὁμοιότητες) et les ἀσώματα qui n’ont pas d’images claires (ou bien n’ont pas d’image du tout), serait le contraste entre sensible et intelligible. Néanmoins, même dans le cadre de l’« interprétation dialectique » défendue par Dixsaut, les ἀσώματα, sans avoir une référence exclusive aux Idées (car ils font également référence aux puissances), du moins les incluent. Je resterai neutre quant à l’interprétation la plus convaincante. Dans les deux cas, les Idées, par opposition aux sensibles, sont évoquées.

46  Sur la variété des significations de εἶδος et ἰδέα voir l’étude classique de Ritter 1910.

47  La classification des sciences qui se développe à partir de Phlb. 55c fait de la « précision » (ἀκρίβεια) son critère fondamental (ce terme et ses dérivés sont très souvent utilisés dans ces pages, cf. 56b5, c5, c8, 57c3, d1, e3, 58c3, 59a11, 61b8). Plus la précision d’une science est grande, plus le rang de cette science est élevé. Le développement de l’argument suggère que le « pouvoir de la dialectique » (τοῦ διαλέγεσθαι δύναμις), qui porte sur les entités éternelles et immuables (58a2-3), est la plus précise et la plus haute des sciences. L’allusion à la République est évidente (511b4, 532d8, 533a8, 537d5) où la dialectique est, on le sait, la science propre aux gouvernants.

48  Voir encore Phlb. 15a1-7 cité supra n. 34. Ces deux passages peuvent être comparés à Phdr. 249b6-c1, où Socrate insiste sur l’importance de comprendre l’εἶδος en passant d’une multiplicité de sensations à une unité saisie par le raisonnement (δεῖ γὰρ ἄνθρωπον συνιέναι κατ’ εἶδος λεγόμενον, ἐκ πολλῶν ἰὸν αἰσθήσεων εἰς λογισμῷ συναιρούμενον).

49  Pour l’expression μίαν ἰδέαν voir encore Phdr. 265d3, R. 507b6, Prm. 132a1-3, Sph. 253d5, Phlb. 16d1, 60d5.

50  Voir Lg. 966a5-6. Il faut noter à nouveau que τὸ καλόν et τὸ ἀγαθόν sont des exemples des ἑνάδες en Phlb. 15a1-7. L’étude la plus détaillée sur la présence de la théorie des Idées dans les Lois reste Brochard 1912, qu’il faut consulter pour une analyse d’autres passages ; voir également Stefanini 1949, p. 315-324.

51  Ce problème est laissé, me semble-t-il, sans solution par Cherniss 1957 (et déjà par Damascius In Phlb. 216.1-9 (p. 71 Van Riel), voir infra). Cherniss essaye plutôt, comme Benitez 1989, p. 92-108, de souligner que le passage est sans doute compatible avec la métaphysique des Formes et ne prouve pas, par conséquent, un changement d’attitude de Platon, pace Owen. Ce faisant, il laisse toutefois indéterminé la question de savoir comment interpréter précisément PG par rapport à l’opposition « standard » genesis-ousia : si ce n’est pas un abandon, alors qu’est-ce que c’est ? Voir la prochaine note.

52  En complément de la note précédente, il faut noter que Cherniss 1944, p. 218 rapproche Phlb. 53-54 et Phd. 75b, où Platon dit que les sensibles aspirent (ὀρέγεται) à l’être véritable et même s’efforcent (προθυμεῖται) de lui rassembler. Cherniss évoque ces deux passages, parmi d’autres, pour prouver que Platon avait « an ontological […] reason for positing eternal, unchanging entities apart from the sensible particulars ». Il semble donc parfois succomber à la tentation d’une interprétation ontologique forte de PG.

53  Voir Ademollo 2013, p. 47-51 et El Murr 2014.

54  Et les passages du Phédon mentionnés dans la n. 53 ne sont pas une contre-épreuve : selon toute vraisemblance, le langage de l’aspiration est métaphorique.

55  Évoqués par la suite au singulier, comme un « celui-ci » (54d6 : οὗτος) ou « celui-ci même » (54e1 : αὐτὸς οὗτος). Les hypothèses d’attribution ont été nombreuses (cf. Rangos 2019, 203 n. 1). Selon moi, Platon fait référence à Speusippe, cf. p. ex. Gosling & Taylor 1982, 231-240 et les études de Berti et Fronterotta mentionnées à la n. 3.

56  Voir p. ex. Hp. ma. 288d4, Grg. 493a5, Lys. 216a1, Tht. 156a3 et les clarifications de Frede 1997, p. 306-308 et Rangos 2019, p. 203 n. 1. Ce dernier souligne à juste titre que l’occurrence la plus proche est R. 505b5-6, où les κομψότεροι sont ceux qui, contre l’opinion commune, disent que la meilleure vie n’est pas celle du plaisir, mais de la pensée (φρόνησις). Une analyse détaillée de ce passage et une comparaison avec PG m’emmèneraient trop loin. Mais je ne m’abstiendrai pas de dire que même si Platon rejette cette position à la fois en R. 505b et en Phlb. 21d-e (mais pour des raisons différentes dans les deux cas), cela ne signifie pas qu’il ne peut pas partager les arguments avec ses partisans. Il peut tout à fait soutenir à la fois qu’une vie de pure pensée n’est pas souhaitable et que le plaisir n’est pas bon en soi.

57  In Phlb. 71.1-9 (p. 216 Van Riel et trad. Van Riel).

58  Nous verrons dans la suite (infra p. 196-198), qu’il faut probablement être plus généreux avec Damascius et voir quelque chose de plus profond dans cette indétermination.

59  Voir aussi Sph. 265b8-10 qui reprend le concept, mais sans mentionner le mot οὐσία, ce qui suggère qu’il est utilisé en 219b4-6 avec un sens générique et sans référence stricte à l’être éminent de la Forme.

60  Pour ces quatre passages, voir Cherniss 1957, p. 240 et n. 42-45.

61  Voir sur ces différents passages les remarques de Aronadio 2020-2021 (je remercie le Professeur Francesco Aronadio de m’avoir permis de lire cet article avant sa publication). Voir aussi Prm. 135a8-b1 dans lequel γένος (qui est équivalent à εἶδος, cf. 129c2) est identifié avec οὐσία αὐτὴ καθ’αὑτήν. Si γένος/εἶδος et οὐσία étaient sémantiquement équivalents, il n’y aurait pas besoin de la qualification αὐτὴ καθ’αὑτήν. Sur la plurivocité d’οὐσία, dans le contexte d’autres passages (notamment en R., Prm. et Tht.), voir Ferrari 2017, dont je partage plusieurs conclusions.

62  Des Places 1961 et déjà Peipers 1883 (qui est injustement tombé dans l’oubli) avaient commencé à explorer ce point (qui est brièvement mentionné par Pradeau 2002, p. 251-252) et ses conséquences philosophiques. Mais, comme on le verra plus loin, ma lecture de Phlb. 53c4-55a1 et de sa relation avec la caractérisation de chaque membre du troisième genre (μεικόν) comme γένεσις εἰς οὐσίαν (26d8) et γεγενημένη οὐσία (27b8-9) diffère de la leur.

63  Ainsi, Cherniss 1957, p. 238 a certainement raison de noter que si PG devait stipuler que l’οὐσία est le terminus auquel la γένεσις arrive en fait seule et dans laquelle la γένεσις s’accomplit en la comprenant effectivement en soi, l’argument serait non seulement évidemment inefficace, mais même contre-productif (cf. supra n. 5). Cela ne signifie toutefois pas (et Cherniss a omis de l’éclaircir suffisamment) que la distinction nette entre γένεσις et οὐσία dans ce passage doit nécessairement être expliquée en référence à l’opposition standard qui caractérise ces notions dans les dialogues intermédiaires. Selon Frede 1993, p. lvii cet élargissement de la valeur sémantique de γένεσις et d’οὐσία est un « considerable change of mind in Plato, because it allows him to make distinctions between the ontological status of different kinds of sensible objects » (Van Riel 2008, p. 170-173 parle également d’un « changement spectaculaire » et d’une « modification révolutionnaire »). Mais ce point me semble contredit par des passages comme Chrm. 168d2-3, où οὐσία est ce vers quoi s’exerce toute δύναμις (et notons encore qu’ici l’exemple est celui de la relation entre le son et l’audition, de sorte que le contexte est, évidemment, celui de la sphère sensible). Ce que l’on peut certainement accorder, et qui était déjà bien mis en évidence par Robin 1957, c’est que, plutôt qu’un changement de perspective, les derniers dialogues attestent d’un nouvel accent sur la question de la connaissabilité du monde physique, pour lequel les mathématiques offrent des outils conceptuels pertinents.

64  On peut penser, à cet égard, à l’imposition démiurgique de l’ordre mathématique sur la χώρα dans le Timée, qui donne une certaine stabilité à ce qui est en soi purement chaotique. Il s’agit finalement de l’activité cosmogénétique. En outre, il a été suggéré à juste titre que l’une des fonctions assignées à la dynamique de la μέθεξις est de garantir la stabilité du monde physique (voir par exemple Cherniss 1936, p. 452-456 et, plus récemment, Fronterotta 2001, p. 66-79). Le modèle mathématique spécifie les modalités cosmologiques avec lesquelles cette fonction est effectivement réalisée (cette question a été récemment abordée par Rashed 2013). Je n’entends pas pour autant soutenir l’identité de la quadripartition des genres du Philèbe avec le cadre onto-cosmologique du Timée, mais je pense qu’il est tout aussi problématique de croire qu’ils n’ont aucun lien entre eux.

65  Voir Phlb. 15b3 et 59c1-6.

66  Cf. 59a7-8 et 61e1.

67  Pour une lecture similaire voir Carone 2005, p. 93-96.

68  Cf. Delcomminette 2006, p. 495-496.

69  γένεσις et γιγνόμενον sont utilisés de manière interchangeable en PG : cf. p. ex. 54c6 et c9-11.

70  Cf. n. 69.

71  Cette lecture permet aussi d’être plus généreux avec Damascius (voir supra p. 193 et n. 54). L’indétermination entre les quatre façons dont γένεσις s’oppose à οὐσία, qu’il explique dans In Phlb. 71.1-9 (p. 216 Van Riel) pourrait être réhabilitée si elle entend mettre l’accent sur cette valeur sémantique relative.

72  Voir supra n. 7.

73  Campbell 1894, p. 292. Sur les caractéristiques du « technical language » (notamment la ‘context-independence’), je recommande également les remarques précises de Willi 2003, p. 51-95 (qui portent sur Aristophane, mais qui, me semble-t-il, peuvent être généralisées).

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Pour citer cet article

Référence papier

Roberto Granieri, « L’ontologie du plaisir dans le Philèbe et le vocabulaire platonicien de l'être »Philosophie antique, 21 | 2021, 179-203.

Référence électronique

Roberto Granieri, « L’ontologie du plaisir dans le Philèbe et le vocabulaire platonicien de l'être »Philosophie antique [En ligne], 21 | 2021, mis en ligne le 31 octobre 2022, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5280 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5280

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Auteur

Roberto Granieri

KU Leuven - De Wulf-Mansion Centre

roberto.granieri@kuleuven.be

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