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Comptes rendus

Louise Rodrigue, L’idéal éthique et son revers selon Aristote

[Paris] : Hermann ; Québec : Presses de l’Université de Laval, 2021 (Zêtêsis. Textes et essais), 1 vol. (XI-343 p.), ISBN : 979-1-0370-0497-0
Alice de Fornel
Référence(s) :

Louise Rodrigue, L’idéal éthique et son revers selon Aristote, [Paris] : Hermann ; Québec : Presses de l’Université de Laval, 2021 (Zêtêsis. Textes et essais), 1 vol. (XI-343 p.), ISBN : 979-1-0370-0497-0

Texte intégral

1L’idéal éthique et son revers selon Aristote est un titre volontairement oxymorique dont Louise Rodrigue (L. R.) se justifie d’emblée (p. 1). Il s’agit par là de considérer l’originalité de l’éthique d’Aristote, tant d’un point de vue interne à sa propre pensée que d’un point de vue externe, celui du courant philosophique auquel elle est maintenant associée. Originalité revendiquée, donc, mais également appuyée sur des usages antérieurs du terme d’idéal à propos de l’éthique aristotélicienne (G. Verbeke, A. E. Dobbs, R.-A. Gauthier et J. D. Monan). Cependant, L. R. semble se démarquer de ce qui justifie un tel usage chez ces précédents commentateurs : l’attention particulière portée à la vie contemplative, en ce qu’elle excède les limites de la vie et du bonheur proprement humains. L. R. comprend en effet l’intellectualisme aristotélicien dans une perspective unificatrice, et l’activité rationnelle comme un point de jonction entre la vie théorétique et la vie pratique. Le progrès intellectuel, en tant qu’il s’intègre aux autres vertus, est ainsi envisagé comme le moteur de l’amélioration de l’agent éthique.

2L’enjeu de l’ouvrage est donc de concilier la notion d’idéal comme « théorie de la perfection » (p. 2), et ce qui caractérise selon L. R. le bien pratique chez Aristote : être accessible. Autrement dit, il s’agit de comprendre l’éthique aristotélicienne en ce qu’elle concilie exigence et accessibilité (p. 3). Exigence sans élitisme : cette double perspective s’inscrit en effet dans une lecture démocratique de l’intellectualisme, en ce que l’activité rationnelle, « principalement constitutive de la vie réussie » (p. 3), « caractérise le propre de chaque personne » (p. 2). Accessibilité sans facilité cependant : la réalisation de l’idéal éthique, et notamment l’activité intellectuelle, ne sont pas exemptes, on s’en doutera, de certaines conditions. Pourtant, et c’est la seconde prise de position méthodologique de l’ouvrage, ces conditions constituent moins des bornes, qui réserveraient la vie heureuse à quelques-uns, que des délimitations, qui permettent de mieux la définir. L ’ « idéal éthique » proposé par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque et dans l’Éthique à Eudème est ainsi envisagé à partir de son « revers » c’est-à-dire des « multiples figures qui paraissent repoussées à la périphérie de l’idéal » (p. 57). Le point de vue des « handicaps » (p. 3), par lesquels la vie heureuse n’est pas, ou moins, accessible, constitue ainsi une méthode d’analyse par les marges, par laquelle L. R. entend manifester autrement le contenu positif de l’éthique aristotélicienne (p. 4). Le bien pratique est ainsi envisagé du point de vue de ses conditions, qu’elles soient externes ou internes aux individus, tandis que la vie heureuse est envisagée selon l’amélioration, tant morale qu’intellectuelle (p. 2), des agents moraux. Ainsi, L. R. identifie-t-elle le caractère réalisable du bien pratique au critère de son « accessibilité » pour les agents. Ceci semble la conduire à minorer le rôle principiel des actions effectivement réalisées et réussies, par lesquelles sont acquises les dispositions vertueuses et se réalise la vie heureuse, qui n’est pas seulement un idéal, ni ne se réduit à l’amélioration intérieure de l’individu.

3Dans une première partie, L. R. commence par considérer la manière dont se construit positivement l’idéal éthique aristotélicien. Elle en envisage d’abord l’exigence méthodologique (ch. 1, p. 11-15), avant d’en analyser les résultats (ch. 2, p. 17-48), puis les conditions anthropologiques (ch. 3, p. 49-58). Selon une perspective « pluraliste » ou « intégrationniste » (p. 9), L. R. entend montrer deux niveaux de cohérence. D’une part, elle se livre à une lecture unificatrice des deux Éthiques pour en montrer la complémentarité. D’autre part, suivant la méthode d’Aristote lui-même, qui consiste à rechercher une voie médiane entre deux types de vue généralement exprimés, elle considère les différents genres de vie répertoriés par Aristote – en particulier la vie politique et la vie contemplative – comme un tout cohérent. Elle analyse ainsi dans le chapitre 2 la kalogathia comme un « modèle de vie intégrée » (p. 39), et apporte également un éclairage nouveau à la figure du sage atopos, personnifié par Anaxagore. Dans cette première partie se déploient ainsi deux motifs, celui de l’exception et celui de l’intégration : d’une part l’étrangeté du sage, qui incarne dans une vie exceptionnelle les conditions anthropologiques de la belle vie ; d’autre part, la manière dont cette dernière intègre tous les aspects de la vie humaine et une variété de modèles du bonheur.

4C’est donc une tension immanente à l’analyse de l’idéal éthique qui rend manifeste l’importance des marges qui le délimitent, et, par là, l’exigence méthodologique qui détermine la seconde partie, plus conséquente, de l’ouvrage : « Le revers de l’idéal éthique ». Celle-ci s’articule en deux sections, qui correspondent aux deux directions dans lesquelles les marges de l’idéal éthique se polarisent. « Au-delà » de l’excellence, d’abord, se situent les héros (ch. 1 p. 63-79) et les chanceux (ch. 2, p. 81-92). Il s’agit des cas où les agents sont heureux sans faire preuve de vertu. « En deçà » de l’excellence, d’autre part, on trouve les agents qui sont incapables de vertu, parce que leur état d’esprit est altéré (I) par le sommeil (chap. 1, p. 97-112), l’ivresse (ch. 2, p. 113-125) et la folie (ch. 3, p. 127-147), ou parce qu’il sont des êtres imparfaits (II), à savoir des femmes (ch.1, p. 153-183), des enfants (ch. 2, p. 185-210), des vieillards (ch. 3, p. 211-231), des esclaves, (ch. 4, p. 233-256), des barbares (chap. 5, p. 257-275), ou, enfin, le grand nombre (ch. 6, p. 277-297). Cet inventaire des situations éthiques marginales permet à L. R. de se livrer à une exploration originale des deux Éthiques et de se confronter à des textes qui, en marge du corpus aristotélicien lui-même, ont peut-être été moins massivement lus et travaillés.

5Son analyse de l’héroïsme la conduit d’abord à envisager, à travers la figure d’Andromaque notamment, la valorisation par Aristote d’un héroïsme qui n’a pas l’ostentation de l’héroïsme masculin et traditionnel : une « vertu discrète » (p. 79), plus intérieure. Le deuxième chapitre, consacré à la question du hasard, contribue de manière précieuse à clarifier le problème éthique que pose la chance chez Aristote, en proposant notamment un corpus unifié sur la question. La deuxième section se propose d’envisager l’ensemble des situations qui mettent l’agent en deçà de l’idéal éthique. L. R. témoigne ainsi de l’intérêt nouveau porté aux conditions psychologiques et physiologiques (M. Leunissen, From natural character to moral virtue in Aristotle. Oxford, 2017 ; D. Henry et K.M. Nielsen, Bridging the Gap between Aristotle’s Science and Ethics, Cambridge, 2015), mais aussi sociales et institutionnelles (P. Pellegrin, L’excellence menacée, Paris, 2017) du bonheur et de la vertu chez Aristote. L’enjeu de cette section est double : envisager les marges de l’idéal comme telles, tout en relativisant leur caractère absolu et définitif. L. R. conclut ainsi que ce qui exclut les agents de l’idéal éthique est toujours une déficience relative et provisoire, les handicaps au bonheur étant toujours des « limitations surmontables » (p. 314).

6C’est pourquoi, malgré l’exhaustivité dont fait preuve L. R. dans son inventaire des marges de l’éthique aristotélicienne, on peut regretter que soient mises sur le même plan les exclusions partielles et limitées dans le temps, liées à l’âge ou au sommeil par exemple, et les exclusions permanentes et complètes, liées à la nature ou aux institutions sociales, mais également celles dont l’agent est responsable, comme l’ivresse ou l’ignorance, et celles qui sont liées à une condition qu’il n’a pas choisie, qu’elle relève de la nature ou des conventions, comme le genre ou la condition d’esclave. Ceci conduit à un nivellement, par lequel toutes sont envisagées sur le modèle d’une déficience provisoire, même lorsqu’elles relèvent d’un statut institutionnel concret qui les rend permanentes. Le cas le plus frappant est la manière dont L. R. réduit l’esclavage à une situation métaphorique – la servilité de la plupart des agents à leurs désirs, et donc partagée par les hommes libres (p. 255).

7Si cet ouvrage travaille l’éthique aristotélicienne par ses limites, il aborde frontalement des questions difficiles qui sont souvent, quant à elles, laissées en marge des autres études critiques : le problème de la condition des femmes et des esclaves notamment. On regrette toutefois qu’elles soient parfois résolues par un argument d’autorité, selon lequel c’est la valeur même de la philosophie d’Aristote qui rendrait de facto impossible à ce dernier de tenir des positions discutables (p. 315). On peut de fait se demander s’il est possible d’échapper jusqu’au bout aux tensions qui traversent les textes, et au caractère irréductiblement problématique de certaines positions aristotéliciennes. On peut également douter de l’intérêt de la stratégie consistant à les rendre acceptables et compatibles avec des valeurs et des exigences présentes, au sens que Pierre Bourdieu donnait au présent : « ce qui est encore – déjà, pourrait-on dire ici – suffisamment vivant pour être enjeu de lutte » (« À voix nue » avec Pierre Bourdieu, 1/5, France culture, 01/02/1988). Ces réserves ne réduisent pas pour autant l’intérêt de l’ouvrage : cette étude présente notamment l’avantage de développer les points de convergence entre l’Éthique à Nicomaque et l’Éthique à Eudème, proposant ainsi une lecture unifiée et cohérente de l’éthique aristotélicienne. Elle offre ainsi un parcours dans les deux Éthiques dont l’originalité – peut-être davantage revendiquée que pleinement justifiée – n’en constitue pas moins une perspective très intéressante.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alice de Fornel, « Louise Rodrigue, L’idéal éthique et son revers selon Aristote »Philosophie antique [En ligne], 22 | 2022, mis en ligne le 02 novembre 2021, consulté le 10 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/5013 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.5013

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Auteur

Alice de Fornel

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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