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Comptes rendus

Martianus Capella, Les Noces de Philologie et de Mercure, Tome IV : Livre IV, La dialectique, texte établi et traduit par Michel Ferré

Paris, Les Belles Lettres, 2007 (Collection des Universités de France), 35 €. ISBN-10 : 2251014489, ISBN-13 : 978-2-251-01448-7
Jean-Baptiste Guillaumin
p. 306-309
Référence(s) :

Martianus Capella, Les Noces de Philologie et de Mercure, Tome IV : Livre IV, La dialectique, texte établi et traduit par Michel Ferré, Paris, Les Belles Lettres, 2007 (Collection des Universités de France), 35 €. ISBN-10 : 2251014489, ISBN-13 : 978-2-251-01448-7

Texte intégral

1Le quatrième livre des Noces de Philologie et de Mercure, encyclopédie allégorique composée par Martianus Capella à Carthage au début du ve s. ap. J.-C., est con­sacré à la dialectique. Le présent volume vient compléter, dans la Collection des Universités de France, le livre VII (sur l’arithmétique) édité, traduit et commenté par Jean-Yves Guillaumin en 2003, et le livre VI (sur la géométrie), procuré selon les mêmes normes par Barbara Ferré en 2007. C’est la première traduction française de ce texte, qui présente un intérêt majeur pour l’étude de la dialectique ancienne et de ses évolutions.

2M. Ferré commence son ouvrage par une introduction détaillée : après avoir rappelé en quelques pages les maigres renseignements dont nous disposons sur l’identité de Martianus Capella, puis résumé les caractéristiques littéraires essen­tielles du roman allégorique que constituent les Noces de Philologie et de Mercure (mélange de prose et de poésie, mélange de sérieux et de comique), ainsi que les débats récents sur la formation historique du fameux « cycle des arts libéraux » dans l’Antiquité, M. Ferré fournit une synthèse utile sur l’histoire et les évolu­tions de la dialectique antique afin de mieux évaluer la place du livre IV de Martianus dans une tradition scientifique et philosophique vieille de presque un millénaire. Il évoque et décrit ainsi successivement la logique d’Aristote (qui finit par se fixer dans l’ensemble que l’on appellera plus tard l’Organon, composé des Catégories, du Sur l’interprétation, des Premiers Analytiques, des Seconds Analytiques, des Topiques et des Réfutations sophistiques), la logique de l’école mégarique (dont il ne nous reste à peu près aucune trace écrite mais à laquelle on rattache les fameux paradoxes dits du « cornu », du « chauve » et du « menteur ») et, pro­bablement influencée par cette dernière, la logique des stoïciens qui apparaît avec les écrits de Chrysippe et repose sur les « indémontrables » énumérés p. xxviii. M. Ferré insiste d’emblée sur la différence entre l’approche aristoté­licienne de la logique (considérée comme un « outil », organon), et la conception stoïcienne, qui en fait une partie à part entière de la philosophie, au même titre que la physique et que l’éthique. Il adopte ensuite un point de vue historique, montrant que, si l’introduction de la logique à Rome se fait par l’enseignement de maîtres stoïciens (Panétius de Rhodes, au iie s. av. J.-C., puis Lucius Aelius Stilo et Posidonius d’Apamée, dont Cicéron fut l’élève, au début du ier s. avant J.‑C.), la redécouverte du corpus aristotélicien (oublié pendant une longue période et rapporté à Rome, selon la légende, dans les bagages du dictateur Sylla) entraîne une véritable « renaissance aristotélicienne » qui marque durablement l’histoire de la dialectique et suscite l’apparition de commentaires. Parmi ces commentaires, le plus ancien conservé est le Peri Hermeneias (« sur l’inter­prétation ») attribué à Apulée (iie s. ap. J.-C.), qui traite l’ensemble de la logique (donc un domaine plus large que le seul De interpretatione d’Aristote) ; dans le domaine grec, les commentaires d’Alexandre d’Aphrodise (fin du iie s.) viennent s’ajouter au corpus aristotélicien, et l’Isagoge (« introduction ») de Porphyre (rédi­gée durant la seconde moitié du iiie s.) se trouve ensuite placée par la tradition philosophique en tête de l’Organon. M. Ferré revient alors sur la tradition latine de l’Organon en mettant en doute, faute de preuves suffisantes, l’hypothèse par­fois formulée d’une traduction latine par Varron : il insiste sur le fait qu’aucune traduction de l’Organon n’est conservée avant le Peri Hermeneias attribué à Apulée, et que les travaux les plus importants d’adaptation latine du corpus logique aristo­télicien remontent probablement à Marius Victorinus (rhéteur africain ayant vécu de 280 à 363) – même si l’on trouve par ailleurs, à cette époque, des traduc­tions latines anonymes comme les Categoriae Decem (ou Paraphrasis Themistiana) –, puis à Augustin, dont le De Dialectica (œuvre de jeunesse) contribue à la diffusion de la dialectique dans le domaine chrétien, et enfin à Boèce, dont les traités con­stituent l’adaptation latine de l’Organon la plus aboutie et posent les jalons essen­tiels de la transmission de la dialectique au Moyen Âge. Après avoir rappelé ces grandes lignes historiques, M. Ferré conclut que la dialectique en langue latine, dominée à l’origine par les conceptions stoïciennes, a ensuite adapté la logique aristotélicienne, et que, à Rome, tout homme appartenant à l’élite culturelle rece­vait, par son éducation, une formation en dialectique, d’où la familiarité de Mar­tianus avec ce domaine du savoir.

3Considérant alors la place du livre IV des Noces de Philologie et de Mercure au sein de la tradition dialectique romaine, M. Ferré dresse, p. xlix, un tableau fort utile des correspondances entre l’Organon et les différents passages du livre IV : on se rend ainsi compte que Martianus exclut les Topiques (qui appartiennent plutôt au domaine de la rhétorique, traitée au livre V des Noces) et les Réfutations sophistiques, et que sa traduction de l’Isagoge de Porphyre ne correspond pas à celle de son compatriote Marius Victorinus, que nous connaissons en partie par Boèce, ce qui semble indiquer qu’il traduit lui-même ou qu’il recourt à des com­pilations latines perdues. On remarque également, aux paragraphes 349-354, un développement sur la définition et la division qui ne se rattache pas à l’Organon et que M. Ferré tend à rapprocher des conceptions stoïciennes de la dialectique. Enfin, le plan du traité de Martianus étonne le lecteur qui tenterait d’y retrouver la structure de l’Organon : au paragraphe 338, Martianus annonce en effet qu’il abordera successivement les domaines de loquendo (« sur le langage »), de eloquendo (« sur l’expression »), de proloquendo (« sur la proposition »), de proloquiorum summa (« sur la somme des propositions », c’est-à-dire le syllogisme), de iudicando, quae pertinet ad iudicationem poetarum et carminum (« sur la critique qui consiste à juger les poètes et les poèmes »), et quae dicenda rhetoribus commodat (« le domaine qui accommode ce qu’il faut dire aux besoins des rhéteurs ») – les deux dernières parties n’étant finalement pas reprises dans la suite du texte. M. Ferré rapproche ce plan inattendu de la classification stoïcienne des parties de la dialectique, et considère Martianus comme le premier représentant connu d’une fusion entre la tradition aristotélicienne et la tradition stoïcienne de la dialectique. Présentant ainsi les rudiments de l’Organon aristotélicien dans un cadre probablement lié à la conception stoïcienne de la dialectique, le livre IV des Noces de Philologie et de Mercure devait jouer un rôle de premier plan dans la transmission de la logique au premier Moyen Âge, comme en témoigne l’abondance de la tradition manuscrite à partir du ixe siècle.

4Par cette introduction complète et précise, M. Ferré fournit au lecteur les clefs essentielles pour la lecture du texte de Martianus, dont il donne une tra­duction le plus souvent précise et vivante, rendant de manière efficace la pré­sentation haute en couleur et parfois comique de Dialectique, cette femme « hérissée de poils drus [qui] parlait je ne sais quel jargon incompréhensible aux non-initiés » (p. 4), à qui Pallas finit par couper la parole pour éviter les « tra­quenards » sophistiques dans lesquels elle s’engage à la fin de son exposé (p. 59). La partie technique est expliquée par des notes abondantes qui indiquent les sources possibles et mettent en perspective les différents points abordés en n’hésitant pas à les rapprocher de certains développements postérieurs de la logique : ainsi, M. Ferré précise le nom scolastique de chaque syllogisme présenté par Martianus en utilisant la fameuse série Barbara Celarent Darii Ferio, etc. (n. 263 sq.), et il recourt aux notations logiques modernes pour expliciter les raisonnements exposés par Dialectique (n. 299 par exemple). Le texte latin est accompagné d’un apparat critique clair (apparat positif, selon les normes de la CUF) qui permet de circuler rapidement entre les variantes manuscrites que le succès médiéval du texte difficile des Noces a rendues fort nombreuses.

5En saluant l’ampleur et l’utilité de cette nouvelle édition commentée, on signalera cependant quelques imprécisions sans conséquence sur la qualité de l’ensemble. Dans l’introduction, p. xxviii, le troisième indémontrable stoïcien (dont le nom, modus ponendo tollens, n’est d’ailleurs pas précisé) est présenté sous la forme « non (1 et 2) ; or 1 ; donc 2 » : il faut évidemment lire « non (1 et 2) ; or 1 ; donc non 2 ». Dans la traduction, p. 52, à propos des modes des syllo­gismes de la deuxième figure, il faut supprimer la phrase qui va de « Le troisième mode... » (l. 4) à « juste » (l. 9) : cette phrase, visiblement ajoutée par erreur, ne correspond en effet à rien dans le texte latin, et mélange des morceaux de la phrase précédente avec des morceaux de la phrase suivante. À la page 23, à pro­pos de la deuxième espèce de qualités, la traduction (« que nous avons dési­gnées ») ne correspond pas au texte latin édité (dixerimus, c’est-à-dire « que nous pourrions désigner ») ; la différence pourrait sembler minime, mais l’emploi du subjonctif parfait témoigne de la volonté, constante dans l’œuvre de Martianus, de forger des noms latins correspondant aux concepts grecs : en l’occurrence, l’adjectif passibilis utilisé dans ce passage traduit pathetikos chez Arist. Cat. 9a 28 (une note sur cet adjectif aurait été bienvenue). Enfin, on regrettera que la mise en page centrée des parties métriques du texte latin rende moins aisée l’iden­tification du type de vers employé (notamment pour les distiques élégiaques p. 2–3).

6Ces quelques remarques n’enlèvent rien à la qualité et à l’utilité d’un ouvrage que liront avec profit aussi bien les spécialistes de la dialectique ancienne que les amateurs de littérature désireux de découvrir l’œuvre surprenante et longtemps oubliée de Martianus Capella.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Baptiste Guillaumin, « Martianus Capella, Les Noces de Philologie et de Mercure, Tome IV : Livre IV, La dialectique, texte établi et traduit par Michel Ferré »Philosophie antique, 8 | 2008, 306-309.

Référence électronique

Jean-Baptiste Guillaumin, « Martianus Capella, Les Noces de Philologie et de Mercure, Tome IV : Livre IV, La dialectique, texte établi et traduit par Michel Ferré »Philosophie antique [En ligne], 8 | 2008, mis en ligne le 01 juillet 2021, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/4939 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.4939

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