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Éléments et zones du monde d’Homère à Empédocle

Mathilde Brémond
p. 7-30

Résumés

Cet article s’interroge sur la corrélation qui a pu être établie dans la pensée présocratique entre grandes zones de l’univers et éléments. Il remet en question l’idée que l’univers aurait été archaïquement divisé en quatre parties et que l’innovation d’Empédocle aurait consisté à faire correspondre cette division préexistante et sa théorie élémentaire. Nous montrons plutôt que si Empédocle est le premier à établir une correspondance exacte entre niveau cosmologique et élémentaire, c’est aussi chez lui que nous trouvons pour la première fois une division du monde en grandes zones distinctes et égales. Pour déterminer ce qui fait l’originalité d’Empédocle, nous examinons les diverses manières dont les penseurs ont structuré l’univers depuis Homère et quel genre de relation ils ont établi entre zones du monde et théorie élémentaire.

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Texte intégral

Introduction

  • 1  Toutefois, Platon présente aussi en Timée 31b-32b des arguments pour justifier le nombre des éléme (...)
  • 2  En particulier en Physique, I, 2, 184b15-22, Génération et corruption, I, 1, 314a16-24 et Métaphys (...)

1Aristote soutient en Génération et corruption II 1, 329b2-5 que ses prédécesseurs n’ont pas justifié la nature et le nombre de leurs éléments : il se présente ainsi comme le premier à démontrer que ceux-ci doivent être quatre1. Il insiste plus largement, dans ses différentes introductions doxographiques2, sur la diversité des thèses de ses prédécesseurs sur ce point : les monistes auraient choisi des éléments premiers variés, et les pluralistes conçu la cause matérielle soit sous forme élémentaire, comme Empédocle, soit sous la forme d’homéomères, comme Anaxagore, soit sous la forme d’atomes.

  • 3  Nous signalerons pour les fragments quand cela est possible la référence dans les éditions Laks et (...)
  • 4  Vlastos 1947, p. 158-159 n. 26 fait aussi l’hypothèse que la théorie alcméonienne des quatre puiss (...)

2Il est certes évident, en particulier avant Empédocle, qu’il n’y a pas de consensus concernant la nature et le nombre des éléments : Thalès aurait mis au centre de sa théorie l’eau, Anaximène l’air, Héraclite le feu, Xénophane selon certains textes la terre (D27/B273), selon d’autres la terre et l’eau (D25/B29, D26/B33), Parménide la lumière et la nuit, etc. Mais on ne peut qu’être surpris de constater qu’après qu’Empédocle a posé l’existence de quatre éléments, cette liste devient une référence, même parmi ceux qui soutiennent une autre théorie élémentaire. Ainsi, Diogène d’Apollonie, pourtant un moniste, parle de tous les «  êtres qui existent maintenant dans l’univers, terre, eau, air et feu et les autres choses  » (D3/B2). De même, quand on se tourne vers la littérature médicale la plus ancienne, on voit que l’auteur hippocratique du traité De la Nature humaine reprend la même liste (I), et on en trouve aussi la trace dans le traité Des Vents 3, 3, où l’auteur affirme que l’air se trouve à la fois dans le feu, la mer et la terre4. Platon et Aristote sont les héritiers de cette tradition.

  • 5  Voir par exemple Graham 2006, p. 103.

3Certains critiques ont justifié, souvent en passant5, le succès de cette conception par la correspondance qu’elle établit entre la théorie élémentaire et les grandes masses qui structureraient le monde : l’univers serait conçu par les Grecs comme comprenant une zone de feu (les astres), une zone d’air, une zone de terre et une zone d’eau (la mer). En affirmant que tout est composé de quatre éléments, Empédocle aurait ainsi harmonisé une conception macroscopique préexistante et une théorie des éléments au niveau microscopique. Similairement, Kahn 1960, p. 134-154, qui s’est particulièrement penché sur la question de l’origine de la notion d’élément, soutient que la division de l’univers en quatre zones se trouverait déjà chez Homère et Hésiode.

4Notre but dans cet article est d’examiner comment les prédécesseurs d’Empédocle ont conçu la structure du monde et quel genre de correspondance ils ont établi entre ce niveau macroscopique et leur théorie des éléments. Ces derniers peuvent être considérés, selon la distinction faite par Graham 2006 (en particulier p. 52-82), soit comme une entité éternelle qui compose les corps, soit comme la substance originelle qui s’est altérée pour former le monde  ; nous ne chercherons pas à trancher entre ces deux lectures possibles, mais nous concentrerons sur le ou les éléments que les penseurs présocratiques ont identifiés et le rôle que ceux-ci jouent au niveau cosmologique. Nous chercherons par là à dégager ce qui a pu faire l’originalité de la pensée d’Empédocle.

5Contre l’idée que le monde aurait une structure bien définie dans la pensée grecque et que l’innovation d’Empédocle aurait consisté à faire correspondre sa théorie élémentaire à cette structure déjà existante, nous montrerons deux points :

61) l’idée d’une correspondance entre niveau macroscopique et microscopique s’est construite petit à petit dans la pensée présocratique. Toutefois, Empédocle est le premier à établir une véritable équivalence entre nombre d’éléments et zones du monde.

  • 6  Voir par exemple Heidel 1912, p. 216, n. 4. Graham 2006 attribue ainsi cette idée à Anaximandre (9 (...)

72) l’idée que le monde soit divisé en grandes masses n’est pas aussi ancienne que certains ont pu le penser6. Il faut en effet s’interroger sur ce que l’on entend par une division du monde en grandes zones, à laquelle les critiques renvoient souvent par l’expression lucrétienne (tirée du De natura rerum V, 380-381) de maxima membra mundi. Nous en retiendrons trois aspects :

– différenciation : chaque zone a des caractéristiques qui lui sont propres. Cela ne signifie pas nécessairement que chacune soit homogène, mais qu’elle se distingue des autres zones par quelque propriété qui ne soit pas seulement spatiale (son emplacement dans l’univers ou son mouvement), mais aussi qualitative.

– exhaustivité : l’univers se divise exclusivement en ces zones du monde – sans quoi il ne s’agirait précisément pas d’une division du monde. Cela suppose que l’on puisse identifier un nombre limité et précis de zones. Ce nombre peut toutefois varier dans le temps dans des hypothèses où l’univers n’aurait pas toujours existé sous sa forme actuelle.

– égalité : il n’y a pas de subordination entre les zones et celles-ci sont de taille sinon égale, du moins comparable.

8Nous verrons que nous ne rencontrerons pas de division du monde qui réponde à ces trois critères avant Empédocle lui-même, et qu’il s’est donc illustré à la fois par une certaine conception de la manière dont le monde se structure et par la première correspondance entre théorie cosmologique et théorie élémentaire.

9Une telle étude ne nous semble pas avoir été proposée depuis la contribution de Kahn 1960, p. 119‑165. Toutefois, celui-ci s’est plutôt concentré sur l’origine d’une part de la division du monde en grandes zones et d’autre part de la théorie élémentaire, sans s’intéresser à la manière dont les deux peuvent se combiner. De plus, comme nous le verrons, son histoire de la division de l’univers mérite d’être remise en question.

10Notre étude sera nécessairement lacunaire, d’une part parce que nous manquons de sources sur la conception cosmologique et physique des présocratiques, en particulier pour les plus anciens, et une thèse peut paraître originale chez un penseur alors qu’elle a déjà été développée par un de ses prédécesseurs sans que nous en ayons gardé la trace  ; et d’autre part parce qu’il ne sera pas possible, en l’espace d’un article, d’examiner en détail chacune de ces conceptions. Mais un tel examen transversal nous semble éclairant pour remettre en contexte la notion d’élément et expliquer l’intérêt et le succès de la conjugaison empédocléenne entre structure du monde et théorie élémentaire.

11Cet article sera organisé de manière chronologique : nous examinerons d’abord les antécédents épiques à la division du monde, puis les conceptions ioniennes, dans une troisième partie les apports de Parménide et Anaxagore, et nous finirons avec Empédocle. Nous étudierons dans chaque cas d’une part la manière dont l’univers a été structuré par ces penseurs, d’autre part la correspondance que l’on peut établir (s’il y en a une) entre cette conception cosmologique et la théorie élémentaire.

Conceptions épiques

Divisions du monde

  • 7  Voir aussi Guthrie 1965, p. 141-142.

12On trouve dans la littérature grecque archaïque de nombreuses divisions de l’univers en grandes zones. Plusieurs critiques, en particulier Cornford 1912, p. 18-19 et Kahn 1960, p. 136-1377, ont soutenu que l’univers était traditionnellement divisé en quatre zones, qui seraient à l’origine (directe selon Cornford, indirecte selon Kahn) de la théorie des quatre éléments. Nous avons en effet plusieurs descriptions dans ces textes de quatre zones du monde, le ciel, la terre, la mer et les enfers ou la nuit. Le passage le plus fameux se situe au livre XV de l’Iliade, où Poséidon rapporte le partage du monde entre les dieux :

  • 8  Traduction Paul Mazon.

Le monde a été partagé en trois  ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais  ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en pleins nuages. La terre pour nous trois est un bien commun, ainsi que le haut Olympe.
(Iliade, XV, 189-193)8

Cette division se retrouve en plusieurs endroits de la Théogonie, dont je ne citerai ici qu’un passage :

  • 9  Traduction Paul Mazon. Voir aussi Théogonie, 736-739 et 839-841.

Terriblement, à l’entour, grondait la mer infinie. La terre soudain mugit à grande voix, et le vaste ciel, ébranlé, lui répondait en gémissant. Le haut Olympe chancelait sur sa base à l’élan des Immortels. Un lourd tremblement parvenait jusqu’au Tartare brumeux. (Théogonie, 678-682)9

13Le Tartare serait parfois remplacé par la nuit, notamment dans l’évocation par Hésiode en Théogonie, 106-108 de quatre origines des dieux, à savoir la terre, le ciel, la nuit et la mer.

  • 10  Le terme d’éther aurait aussi évolué pour renvoyer plus spécifiquement au feu, selon Kahn 1960, p. (...)

14Cornford assimile sans ambages la nuit ou les enfers à l’air (p. 18-19, 116) pour trouver dans la tétrade l’origine de la théorie des quatre éléments. Kahn se montre plus prudent : s’il reconnaît l’existence d’une telle tétrade, il soutient toutefois qu’elle a dû subir une évolution pour correspondre aux quatre éléments. Ainsi, il remarque que le ciel, domaine de Zeus, est souvent caractérisé par l’éther (αἰθήρ), qu’il décrit comme renvoyant spécifiquement à sa propriété lumineuse (p. 140-143). L’éther contrasterait avec ἀήρ, qui désigne dans les textes épiques une brume opaque, dont le rôle est principalement de dissimuler (p. 143-145). Or le domaine d’Hadès est présenté dans les deux textes cités comme «  brumeux  » (ἠερόεις). On aurait donc conservé la tétrade ciel éthéré/terre/eau/Tartare brumeux, mais le terme ἀήρ aurait changé non seulement de signification, passant d’une brume obscure à l’air transparent10, mais aussi, ce à quoi Kahn n’apporte pas de réelle explication, de zone géographique, caractérisant non plus un domaine nocturne ou souterrain, mais une partie du ciel.

  • 11  Voir Kahn 1960, p. 136 : « if we neglect the ambiguous conception of Olympus (wavering between the (...)

15Cette prévalence de la tétrade, qui se serait maintenue au travers des évolutions, ne semble toutefois pas fondée dans les textes. En particulier, les vers d’Homère et Hésiode cités plus haut, qui renvoient de toute évidence à la même conception, représentent non pas quatre mais cinq zones : le ciel, la mer, la terre, le Tartare et l’Olympe. L’Olympe tend à être mis de côté par les critiques qui défendent la tétrade comme renvoyant soit au ciel, siège des dieux, soit à la terre, en tant que montagne11. On trouve d’ailleurs en Théogonie 736-739 une mention des quatre entités de la tétrade sans l’Olympe. Mais il n’y a aucune raison de donner un caractère plus fondamental à la division en quatre qu’à celle en cinq – sinon la volonté de trouver une origine aux quatre éléments.

  • 12  Cela conduit souvent à une forme d’identification entre le dieu et son domaine d’exercice : chez H (...)

16On pourrait certes justifier ce rejet de l’Olympe en affirmant qu’il ne s’agit pas d’une zone géographique aux caractéristiques bien distinctes : la matière de la montagne peut être assimilée à celle de la terre et le sommet de l’Olympe se trouve géographiquement dans le ciel. Mais une telle conception suppose une assimilation entre zone du monde et type d’élément. Or ce n’est là la perspective ni d’Homère ni d’Hésiode dans ces textes  ; ainsi, la montagne n’est de toute évidence pas considérée par Hésiode comme équivalente à la terre ni au ciel, puisqu’il affirme en Théogonie, 126-132 que Gaia engendre trois entités, le ciel, les montagnes et la mer. Les poètes épiques caractérisent ces domaines moins par leurs spécificités physiques que par leur régime de souveraineté et leur rattachement à certains dieux. Cela est particulièrement évident dans le texte d’Homère, qui distingue trois régions qui sont dominées par un dieu précis, le ciel par Zeus, la mer par Poséidon et le Tartare par Hadès, et deux régions communes, dont l’une est le siège de tous les dieux et l’autre, la terre, le domaine occupé par les hommes. La pensée épique ne conçoit donc pas une tétrade qui anticiperait les quatre éléments, avec des caractéristiques physiques différentes, mais cinq domaines aux régimes de souveraineté distincts12.

  • 13  Voir les références dans Cornford 1912, p. 16, n. 2.

17Il ne semble pas même que la division en cinq zones soit systématique, mais on trouve de nombreuses structurations du monde selon des principes variés chez Homère et Hésiode. Les trois domaines du ciel, de la terre et de la mer sont ainsi souvent mentionnés13. Selon la représentation traditionnelle grecque de l’univers, la terre est en effet couverte du ciel et entourée par Océan. En Théogonie 108-110, Hésiode demande, en conclusion à son prélude aux Muses, une explication des entités suivantes : les dieux, la terre, les fleuves, la mer, les étoiles et le ciel. Le bouclier d’Héphaïstos mentionne aussi, en plus de la triade ciel/terre/mer, le soleil, la lune et les autres étoiles…

  • 14  Cf. Vlastos 1947, p. 169.

18Si certains éléments sont récurrents, il n’y a donc aucune structuration systématique de l’univers en zones : le critère d’exhaustivité n’est pas respecté. Il n’y a pas non plus de différenciation nette entre les parties du monde : celle-ci peut dépendre, comme nous l’avons dit, du régime de souveraineté, mais aussi de caractéristiques physiques, qui sont signalées par les épithètes accolées aux domaines en question («  brumeux » pour le Tartare, « blanche » pour la mer…), sans recherche d’une distinction systématique. Le seul critère qui soit respecté par du moins certaines de ces divisions semble être l’égalité14 : du point de vue de la souveraineté, Homère souligne que les dieux ne peuvent prétendre dominer que leur propre zone, dont chacune est alors représentée comme un domaine politique de valeur équivalente  ; et du point de vue de l’extension spatiale, le texte d’Hésiode insiste sur le caractère immense de chacune des zones du monde.

Antécédents à la théorie élémentaire

  • 15  Aristote en Métaphysique, A, 3, 983b28-32 attribue à Homère l’idée que tout viendrait de l’eau en (...)
  • 16  Cf. Kahn 1960, p. 155-156.
  • 17  West 1966, p. 189 affirme que « Hesiod uses only the form Γαῖα for the divinity (23 times), though (...)

19Nous n’avons naturellement dans la poésie épique aucune théorie élémentaire, au sens de l’idée que tout provient d’un ou plusieurs éléments, que ceux-ci soient une substance originelle ou un composant permanent des choses15. Kahn signale toutefois quelques antécédents à une telle conception. En particulier, l’idée qu’un être puisse être composé d’un mélange d’entités matérielles se trouve chez Hésiode, lorsqu’il affirme que Pandore a été formée par Héphaïstos à partir d’eau et de terre16. Dans la Théogonie 571, il ne mentionne que la terre (γαῖα), et dans les Travaux et les jours la terre et l’eau. L’idée que l’homme soit façonné à partir de terre n’est bien entendu pas propre au monde grec. On peut toutefois souligner, en ce qui concerne la Théogonie, l’homonymie entre la matière à partir de laquelle Pandore est façonnée et la terre, divinité principielle et zone du monde17. Il est difficile de dire si Hésiode pourrait avoir été conscient des implications potentielles de cette homonymie concernant la relation entre niveau macroscopique et microscopique, mais celle-ci a certainement aidé par la suite à établir une correspondance entre les deux.

D’Anaximandre à Héraclite 

Structures de l’univers

20Nous avons vu que non seulement on ne peut dériver d’une tétrade archaïque les quatre éléments, mais que la division de l’univers en parties est loin d’être systématique dans la pensée épique. Ce manque de systématicité se perpétue dans les premières conceptions présocratiques. Toutefois, les considérations astronomiques qu’elles développent donnent lieu à une conceptualisation du ciel qui mobilise en particulier deux éléments, le feu et l’air. On peut trouver une trace de l’idée que l’air occupe une position intermédiaire entre le ciel et la terre chez Hésiode, qui affirme dans les Travaux et les jours, 548-549 qu’un «  air porteur de blé se répand depuis le ciel étoilé jusqu’à la terre  » (ἐπὶ γαῖαν ἀπ᾿οὐρανοῦ ἀστερόεντος ἀὴρ πυροφόροις ). Si le terme ἀήρ renvoie ici à une vapeur qui transmet l’humidité aux moissons, et non à une zone précise mais à un phénomène météorologique, une telle représentation pourrait être à l’origine de l’idée que l’air, au sens d’une vapeur humide, se trouve entre le ciel et la terre.

21Aussi l’air joue-t-il un rôle, avec le feu, dans l’explication des phénomènes célestes dès Anaximandre :

  • 18  Voir aussi le témoignage d’Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, I, 6.4 = D7. Nous (...)

Anaximandre [dit que les astres sont] des compressions d’air (ἀέρος) en forme de roues, pleines de feu (πυρός), exhalant des flammes dans une certaine partie à travers des orifices. (Aëtius 2, 13.7 = D20)18

  • 19  Sur le rôle qu’Anaximandre donnait aux opposés dans sa cosmologie, voir Lloyd 1964, p. 98‑99.
  • 20  Kahn 1960, p. 91 évoque deux hypothèses : que la périphérie soit composée de feu ou de l’infini.

22Anaximandre se représente l’univers comme composé de roues célestes qui seraient remplies de feu et percées de trous  ; celles-ci encercleraient la terre. Même si nous ne disposons pas de fragments originaux sur ce point, nous pouvons supposer que le terme employé par Anaximandre était bien ἀήρ : celui-ci garde son caractère homérique d’opacité et son rôle de dissimulation, puisqu’il ne permet de voir la flamme qu’aux endroits où il est percé. Anaximandre se représente donc le cosmos comme comprenant au moins trois entités qui seront ensuite des éléments : la terre, située au centre, l’air et le feu. Celles-ci occupent un emplacement précis dans l’univers et jouent un rôle qui leur est propre. Toutefois, parmi les critères que nous avons énoncés pour pouvoir parler de zones du monde, si ces entités respectent celui de la différenciation qualitative19, il n’est pas évident que ce soit le cas pour l’exhaustivité. En effet, nous n’avons pas connaissance chez Anaximandre de ce qui peut se trouver au-delà des roues célestes20  ; nous ne savons pas non plus si la roue d’air occupe l’ensemble de l’espace intermédiaire entre le feu et la terre, et donc si l’ensemble de notre univers est composé soit de la terre, soit de la couche d’air, soit du feu.

23Chez Anaximène, l’univers se structure plus clairement encore selon ces trois éléments, l’air, le feu et la terre, avec une prédominance de l’air :

  • 21  Le terme ἐποχεῖσθαι est aussi utilisé par Pseudo-Plutarque (chez Eusèbe Préparation évangélique, I (...)

[Il dit que] la terre est plate, portée par l’air  ; de manière semblable, le soleil, la lune et les autres astres, qui sont tous de feu, «  chevauchent  »21 l’air parce qu’ils sont plats. (Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, I, 7.4 =D3)

  • 22  Voir Pseudo-Plutarque (idem). Aëtius II, 13.10 ( = D13) combine les deux versions en affirmant que (...)
  • 23  Cf. McKirahan 20102, p. 49‑50.
  • 24  Hippolyte de Rome Réfutation, I, 14.3 ( = D22), Pseudo-Plutarque chez Eusèbe I, 8.4 ( = D23) et Aë (...)

24L’univers serait ainsi constitué de la terre et des astres qui «  chevauchent  » l’air ambiant. Les témoignages présentent les astres tantôt comme composés de feu, comme c’est le cas chez Hippolyte de Rome, tantôt comme plutôt terreux22. Il faut noter que l’air n’est plus chez Anaximène caractérisé par sa capacité à dissimuler23 : Hippolyte le qualifie en effet d’«  invisible  » (Réfutation, I, 7.2). Cela est confirmé par le fait que les astres soient visibles malgré l’air qu’Anaximène place entre eux et la terre. Xénophane semble avoir soutenu une position semblable : il affirme dans le fragment D41/B28 que la terre est surmontée par l’air, et plusieurs témoignages lui attribuent une description du soleil comme de «  petits feux  » (πυρίδια)24.

  • 25  Le terme πέταλον, qui est utilisé par Aëtius en II, 14.4 et II, 22.1 ( = D14 et D15), est en génér (...)

25Anaximène et Xénophane ont donc conçu l’univers comme s’expliquant par trois principales entités, à savoir le feu, l’air et la terre. Nous n’avons cependant pas d’indication qu’ils concevaient cette théorie comme une division du monde en grandes parties. Il ne s’agit certes là que d’un argument a silentio, peu probant étant donné notre manque de textes. Toutefois, chez Anaximène du moins (nos témoignages sur Xénophane sont trop succincts pour que l’on puisse se faire une opinion), les critères que nous avons posés pour parler de zone du monde ne sont pas tous remplis. Certes, le critère de la différenciation ainsi que celui de l’exhaustivité apparaissent comme respectés : étant donné que l’air semble occuper tout l’espace, il n’y a de place pour rien d’autre  ; et même si le feu et la terre ne sont que des aspects de l’air, ils restent qualitativement différents, le feu étant particulièrement rare et la terre particulièrement dense. On peut toutefois difficilement parler de zones du monde en tant que le critère d’égalité n’est pas respecté. En effet, l’air joue un rôle dominant dans la cosmologie d’Anaximène : tout d’abord, il occupe l’essentiel de l’espace cosmique, la terre et les astres étant juste comme des «  feuilles  »25 posées sur lui. Ensuite, il est le principe des autres entités : le feu n’est que de l’air raréfié et la terre de l’air condensé. Les astres et la terre sont donc plutôt des objets posés sur ce qui constitue la seule véritable zone du monde, à savoir l’air.

26En ce qui concerne Héraclite, il est difficile d’affirmer qu’il ait structuré le monde comme les auteurs que nous avons mentionnés. Il semble s’être surtout intéressé à des processus de transformation au niveau cosmologique entre trois entités, le feu, l’eau et la terre, si l’on en croit du moins le témoignage de Diogène Laërce :

Le changement est une route vers le haut et vers le bas, et c’est en fonction d’elle que le monde devient. En effet, le feu, en se concentrant, s’humidifie et, en se rassemblant, devient eau, et l’eau, en se solidifiant, tourne en terre. Et ceci est la route vers le bas. La terre à son tour, inversement, se répand et d’elle provient l’eau, et de celle-ci le reste – il ramène presque tout à l’exhalaison qui provient de la mer. Et ceci est la route vers le haut. (Diogène Laërce IX, 8-9 = R47)

  • 26  Cette équivalence entre la voie vers le haut et le bas semble confirmée par le fragment D51/B60, s (...)
  • 27  Le terme πρηστήρ renvoie à un phénomène météorologique mêlant tempête et orage.
  • 28  Cf. Vlastos 1947, p. 165 : « it would be useless to look for the formal equation of physical roots (...)

27Le doxographe décrit une série de transformations qui s’effectuent depuis le feu vers l’eau puis jusqu’à la terre et inversement, et qualifie de manière spatiale ces changements, le premier allant du haut vers le bas et le second du bas vers le haut26. Ces informations trouvent une certaine confirmation dans le fragment D86/B31 d’Héraclite : «  tournants du feu : d’abord mer ; puis la moitié de la mer, terre  ; et l’autre moitié, orage de foudres27. (…) Il se répand en mer, et sa mesure atteint la même proportion qui était avant qu’il ne devienne terre.  » On peut toutefois difficilement déduire de ces indications qu’Héraclite structurait l’univers en trois parties, mais il décrit plutôt un processus qu’une organisation du monde28. Diogène Laërce critique lui-même l’obscurité d’Héraclite (IX, 8), et son propos est très certainement une reconstruction, peut-être à partir de notre fragment B31.

Relation avec la théorie élémentaire

  • 29  Nous discuterons dans la dernière section de l’attribution à Héraclite du quatrième élément.

28Même si l’on ne peut affirmer que ces auteurs ont conçu l’univers selon de grandes zones égales, certains aspects de cette division sont déjà présents, en particulier le fait que l’univers soit composé d’entités qualitativement distinctes (critère de la différenciation) et que celles-ci correspondent à des êtres comme le feu, l’air, la terre et l’eau : les trois premiers sont mobilisés par Anaximandre, Anaximène et Xénophane, et le feu, la terre et la mer par Héraclite29. Et ils voient de toute évidence une correspondance entre ces parties du cosmos et l’air, le feu ou la terre que nous trouvons dans notre quotidien. Cela est particulièrement évident chez Xénophane : celui-ci utilise le terme γ à la fois pour renvoyer à la terre comme matériau (D25/B29, D26/B33 et D27/B27) et comme corps céleste (D30/B31 et D41/B28). Même si nous ne disposons pas de fragment chez Anaximène pour le confirmer, il paraît vraisemblable que le terme ἀήρ renvoyait chez lui à la fois à l’élément originel du monde et à l’air cosmique sur lequel reposent la terre et les astres.

  • 30  Voir en particulier D87/B90.
  • 31  Le terme κόσμος pourrait toutefois renvoyer au soleil plutôt qu’au monde : Cf. Horky 2019, p. 8-9. (...)

29Plus remarquable encore est le fait que chez Anaximène, la même entité soit conçue comme principe des choses et comme zone principale de l’univers. Ainsi, il considère l’air non seulement comme la substance d’où provient tout le reste par condensation et raréfaction, mais aussi comme ce qui constitue une grande partie de l’univers. On pourrait trouver une équivalence semblable chez Héraclite, pour qui le feu est ce d’où provient l’ensemble de ce qui existe30, mais semble aussi assimilé au cosmos31 :

Ce monde (κόσμος), le même pour tous, aucun des dieux ni des hommes ne l’a fait, mais il était et est et sera toujours : feu toujours vivant, allumé en mesures et éteint en mesures. (D85/B30)

  • 32  Cf. Graham 2006, p. 103‑104.

30Ces deux penseurs monistes auraient donc posé leur élément principal à la fois à un niveau macroscopique et microscopique. Cela s’explique particulièrement si l’on adopte la lecture de Graham 2006 selon laquelle ces éléments ne sont pas un composant permanent de ce qui existe, mais l’entité originelle d’où provient par transformation substantielle tout le reste. Il est alors logique que si l’univers tout entier était à l’origine uniquement air ou feu, une grande partie de celui-ci possède encore cette nature32.

31Toutefois, si l’on examine non le composant principal de l’univers, mais la manière dont il est structuré, il n’y a pas de correspondance exacte entre les grands composants du monde au niveau macroscopique et ce que ces penseurs reconnaissent comme les composants au niveau microscopique. Comme nous l’avons vu, Anaximène donne un rôle cosmique à trois entités, le feu, l’air et la terre  ; mais si l’on suit la liste donnée par Simplicius (Commentaire à la Physique, 24, 29-31 = D1), l’air pourrait se transformer en une multitude d’êtres : feu, vent, nuage, eau, terre et pierre. La liste n’est sans doute pas exhaustive, mais Anaximène pensait probablement que l’air peut adopter un grand nombre de formes selon les divers degrés de densité et rareté possibles. Même si elle l’était, on ne peut faire correspondre chacune de ces entités à un endroit particulier de l’univers. Chez Héraclite, il est difficile de se prononcer, comme nous l’avons vu, sur le fait que sa mention du feu, de la mer et de la terre renvoie à une division du monde, et encore moins sur le fait qu’ils constituent les seuls éléments dont tout le reste serait composé.

  • 33  Voir notamment Hippolyte de Rome Réfutation, I, 14.3 ( = D22), Pseudo-Plutarque (Eusèbe Préparatio (...)

32Chez Xénophane, enfin, il n’y a aucun indice d’une telle correspondance. Sa théorie de l’élément originel n’est pas évidente : deux fragments (D25/B29 et D26/B33) affirment que toutes les choses «  qui naissent et croissent  » viennent de la terre et de l’eau, tandis que selon le fragment D27/B27, tout viendrait de la terre. Les doxographes antiques sont aussi divisés sur la question, même si une plus grande partie d’entre eux attribue plutôt à Xénophane la thèse que tout vient de la terre33. La mention de la terre et de l’eau ne peut que rappeler la formation de Pandore selon Hésiode et pourrait ne concerner que les êtres vivants  ; mais on peut difficilement tirer des conclusions précises de vers isolés. Quoi qu’il en soit, aucune des deux lectures ne permet de faire correspondre les éléments d’où proviendraient toutes choses et la structure de l’univers, puisque celui-ci comprenait au moins aussi l’air qui surplombe la terre et le feu des astres.

Parménide et Anaxagore

Structuration du monde

  • 34  Voir la reconstruction du chapitre chez Mansfeld & Runia 2009, p. 394-408.

33Dans son chapitre «  Sur l’ordre du monde  » (II, 7), qui présente les différentes structurations de l’univers chez les philosophes, Aëtius mentionne six opinions dont celles de quatre présocratiques : Parménide, Leucippe et Démocrite, Épicure, Platon, Aristote et Philolaos34. Parménide apparaît donc chez le doxographe comme le premier à diviser l’univers selon un certain ordre. C’est en effet chez lui que nous semblons trouver pour la première fois une division du monde en grandes parties exhaustives et de statut égal. Aëtius décrit sa conception de la manière suivante :

L’éther occupe circulairement le lieu le plus élevé de tous  ; sous lui est disposée la [région] ignée qui est ce que nous appelons ciel, sous quoi se situent enfin les [régions] qui entourent la terre. (II, 7.1 = D18)

Cette description semble tirée du fragment D12/B10 :

Tu sauras la nature éthérée et, dans l’éther, tous les signes et de la torche pure du soleil brillant les œuvres aveuglantes (…) et tu sauras aussi d’où le ciel qui l’enserre (ἀμφὶς ἔχοντα) vient et comment Nécessité l’a conduit et enchaîné pour maintenir les limites des astres.

  • 35  Voir par exemple Tarán 1965, p. 165 et Coxon 20092, p. 84.

34On peut structurer l’univers parménidien de deux manières selon la façon dont on comprend l’expression ἀμφὶς ἔχειν. Laks et Most 2016 traduisent par «  maintenir des deux côtés  » plaçant ainsi le ciel entre l’éther et les régions terrestres  ; c’est clairement ainsi qu’Aëtius le comprend, tout comme Cicéron dans De la nature des dieux, I, 28 (D15b). Coxon 20092, p. 355 souligne la référence à l’Odyssée, I, 53-54, qui utilise la même expression ἀμφὶς ἔχειν pour décrire les colonnes d’Atlas qui sépareraient le ciel de la terre. Mais de nombreux traducteurs comprennent ἀμφίς comme signifiant non «  des deux côtés  » mais «  en entourant  »35. Cette lecture trouve un support dans les deux autres occurrences de l’expression chez Parménide, en D4/B1.12 et D8.36/B8.31 : en particulier, en D4/B1.12, Parménide explique que le linteau et le seuil «  enserrent  » la porte. On peut alors supposer qu’Aëtius et Cicéron ont inversé les deux zones, sans doute sous l’influence de l’idée aristotélicienne selon laquelle l’éther se situe à l’extrémité de l’univers.

  • 36  La conception astronomique de Parménide ne s’arrête pas à cette division, mais inclut aussi un cer (...)
  • 37  La terre serait placée au centre selon le témoignage de Diogène Laërce (IX, 21 = D33a).
  • 38  Voir, en plus du texte cité plus haut, II, 11.4 = D19.
  • 39  La zone éthérée contiendrait, selon Aëtius II, 15.7 ( =D23), l’astre du matin et le soleil, tandis (...)
  • 40  Macé 2019, p. 56-60 insiste sur le caractère mixte des diverses zones de l’univers, même s’il adme (...)

35Quelle que soit la lecture adoptée, il apparaît que Parménide divisait les régions célestes en deux, à savoir l’éther et le ciel36, ce à quoi s’ajoute la terre37. Ces parties répondent à deux des critères que nous avions proposés : elles sont en nombre déterminé et exhaustives et de statut apparemment égal. On peut toutefois s’interroger sur leur caractère différencié, étant donné que les deux régions supérieures semblent avoir un aspect igné. En effet, l’éther est associé par Parménide au feu en D10.61/B8.56 (αἰθέριον πῦρ), et un certain nombre de ses composants astraux sont caractérisés par le feu (notamment le soleil, qualifié par le terme de «  torche  » en D10/B10). Mais Aëtius insiste aussi à de nombreuses reprises sur le caractère igné du ciel38, ce qui se justifie à nouveau par le fait qu’il contienne certains astres39. L’éther et le ciel semblent ainsi plutôt distingués par des caractéristiques spatiales que qualitatives  ; en particulier, Parménide cherchait sans doute par cette distinction à rendre compte de la différence entre les mouvements des étoiles (le ciel) et celui des autres corps célestes (l’éther)40.

36Anaxagore donne aussi une certaine structure à l’univers, avec des parties qualitativement différenciées :

Le dense, l’humide, le froid et l’obscur se rassemblèrent dans le lieu où est maintenant la terre, tandis que le rare, le chaud et le sec s’échappèrent vers l’avant de l’éther. (D30/B15)

  • 41  Il est débattu si le fragment fait référence seulement au processus cosmologique originel ou à un (...)

Lors du processus cosmologique mis en branle par l’Intellect, le lourd se rendit vers le centre de l’univers et le léger vers l’extrémité. Toutefois, il s’agit plus ici d’une polarisation de l’univers qu’à strictement parler de zones du monde : Anaxagore ne semble pas, dans ce fragment comme dans nos témoignages, affirmer que l’univers est divisé en parties bien délimitées, mais plutôt que le léger et le chaud tendent à aller vers le haut et le lourd et le froid vers le bas. Entre ces deux polarités, le monde se structure apparemment selon diverses couches, sans qu’Anaxagore représente des zones du monde distinctes et en nombre précis : ainsi, le fragment D31/B16 explique la séparation de l’eau, des nuages, de la terre et des pierres, chacun de ces éléments adoptant un lieu qui lui est propre41.

Relation avec la théorie élémentaire

  • 42  Ce point est signalé par Aristote lui-même en Métaphysique, A, 3, 984b3-6.

37Parménide est le premier penseur à faire reposer son explication du monde sur des éléments multiples42, de nature opposée et de statut égal. Ceux-ci sont présentés à la fin du fragment D8/B8 :

[Les mortels] ont en effet posé des formes, deux, pour nommer leurs visées dont l’une n’est pas nécessaire : ce en quoi ils errent  ; et ils ont distingué leur corps comme des opposés et posé des signes séparés les uns des autres : pour l’une, le feu éthéré de la flamme, qui est doux, léger au plus haut point, partout identique à lui-même et non identique à l’autre  ; et celui-ci en soi également, à l’opposé, nuit sans connaissance, corps dense et pesant. (D8.58-64/B8.53-59)

38Aristote identifie le second élément à la terre  ; s’il est difficile de dire si Parménide l’a nommé ainsi, cette lecture peut trouver un support dans le rapport entre ces deux éléments et l’ordre du cosmos. En effet, on peut remarquer que l’un des principaux critères qui structurent l’opposition entre les deux éléments est la légèreté et la lourdeur : le feu est »  léger au plus haut point », l’autre élément est « dense et pesant ». Il semble donc que ces deux entités doivent pour l’une se diriger vers le haut, pour l’autre vers le bas. Cela correspond, comme nous l’avons vu, à la structure de l’univers, où les deux zones extérieures sont en grande partie composées de feu et la zone centrale est occupée par la terre. Malgré cette connexion entre théorie cosmologique et élémentaire, il n’y a pas de correspondance exacte entre division du monde et nombre d’éléments, puisque le monde de Parménide se divise, comme on l’a vu, en trois grandes parties, tandis que ses entités fondamentales sont deux.

39Chez Anaxagore, il ne peut naturellement y avoir de correspondance entre zones du monde et nombre d’éléments, d’une part étant donné que, comme nous l’avons vu, l’univers ne se structure pas chez lui en zones claires, et d’autre part parce que ses «  semences » sont en nombre illimité. Il reste qu’il y a aussi dans sa pensée une forme de correspondance entre théorie élémentaire et structure du monde. Anaxagore affirme en effet en D9/B1 que l’éther et l’air sont les entités «  les plus grandes par le nombre et la taille ». Or cette division joue un rôle dans la structuration du monde : selon Théophraste (Des sens, 59 = D11), l’air serait pour Anaxagore froid et dense par opposition à l’éther qui serait chaud et fin  ; l’air devrait donc être surtout présent au centre de l’univers et l’éther à ses extrémités, et si leur masse est particulièrement importante, ils devraient occuper de grandes zones de l’univers. Cette idée est confirmée par l’affirmation d’Aristote (Traité du ciel, II, 14, 294b13-23 = D58) selon laquelle la terre serait posée sur l’air. Chez Anaxagore, les deux masses principales se situent donc aux deux polarités de l’univers.

40On peut ajouter qu’une correspondance, même imparfaite, entre structure du monde et théorie élémentaire est une conséquence logique de l’attribution de la lourdeur et la légèreté aux éléments. En effet, les choses légères allant mécaniquement vers le haut et les choses lourdes vers le bas, il ne peut qu’y avoir des zones de l’univers où certains éléments ont une présence prédominante.

Empédocle : les éléments et les zones

Les quatre éléments et leur origine

  • 43  La question de la chronologie relative d’Empédocle et Anaxagore est débattue, en particulier selon (...)
  • 44  Simplicius (Commentaire à la Physique, 24, 16-23 = D6), qui s’appuie sur Théophraste, affirme auss (...)

41Empédocle apparaît comme le premier d’une part à avoir soutenu l’existence de quatre éléments, et d’autre part à faire véritablement correspondre sa théorie élémentaire et sa cosmologie43. La première affirmation pourrait soulever des difficultés étant donné que nous avons plusieurs témoignages, rassemblés dans DK B76, qui rapportent un propos d’Héraclite selon lequel les quatre éléments se transformeraient les uns dans les autres44 :

La mort du feu est naissance pour l’air, la mort de l’air naissance pour l’eau. (Plutarque, De E apud Delphi, 392C)

La vie du feu est la mort de la terre, la vie de l’air la mort du feu, la vie de l’eau la mort de l’air et la terre celle de l’eau. (Maxime de Tyr, Philosophoumena, XII 4, 489)

Que la mort de la terre génère l’eau et la mort de l’eau l’air et celle de l’air le feu et inversement. (Marc-Aurèle, Pensées, IV 46 = R54)

42Nous avons vu plus haut qu’Héraclite mentionnait dans d’autres passages seulement trois entités, le feu, la mer et la terre, ce qui a plutôt fait penser qu’il défendait l’existence de trois éléments. Or les trois passages, même celui de Plutarque qui ne mentionne que trois éléments, lui attribuent l’air en plus du feu et de l’eau. Cela justifierait de voir chez Héraclite une théorie des quatre éléments.

  • 45  Il est suivi notamment par Robinson 1987, p. 98‑101.
  • 46  Voir notamment Marcovich 1967, p. 360, Graham 2006, p. 124 n. 32 et McKirahan 20102, p. 135 n. 52. (...)

43Toutefois, l’authenticité de ces textes est discutée. Si Kahn 1979, p. 153‑155 reconnaît que les versions de Maxime de Tyr et Marc-Aurèle sont sans doute des citations libres, il défend la version de Plutarque45, en soulignant notamment que l’air joue un rôle prédominant dans l’explication des phénomènes météorologiques chez les prédécesseurs d’Héraclite et que celui-ci ne pouvait le négliger. Mais l’opinion majoritaire reste que ces passages sont douteux46, et l’attribution d’un rôle à l’air est rejetée par la plupart des critiques. Un argument de poids contre l’authenticité est que ces textes semblent reprendre un autre fragment d’Héraclite, qui est cité par Clément d’Alexandrie :

Pour les âmes, c’est mort de devenir eau et pour l’eau c’est mort de devenir terre. Mais de la terre naît l’eau, et de l’eau, l’âme. (D100/B36)

44Les formulations sont les mêmes, et si l’on accepte, comme le font la plupart des critiques, l’authenticité de ce fragment, on peut aisément voir dans les textes cités plus haut des reformulations de ce passage. En tout cas, même si nous acceptions le témoignage de Plutarque, nous n’avons aucun fragment qui réunisse les quatre éléments.

  • 47  Il est difficile d’établir si Mélissos a écrit son œuvre avant ou après Empédocle : cf. Brémond 20 (...)
  • 48 Il s’agit de l’ordre donné par Simplicius Commentaire au Traité du ciel, 558, 23-25. Aristoclès, qu (...)

45Nous trouvons par ailleurs dans un certain nombre d’autres textes les quatre éléments mentionnés comme objets types du monde. Si l’on en croit Simplicius (D1/A5), Anaximène listait parmi les divers états de l’air le feu, le vent, le nuage, l’eau, la terre et la pierre. Mélissos47 dans le fragment D11/B8 mentionnait parmi les objets naturels «  la terre, l’eau, l’air, le fer, l’or, le feu, le vivant et le mort, le noir, le blanc et les autres choses »48.  Il est évident que les quatre éléments jouaient individuellement ou en combinaison un rôle dans la plupart des pensées présocratiques avant Empédocle. Cependant, il semble bien être le premier à leur donner un statut exclusif (même s’il y ajoute l’Amour et la Haine, qui jouent toutefois un rôle différent), mais aussi à faire correspondre sa théorie élémentaire à sa structuration du monde.

Éléments et parties de l’univers

46Les quatre éléments d’Empédocle, ajoutés à l’Amour et la Haine offrent aussi en effet une certaine division de l’univers. Celle-ci apparaît clairement au fragment B17 :

Feu, eau, terre et l’immense sommet de l’air  ; et funeste Haine est séparée d’eux, partout équivalente, et l’Amour en eux, égal en longueur et en largeur. (D73.249-251 = B17.18-20)

  • 49  Μέλη en D91/B27a et D94/B30, γυῖα en D95/B31. Cf. Kahn 1960, p. 122.

47Empédocle délimite ici les zones précises de l’univers qui sont occupées lorsque l’Amour domine : l’Amour occupe alors un espace équivalent et superposé à celui des quatre éléments, tandis que la Haine occupe l’espace extérieur. Cette structure n’est naturellement pas permanente, mais évolue au fil du cycle cosmique : lorsque la Haine domine, les quatre éléments sont séparés les uns des autres et de l’Amour, tandis que sous la domination de l’Amour, ils sont complètement mélangés les uns aux autres. On peut donc dire que c’est lors de la domination de la Haine que les zones du monde sont les plus nettement délimitées, tandis que quand l’Amour l’emporte, il n’y a plus de distinction entre les zones de l’Amour et des quatre éléments. Il est toutefois intéressant de noter que les éléments au sein de l’Amour sont appelés «  membres 49 » : il s’agit, autant que nous puissions en juger, de la première apparition de cette métaphore anatomique pour désigner les grandes parties du monde.

  • 50  Cette structure se retrouve dans la partie eschatologique du poème d’Empédocle : selon le fragment (...)

48Même dans le monde intermédiaire dans lequel nous nous trouvons et qui comprend à la fois mélange et séparation des éléments, Empédocle distingue des zones occupées plus particulièrement par un élément : le soleil et les astres pour le feu, la mer pour l’eau, le ciel pour l’air et la terre pour le quatrième élément50.

Mais viens, je te dirai, <commençant> d’abord par le soleil, d’où les choses sur quoi nous portons à présent le regard devinrent visibles, Terre et mer aux nombreuses vagues et air humide, le Titan et éther enserrant toutes les choses en cercle (D122/B38).

49Pseudo-Plutarque décrit de manière plus précise la structure de notre univers selon Empédocle :

Il dit que l’air, s’étant détaché du mélange initial des éléments, s’est répandu en cercle. Après l’air, le feu, s’élançant et n’ayant pas d’autre passage vers le haut, jaillit de dessous la croûte entourant l’air. Il y a deux hémisphères qui se meuvent en cercle autour de la terre, l’un est en totalité de feu, l’autre est un mélange d’air et d’une petite quantité de feu, qu’il pense être la nuit. (Eusèbe Préparation évangélique, I, 8.10 = D97)

  • 51  Cf. Wright 1981, p. 196-197.

50Ainsi, selon cette description, l’air et le feu se répartiraient l’espace cosmique selon deux hémisphères, même si la partie d’air comprend aussi quelques éléments de feu (les étoiles). Si les éléments occupent bien des zones du monde précises, il arrive toutefois dans le monde intermédiaire que ces zones soient multiples. Ainsi, dans le fragment précédemment cité, l’air est divisé en deux zones : l’air humide indique celui qui se trouve sur terre et les deux termes d’« éther » et « Titan » renvoient au ciel51. De même, Empédocle affirme qu’il existe des feux sous terre (D109/B52).

51La structure de l’univers, à tout moment du cycle cosmique, correspond donc pour la première fois chez Empédocle à la division en quatre éléments auxquels s’ajoutent les divinités de l’Amour et la Haine. Cela est particulièrement le cas lors du règne de la Haine, même si les quatre éléments sont aussi structurants dans notre monde intermédiaire. Cette correspondance entre théorie élémentaire et cosmologie accompagne la première grande division de l’univers qui réponde aux trois critères que nous avons posés au début :

exhaustivité, puisque l’univers est uniquement composé de ces éléments et des deux forces qui les meuvent.

  • 52  Cf. Kahn 1960, p. 127 et Lloyd 1964, p. 93.

différenciation : comme il apparaît au fragment D77a/B21, chaque zone du monde et son élément sont caractérisés par des qualités différentes. Ainsi, le soleil est présenté comme chaud et brillant, la pluie comme obscure et froide, et la terre comme solide. Même si l’on ne peut aller jusqu’à affirmer que les éléments soient définis par des couples de qualités opposées comme chez Aristote52, ils sont donc bien distingués par des propriétés qualitatives différentes.

  • 53  Cf. Vlastos 1947, p. 159.

égalité : les quatre éléments sont sur le même plan et aucun ne domine l’autre53.

Conclusion

52Nous avons donc vu que l’originalité d’Empédocle n’a pas été de faire correspondre ses quatre éléments à une structure tétradique déjà existante : il a plutôt été le premier à concevoir selon le même modèle théorie cosmologique et théorie élémentaire. Cette conception peut être vue comme l’aboutissement d’un certain nombre de théories précédentes, en particulier l’introduction des éléments dans les explications cosmologiques par Anaximandre et Anaximène, la structuration de l’univers en grandes parties par Parménide et l’association des éléments avec un mouvement vers le haut ou le bas chez Parménide et Anaxagore. Une grande partie des prédécesseurs d’Empédocle ont ainsi associé, de manière plus ou moins forte, leur explication de la composition des êtres et de l’ordre du cosmos. Mais la correspondance exacte entre le nombre d’éléments et celui des grandes masses de l’univers en partie identifiées par ses prédécesseurs, entre microcosme et macrocosme, apparaît comme une innovation de l’Agrigentin et a probablement joué un grand rôle dans le succès de sa théorie.

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Notes

1  Toutefois, Platon présente aussi en Timée 31b-32b des arguments pour justifier le nombre des éléments.

2  En particulier en Physique, I, 2, 184b15-22, Génération et corruption, I, 1, 314a16-24 et Métaphysique, A, 3, 983b18-984a15.

3  Nous signalerons pour les fragments quand cela est possible la référence dans les éditions Laks et Most 2016 puis Diels et Kranz 1951-1952. Pour les témoignages, nous donnerons les références de la source ainsi que le numéro dans l’édition Laks-Most.

4  Vlastos 1947, p. 158-159 n. 26 fait aussi l’hypothèse que la théorie alcméonienne des quatre puissances et, par la suite, celle des quatre humeurs vienne des quatre éléments d’Empédocle. Alcméon, dans le texte en question (D30/B4), à savoir une doxographie de Stobée, mentionne toutefois trois paires de puissances, humide/sec, froid/chaud et amer/doux. Si les deux premières peuvent bien renvoyer à la théorie des quatre éléments, il est difficile de déterminer quelle partie du témoignage est authentique (Cf. la note 2 de Laks-Most sur ce texte, p. 833).

5  Voir par exemple Graham 2006, p. 103.

6  Voir par exemple Heidel 1912, p. 216, n. 4. Graham 2006 attribue ainsi cette idée à Anaximandre (9) et Anaximène (103).

7  Voir aussi Guthrie 1965, p. 141-142.

8  Traduction Paul Mazon.

9  Traduction Paul Mazon. Voir aussi Théogonie, 736-739 et 839-841.

10  Le terme d’éther aurait aussi évolué pour renvoyer plus spécifiquement au feu, selon Kahn 1960, p. 148. Cela n’est cependant pas évident, puisque αἰθήρ renvoie tantôt au feu, tantôt à l’air : ainsi, si Parménide parle de feu éthéré (αἰθέριον πῦρ en D8.61/B8.56) et Anaxagore distingue air et éther (D9/B1 et D10/B2), Empédocle utilise ἀήρ et αἰθήρ comme des synonymes. Αἰθήρ semble renvoyer dans les textes présocratiques plutôt au ciel comme lieu qu’à une propriété élémentaire : l’élément que les penseurs attribuent au ciel (le feu chez Parménide, l’air chez Empédocle) est alors associé à l’éther.

11  Voir Kahn 1960, p. 136 : « if we neglect the ambiguous conception of Olympus (wavering between the Thessalian mountain and an invisible peak in heaven), we see that the poet vaguely presupposes a division of the world into Earth, Sea, Underworld, and Heaven ».

12  Cela conduit souvent à une forme d’identification entre le dieu et son domaine d’exercice : chez Hésiode, la terre et le ciel sont à la fois des divinités et des zones géographiques. Cette homonymie est explicitée par Phérécyde (D5/B1) selon lequel une des trois divinités primordiales, Chtonie, «  prit le nom de terre (Γῆ) quand Zeus lui donna la terre en présent  ».

13  Voir les références dans Cornford 1912, p. 16, n. 2.

14  Cf. Vlastos 1947, p. 169.

15  Aristote en Métaphysique, A, 3, 983b28-32 attribue à Homère l’idée que tout viendrait de l’eau en se reposant sur son affirmation qu’Océan et Téthys ont généré les autres dieux (Iliade, XIV, 201 et 302). Le même vers est interprété par Platon en Théétète,152e comme renvoyant à une théorie du mouvement universel. Ces interprétations allégoriques ont naturellement peu de valeur historique.

16  Cf. Kahn 1960, p. 155-156.

17  West 1966, p. 189 affirme que « Hesiod uses only the form Γαῖα for the divinity (23 times), though he uses γῆ as well as γαῖα for the earth in ordinary senses. » Mais le récit de la formation de Pandore utilise bien le terme γαῖα au sens de matériau, et la note de West vise à signaler ce qu’il considère comme une exception, puisqu’au vers 106, Hésiode utilise Γῆ pour renvoyer à la déesse. Cela indique que les deux termes sont dans l’ensemble interchangeables et désignent tous deux à la fois la déesse et le matériau.

18  Voir aussi le témoignage d’Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, I, 6.4 = D7. Nous reprenons en grande partie pour les textes présocratiques les traductions de Laks et Most 2016.

19  Sur le rôle qu’Anaximandre donnait aux opposés dans sa cosmologie, voir Lloyd 1964, p. 98‑99.

20  Kahn 1960, p. 91 évoque deux hypothèses : que la périphérie soit composée de feu ou de l’infini.

21  Le terme ἐποχεῖσθαι est aussi utilisé par Pseudo-Plutarque (chez Eusèbe Préparation évangélique, I, 8.3 = D2) et est reconnu par Diels-Kranz et Laks-Most comme une citation d’Anaximène.

22  Voir Pseudo-Plutarque (idem). Aëtius II, 13.10 ( = D13) combine les deux versions en affirmant que «  la nature des astres est de feu, mais ils comprennent aussi certains corps terreux invisibles qui les accompagnent dans leur révolution  ».

23  Cf. McKirahan 20102, p. 49‑50.

24  Hippolyte de Rome Réfutation, I, 14.3 ( = D22), Pseudo-Plutarque chez Eusèbe I, 8.4 ( = D23) et Aëtius I, 25.2 ( = D28b).

25  Le terme πέταλον, qui est utilisé par Aëtius en II, 14.4 et II, 22.1 ( = D14 et D15), est en général reconnu comme authentique.

26  Cette équivalence entre la voie vers le haut et le bas semble confirmée par le fragment D51/B60, selon lequel «  la route vers le haut vers le bas : une et la même  ». L’absence de contexte rend cependant son interprétation difficile. Cf. Vlastos 1947, p. 164.

27  Le terme πρηστήρ renvoie à un phénomène météorologique mêlant tempête et orage.

28  Cf. Vlastos 1947, p. 165 : « it would be useless to look for the formal equation of physical roots. Everything in Heracleitus’ world is in process ; instead of equality between substantives of permanence, we find reciprocity between verbs of change. »

29  Nous discuterons dans la dernière section de l’attribution à Héraclite du quatrième élément.

30  Voir en particulier D87/B90.

31  Le terme κόσμος pourrait toutefois renvoyer au soleil plutôt qu’au monde : Cf. Horky 2019, p. 8-9. Il reconnaît cependant que par ce terme, Héraclite établit une relation entre le macrocosme et le microcosme.

32  Cf. Graham 2006, p. 103‑104.

33  Voir notamment Hippolyte de Rome Réfutation, I, 14.3 ( = D22), Pseudo-Plutarque (Eusèbe Préparation évangélique, I, 8.4 = D23) ou Aëtius, I, 3, qui affirment que Xénophane fait tout provenir de la terre, tandis que Porphyre, selon Philopon Commentaire à la Physique, 125, 26-126, 2, et Sextus Empiricus dans Contre les mathématiciens, 9, 361 et 10, 314 soutiennent qu’il a pour éléments la terre et l’eau.

34  Voir la reconstruction du chapitre chez Mansfeld & Runia 2009, p. 394-408.

35  Voir par exemple Tarán 1965, p. 165 et Coxon 20092, p. 84.

36  La conception astronomique de Parménide ne s’arrête pas à cette division, mais inclut aussi un certain nombre de couronnes de feu, qui sont décrites par Aëtius II, 7.1 (D15a), juste avant le texte que nous avons cité. La structure et le rôle de ces couronnes sont loin d’être clairs. Tarán 1965, p. 241‑246 suppose que l’univers de Parménide était plutôt divisé en quatre, en suivant les indications d’Aëtius selon lesquelles il existe une couche solide extérieure, et en ajoutant la couronne de feu et la couronne de nuit - il doit cependant rejeter une partie de la présentation d’Aëtius, qui parle aussi de couronnes mixtes et d’autres couronnes de feu. Quoi qu’il en soit, on peut supposer qu’Aëtius situe toutes les couronnes dans une même zone, auquel cas la division de l’univers en trois parties se maintiendrait.

37  La terre serait placée au centre selon le témoignage de Diogène Laërce (IX, 21 = D33a).

38  Voir, en plus du texte cité plus haut, II, 11.4 = D19.

39  La zone éthérée contiendrait, selon Aëtius II, 15.7 ( =D23), l’astre du matin et le soleil, tandis que le ciel comprendrait les autres astres. Coxon 20092, p. 353-354 soutient que les «  signes » qui  se trouvent dans l’éther selon le fragment D10/B10 renvoient probablement aux planètes.

40  Macé 2019, p. 56-60 insiste sur le caractère mixte des diverses zones de l’univers, même s’il admet qu’il puisse y avoir une zone de pur feu aux extrémités et de pure terre au centre.

41  Il est débattu si le fragment fait référence seulement au processus cosmologique originel ou à un processus perpétuel de transformation météorologique : Cf. Curd 20102, p. 71.

42  Ce point est signalé par Aristote lui-même en Métaphysique, A, 3, 984b3-6.

43  La question de la chronologie relative d’Empédocle et Anaxagore est débattue, en particulier selon le sens que l’on donne à l’affirmation aristotélicienne (Métaphysique, A, 3, 984a11-13) selon laquelle Anaxagore serait «  antérieur par l’âge mais postérieur par l’œuvre  ». Voir les analyses de Mansfeld 2011, qui soutient qu’Aristote renvoie plutôt à la modernité de sa pensée qu’à la datation de son œuvre.

44  Simplicius (Commentaire à la Physique, 24, 16-23 = D6), qui s’appuie sur Théophraste, affirme aussi qu’Anaximandre aurait posé l’infini à côté des quatre éléments. Mais il semble évident qu’il s’agit là d’une reconstruction et qu’Anaximandre n’a pas fait spécifiquement référence aux quatre éléments : cf. McDiarmid 1953, p. 97-99.

45  Il est suivi notamment par Robinson 1987, p. 98‑101.

46  Voir notamment Marcovich 1967, p. 360, Graham 2006, p. 124 n. 32 et McKirahan 20102, p. 135 n. 52. Le passage de Marc-Aurèle est classé dans la partie réception chez Laks et Most 2016 (R54) et les autres ne sont pas édités.

47  Il est difficile d’établir si Mélissos a écrit son œuvre avant ou après Empédocle : cf. Brémond 2017, p. 50 n. 54.

48 Il s’agit de l’ordre donné par Simplicius Commentaire au Traité du ciel, 558, 23-25. Aristoclès, quand il cite le fragment (chez Eusèbe, Préparation évangélique, XIV, 17.7), met les quatre éléments les uns à la suite des autres  ; il a sans doute modifié l’ordre originel pour rassembler les quatre éléments.

49  Μέλη en D91/B27a et D94/B30, γυῖα en D95/B31. Cf. Kahn 1960, p. 122.

50  Cette structure se retrouve dans la partie eschatologique du poème d’Empédocle : selon le fragment D10/B115, les démons condamnés sont rejetés des quatre zones du monde : le ciel, la mer, la terre et le soleil.

51  Cf. Wright 1981, p. 196-197.

52  Cf. Kahn 1960, p. 127 et Lloyd 1964, p. 93.

53  Cf. Vlastos 1947, p. 159.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mathilde Brémond, « Éléments et zones du monde d’Homère à Empédocle »Philosophie antique, 21 | 2021, 7-30 .

Référence électronique

Mathilde Brémond, « Éléments et zones du monde d’Homère à Empédocle »Philosophie antique [En ligne], 21 | 2021, mis en ligne le 31 octobre 2022, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5032 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5032

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Auteur

Mathilde Brémond

PHIER, Université Clermont-Auvergne

Centre Léon Robin, Paris (membre associée)

bremondmathilde@gmail.com

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