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AccueilNuméros21Héphaïstos dans les forges de Cypris

Héphaïstos dans les forges de Cypris

La fonte des bronzes vivants d’Empédocle
Anne-Laure Therme
p. 87-118

Résumés

Quand l’Amour d’Empédocle façonne, dans les profondeurs de la terre, les tissus organiques puis les membres des vivants, il prend le nom de Cypris, et sous ses paumes expertes le feu, ailleurs nommé Zeus, devient Héphaïstos. En s’interrogeant sur les raisons de ces glissements, on s’aperçoit qu’un modèle métallurgique est à l’œuvre, qui se réapproprie en la détournant la figure du dieu-forgeron d’Hésiode et d’Homère. L’Héphaïstos d’Empédocle est le feu dont le pouvoir potentiellement destructeur est subjugué par Aphrodite-Cypris qui enserre ses paumes dans les siennes. Alors que dans la tradition, il est un marteleur évoquant la Haine, il devient l’objet d’un nouveau paradigme, la fonderie, quand il se laisse manipuler par Cypris qui, comme le cuivre dans le bronze, se mêle aux alliages, membres et soudures qu’elle coule et moule.

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Texte intégral

Toute ma gratitude va à Jean-Claude Picot pour l’acuité et la bienveillance de ses relectures. Je remercie également les relecteurs de Philosophie Antique qui m’ont apporté de nouveaux éclairages dont j’ai pu tenir compte.

1Dans deux fragments consacrés à la formation des tissus et parties organiques (os, chair et sang), Empédocle donne à l’élément feu le nom divin d’Héphaïstos* :

ἡ δὲ χθὼν ἐπίηρος ἐν εὐστέρνοις χοάνοισι

τὼ δύο τῶν ὀκτὼ μερέων λάχε Νήστιδος αἴγλης,

τέσσαρα δ᾿ ῾Ηφαίστοιο· τὰ δ᾿ ὀστέα λευκὰ γένοντο

῾Αρμονίης κόλλῃσιν ἀρηρότα θεσπεσίηθεν.

Et elle, terre, obligeamment, reçut dans ses creusets à la large poitrine,

Deux parts, sur les huit, du brillant de Nestis

Et quatre d’Héphaïstos. Et eux devinrent os blancs

  • 1 Les références aux fragments (fr.) et témoignages (notés A) d’Empédocle suivent l’édition Diels-Kra (...)

Merveilleusement ajustés par les colles d’Harmonie (Fr. 961).

ἡ δὲ χθὼν τούτοισιν ἴση συνέκυρσε μάλιστα,

῾Ηφαίστῳ τ᾿ ὄμβρῳ τε καὶ αἰθέρι παμφανόωντι,

Κύπριδος ὁρμισθεῖσα τελείοις ἐν λιμένεσσιν,

εἴτ᾿ ὀλίγον μείζων εἴτε πλεόν ἐστὶν ἐλάσσων·

ἐκ τῶν αἷμά τε γέντο καὶ ἄλλης εἴδεα σαρκός.

Et elle, terre, à peu près égale à eux <en quantité>, les rencontra

– Héphaïstos, pluie, et éther parfaitement lumineux −

Amarrée dans les ports parfaits de Cypris

Ou bien un peu plus abondante, ou, plutôt, moins ;

D’eux naquirent le sang et les autres formes de chair (Fr. 98).

  • 2  Il. 2, 426, Theog. 866.
  • 3  Voir Kingsley 1995, Picot 2000, Rowett 2016, Rashed 2017. Les correspondances éléments-dieux sont (...)
  • 4  Voir surtout Picot 2021.
  • 5  Eschyle, PV 369, Euripide, Cyc. 559, Apollonius de Rhodes, 3, 41 et 4,761, Thucydide, 3, 88. Cf. G (...)
  • 6  Theog. 580 et 866.
  • 7  Homère réserve cette formule à Héphaïstos, Il. 18, 380 et 482.
  • 8  Il. 18, 377, Theog. 575 et 585.
  • 9  Il. 18, 373-379 et 417-421.
  • 10  Od. 7, 91-94. Cf. Delcourt 1957, p. 53-54; Marcinkowski & Wilgaux 2004.
  • 11  Theog. 570 s., Op. 60 s.
  • 12  L’expression est d’Aristote citant le fragment : De an. I 5, 410a1.

2De quoi l’emploi de ce nom divin est-il significatif ? On pourrait croire à un usage métonymique traditionnel2 si l’on ne savait combien l’interprétation des noms divins donnés par Empédocle aux quatre « racines de toutes choses » se révélait capitale3. Les dieux véritables d’Empédocle, dont les quatre éléments physiques sont des manifestations vivantes et immortelles, ne sont pas ceux du Panthéon traditionnel, mais l’Agrigentin en reprend les noms et connotations dans un jeu d’échos qui détourne et subvertit les mythes d’Homère et Hésiode4. Héphaïstos évoque instantanément le dieu artisan maître du feu, dont les forges sont associées à la Sicile volcanique des profondeurs de l’Etna ou des îles éoliennes5. La tradition en fait une figure démiurgique, qui de ses paumes expertes (παλάμῃσι6) et ses « savants pensers » (ἰδυίῃσι πραπίδεσσιν7) martèle des « merveilles à voir » (θαῦμα ἴδεσθαι8) ; son savoir-faire est tel qu’il peut douer ses créations de vie, tels les trépieds et servantes en or qui l’assistent dans sa forge9, les chiens d’or et d’argent d’Alcinoüs10 ou la funeste Pandore11. Outre le nom d’Héphaïstos, le fr. 96 évoque des images métallurgiques : la mention de creusets (χοάνοι), d’un dosage précis d’éléments dans l’alliage (son λόγος ou proportion harmonique12), la création d’un artefact vivant, l’os, tout converge vers une référence à l’activité du mythique maître du feu.

  • 13  Voir en particulier Iribarren 2018, p. 165-211, Rashed 2017, Solmsen 1963.
  • 14  Rashed 2017, p. 173-209.
  • 15  Rashed 2017, p. 151-172.
  • 16  Comme Guthrie 1965, p. 212 n. 1, à propos des χοάνοι du fr. 96 : « Cf. Hom. Il. 18.470, Hes. Th. 8 (...)
  • 17  Solmsen 1963, p. 477, Wright 19952, p. 210, Kingsley 1995, p. 78.
  • 18  Ainsi Kingsley 1995, p. 78 et Wright (19952, p. 210 et p. 217) renvoient à Pandore (Theog. 571, Op (...)
  • 19  Il en est de même quand Prométhée mêle la terre à la pluie (Ovide, Met. I, 82 et 87-88), vers invo (...)

3Cette allusion au travail de la forge a bien sûr été remarquée. On a souvent insisté, à juste titre, sur le technomorphisme d’Empédocle13 : les analogies artisanales imprègnent tout le poème, pour modéliser l’apparition de la diversité des vivants (les peintres du fr. 23, la poterie au fr. 73), leurs processus organiques (la clepsydre de bronze pour la respiration au fr. 10014), la constitution de leurs parties (la lanterne pour l’œil, fr. 8415) ou leur chevillage menuisier dans les mélanges (fr. 87). Mais que recouvre précisément l’analogie aux fr. 96 et 98, que nous dit-elle du mélange empédocléen ? Pour l’éclairer, les mêmes références sont régulièrement convoquées : le forgeage du bouclier d’Achille au chant 18 de l’Iliade, le duel de feu entre Zeus et Typhon dans la Théogonie16 et les descriptions hésiodiques du dieu pétrissant Pandore comme un potier17. Tout se passe comme si les correspondances étaient exactes et transparentes. Pourtant les modèles invoqués sont en disjonction et l’on perçoit mal leur cohérence globale18 : dans l’Iliade Héphaïstos martèle le métal sur son enclume, dans le combat contre Typhon le métal fond en magma à la surface de la terre, quant à Pandore elle est pétrie de glaise19.

4Il convient en effet d’examiner ces textes, pour mesurer les échos et écarts entre l’Héphaïstos traditionnel et celui d’Empédocle, mais sans gommer les divergences liées au type d’activité technique engagée. Notre démonstration s’articulera en deux temps. Nous verrons d’abord qu’Empédocle, détournant le mythe de Pandore, substitue à la figure du dieu forgeron, dont il emprunte les traits distinctifs, celle de l’Amour. Héphaïstos ne devient le nom du feu que lorsque l’Amour, alors nommé Cypris, l’utilise comme moyen de fondre, mouler et souder les éléments en composés organiques mortels. C’est l’analogie de la forge et du travail du métal qui corrèle les deux noms. Cependant, Empédocle procède à un second renversement, en substituant cette fois un modèle technique à un autre : la métallurgie de Cypris n’est plus celle de l’Héphaïstos d’Homère.

Des paumes d’Héphaïstos aux paumes de Cypris : le détournement de la création de Pandore

  • 20  Nous verrons qu’il en est de même pour Cypris à la place d’Aphrodite.

5L’Héphaïstos d’Empédocle diffère d’emblée de celui de la tradition du fait qu’il ne s’inscrit pas dans une généalogie : les quatre éléments divins sont inengendrés, « tous sont égaux et de même rang » (fr. 17, 27). Il apparaît ici comme une autre face de Zeus-feu, selon des aspects, pouvoirs et activités spécifiques justifiant la métamorphose du nom20. Il importe alors de saisir quelles images et associations sont mobilisées par la référence, pour déterminer dans quelle mesure elles font l’objet d’une réappropriation significative et d’une modélisation, en s’attachant autant aux écarts qu’aux correspondances.

  • 21  Voir Hésiode, Theog. 192-200.
  • 22  Fr. 96, 3 et 98, 2 ; cf. aussi le feu ogygien (ὠγύγιον πῦρ) enfermé dans l’œil, fr. 84, 7.
  • 23  La formule est de Perceau & Wersinger Taylor 2019, p. 252, qui se réfèrent aux passages de l’Iliad (...)
  • 24  Fr. 75, 2 et 95, 2. Sur les paumes chez Empédocle, terme polysémique qui désigne aussi les cinq se (...)
  • 25  Au fr. 96, 1 la terre est ἐπίηρος, accueillante, elle reçoit de bonne grâce le mélange élémentaire
  • 26  Cf. Eschyle, PV, où Héphaïstos est chargé par Zeus de forger les chaînes de Prométhée et de le lig (...)

6Il est manifeste qu’Empédocle substitue au forgeron démiurge une autre figure, Cypris (autre nom d’Aphrodite dite « cypriote »21), alias Philotès, la force créatrice de mélange : c’est elle l’artisane active au travail, quand Héphaïstos semble réduit à n’être qu’une partie du mélange22 ou un ustensile du processus de fabrication (un four ou le « feu qui cuit »23). Empédocle scinde l’Héphaïstos originel en deux divinités distinctes, l’élément feu et l’artiste Cypris qui l’utilise et le manie. C’est ce qu’évoque la formule récurrente « dans les paumes de Cypris » (Κύπριδος ἐν παλάμῃσι24), en écho aux παλάμῃσι d’Héphaïstos (Theog. 580 et 866). Au lieu de manipuler la matière, le dieu du feu devient manipulé ; il fait (malgré lui ?25) œuvre d’Amour et d’unification, là où il était subordonné à la volonté d’un Zeus vengeur dont les deux récits de la création de Pandore montrent qu’il est l’exécutant ou la main (cf. Κρονίδεω διὰ βουλάς, Theog. 572 et Op. 71, χαριζόμενος Διὶ πατρί, Theog. 580)26.

7Au début des Travaux et les jours, Hésiode en appelle à ce mythe pour donner l’origine des peines et du labeur humain, décidés par Zeus en représailles du vol du feu par Prométhée. La séquence du modelage de Pandore puis du déferlement de malheurs sur les mortels sera suivie du mythe des races d’or, d’argent, de bronze et de fer (109-201).

[60-61] <Zeus> invita le célèbre Héphaïstos à pétrir au plus vite

de la glaise et de l’eau (γαῖαν ὕδει φύρειν), à y mettre une voix humaine […]

[65-66] Et l’Aphrodite d’or répandrait sur son front la grâce (χάριν),

le désir douloureux, les soucis qui rongent les membres. […]

[70-71] Aussitôt, l’illustre Boiteux façonna dans la terre (ἐκ γαίης πλάσσε)

  • 27  Trad. Brunet.

Zeus le voulant (Κρονίδεω διὰ βουλάς) − un être semblable à la vierge pudique… (Op. 60-71)27

  • 28  Notons le rôle crucial du feu à l’origine du modelage de Pandore. Curieusement, les récits sont en (...)

8Le processus est plus détaillé dans la Théogonie. Hésiode y narre l’outrage prométhéen originel à l’égard de Zeus, le partage des parts de bœuf (535-564). Lors de la séparation entre dieux et mortels, Prométhée fit choisir Zeus entre les chairs dissimulées, « avec une habileté rusée » (τέχνην), dans la panse sous la peau du bœuf, et les os oints de graisse brillante28. Décelant la machination, Zeus en fureur priva les hommes du feu provenant de sa foudre (562-564) ; Prométhée déroba alors le feu (565-567), suscitant une vengeance plus terrible encore (567 s.). Ne rapportons que les vers 570-584 :

[570] Aussitôt, en contrepartie du feu, il forgea (τεῦξεν) un mal pour les humains :

le très illustre Boiteux façonna avec de la terre (γαίης γὰρ σύμπλασσε)

quelque chose de semblable à une vierge vénérable, selon les volontés du fils de Cronos (Κρονίδεω διὰ βουλάς).

Athéna, la déesse aux yeux pers, la ceignit et l’orna (κόσμησε)

d’un vêtement éclatant de blancheur (ἀργυφέῃ ἐσθῆτι) ; de la tête jusqu’en bas, d’un voile

  • 29  Trad. Wacziarg Engel.

[575] artistement travaillé, elle l’enveloppa avec ses mains − une merveille à voir !29 (δαιδαλέην χείρεσσι κατέσχεθε, θαῦμα ἰδέσθαι) […]

[578] Et elle déposa sur le tour de la tête une couronne d’or

qu’avait réalisée le très illustre Boiteux lui-même,

[580] l’ayant travaillée avec art de ses paumes pour plaire à Zeus le père (ἀσκήσας παλάμῃσι χαριζόμενος Διὶ πατρί).

Sur elle avaient été forgées − une merveille à voir ! − mille fines ciselures (τῇ δ᾿ἐνὶ δαίδαλα πολλὰ τετεύχατο, θαῦμα ἰδέσθαι)

de toutes les bêtes sauvages que nourrissent la terre et la mer.

Il en disposa, lui, vraiment beaucoup, et le souffle de la grâce (χάρις) les rendait toutes merveilleuses (θαυμάσια) […].

9Empédocle entrelace dans ses vers des motifs empruntés à Hésiode. Le modelage (σύμπλασσε, v. 571) de terre mouillée a pour écho dans le fr. 73 les paumes humides de Cypris qui confèrent élasticité et plasticité aux mélanges d’éléments :

ὡς δὲ τότε χθόνα Κύπρις, ἐπεί τ᾿ ἐδίηνεν ἐν ὄμβρῳ,

εἴδεα ποιπνύουσα θοῷ πυρὶ δῶκε κρατῦναι...

De même alors, Cypris, après avoir trempé la terre dans la pluie,

S’affairant, donna au feu rapide les formes à affermir (fr. 73).

τῶν δ᾿ ὅσ᾿ ἔσω μὲν πυκνά, τὰ δ᾿ ἔκτοθι μανὰ πέπηγε,

Κύπριδος ἐν παλάμῃσι πλάδης τοιῆσδε τυχόντα ...

Parmi Eux, les uns, au fond, devinrent denses, les autres, au dehors, lâches, en se caillant

  • 30  Trad. Bollack.

Pour avoir dans les paumes d’Aphrodite (Cypris) trouvé cette moiteur (fr. 7530).

Κύπριδος ἐν παλάμῃσιν ὅτε ξὺμ πρῶτ᾿ ἐφύοντο.

  • 31  Trad. Bollack.

Quand, dans les paumes de Cypris, ils [les yeux] croissaient pour la première fois ( fr. 9531).

  • 32  Rashed 2017, p. 188-189, assimile la main de la fillette qui tient la clepsydre au diaphragme, qui (...)
  • 33  Supra n. 24. Cf. fr. 2 et 3, πραπίδες fr. 110, 1, 129 et 132. Théophraste nous apprend (A 86) que (...)
  • 34  Rashed 2017, p. 24 : « La déesse moule, de ses paumes expertes, trois magnifiques objets globulair (...)
  • 35  Derrière Nestis se dissimulent Perséphone et Calliope, la Muse d’Empédocle. Cf. Picot 2000, p. 46- (...)
  • 36  B 19, fr. 34. Contrairement à l’eau, le feu est apte à diviser, à cause notamment de son extrême f (...)
  • 37  φυεῖν/φύεσθαι fr. 26, 8 ; 35, 14 ; 61, 1 ; 85) ; ἀνδρο−/γυναικοφυῆ (fr. 61, 3-4), οὐλοφυεῖς (fr. 6 (...)

10Alors que les mains de l’Héphaïstos hésiodique sont l’instrument des plans funestes de Zeus, les mains dans les fragments d’Empédocle ont une dimension créatrice, liée au jeu de l’Amour (la main tenant la clepsydre dans l’analogie avec la respiration au fr. 100, celles des peintres au fr. 23, 332), associée à l’exploration et la saisie sensibles et intellectuelles. La dimension intellectuelle implique l’ouverture des « paumes » de tous nos membres pour accroître notre diaphragme et permettre notre connaissance du tout33. Ici, les paumes d’Héphaïstos réalisent artistement une couronne d’or ouvragée : sa circularité et son éclat trouveront un prolongement dans les créations « globulaires » de l’Aphrodite empédocléenne comme l’œil et le soleil34. Ce n’est qu’à propos du ciselage des ornements minutieux (δαίδαλα, qu’on retrouvera en Il. 18) que sont mentionnées les mains du dieu du feu, et non pour le modelage, contrairement aux paumes de Cypris, dont l’humidité (πλάδης) rappelle combien l’eau est son alliée privilégiée, sous la figure de la racine divine Nestis35. Par nature l’eau est liante36. Sous l’influence de l’Amour elle se marie harmonieusement à la terre en un mélange homéomère (dont les portions sont identiques entre elles et au tout), comme Perséphone avec Hadès. Ce que façonne Cypris est vivant. Grâce à elle, les corps comme leurs parties et organes (les yeux par exemple), en des termes végétalisés, croissent et poussent37. La fin du fr. 35 rappelle de façon frappante celle des vers 575 et 581 de la Théogonie :

αἶψα δὲ θνήτ᾿ ἐφύοντο, τὰ πρὶν μάθον ἀθάνατ᾿ εἶναι,

ζωρά τε τὰ πρὶν ἄκρητα διαλλάξαντα κελεύθους.

τῶν δέ τε μισγομένων χεῖτ᾿ ἔθνεα μυρία θνητῶν,

παντοίαις ἰδέῃσιν ἀρηρότα, θαῦμα ἰδέσθαι.

Et aussitôt naissaient mortels ceux qui auparavant avaient appris à être immortels,

Et mêlés, ceux qui auparavant étaient sans mélange, échangeant leurs chemins.

Et comme ils se mélangeaient, se répandaient par myriades les tribus de mortels,

Ajointées en des formes diverses, merveille à voir (fr. 35, 14-17).

  • 38  Plusieurs fragments énumèrent ces tribus variées composées par l’entrelacement des éléments. Par e (...)

11Le fr. 35 met en scène les effets de « l’immortel élan » de l’Amour (ἄμβροτος ὁρμή) sur les éléments. La formule d’ébahissement devant la profusion et la beauté des œuvres vivantes de l’Amour est la même que celle utilisée pour l’Héphaïstos hésiodique – θαῦμα ἰδέσθαι –, allusion transparente pour l’auditoire ; de même pour la mention des tribus de bêtes38 (que l’on retrouvera sur une autre « merveille à voir », le bouclier d’Achille).

  • 39  Trad. Bollack.
  • 40  Cf. l’usage d’ἁρμονίη au fr. 23.
  • 41  Cf. A 86.12, A 87 et Therme 2008, p. 333-339, 395-401.
  • 42  Fr. 15, 33, 75, 86 et 107. Demont 1978 le traduit par « prendre », comme le lait caille en fromage (...)
  • 43  Fr. 89, Cf. A 89. Pour le flux aimantant de l’Amour, Therme 2007, p. 106-118, 2008, p. 561-575.
  • 44  Fr. 89 et ad, fr. 102.
  • 45  La métaphore du port et de l’ancre est donc aussi en un sens sidérurgique.

12La création des vivants par l’Amour suit-elle alors le modèle des δαίδαλα du maître du feu ? On peut d’abord penser que oui : le fr. 35, tout comme le fr. 96, 4 (῾Αρμονίης κόλλῃσιν ἀρηρότα) parle d’éléments « ajointés » ou ajustés, ἀρηρότα, en écho à ἀσκήσας (Theog. 580) mis pour la couronne sortie des paumes d’Héphaïstos. On songe au fr. 87 : « joignant avec des chevilles d’amour, Aphrodite… » (γόμφοις ἀσκήσασα καταστόργοις ᾿Αφροδίτη39). Or harmonia a le sens primitif de cheville. Que l’Amour soit nommé ῾Αρμονίη au fr. 96 renvoie à la fois à la formule du mélange ou proportion de l’alliage40, et à un mode particulier d’ajustement et de cohésion. Les colles de Cypris, qui agglutinent aussi la farine et l’eau (κολλήσας, fr. 34), ne sont pas de la glu mais consistent en l’emboîtement de tenons et mortaises qu’Empédocle appelait des denses (πυκνά) et des creux (κοῖλα) ou « pores » (πόροι) – formant ce que nous pourrions appeler la texture des corps −, modelés par l’Amour41. Quand la texture d’un élément ou d’un composé s’harmonise exactement à celle d’un autre (συναρμόττειν, cf. ἐνάρθμιον fr. 91), quand les textures sont en συμμετρία réciproque, elles s’entrelacent. Dans ces alliages, les éléments s’interpénètrent (comme l’eau et le vin, fr. 91, ou la teinture de safran et le lin, fr. 93), « sont amis en toutes leurs parties » (ἄρθμια…πάντα μέρεσσιν, fr. 22). Cet emboîtement n’est pas mécanique, mais dynamique : c’est de la force active de l’Amour, qui les irradie du dedans, qu’ils tiennent leur cohésion, se « caillent » en un chevillage organique (ἐγόμφωσεν fr. 33, γόμφοις fr. 87, πήγνυμι42) et s’aimantent par un flux invisible semblable à l’attraction magnétique, dont Empédocle donnait une explication43. Car les pores des corps sont traversés d’effluves (ἀπορροαί)44, qui les portent à adhérer comme le fer à la pierre d’Héraclée. Le fer s’arrime à la pierre d’aimant, dans les pores/ports de Cypris (cf. l’ancrage – ὁρμισθεῖσα – dans le fr. 98), à l’instar du cuivre et de l’étain s’alliant pour former le bronze45.

  • 46  » Empédocle dit qu’au début de l’Amour naquirent d’abord, comme cela venait, les parties des anima (...)

13C’est d’abord depuis le centre de la terre que la force de Cypris va irradier et faire émerger des « membres solitaires » (μουνομελῆ, fr. 58) dans un tableau stupéfiant46 :

ἧι πολλαὶ μὲν κόρσαι ἀναύχενες ἐβλάστησαν,

γυμνοὶ δ᾿ ἐπλάζοντο βραχίονες εὔνιδες ὤμων,

ὄμματά τ᾿ οἷ᾿ ἐπλανᾶτο πενητεύοντα μετώπων.

De là [sc. de la terre] germaient de nombreuses têtes sans cous,

Des bras nus déambulaient, orphelins d’épaules,

Et des yeux solitaires erraient, privés de fronts. (fr. 57)

εἱλίποδ᾿ ἀκριτόχειρα

  • 47  Trad. Laks modifiée.

Aux pieds tournoyant et mains indistinctes (fr. 6047)

  • 48  » Les secondes <générations>, quand les parties eurent crû ensemble (συμφυομένων), avaient l’appar (...)

14Ils s’assemblent peu à peu, au hasard de leurs combinaisons et de leur συμμετρία réciproque, et selon le degré de cohésion des membres entre eux composent des organismes susceptibles de perdurer si leur articulation est viable48.

πολλὰ μὲν ἀμφιπρόσωπα καὶ ἀμφίστερνα φύεσθαι,

βουγενῆ ἀνδρόπρῳρα, τὰ δ᾿ ἔμπαλιν ἐξανατέλλειν

ἀνδροφυῆ βούκρανα, μεμειγμένα τῇ μὲν ἀπ᾿ ἀνδρῶν

τῇ δὲ γυναικοφυῆ σκιεροῖς ἠσκημένα γυίοις.

Beaucoup naissaient doubles de tête et doubles de torse

Races de bœufs à proue d’hommes, tandis que d’autres jaillissaient inverses,

Créatures d’hommes à tête de bœuf, mélanges tenant ici des mâles,

Et là femelles aux membres d’ombre. (fr. 61)

  • 49  Il faut sans doute entendre par là des crânes, donc des os, peut-être recouverts de chair et de pe (...)
  • 50  Et est ainsi le lieu premier d’engendrement des créatures et de leurs parties : fr. 62, 4 ; 73 ; 9 (...)
  • 51  Zeus-feu est associé à la Haine, cf. B 19, Picot 2000, p. 74 et 77, Rashed 2017, p. 21.

15Reprenons ces séquences. Cypris façonne des organes (comme l’œil) ou des membres indépendants, dont il est clair que certains (tête49, bras, pieds, mains) nécessitent des matières homéomères telles la chair et l’os, car les membres isolés du fr. 57 présupposent les tissus des fr. 96 et 98. L’œuvre de Cypris exige donc plusieurs stades de fabrication : l’articulation des éléments séparés en tissus (alliages), des tissus en membres, puis des membres en corps. Sa puissance « magnétique » commence à rayonner depuis les profondeurs de la terre, attirant les portions éloignées d’eau, de feu et d’éther qui acceptent de se laisser subjuguer. C’est pourquoi la terre (ici χθών, en général mis pour la terre des profondeurs50) est la première à se prêter gracieusement à Cypris (ἐπίηρος, fr. 96, 1) ; c’est en elle, dite « amarrée dans les ports de Cypris » (fr. 98, 3), que doivent venir s’ancrer les autres racines. Nestis s’y mêle aisément parce qu’elle est l’alliée naturelle de l’Amour, et proche de la terre, elle est donc la plus prompte au mélange avec elle. Le feu qui participe aux processus de composition de l’os et du sang, en choisissant de ne plus être vassal de la Haine mais de céder à la douce attraction de l’Amour, change de nom ; il n’est plus Zeus, le feu qui s’élève sous l’influence de la Discorde51, mais Héphaïstos, l’époux d’Aphrodite, comme Perséphone-Nestis-eau l’est d’Hadès-Aidôneus-terre.

  • 52  Χάρις : fr. 116 ; ᾿Αφροδίτη : Fr. 17, 24 ; 22, 5 ; 66 ; 71, 4 ; 86, 2 ; 87 ; 151.
  • 53  Hernández Castro 2019, p. 445.
  • 54  Rashed 2017, p. 135 n. 45 voyait déjà dans la création du soleil par Aphrodite, qui prend Zeus dan (...)
  • 55  Empédocle aurait-il poussé le clin d’œil jusqu’à voir sa sphragis dans l’ἔμπεδον du v. 275 ?
  • 56  » Ainsi, après qu’Aphrodite eut pourvu le feu ogygien enfermé dans des membranes de chevilles chér (...)

16Si c’est une coïncidence, elle est troublante. Dans l’Iliade, le dieu-forgeron est marié à Charis, dans l’Odyssée il l’est à Aphrodite, toutes deux présentes lors de la confection de Pandore dans les Travaux et les Jours, 65 (« Et l’Aphrodite d’or répandrait sur son front la grâce (χάριν) ») ; or ce sont là deux des noms qu’Empédocle donne à Philotès52. Hernández Castro soutient qu’Empédocle subvertit la Pandore hésiodique en substituant à la néfaste figure féminine mortelle qui « offre tous » les maux aux hommes une autre, divine et immortelle, associée à la terre, Aphrodite Ζείδωρος (fr. 151) qui, par contraste, « donne la vie »53. Mais l’analogie est imparfaite. Le renversement n’est pas entre Pandore, créature artificielle, et Cypris, mais bien entre Héphaïstos et Cypris, sur laquelle est transférée la figure du démiurge artiste composant des « merveilles à voir » par un ajointement subtil. Il semble même qu’Empédocle procède à une malicieuse transposition en miroir du célèbre épisode de l’Odyssée chanté par l’aède Démodocos (VIII, 266-366), quand celui-ci narre les amours adultères d’Aphrodite et Arès. Hélios ayant rapporté à l’époux légitime les avoir trouvés « en pleine œuvre d’amour » (μιγαζομένους φιλότητι, 271), ce dernier entreprend de forger un subtil réseau imperceptible de nœuds inextricables, voué à piéger les infidèles et à les immobiliser pour toujours (ἔμπεδον, 275). Autour et au-dessus du lit, il répand partout en cercle (χέε δέσματα κύκλῳ ἁπάντῃ, 278) le réseau, « toile d’araignée légère » (ἀράχνια λεπτά) si finement ouvragée qu’elle est invisible même aux dieux (280-281), bien qu’elle soit en métal. Dès Arès énamouré (φιλότητος) accouru et les amants couchés, « l’ingénieux réseau de l’habile Héphaïstos (δεσμοὶ τεχνήεντες ἔχυντο πολύφρονος Ἡφαίστοιο) leur tomba dessus : plus moyen de bouger, de lever ni bras ni jambe » (296-298). Aphrodite honteuse, une fois libérée, se réfugie à Chypre (362). Dans les vers d’Empédocle, l’inverse se produit. Arès-Discorde et surtout Héphaïstos-feu sont domptés et subjugués par les liens invisibles d’Aphrodite tissant son subtil réseau de chevillage de pores et denses, qui finiront par les immobiliser dans le repos du Sphairos54. Autre allusion : quand l’Aphrodite de l’Iliade échappe à ses liens et devient de fait Cypris en fuyant à Chypre, c’est à l’inverse en prenant les dieux-éléments dans ses rets d’amour, en les immobilisant dans des mélanges, que celle d’Empédocle prend le nom de Cypris55. Enfin, à la finesse de la toile enserrant les dieux amants répond celle des « voiles légers » ou des fines membranes entrant dans la composition de l’œil56.

  • 57  Sur Héphaïstos dieu lieur (le filet d’Aphrodite, le trône d’Héra, les chaînes de Prométhée), cf. D (...)

17On peut alors se demander si, en transférant à Aphrodite les paumes démiurgiques d’Héphaïstos au pouvoir liant57, capables de subjuguer et de diriger le feu, Empédocle se contente d’intervertir leurs propriétés. Autrement dit, le fait que Cypris endosse les attributs d’Héphaïstos implique-t-il qu’elle procède exactement selon les mêmes modes de fabrication ? Avant d’examiner cette question, revenons un instant au façonnage de Pandore.

  • 58  Procédés de fonderie examinés infra.
  • 59  Notons que parmi les présocratiques, Empédocle est le seul à user du terme κόλλα (fr. 96, 6 et fr. (...)
  • 60  Azéma, Chauveau, Porot, Angelini et Mille 2017 (citation extraite de la p. 75).

18Héphaïstos modèle une matière homéomère qui sera ensuite revêtue d’ornements, artefacts visibles (le vêtement, le voile, et les δαίδαλα forgés telle la couronne) ou immatériels (la grâce). Cypris aussi semble modeler de la glaise (fr. 73). Elle aussi procède en plusieurs temps : elle fond les éléments en tissus-alliages et les moule en membres isolés58 qui seront ensuite articulés en corps. Elle fabrique en assemblant, apparemment comme Héphaïstos. Ses organismes sont constitués par soudure de membres « solitaires » qui sont déjà des complexes faits de strates d’éléments (l’œil) ou de tissus : bras et jambes sont des os habillés de chair par Cypris, tout comme Athéna « enveloppe avec ses mains » Pandore « d’un voile artistement travaillé » (δαιδαλέην). Les peintres du fr. 23 eux aussi procèdent par superposition de couches. Or tandis que Pandore est faite d’un noyau de glaise recouvert de couches successives, l’assemblage par l’Amour des membres en corps n’est pas une simple stratification. Les cous, épaules et fronts du fr. 57 ne sont pas des membres errants (ce que sont en revanche yeux et bras) mais des articulations, qui ne peuvent pas exister indépendamment de ce qu’elles relient (« la jointure lie deux membres », fr. 32). Contrairement au Platon de la tripartition des âmes, pour qui le cou sépare plus qu’il ne relie, ce sont chez Empédocle des soudures, dont le terme technique est précisément κόλλησις59, sur le modèle de la grande statuaire de bronze. Les membres étaient fondus à part, puis assemblés par un soudage de bronze en fusion, « la particularité de ce procédé résid[ant]dans le fait que le bronze versé joue un double rôle : il est à la fois le métal d’apport et la source de chaleur »60. De même l’Amour est à la fois la matière de l’articulation (il est « implanté dans les jointures », ἔμφυτος ἄρθροις, fr. 17, 22, tout comme il est « dans » les éléments, ἐν τοῖσιν, v. 20, avec l’étendue desquels il se confond) et le processus d’adhésion, par « caillage » et attraction, auquel le pouvoir durcissant du feu prête son concours.

  • 61  » Sache que tous ont leur sens et leur part de pensée » (πάντα γὰρ ἴσθι φρόνησιν ἔχειν καὶ νώματος (...)

19L’Amour n’agit donc pas de l’extérieur des corps, mais s’inclut pleinement dans ce qu’il mêle. À chaque étape du processus de fabrication, quand les paumes de Cypris fondent les éléments en tissus, moulent ces alliages en membres qu’elles soudent ensuite en corps, elles y laissent leur empreinte digitale en les imprégnant du dedans et confèrent à chaque nouvel organisme ou type (τύπος) de créature de nouvelles « paumes ». Chacune des quatre racines divines élémentaires étant douée de sensibilité, de pensée et de volonté61, possède ses « paumes » propres, ses modes spécifiques de saisie, de perception et de compréhension du monde. Même prises dans les liens puissants d’un mélange, chacune y conserve ses pouvoirs et les transfère au tout – tout comme les mains et paumes de toutes les divinités succédant à Héphaïstos impriment leur caractère sur Pandore. À leur tour les membres, qui forment des totalités vivantes susceptibles d’existence autonome, ont leurs « paumes » propres (le toucher pour la main, la vision pour l’œil…) ; les τύποι ultérieurs (plantes et animaux) composant des organismes plus articulés disposeront de pouvoirs nouveaux, comme la voix, « membre propre à l’espèce humaine » (fr. 62, 8), ou un « diaphragme robuste » (fr. 110, 1).

  • 62  Il. 18, 394 s. (δαιδαλέου, 390, χάλκεον δαίδαλα πολλά, 400).

20Tandis qu’Héphaïstos crée du vivant par superposition de matières inertes finement ouvragées (δαίδαλα), Cypris mêle des matériaux déjà vivants et pensants, qui à chaque degré d’organisation et de cohésion vont former des entités dotées de pouvoirs propres. Par contraste, l’assemblage réalisé sur Pandore n’est qu’une ornementation de surface ; les δαίδαλα qui la recouvrent ne sont qu’artifice en vue de séduire et détruire. Les créations de Cypris sont-elles alors des δαίδαλα au sens des ouvrages d’Héphaïstos ? Avant de désigner des ornements ouvragés, le terme s’applique d’abord aux statues de métal (Il. 5, 60) et aux figures en relief (comme sur le bouclier d’Achille, Il. 18, 482). Quand Héphaïstos raconte son enfance, caché par les Nymphes dans une grotte profonde sous le fleuve Océan, il dit y avoir ciselé des δαίδαλα − agrafes, broches, colliers et bracelets −, pièces d’orfèvrerie complexes d’une haute technicité62. Techniquement, il dispose de deux types de procédés pour ce faire : ajouter de la matière par soudage ou en ôter par frappe, à la pointe, au burin ou au marteau. Or il est impossible que Cypris opère de cette dernière façon. Désagréger et diminuer les composés relève de la seule Discorde. Quand le feu sépare au lieu de cristalliser et de solidifier les jointures, c’est qu’il est le vassal de Neikos.

21L’activité poïétique typique d’Héphaïstos est-elle alors à même de fournir à Empédocle un modèle technique cohérent pour penser analogiquement l’œuvre de Cypris ? Penchons-nous sur leurs modes opératoires respectifs.

Des forges d’Héphaïstos aux forges de Cypris, du martelage à la fonderie : la fonte des tissus-alliages et le moulage des membres

22Bien que la forge d’Héphaïstos décrite au chant 18 de l’Iliade soit si souvent convoquée pour comprendre l’analogie métallurgique des fr. 96 et 98, ce n’est pas le modèle des forges de Cypris – et c’en est même, en un sens, un anti-modèle. Alors que le forgeron homérique frappe, martèle et cisèle, l’Amour fond (les éléments dans les tissus-alliages), coule et moule (les tissus dans les membres) puis soude (les membres en corps, on l’a évoqué). Empédocle substitue aux techniques des âges obscurs, qu’il semble associer à l’action violente de la Haine, celles des bronziers de son temps pratiquant la fonte à la cire perdue.

  • 63  Hésiode, Op. 151 et 176, témoigne d’une métallurgie du fer mais sans détails techniques.

23Ces divergences apparaissent d’autant plus que ses vers multiplient les correspondances avec l’épisode du forgeage du bouclier d’Achille (Il. 18, 368-627), seul texte ancien à donner des indications techniques sur les pratiques métallurgiques archaïques63.

Héphaïstos le marteleur

  • 64  On retrouve l’expression utilisée pour Pandore et les œuvres de l’Amour au fr. 35, 17.
  • 65  Même formule que lorsqu’il fabrique le filet enserrant Aphrodite en Od. 8, 274.

24Homère nous entraîne avec Thétis au cœur de l’atelier d’Héphaïstos, dans la demeure toute de bronze (χάλκεον) qu’il a construite dans l’Olympe. On l’y découvre « tout suant, roulant autour de ses soufflets, affairé » (ἱδρώοντα ἑλισσόμενον περὶ φύσας σπεύδοντα, 372-373) ; on songe à l’affairement de Cypris au fr. 73. Les trépieds animés qu’il est en train de fabriquer sont une « merveille à voir », θαῦμα ἰδέσθαι64 (377) ; il « forge les attaches » de leurs anses (κόπτε δὲ δεσμοῦς65). Il entame la fabrication du bouclier au v. 468, œuvre extraordinaire entre toutes qui sera à l’image du cosmos :

  • 66  Cf. n. préc.
  • 67  Trad. Mazon.

… Il tourne <ses soufflets> vers le feu (ἐς πῦρ) et les invite à travailler. Et les soufflets (φῦσαι) − vingt en tout − de souffler (ἐφύσων) dans les fournaises (ἐν χοάνοισιν). Ils lancent un souffle ardent et divers, au service de l’ouvrier, qu’il veuille aller vite (σπεύδοντι) ou non, suivant ce qu’exigent Héphaïstos et les progrès de son travail. Héphaïstos jette dans le feu le bronze rigide (ἀτειρέα χαλκόν), l’étain (κασσίτερόν), l’or précieux (χρυσὸν τιμῆτα), l’argent (ἄργυρον). Il met sur son support une large enclume (ἐν ἀκμοθέτῳ μέγαν ἄκμονα66). Enfin, dans une main (χειρί), il prend un marteau solide (ῥαιστῆρα κρατερήν) et, dans l’autre, sa pince à feu (πυράργην). Il commence par fabriquer un bouclier, grand et fort. Il l’ouvre adroitement (δαιδάλλων) de tous les côtés. Il met autour une bordure étincelante − une triple bordure au lumineux éclat. Il y attache un baudrier d’argent. Le bouclier comprend cinq couches. Héphaïstos y crée un décor multiple (δαίδάλα πολλά), fruit de ses savants pensers (ἰδυήισι πραπίδεσσιν). Il y figure la terre, le ciel et la mer, le soleil infatigable et la lune en son plein, ainsi que tous les astres dont le ciel se couronne… (Il. 18, 469-48567).

  • 68  χαλκός peut désigner le cuivre, le bronze ou plus généralement le métal. Mais l’ambiguïté est ici (...)
  • 69  Picot 2008, cf. infra.
  • 70  La composition des strates du bouclier ne sera donnée qu’au chant 20, 270-272 : deux de bronze, de (...)
  • 71  Cette technique ancienne, usuelle jusqu’à la fin du ve s (cf. Prost 1999, p. 46-47, 51, Vincent 20 (...)
  • 72  Sur la technique du repoussé, Clouzot 1921, p. 49-50.
  • 73  Pour un aperçu des types de marteaux de l’Âge de bronze, Fregni 2016.

25Héphaïstos semble d’abord agir ici comme Cypris, en fondeur, quand il jette au feu quatre métaux précieux : trois purs et un alliage, le bronze, qui mêle cuivre68 et étain. Ce dernier apparaît donc deux fois dans la liste des ingrédients, comme élément pur et comme part du bronze. On aurait alors une analogie possible avec « la brillance de Nestis » du fr. 96, qui désigne très vraisemblablement une eau effervescente, soit une eau mêlée d’éther69. Mais dans l’Iliade, les métaux même fondus restent purs et distincts, ne sont pas mêlés en de nouveaux alliages, contrairement aux tissus de Cypris70. Héphaïstos ne fond que parce que la liquéfaction est un préalable au martelage qui, après refroidissement, donnera au métal la forme voulue. Un tel forgeage ne présuppose pas même de fusion, il suffit de chauffer à blanc le métal avant la mise en forme. Les paumes d’Héphaïstos manient marteau et tenailles, outils impliquant qu’il procède exclusivement en frappant le métal sur son enclume. Il lui faut d’abord l’aplatir en feuilles, donner aux bandes du bouclier leur forme circulaire et incurvée, puis les assembler ; or à l’époque d’Homère, la soudure ne se fait que par martelage, selon la technique du sphurelaton71. Les reliefs du décor (δαιδάλα) sont ciselés par soustraction de métal (la pointe ou le burin étant frappés au marteau), au repoussé72 ou par incrustation : mais là encore, c’est en rebattant au marteau que fils ou feuilles métalliques sont insérés73. Le forgeron (χαλκεύς) s’apprêtant à plaquer d’or les cornes d’une vache destinée au sacrifice (Od. 3, 432-435) a les mêmes outils de bronze que dans notre passage (enclume, marteau, tenailles) et ils sont dits servir à battre l’or.

  • 74  Il en est de même du marteau avec lequel il cloue Prométhée aux rochers chez Eschyle, PV 56.
  • 75  Par contraste avec les merveilleuses figures (ἰδέῃσιν) ajointées par l’Amour au fr. 35, 17.
  • 76  Fr. 22, 6-9 (trad. Bollack).
  • 77  Le grésillement produit quand Ulysse crève l’œil de Polyphème avec un pieu brûlant est comparé à c (...)
  • 78  Halleux 1974, p. 71 et n. 29 oppose cuivre coulé, χύτος, et martelé, ἐλατός : ἐλαύνω est le terme (...)

26L’Héphaïstos d’Homère, comme les forgerons de son temps, est donc avant tout un marteleur. Que son outil soit nommé ῥαιστῆρ, plutôt que le terme commun σφύρα, a des connotations funestes, puisqu’il est littéralement « celui qui brise »74 et désigne, au sens figuré, un fléau destructeur. Dans la perspective empédocléenne, les techniques de l’Héphaïstos homérique − frappe, martelage, entaillage − ne vont pas dans le sens de l’Amour, qui allie les éléments en les fondant les uns dans les autres ; elles évoquent le travail de dissociation agressif qui caractérise la Haine. Le martelage est une force exercée de l’extérieur sur la matière heurtée, qui lui fait violence, alors que la fonte de l’Amour attire et harmonise les pores et denses des racines en les soudant puissamment du dedans, en les assimilant (ἀλλήλοις ἔστερκται ὁμοιωθέντ᾿ ᾿Αφροδίτῃ, fr. 22, 5). Quand les racines font le jeu de la Haine, « les plus ennemies s’éloignent l’une de l’autre, au plus loin, dans la race, dans le mélange et les figures travaillées (εἴδεσιν ἐκμάκτοισι75), partout se fuyant, aliénées, et tristes affreusement : à la race de Haine, leur race (est…) »76. Il peut sembler paradoxal de se « fuir dans le mélange » ; mais les créatures nées à l’âge de la Haine, comme au fr. 62, sont vouées à être toujours plus déchirées, à ce que leurs parts se détachent et s’écartent dans des « figures (toujours plus) travaillées », pressurées, sculptées par une érosion qu’accélère la déperdition constante de feu. Quand le feu se laisse dominer par la Haine et cherche à rejoindre son semblable, il (re)devient, tel l’Héphaïstos homérique, un marteleur qui aide à la dislocation des composés, comme le χαλκ[εύς de l’ens. f(ii), proche du fr. 62. D’ailleurs nous mourons quand tout le feu composant notre corps a fini par s’en échapper (A 85, A 77). C’est aussi à un forgeron marteleur qu’Hippolyte, citant certains vers de notre fr. 115, associe la Haine : en détruisant les œuvres de l’Amour, en faisant errer les « âmes » sur les douloureux chemins de l’existence, elle les châtie, « comme le forgeron qui réarrange le fer, le sort du feu et le trempe à l’eau (καθάπερ χαλκεύς τις μετακοσμῶν σίδηρον καὶ ἐκ πυρὸς εἰς ὕδωρ μεταβάπτων) »77. Quand le fr. 2, 6 évoque l’impuissance des hommes « chassés (ἐλαυνόμενοι) de tous côtés », ne sont-ils pas justement martelés, laminés78 ?

  • 79  C’est ainsi qu’est nommé le marteau avec lequel Héphaïstos cloue Prométhée aux rochers chez Eschyl (...)

27Or ce n’est plus ainsi qu’Héphaïstos procède guidé par les paumes de Cypris. Dans les forges où elle crée ses tissus-alliages, point de marteau ni enclume, seulement des χοάνοι (qui, on va le voir, nécessitent des soufflets) ; Cypris ne martèle pas, elle fait de la fonderie79.

χοάνοι de terre et soufflets

  • 80  Picot 2008, p. 95 et n. 50.
  • 81  εὐστέρνοις Aristote, De an. 410a4 et Simplicius, In Ph. 300, 21 ms. D, leçon retenue par Diels ; ε (...)
  • 82  Τrad. Dumont.
  • 83  Bollack 1969, p. 387.
  • 84  Le verbe χοανεύω peut de même signifier verser un métal en fusion ou fondre (Aristophane Thesm. 57 (...)
  • 85  ἧι χοάνῃσι δίαντα τετρήατο θεσπεσίῃσιν, fr. 84 éd. Rashed.
  • 86  Comme en Theog. 861-862 (ibid.). Au fr. 73 en revanche Bollack « voit un four, un baquet rempli d’ (...)

28Ce dernier point a été perçu par D. Sider dans un article de 1984, puis remarquablement enrichi par J.-C. Picot80. Sider voit à juste titre dans les χοάνοι du fr. 96 – qu’il qualifie d’εὐτύκτοις81– des bas fourneaux et non pas des creusets à fondre comme le pensait Simplicius. Citant le fragment, Simplicius précise : « Creusets (χοάνα) est un terme homérique pour désigner la place où se produit le mélange des éléments, et signifie « récipients » (ἀγγεια) : « Les soufflets, vingt en tout, soufflaient dans les creusets », qu’il qualifie de vastes (εὔστερνα) parce qu’ils sont de grande capacité »82. Bollack y voit ainsi des chaudrons de terre83. La polysémie du terme obscurcit son interprétation. Car un χοάνος (de χέω, verser, répandre) est soit un entonnoir par lequel on coule le métal en fusion, soit un réceptacle84 ; il peut dans ce cas s’agir de creuset à fondre (récipient où le métal solide est liquéfié), du moule d’argile (πήλινος τύπος) où le métal fondu est coulé pour prendre la forme voulue, ou encore du four même où chauffent creusets et moules. Quand Empédocle emploie le féminin χοάνη, c’est clairement pour parler de conduits (ceux qui transportent le feu à travers l’œil85) ; l’occurrence masculine du fr. 96 est plus ambiguë. Selon Bollack86 il s’agit de creusets à fondre, comme pour Simplicius – mais comment comprendre alors son renvoi à la citation de l’Iliade ? Car les soufflets ne sont pas dans les creusets, ἐν χοάνοισιν – un fondeur ne procède pas ainsi. D’ailleurs, dans l’Iliade, les soufflets sont en action avant que le métal soit mis à chauffer.

  • 87 Hésychius sv χοάνοις.
  • 88  Ce dispositif remontant aux débuts de l’âge de bronze permet la fusion des minerais en métaux et d (...)
  • 89  Sider 1984 voit dans ces fours aux conduits intégrés les πόροι de la terre. Mais les πόροι sont pl (...)
  • 90  La terre d’Empédocle aussi est solide, στερεωπά, fr. 21, 6.
  • 91  Contrairement à ce qu’écrit Wright 19952, p. 217.
  • 92  C’est pourquoi la comparaison avec le mythe de Deucalion et Pyrrha (Ovide, Met. I, 343-451) a ses (...)

29Le χοάνος-creuset contenant le métal à fondre est placé dans un χοάνος-four empli de charbons ardents. Ce bas-fourneau est une construction de terre enfermant une cavité (κοιλώμα87), un peu comme un four à pain, mais clos de tous côtés, à l’exception d’orifices où s’insèrent les tuyères permettant à l’air des soufflets de pénétrer. Les tuyères sont des conduits de terre cuite auxquels sont ajustés et colmatés les becs des soufflets pour éviter toute déperdition d’air et accroître la chaleur88. Or, selon Empédocle, il y a de l’air dans les profondeurs souterraines, susceptible d’attiser le feu : « Éther s’enfonçait sous terre par de longues racines » (αἰθὴρ − μακρῇσι κατὰ χθόνα δύετο ῥίζαις, fr. 54), comme une soufflerie rhizomatique89. Les fourneaux sont εὐτύκτοις, « bien faits », ou εὐστέρνοις, aux « bonnes poitrines » : on songe certes à la Γαῖ᾿ εὐρύστέρνοις d’Hésiode, « Terre à la large poitrine, siège éternellement solide90 de tous les immortels… » (Theog. 117), mais contrairement à la Terre hésiodique qui engendre de nombreuses générations successives de dieux, vouées à se haïr et à se détruire mutuellement, la fécondité de la terre dans le fr. 96 est heureuse. Les œuvres d’Amour tendent vers la reconstitution de l’unité de toutes choses, et c’est bénévolement (ἐπίηρος) que la terre y collabore. De même, si pour Hésiode comme pour Empédocle, la terre est « le siège solide de tous les immortels », c’est en sens inverse : elle ne l’est, sous les paumes de Cypris, que parce que les racines s’y sont rejointes, subjuguées par la déesse. Les dieux immortels d’Empédocle ne sont pas nés de la terre ; elle est au fr. 96 leur lieu d’accueil et leur « amie » (fr. 22, 1) et non leur cause, contrairement à la terre d’Hésiode. C’est l’Amour qui engendre des créatures, toutes mortelles. Même si dans toutes les phases zoogoniques d’Empédocle, les vivants ou leurs membres émergent de la terre, on ne peut en aucun sens parler de génération autochtone91. La Terre n’engendre ni seule, ni d’elle-même, ni fécondée par des semences enfouies en elles qu’elle ferait croître92. Elle n’est pas plus mère que ne le sont les autres racines, qui toutes participent activement aux créatures en lesquelles elles se fondent et qu’elles participent à forger.

  • 93  Aphrodite dite Cypris naîtra de l’écume générée par l’éclaboussure des parties génitales mutilées (...)

30C’est pourquoi le modèle métallurgique d’Empédocle n’est pas non plus celui de Terre forgeant seule, en ses profondeurs, la serpe d’acier destinée à émasculer Ouranos (Theog. 159-162)93. La lame aiguë « aux dents acérées » (καρχαρόδοντα, 175 et 180) est une arme de Haine évoquant la dévoration, vouée à séparer et détruire. Pour les mêmes raisons, la terrible lutte opposant la foudre de Zeus au monstre Typhon (Theog. 820-880) n’est pas non plus le modèle d’Empédocle, et ce malgré les résonances :

[…] πολλὴ δὲ πελώρη καίετο γαῖα

ἀυτμῇ θεσπεσίῃ καὶ ἐτήκετο κασσίτερος ὣς

τεχνῃ ὑπ᾿αἰζηῶν ἐν εὐτρήτοις χοάνοισι

θαλφθείς, ἠὲ σίδηρος, ὅ περ κρατερώτατός ἐστιν,

οὔρεος ἐν βήσσῃσι δαμαζόμενος πυρὶ κηλέῳ

τήκεται ἐν χθονὶ δίῃ ὑπ᾿ Ἡφαίστου παλάμῃσιν.

ὣς ἄρα τήκεται γαῖα σέλαι πυρὸς αἰθομένοιο.

[…] La vaste terre monstrueuse était brûlée

par le souffle prodigieux et fondait comme l’étain

quand l’habileté d’hommes robustes, dans des creusets bien percés,

l’a fait chauffer, ou comme le fer, pourtant ce qui existe de plus puissant,

dompté par le feu brûlant dans les vallons de la montagne,

fond dans le sol divin sous les mains d’Héphaïstos.

Ainsi donc fondait la terre sous l’éclat du feu embrasé.

(861-867 ; trad. Wacziarg Engel)

31La terre ardente, le métal en fusion « sous les paumes d’Héphaïstos », les χοάνοι percés évoquent certes le fr. 96 ; mais dans la Théogonie, la liquéfaction de la terre embrasée signe la victoire de la haine de Zeus, la destruction de toute forme de vie. La scène hésiodique fait plus penser au monde ravagé par la Haine décrit par Plutarque sous B 27 qu’aux « merveilles à voir » nées de l’Amour au fr. 35. En utilisant le mot θεσπεσίῃ, Empédocle, une fois encore, renverse la logique du passage : au « souffle prodigieux » du feu qui embrase le monde, le renverse et le disloque, aux vents furieux issus de Typhon écrasé, qui « font périr les œuvres d’amour des hommes issus du sol » (v. 878), il substitue la divinité merveilleuse des paumes de Cypris, précisément dans les vers sur la fonte de l’os (῾Αρμονίης κόλλῃσιν ἀρηρότα θεσπεσίηθεν, fr. 96, 4) et le moulage des conduits de l’œil (<αἳ> χοάνῃσι δίαντα τετρήατο θεσπεσίῃσιν, fr. 84, 9). À nouveau, quand les paumes d’Héphaïstos suivent le mouvement imprimé par celles de Cypris, il participe à une œuvre de vie, non de carnage. Dans les mains de l’Amour, le dieu-forgeron jadis vassal de Zeus se métamorphose en auxiliaire d’unification, de pacification et d’harmonie.

  • 94  Trad. Dumont.
  • 95  Berthelot 1885, p. 14-15 cite des recettes de remèdes proches (cf. Pline HN 33, 25).
  • 96  Pernot 1998 n. 27 p. 132.
  • 97  Il est pourtant le seul penseur ancien dont le corpus se teinte du vocabulaire et d’allusions à la (...)

32Mais les disjonctions entre le modèle métallurgique du fr. 96 et celui d’Hésiode et d’Homère ne sont pas qu’affaire de connotations : l’un et l’autre relèvent de schèmes techniques différents. Les χοάνοι dont parlent Hésiode et Homère ne sont que des creusets à fondre, où le métal change d’état, non de composition ; il ne s’agit que de liquéfaction, non de mélange. Or, comme semblent l’avoir bien compris les commentateurs, l’analogie métallurgique appliquée à Cypris vise les mélanges qui « prennent » par harmonisation des pores. Galien dit des éléments intriqués qu’ils le sont « comme si l’on mélangeait, broyait et réduisait en une fine poussière de la rouille, de la chalcite [χαλκῖτις], de la cadmie et du misy, si bien qu’aucun des éléments composant le mélange ne puisse ensuite être séparé » (A 3494). La comparaison, qui évoque les poudres colorées (πολύχροα φάρμακα) du fr. 23, rapproche les éléments de minerais et oxydes, comme dans les formules alchimiques95 qui ont coutume de spécifier le nombre de parts des ingrédients du mélange. On songe aux proportions préconisées par les bronziers anciens pour obtenir le meilleur alliage possible (une partie d’étain pour dix de cuivre96). Le bronze étant l’alliage par excellence du temps d’Empédocle, il apparaît comme le modèle naturel pour penser le type de mélange que l’Agrigentin a en tête97. Ce dernier expliquait ainsi la stérilité des mules par l’impossibilité d’harmoniser (συναρμόττειν) pores et denses des semences, contrairement à ce qui se produit « quand le cuivre est mélangé à l’étain » (τῷ καττιτέρῷ μείχθέντε τὸν χαλκόν, fr. 92). L’harmonisation est le propre de Cypris (συναρμοσθέντ᾿ ᾿Αφροδίτῃ, fr. 71), au double sens de l’ajustement et de la juste proportion des parts.

Alliages et moulages

33Tel le bronzier mêlant le cuivre à l’étain, Cypris constitue l’alliage des parts élémentaires (la matière de l’os) avant de le couler dans le moule (τύπος) qui lui imprimera sa forme. La fabrication de l’os exige donc deux types de fontes successives, la fusion des parts et la solidification du mélange.

  • 98  Wright 19952, p. 24-25.
  • 99  Picot 2008, p. 93-99.
  • 100  Trad. Bollack.
  • 101  Picot 2008, p. 87.
  • 102  Picot 2021, n. 36 du chapitre ‘Petite histoire d’une marginalisation’ : « Dans la recette (si l’on (...)

34Arrêtons-nous sur la « formule » du mélange. On a beaucoup écrit sur les parts élémentaires dans le sang et l’os. Le premier est un alliage parfait dont les composants sont en parts égales (à l’image du Sphairos), qui produit la pensée humaine (fr. 105), et dont la chair est une version plus ou moins dégradée. Dans l’alliage composant l’os, en revanche, le feu occupe une place prépondérante98 : quatre parts sur huit, contre deux de « la brillance de Nestis » et, par déduction, deux de terre. Il est à première vue étrange d’énoncer ainsi les parts là où la formule ½ + ¼ +¼ aurait suffi. Or « la brillance de Nestis » n’évoque pas un élément mais deux, l’éther et l’eau, comme l’a bien démontré Picot dans l’article éponyme, en se référant notamment aux geysers siciliens des Paliques, cratères volcaniques où s’élève et retombe en gerbes effervescentes l’eau de sources chaudes99. Mais pour que l’eau entre ainsi en ébullition, il faut que du feu s’y mêle ; les Paliques sont d’ailleurs censés être nés de Zeus et de la fille d’Héphaïstos, parfois d’Héphaïstos lui-même. N’y a-t-il pas au moins une part de feu sur les quatre qui soit consacrée à ce processus de chauffe de l’eau ? Car « de nombreux feux brûlent sous la terre » (πολλὰ δ᾿ ἔνερθ᾿ οὔδεος πυρὰ καίεται, fr. 52), et Sénèque rapporte qu’ils échauffent les eaux souterraines, à l’instar « […] des serpentins, des chauffe-eau, et bien d’autres récipients, dans lesquels on dispose de fins conduits de bronze qui circulent en spirale, de manière que l’eau fasse plusieurs fois le tour du même feu et parcoure l’espace nécessaire pour devenir chaude. Ainsi elle entre froide, et sort chaude. C’est exactement ce qui se passe sous terre, d’après Empédocle » (A 68100). Nestis-eau, étant noire et proche de l’Amour, ne peut pas directement « bénéficier de la brillance de Zeus comme l’air environnant peut en profiter et briller grâce à la lumière qui le traverse »101. Mais l’alliance d’eau et d’éther (qui tend à attiser le feu avec ses longues racines-soufflets) peut plus aisément bénéficier du feu-Héphaïstos qui est chaleur, par distinction d’avec le feu-Zeus argès qui est davantage lumière. À tous les stades (tissus, membres, organismes), c’est en effet surtout pour leur chaleur que Cypris utilise et guide les « paumes » durcissantes d’Héphaïstos (fr. 73) qui, conjuguées à la « moiteur » de ses propres paumes, font « prendre » le mélange, fondre l’alliage des tissus, bronzes vivants, par l’interpénétration des éléments. Le feu est donc dans l’alliage, auquel il confère blancheur, dureté, sécheresse, mais il joue aussi un rôle actif dans le processus, ce qui justifie qu’il prenne dans le fragment son nom divin d’Héphaïstos. Sa finesse et sa divisibilité, sa vive mobilité et sa chaleur en font la racine la plus à même d’interpénétrer toutes les autres et de les fixer (en chauffant l’eau, le feu peut aisément s’y immiscer, alors que l’inverse paraît impossible) : autant de raisons pour que l’os soit fait pour moitié d’Héphaïstos102.

  • 103  Sur cette technique, décrite par Pollux X, 189 (cf. Mattusch 1975) : Mattusch 2002, p. 110-112, Pe (...)
  • 104  Voir le décor externe du kulix du peintre de la Fonderie (Berlin F2294) et son analyse dans Mattus (...)
  • 105  Delcourt 1957, p. 156 : nombre « de mythes présentent le métallurge comme magicien, mais le potier (...)

35Mais la matière de l’os n’est pas encore l’os dans sa diversité de formes ou types, variant selon les espèces et selon qu’il s’agit d’un tibia, d’une clavicule ou d’une mâchoire. Pour qu’il devienne jambe ou tête, il faut l’envelopper de chair, le composer. Les membres et leurs parties sont tels des bronzes moulés. Pour imprimer ces τύποι variés, donner aux alliages leur forme, la technique est celle de la fonte à la cire perdue103. Une figure de glaise (κάναβος) est modelée, nappée de cire, enveloppée dans un moule fermé de terre argileuse (μίλιγδος, τύπος ou χοάνος) creusé de part en part de conduits de cire, que l’on enfourne. Une fois la cire fondue et évacuée, le bronze en fusion est coulé dans ces canaux, épousant la forme du noyau de glaise. Après refroidissement, le moule est brisé, le membre de la statue dégagé104 – dans le cas d’Empédocle, l’os émerge de terre à l’air libre. D’où l’on voit combien la métallurgie est liée à la poterie105 : les formes que Cypris façonne et fait durcir au feu au fr. 73 peuvent être les noyaux d’argile (κάναβοι) ou les moules (χοάνοι). D’où peut-être aussi les deux parts sur huit de terre dans l’os : elle est à la fois un ingrédient solide de l’alliage (comme au fr. 98) et un ustensile (κάναβος et χοάνος) impliqué dans le processus.

36La fonte à cire perdue présente un autre motif empédocléen. Dans le moule, les conduits forment une arborescence du noyau jusqu’à la surface, comme ceux (πόροι et χοάναι) parcourus d’effluves qui traversent tout ce qui est né (fr. 89), des vivants qui respirent (fr. 100) au fer et pierres d’aimant (A 89).

  • 106  Argon. 4, 1645-1648, trad. Delage & Vian.

37Des « membres », seul le sang n’est pas moulé ; il continue à couler et irriguer la chair, alliage toujours en fusion se répandant dans le réseau de conduits ménagé par l’Amour, comme un appel au Sphairos circulant dans les vivants. On pense à la légende du colosse Talôs, gardien de l’île de Crète forgé par Héphaïstos en un bronze vivant, dont Apollonios de Rhodes nous dit que « son corps et ses membres étaient faits d’un airain infrangible ; mais à sa cheville, sous le tendon, il avait une veine pleine de sang [αἱματμοεσσα] et c’est de la fine membrane qui la fermait que dépendaient sa vie et sa mort »106. Ce sang a l’aspect du plomb fondu. On a pu voir

  • 107  Marcinkowski & Wilgaux 2004, p. 7, cf. Frontisi-Ducroux 20002, p. 127.

dans la constitution de Talôs une référence à la technique de la fonte ‘à cire perdue’, le métal en fusion remplaçant dans le moule la cire qui elle-même, au fur et à mesure qu’elle fond, s’écoule par des orifices. En ce sens, la technique de production, seule à même de produire des œuvres métalliques d’une seule pièce, rend indissociables la robustesse externe de l’ensemble, son invulnérabilité apparente, et sa fragilité interne, son vide, ainsi que la présence d’une ‘veine’, nécessaire à sa création […]. Nous nous trouvons toujours en présence de l’association d’une forme métallique et d’un principe vital […]107.

38N’est-ce pas cette association qui se reconnaît en Cypris, fondeuse d’alliages et de τύποι moulés, quand elle enserre les paumes d’Héphaïstos dans les siennes, renversant le référent homérico-hésiodique où le bronze est métonymique des armes qui déchirent les chairs, s’enfoncent dans les diaphragmes, causent mort et désolation ?

Cypris, le cuivre dans le bronze

  • 108  A1.73, A 2, A 16 (Strabon), A 18 (Élien).
  • 109  Les témoignages où ils servent de comparans physiques (une louche de bronze chez Aristote, A67, le (...)
  • 110  Mais quant à la probable inauthenticité empédocléenne du fr. 138 – autre occurrence du bronze (χαλ (...)
  • 111  Picot 2009, p. 79-83.
  • 112  Picot 2004, p. 423-426 suggère que la connaissance peut croître à partir des cinq sources tout com (...)
  • 113  Le cuivre aurait donné son nom à l’île, κύπριος signifiant « cypriote » ou « fait de cuivre ». Pli (...)
  • 114  Hersey 2009, p. 36-50.
  • 115  Voir le curieux sonnet croisé de Guillaume Des Autels (1553), « Des feux de 4 déités » :

39Il est curieux de remarquer la récurrence du bronze dans les vers d’Empédocle mais aussi dans la légende de sa mort. On rapporte qu’il se serait précipité dans l’Etna, dont un cratère aurait recraché l’une de ses sandales de bronze (χαλκᾶς) – d’où le surnom d’Empédocle χαλκόπους, « aux pieds d’airain »108. Les objets de bronze (χαλκός) prolifèrent comme chez aucun autre penseur109 et ont un lien avec le vivant. Le fr. 100 nomme deux fois le bronze de la clepsydre dont le jeu imite celui de la respiration par les pores ; le fr. 143 recommande de trancher, i.e. d’« ouvrir les cinq sources avec le bronze indestructible » (κρηνάων ἄπο πέντε ταμόντ᾿ <ἐν> ἀτειρέι χαλκῷ)110. Dans ces deux fragments, la symbolique du bronze a été éclairée par Picot qui montre le lien privilégié entre le bronze, Nestis, la Muse Calliope et l’Amour111. Les cinq sources (fr. 143) seraient les flux ou effluves pouvant parvenir aux cinq sens. De là, l’homme est invité à saisir et recevoir par ses paumes – les cinq sens – les effluves du monde qui lui permettront d’accroître sa connaissance et son pouvoir112. On conviendra aisément qu’un arrosoir en bronze pouvait ne pas sembler approprié pour évoquer la chair et le sang vivants. Mais il ressort de notre examen qu’en tant qu’alliage, le bronze offre un modèle adéquat pour penser le passage d’éléments séparés à leur fusion en un tout susceptible de coaguler en une forme une et solide. Comme on l’a dit, Cypris modèle ce prodige en créant les vivants comme le fondeur ses bronzes, tout en faisant corps avec les éléments qu’elle enserre de ses liens. Puisque c’est précisément dans ces contextes-là qu’elle prend le nom de Cypris chez Empédocle, n’est-ce pas parce que, tel le cuivre dans le bronze, elle est elle-même fondue dans les alliages qu’elle forme ? Loin d’être une référence à l’émasculation d’Ouranos, sans lien avec l’Aphrodite d’Empédocle, le nom de Cypris serait une allusion aux gisements de cuivre de Chypre, célèbres dès la haute Antiquité113. Les principales mines se trouvaient sur un mont dédié à Aphrodite, plus tard le Mons Veneris : une parenté se dessine ainsi entre Chypre, le cuivre et Cypris, les veines de minerai dans la montagne étant comme celles de la déesse, ensuite fondues et moulées en statues à l’effigie des dieux114. Rappelons que les mots pour bronze et cuivre étaient plus ou moins interchangeables. En appelant Cypris sa figure d’Aphrodite fondeuse des vivants, Empédocle indiquerait que son modèle est cet alliage par excellence qu’est le bronze ; et, tout comme le bronze est surtout composé de cuivre, de même les alliages vivants sont irrigués de la force d’alliance de Cypris, qui leur donne leur cohésion. L’Héphaïstos d’Empédocle est la métamorphose du feu de la Haine en feu d’Amour115.

  • 116  D’où peut-être la remarque d’Aristote sur son statut spécial vis-à-vis des autres éléments, Metaph(...)

40Héphaïstos est donc certes, comme son précédent mythique, la métonymie de l’élément feu et la métaphore de ses pouvoirs artistes. Mais dans ses vers Empédocle construit un subtil jeu d’analogies intriquées. L’analogie technico-biologique, entre les opérations du fondeur (alliage, moulage, soudure) et les modes de mélange des éléments dans les membres et leur assemblage en corps, en recouvre une autre, construite selon une métaphore en miroir : quand le feu épouse Aphrodite dans l’acte de fusion, qu’ils se fondent l’un en l’autre en alliant leurs paumes expertes, ils sont Héphaïstos et Cypris. Cypris manipule le feu artiste à ses propres fins créatrices, et réciproquement Héphaïstos manipule Cypris-cuivre pour la fondre et la couler dans les alliages vivants, « implantée dans les jointures ». Uni à Cypris, c’est de bon gré qu’il l’aide à tisser ses liens et lui prête le concours de ses multiples « paumes » et pouvoirs ardents – tantôt fondant, tantôt durcissant –permettant aux mélanges élémentaires de « prendre » : même agi, le feu reste actif, ne se réduit ni à une matière ni à un moyen116. Empédocle articule subtilement poïétique et poétique, retissant la tradition qui fait du dieu forgeron l’époux d’Aphrodite, métamorphosant le marteleur violent en une déesse qui se fond dans ce qu’elle crée, tel le cuivre dans le bronze, et irrigue les membres vivants comme l’airain les canaux de cire.

Les étapes du processus de fonte à la cire perdue

Les étapes du processus de fonte à la cire perdue

© Anne-Laure Therme

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Vincent J.-C. 2003 : « Le xoanon chez Pausanias : littératures et réalités cultuelles », Dialogues d’histoire ancienne, 29/1 (2003), p. 31-75. DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/dha.2003.1550

Wacziarg Engel, A. P. 2014 (trad.) : Hésiode, Théogonie. Un chant du cosmos, traduit du grec et commenté par A. P. W. E., Paris, 2014 (Ouvertures bilingues).

Wright, M. R. 1995(éd.): Empedocles: The extant Fragments, London/Indianapolis, 19952 (Classic Latin and Greek Texts in Paperback).

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Notes

1 Les références aux fragments (fr.) et témoignages (notés A) d’Empédocle suivent l’édition Diels-Kranz 19516 (DK). Les traductions, sauf indication contraire, sont celles de Laks-Most 2016, traduction ici modifiée au v. 4 (les colles au lieu de la glue).

2  Il. 2, 426, Theog. 866.

3  Voir Kingsley 1995, Picot 2000, Rowett 2016, Rashed 2017. Les correspondances éléments-dieux sont controversées : on a pu voir en Héra la terre ou l’air, en Aïdôneus (Hadès) l’air, la terre ou le feu, en Zeus le feu ou l’air. Cf. Picot 2000, p. 60-70.

4  Voir surtout Picot 2021.

5  Eschyle, PV 369, Euripide, Cyc. 559, Apollonius de Rhodes, 3, 41 et 4,761, Thucydide, 3, 88. Cf. Gury 1986, p. 441 ; Delcourt 1957, p. 189-190.

6  Theog. 580 et 866.

7  Homère réserve cette formule à Héphaïstos, Il. 18, 380 et 482.

8  Il. 18, 377, Theog. 575 et 585.

9  Il. 18, 373-379 et 417-421.

10  Od. 7, 91-94. Cf. Delcourt 1957, p. 53-54; Marcinkowski & Wilgaux 2004.

11  Theog. 570 s., Op. 60 s.

12  L’expression est d’Aristote citant le fragment : De an. I 5, 410a1.

13  Voir en particulier Iribarren 2018, p. 165-211, Rashed 2017, Solmsen 1963.

14  Rashed 2017, p. 173-209.

15  Rashed 2017, p. 151-172.

16  Comme Guthrie 1965, p. 212 n. 1, à propos des χοάνοι du fr. 96 : « Cf. Hom. Il. 18.470, Hes. Th. 863. The metaphor is from metal-working » ; cf. Solmsen 1963, p. 477 n. 18, Sider 1984, p. 20, Kingsley 1995, p. 78 n. 29, Picot 2008, p. 92-93, 98-99 et 2021, n. 36 du chapitre ‘Petite histoire d’une marginalisation’ : « Le mode de production de l’os rappelle le travail du forgeron (Théogonie, 861-866) ».

17  Solmsen 1963, p. 477, Wright 19952, p. 210, Kingsley 1995, p. 78.

18  Ainsi Kingsley 1995, p. 78 et Wright (19952, p. 210 et p. 217) renvoient à Pandore (Theog. 571, Op. 60-61) pour expliquer et le fr. 96 et le fr. 62, qui ne semblent pourtant pas décrire le même processus. Voir aussi Solmsen 1963, qui, rapprochant les fr. 96, 4 et 73, semble amalgamer des passages disparates en se référant à la fois à Pandore et à Il. 1, 600 ; 18, 421. Il voit deux analogies métallurgiques au fr. 96, la ferronnerie v. 1, la fonte v. 4, mais finit par assimiler la seconde à la poterie.

19  Il en est de même quand Prométhée mêle la terre à la pluie (Ovide, Met. I, 82 et 87-88), vers invoqués par Wright ibid. : « Ainsi la terre informe et grossière (rudis et sine imagine) naguère se métamorphosa dans les premiers humains » (trad. Sers). Or la correspondance fait long feu, car le pouvoir générateur de la terre est dû à une semence divine ou céleste (semina, 78 et 81), absente chez Empédocle.

20  Nous verrons qu’il en est de même pour Cypris à la place d’Aphrodite.

21  Voir Hésiode, Theog. 192-200.

22  Fr. 96, 3 et 98, 2 ; cf. aussi le feu ogygien (ὠγύγιον πῦρ) enfermé dans l’œil, fr. 84, 7.

23  La formule est de Perceau & Wersinger Taylor 2019, p. 252, qui se réfèrent aux passages de l’Iliade où Héphaïstos est la métonymie du feu.

24  Fr. 75, 2 et 95, 2. Sur les paumes chez Empédocle, terme polysémique qui désigne aussi les cinq sens (fr. 2, 1 et 3, 9), et plus généralement les pouvoirs des « membres », voir Iribarren 2018, p. 169-171 et 190-192.

25  Au fr. 96, 1 la terre est ἐπίηρος, accueillante, elle reçoit de bonne grâce le mélange élémentaire.

26  Cf. Eschyle, PV, où Héphaïstos est chargé par Zeus de forger les chaînes de Prométhée et de le ligoter, sans autre choix que de s’acquitter de sa tâche malgré sa compassion pour son prisonnier. Gury 1986 souligne une certaine impuissance d’Héphaïstos, dont les œuvres « à la beauté surnaturelle » se révèlent être des pièges fatals ou des instruments funestes (p. 445). Ainsi le dieu reconnaît-il que ses armes ne protégeront pas Achille de la mort (Il. 18, 463-467) : « le divin forgeron, au travers de ses œuvres, n’est que l’instrument d’une force qui le dépasse » (p. 464). Plus loin (p. 465), Gury écrit, à propos de l’interprétation d’Héraclite pour qui la scène d’Il. 18 est une allégorie de la création du monde et le bouclier une image du cosmos (Allégories d’Homère, 48, 6 et 26, 6-10) : « Héphaïstos apparaît comme un démiurge […]. Néanmoins, tout en forgeant l’univers, Héphaïstos reste soumis à Zeus dont il tire sa substance, de même que le feu d’ici-bas qu’il incarne, attaché à la terre, soumis à la destruction, doit être à chaque instant ranimé par le feu de l’Éther qui occupe la zone la plus élevée de l’espace, et que symbolise Zeus ».

27  Trad. Brunet.

28  Notons le rôle crucial du feu à l’origine du modelage de Pandore. Curieusement, les récits sont encadrés l’un par une référence aux os et à la chair, l’autre aux métaux, reliant les fr. 96 et 98.

29  Trad. Wacziarg Engel.

30  Trad. Bollack.

31  Trad. Bollack.

32  Rashed 2017, p. 188-189, assimile la main de la fillette qui tient la clepsydre au diaphragme, qui est à l’origine du processus de respiration, et les paumes de ses mains aux paumes de la connaissance, c’est-à-dire aux cinq sens, cf. Picot 2004 et 2009. Sur les peintres, Iribarren 2018, p. 178-198.

33  Supra n. 24. Cf. fr. 2 et 3, πραπίδες fr. 110, 1, 129 et 132. Théophraste nous apprend (A 86) que le degré de dextérité d’un artisan était relatif à l’équilibre du mélange composant sa main − de même pour les pouvoirs et talents de tous les autres membres du corps.

34  Rashed 2017, p. 24 : « La déesse moule, de ses paumes expertes, trois magnifiques objets globulaires : l’œil, le Soleil et le Sphairos. Bien qu’ils diffèrent dans leur constitution interne, ils ont en commun d’être des œuvres d’art, où l’Amour a su domestiquer, d’une manière ou d’une autre, l’élément qui lui était adverse : Zeus, le feu. Ainsi, Aphrodite place une parcelle de « feu primitif » (ὠγύγιον πῦρ) dans le globe oculaire ; elle parvient à empêcher la prolifération violente et aléatoire du feu cosmique en l’enserrant dans le globe solaire ; et, comble de l’art, elle mélange jusqu’au feu, dissociateur par excellence, dans l’alliage divin du Sphairos, plus unitaire encore que le bronze. »

35  Derrière Nestis se dissimulent Perséphone et Calliope, la Muse d’Empédocle. Cf. Picot 2000, p. 46-48, Picot 2004, p. 442, Picot 2009, p. 76-77, 81 ; Rashed 2017, p. 27, p. 200-201, n.51.

36  B 19, fr. 34. Contrairement à l’eau, le feu est apte à diviser, à cause notamment de son extrême finesse et de sa célérité.

37  φυεῖν/φύεσθαι fr. 26, 8 ; 35, 14 ; 61, 1 ; 85) ; ἀνδρο−/γυναικοφυῆ (fr. 61, 3-4), οὐλοφυεῖς (fr. 62, 4). Cf aussi ἐξανατέλλειν, fr. 61, 2 et 62, 4, βλαστανειν fr. 57, 1, ὅρπηκας fr. 62.

38  Plusieurs fragments énumèrent ces tribus variées composées par l’entrelacement des éléments. Par exemple, le fr. 21, 9-12 : « [c’est d’eux…] dont les arbres ont germé, les hommes et les femmes, les bêtes et les oiseaux, les poissons que nourrit l’eau, et les dieux à la vie longue ». Ou le P.Stras. gr. 1665-1666 a(ii) = Phusika 296-298 : « les < espèces > sauvages des bêtes qui errent dans les montagnes, […] la race duelle des hommes […], l’espèce des <fleurs > porteuses de racines et < la grappe > qui s’avance sur la vigne. ». Et encore : « les plantes et les poissons qui demeurent dans l’eau, les bêtes couche-montagnes et les oiseaux tire-ailes » (fr. 20, 6-7) ; « les coquillages au dos pesant qui fréquentent la mer, […] des buccins à la peau de pierre et des tortues » (fr. 76, 1-2).

39  Trad. Bollack.

40  Cf. l’usage d’ἁρμονίη au fr. 23.

41  Cf. A 86.12, A 87 et Therme 2008, p. 333-339, 395-401.

42  Fr. 15, 33, 75, 86 et 107. Demont 1978 le traduit par « prendre », comme le lait caille en fromage. On retrouve ce terme, associé à l’action de l’Amour, quand le feu solidifie et cristallise (le sel, fr. 56, la lune, A 60).

43  Fr. 89, Cf. A 89. Pour le flux aimantant de l’Amour, Therme 2007, p. 106-118, 2008, p. 561-575.

44  Fr. 89 et ad, fr. 102.

45  La métaphore du port et de l’ancre est donc aussi en un sens sidérurgique.

46  » Empédocle dit qu’au début de l’Amour naquirent d’abord, comme cela venait, les parties des animaux comme des têtes, des mains et des pieds » (Simplicius, ad B 61) ; « Les premières générations d’animaux et de plantes ne sont pas du tout nées comme des ensembles complets (ὁλοκλήρους), mais désunies en parties qui n’avaient pas crû ensemble (ἀσυμφυέσι) » (Aétius, A 72).

47  Trad. Laks modifiée.

48  » Les secondes <générations>, quand les parties eurent crû ensemble (συμφυομένων), avaient l’apparence de fantasmes (εἰδωλοφανεῖς) » (Aétius, A 72) ; cf. Aristote, Phys. II, 8 198 b29-32 et 199 b9-13 ainsi que le commentaire de Simplicius ad loc. (ad Β 61).

49  Il faut sans doute entendre par là des crânes, donc des os, peut-être recouverts de chair et de peau, puisque le fr. 57, 3 évoque des yeux sans front ; les têtes ne sont pas encore des visages ou figures composés.

50  Et est ainsi le lieu premier d’engendrement des créatures et de leurs parties : fr. 62, 4 ; 73 ; 96, 1 ; 98 ; 148.

51  Zeus-feu est associé à la Haine, cf. B 19, Picot 2000, p. 74 et 77, Rashed 2017, p. 21.

52  Χάρις : fr. 116 ; ᾿Αφροδίτη : Fr. 17, 24 ; 22, 5 ; 66 ; 71, 4 ; 86, 2 ; 87 ; 151.

53  Hernández Castro 2019, p. 445.

54  Rashed 2017, p. 135 n. 45 voyait déjà dans la création du soleil par Aphrodite, qui prend Zeus dans ses liens, » une correction philosophique du mythe d’Aphrodite prise dans des liens avec Arès par Héphaistos, dieu du feu et fils de Zeus ».

55  Empédocle aurait-il poussé le clin d’œil jusqu’à voir sa sphragis dans l’ἔμπεδον du v. 275 ?

56  » Ainsi, après qu’Aphrodite eut pourvu le feu ogygien enfermé dans des membranes de chevilles chérissantes (ἐν μήνιγξιν […] γόμφοις ἀσκήσασα καταστόργοις ᾿Αφροδίτη), elle versa Koré à l’œil rond en des voiles légers (λεπτῇσ᾿εἰν ὀθόνῃσιν ἐχεύατο κύκλοπα Κούρην) ; ceux-ci contenaient la profondeur de l’eau au flux enlaçant mais laissaient passer le feu à l’extérieur, pour autant qu’il est plus fin, par là où ils avaient été transpercés de conduits merveilleux (ἧι χοάνῃσι δίαντα τετρήατο θεσπεσίῃσιν) » fr. 84, 7-11 (éd. et trad. Rashed 2017, p. 165, qui insère le fr. 87 après le v .7 du fr. 84, et au v. 11 le v. 9 DK modifié).

57  Sur Héphaïstos dieu lieur (le filet d’Aphrodite, le trône d’Héra, les chaînes de Prométhée), cf. Delcourt 1957, p. 15-19.

58  Procédés de fonderie examinés infra.

59  Notons que parmi les présocratiques, Empédocle est le seul à user du terme κόλλα (fr. 96, 6 et fr. 34).

60  Azéma, Chauveau, Porot, Angelini et Mille 2017 (citation extraite de la p. 75).

61  » Sache que tous ont leur sens et leur part de pensée » (πάντα γὰρ ἴσθι φρόνησιν ἔχειν καὶ νώματος αἶσαν, fr. 110, 10) ; pour la perception, fr. 109.

62  Il. 18, 394 s. (δαιδαλέου, 390, χάλκεον δαίδαλα πολλά, 400).

63  Hésiode, Op. 151 et 176, témoigne d’une métallurgie du fer mais sans détails techniques.

64  On retrouve l’expression utilisée pour Pandore et les œuvres de l’Amour au fr. 35, 17.

65  Même formule que lorsqu’il fabrique le filet enserrant Aphrodite en Od. 8, 274.

66  Cf. n. préc.

67  Trad. Mazon.

68  χαλκός peut désigner le cuivre, le bronze ou plus généralement le métal. Mais l’ambiguïté est ici levée avec l’épithète ἀτειρέα (le cuivre étant très malléable). La même formule se retrouve au fr. 143 d’Empédocle (ἀτειρέι χαλκῷ). Avant l’époque hellénistique, le bronze est exclusivement composé de cuivre et d’étain ; l’introduction de plomb est ultérieure (Mattusch 1988, p. 13).

69  Picot 2008, cf. infra.

70  La composition des strates du bouclier ne sera donnée qu’au chant 20, 270-272 : deux de bronze, deux d’étain et une d’or (le baudrier seul étant en argent).

71  Cette technique ancienne, usuelle jusqu’à la fin du ve s (cf. Prost 1999, p. 46-47, 51, Vincent 2003, p. 38), avant la redécouverte des procédés de fonte creuse ou à la cire perdue sur négatif, permettait d’aplatir le métal en feuilles en le martelant sur un noyau en bois découpé pour lui faire prendre la forme ou le décor voulu. Hérodote VII, 69, parle d’une statue d’or travaillée en σφυρήλατον ; Pausanias III, 17, 6 en décrit une dont « les parties fabriquées séparément à coups de marteau ont été ensuite ajustées (συνήρμοσταί) les unes aux autres, et fixées ensemble par des clous ». Cf. Halleux 1974, p. 71 n. 30, et p. 192, Bol 1985, p. 98-102, Mattusch 1988, p. 35-38, 42-44, Pernot 1998, p. 125-126 et n. 24.

72  Sur la technique du repoussé, Clouzot 1921, p. 49-50.

73  Pour un aperçu des types de marteaux de l’Âge de bronze, Fregni 2016.

74  Il en est de même du marteau avec lequel il cloue Prométhée aux rochers chez Eschyle, PV 56.

75  Par contraste avec les merveilleuses figures (ἰδέῃσιν) ajointées par l’Amour au fr. 35, 17.

76  Fr. 22, 6-9 (trad. Bollack).

77  Le grésillement produit quand Ulysse crève l’œil de Polyphème avec un pieu brûlant est comparé à ce qui se passe « dans l’eau froide du bain qui trempe le métal, quand le maître bronzier plonge une grosse hache ou bien une doloire, le fer crie et gémit » (Od. 9, 391-393) : l’image est violente.

78  Halleux 1974, p. 71 et n. 29 oppose cuivre coulé, χύτος, et martelé, ἐλατός : ἐλαύνω est le terme technique pour le martelage et le laminage. Cf. Hésychius, σφυρήλατος· σφραις ἐληλα[σ]μένος, ού χωνευτός.

79  C’est ainsi qu’est nommé le marteau avec lequel Héphaïstos cloue Prométhée aux rochers chez Eschyle, PV 56.

80  Picot 2008, p. 95 et n. 50.

81  εὐστέρνοις Aristote, De an. 410a4 et Simplicius, In Ph. 300, 21 ms. D, leçon retenue par Diels ; εὐτύκτοις ms EF, leçon retenue par Sider 1984, p. 20, qui propose aussi εὐτρήτοις ap. Hésiode, Theog. 863.

82  Τrad. Dumont.

83  Bollack 1969, p. 387.

84  Le verbe χοανεύω peut de même signifier verser un métal en fusion ou fondre (Aristophane Thesm. 57 et 62).

85  ἧι χοάνῃσι δίαντα τετρήατο θεσπεσίῃσιν, fr. 84 éd. Rashed.

86  Comme en Theog. 861-862 (ibid.). Au fr. 73 en revanche Bollack « voit un four, un baquet rempli d’eau et peut-être des moules » (p. 376).

87 Hésychius sv χοάνοις.

88  Ce dispositif remontant aux débuts de l’âge de bronze permet la fusion des minerais en métaux et des métaux en alliages. Sur les tuyères et les systèmes d’outres servant de soufflets, voir Hérodote I, 67-68 et Benoit 1948, p. 305. Les points de fusion des métaux, même bas, exigent le maintien de températures très élevées (232°C pour l’étain, 1083°C pour le cuivre), d’où la nécessité de soufflets. Plus le pourcentage d’étain dans l’alliage est élevé, plus bas sera son point de fusion (1050° C avec 5 % d’étain, 1005° avec 10 %). Cf. Mattusch 1988, p. 13.

89  Sider 1984 voit dans ces fours aux conduits intégrés les πόροι de la terre. Mais les πόροι sont plutôt les longues tuyères qui alimentent les fours, les conduits où l’éther s’insuffle ; il y a aussi des πόροι dans le χοάνος -moule, évents emplis tantôt de cire, tantôt d’air ou de bronze. Ces réseaux de canaux évoquent le dispositif de la respiration (fr. 100). Notons que le terme pour désigner les orifices cutanés auxquels aboutissent les πόροι de la respiration sont nommés στομίοις (fr. 100, 3). Ce mot est aussi utilisé pour les becs de soufflets de forge.

90  La terre d’Empédocle aussi est solide, στερεωπά, fr. 21, 6.

91  Contrairement à ce qu’écrit Wright 19952, p. 217.

92  C’est pourquoi la comparaison avec le mythe de Deucalion et Pyrrha (Ovide, Met. I, 343-451) a ses limites. Outre que la fange bouillonnante en macération (343-374, 416-436) évoque plutôt la zoogonie de Démocrite (Diodore I, 7), la séquence est inverse à celle d’Empédocle : « la terre est notre mère, et de son corps les pierres sont les os » qui doivent être plantés pour croître (393-394). Les os du fr. 96 sont des produits, non des semences, et Cypris ne sème pas les vivants. Des réminiscences aux fr. 62, 96 et 98 apparaissent aux v. 401-410 : « <Les pierres> perdant leur dure écorce et leur rigidité, peu à peu amollies, prennent forme nouvelle. Croissant, adoucissant leur nature à tel point, qu’on puisse y reconnaître, encore que vaguement, une figure humaine à peine dans le marbre ébauchée, imparfaite et grossière sculpture. La partie de la pierre où quelque suc liquide à la terre est mêlé, devient muscles et chair, la dure et non flexible est convertie en os, la veine reste veine et en garde le nom » (trad. Sers). Toutefois, la métaphore est empruntée à la statuaire de marbre, qui procède par soustraction et martelage, non à celle de bronze, qui moule et soude.

93  Aphrodite dite Cypris naîtra de l’écume générée par l’éclaboussure des parties génitales mutilées d’Ouranos tombées à la mer.

94  Trad. Dumont.

95  Berthelot 1885, p. 14-15 cite des recettes de remèdes proches (cf. Pline HN 33, 25).

96  Pernot 1998 n. 27 p. 132.

97  Il est pourtant le seul penseur ancien dont le corpus se teinte du vocabulaire et d’allusions à la métallurgie : sans doute n’est-ce pas une coïncidence.

98  Wright 19952, p. 24-25.

99  Picot 2008, p. 93-99.

100  Trad. Bollack.

101  Picot 2008, p. 87.

102  Picot 2021, n. 36 du chapitre ‘Petite histoire d’une marginalisation’ : « Dans la recette (si l’on peut dire) de l’os, je soupçonne qu’Empédocle ait fait un amalgame entre les ingrédients et la condition de production. Pour produire de l’étain à partir du minerai, ou du bronze à partir du cuivre et de l’étain, une grande quantité de chaleur est nécessaire ; il en serait de même pour produire l’os. Mais la chaleur se dissipe lors de la production. […] L’os perdrait beaucoup de feu, après l’étape de sa formation. Le modèle du forgeron n’est sans doute pas exclusif pour comprendre la formation de l’os. On peut aussi penser au modèle du potier (fr. 73) : la chaleur provoque la séparation de l’eau qui apportait une fluidité au mélange, et conduit à la dureté du résultat (l’os) ».

103  Sur cette technique, décrite par Pollux X, 189 (cf. Mattusch 1975) : Mattusch 2002, p. 110-112, Pernot 1998, p. 124-125 ; sur la datation, Mattusch 2012. Voir aussi les illustrations en annexe du présent article, p. 113.

104  Voir le décor externe du kulix du peintre de la Fonderie (Berlin F2294) et son analyse dans Mattusch 1980.

105  Delcourt 1957, p. 156 : nombre « de mythes présentent le métallurge comme magicien, mais le potier comme créateur ».

106  Argon. 4, 1645-1648, trad. Delage & Vian.

107  Marcinkowski & Wilgaux 2004, p. 7, cf. Frontisi-Ducroux 20002, p. 127.

108  A1.73, A 2, A 16 (Strabon), A 18 (Élien).

109  Les témoignages où ils servent de comparans physiques (une louche de bronze chez Aristote, A67, les serpentins de bronze chez Sénèque) peuvent être de source empédocléenne.

110  Mais quant à la probable inauthenticité empédocléenne du fr. 138 – autre occurrence du bronze (χαλκῷ ἀπὸ ψυχὴν ἀρύσας) – voir Picot 2004, p. 393, 408. Laks & Most n’ont pas retenu le fr. 138 dans leur édition d’Empédocle.

111  Picot 2009, p. 79-83.

112  Picot 2004, p. 423-426 suggère que la connaissance peut croître à partir des cinq sources tout comme le fait la fructification végétale à partir de canaux d’irrigation.

113  Le cuivre aurait donné son nom à l’île, κύπριος signifiant « cypriote » ou « fait de cuivre ». Pline, HN 34, II, 2, Strabon, 14, 6, 5.

114  Hersey 2009, p. 36-50.

115  Voir le curieux sonnet croisé de Guillaume Des Autels (1553), « Des feux de 4 déités » :

« De Jupiter, Phébus, Vulcain, Cypris,

Le feu foudroie, éclaire, forge, enflamme,

Les corps, les yeux, le tranchant acier, l’âme,

Des géants, gens, princes, bénins esprits :

La terre, enfer, l’ennemi, le sot ris,

Craint, chasse, fuit, par ignorance blâme,

Foudre, clarté, le fer aigu, la flamme,

Juste, luisante, horrible, de haut prix :

J’évite, j’ai, j’abomine, j’augmente,

Ce feu divin, céleste, humain, suprême,

Par croire, voir, paix, amour véhémente :

Dévot, veillant, paisible, esprit qui aime,

Je sers, je quiers, j’entretiens, je tourmente,

Les dieux, le jour, les hommes, mon cœur même. »

116  D’où peut-être la remarque d’Aristote sur son statut spécial vis-à-vis des autres éléments, Metaph. A 4, 985 a33, Gen. corr. II 3, 330 b20.

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Table des illustrations

Titre Les étapes du processus de fonte à la cire perdue
Crédits © Anne-Laure Therme
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/docannexe/image/5132/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,1M
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Pour citer cet article

Référence papier

Anne-Laure Therme, « Héphaïstos dans les forges de Cypris »Philosophie antique, 21 | 2021, 87-118.

Référence électronique

Anne-Laure Therme, « Héphaïstos dans les forges de Cypris »Philosophie antique [En ligne], 21 | 2021, mis en ligne le 31 octobre 2022, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5132 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5132

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Auteur

Anne-Laure Therme

Université Paris-Est Créteil

anne-laure.therme@u-pec.fr

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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