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Comptes rendus

Adriana Zangara, Voir l’histoire : théories anciennes du récit historique, iie siècle avant J.-C.-iie siècle après J.-C.

Paris, Éditons de l’École des hautes études en sciences sociales-Librairie philosophique J. Vrin, 2007 (Contextes)
Juliette Dross
p. 293-296
Référence(s) :

Adriana Zangara, Voir l’histoire : théories anciennes du récit historique, iie siècle avant J.-C.-iie siècle après J.-C. Paris, Éditons de l’École des hautes études en sciences sociales-Librairie philosophique J. Vrin, 2007 (Contextes)

Texte intégral

1Voir l’histoire est issu du remaniement de la thèse de doctorat soutenue par Adriana Zangara en décembre 2001 à l’EHESS. L’objet de cette étude riche et convaincante est d’étudier le processus de la vision inhérent à l’histoire, en s’in­téressant en particulier à l’aporie que représente la volonté de retracer dans un récit nécessairement fictif des événements réels, quoique passés. Comment l’his­toire peut-elle être le miroir du passé ? De cette question découle une seconde, plus philosophique : celle du dépassement, recherché par l’historien, de la mons­tration par la démonstration. Comment la mise sous les yeux d’événements pas­sés peut-elle instruire les auditeurs ou contribuer à leur édification morale ? Quel est le projet philosophique et rhétorique à l’œuvre dans l’histoire ? Et, dès lors, comment les philosophes et les rhéteurs eux-mêmes ont-ils conçu l’écriture de l’histoire et les concepts qui la sous-tendent ? Pour répondre à ces différentes questions, A. Zangara étudie dans un premier temps les procédés permettant de faire voir l’histoire, en distinguant en particulier la synopsis, qui fait voir « de loin », et l’enargeia, qui fait voir « de près » (I). L’auteur se penche ensuite sur les différentes manières de concevoir l’histoire, à travers l’analyse des notions d’em­peiria et d’epideixis (II). Les deux dernières parties sont consacrées à l’analyse plus approfondie de la synopsis (III) et de l’enargeia (IV), à travers une mise en regard des analyses rhétoriques, philosophiques et historiques des notions. L’ouvrage est complété par un index et une table des matières.

2La première partie de l’ouvrage est consacrée à la distinction entre deux grandes manières de faire voir l’histoire : la synopsis (chapitre 1) et l’enargeia (chapitre 2). S’appuyant sur les textes des historiens grecs, A. Zangara analyse d’abord la fonction synoptique de l’histoire, perçue comme une vision tota simul, et surtout comme une vision d’en haut, sur le modèle de la vision de Zeus. L’historien doit savoir prendre du recul par rapport aux faits qu’il rapporte pour parvenir à la vision synoptique par excellence, qui est celle de Zeus, sans négliger de donner une intelligibilité aux événements exposés. Faire voir de haut tout en rendant les choses intelligibles : tel est le devoir de l’historien qui, pour ce faire, va organiser son récit comme un corps unique, en lui donnant une cohérence, une harmonie et une unité organiques. S’arrêtant sur ce paradigme de la forme organique, sur lequel elle revient plus en détail dans la troisième partie, A. Zan­gara souligne l’évolution de ce modèle de Denys d’Halicarnasse à Polybe, en montrant comment le second transfère le modèle organique de la forme au fond même du discours : prenant le rôle de la Tyche, l’historien organise son récit comme la Tyche a organisé les faits. Rendant compréhensibles des événements qu’elle relie entre eux, l’écriture historique acquiert alors une dimension propre­ment scientifique.

3L’analyse de la synopsis cède le pas à l’examen d’un deuxième élément essen­tiel de l’écriture de l’histoire : l’enargeia, ou évidence, qui fait du lecteur le témoin de l’histoire dans ses détails, qui « transforme l’oreille en œil ». Montrant la dif­férence entre la synopsis et l’enargeia, entre la vue d’ensemble et la vue en détail, A. Zangara analyse les différentes modalités de l’enargeia historique et la manière dont ce procédé fut perçu par les historiens eux-mêmes. L’auteur s’arrête en particulier sur les critiques que pouvait susciter le maniement d’un procédé potentiellement autotélique et dommageable à la paideia, en analysant de manière pertinente la question du pathos généré par l’enargeia. Si le pathos autoréférentiel est dommageable et rapproche l’histoire de la tragédie, il existe un autre pathos, qui vise avant tout à émouvoir pour instruire : l’histoire évidente et pathétique acquiert alors une valeur psychagogique majeure, comme en témoigne en parti­culier la place des exempla dans le récit historique. En représentant la vertu en action, l’historien suscite chez son lecteur un désir d’imitation et peut ainsi trans­former un pathos en un ethos.

4Après ces analyses éclairantes de la synopsis et de l’enargeia, l’auteur se penche dans un deuxième temps sur la manière dont l’histoire était conçue dans l’Anti­quité, tant par les philosophes que par les rhéteurs. Il s’agit à présent de saisir les enjeux épistémologiques et rhétoriques de l’histoire et de comprendre pourquoi les philosophes ont considéré l’histoire comme une connaissance purement empirique dépourvue de valeur philosophique, pendant que les rhéteurs s’en tenaient à une vision presque exclusivement formelle de l’histoire, qu’ils rappro­chaient de la rhétorique épidictique. L’étude de cette problématique est dès lors axée autour de l’analyse de deux notions-clés : l’empeiria (chapitre 3) et l’epideixis (chapitre 4). Dans les deux cas, l’analyse des conceptions philosophiques et rhé­toriques de l’histoire repose sur une histoire préalable des notions d’empeiria et d’epideixis. L’histoire philosophique de l’empeiria, de Platon aux philosophies hellénistiques, met en évidence une conception négative de cette notion, conçue comme un savoir sans méthode, qui rejaillit sur la conception philosophique de l’histoire : l’histoire semble considérée par les philosophes, d’Aristote à Sénèque, comme un récit « empirique » sans forme et a-philosophique. À ce rejet de la méthode s’ajoute le problème de la multiplicité des versions historiques d’un même événement, qui conduit les philosophes à remettre en question, à l’é­poque hellénistique, la véracité de l’histoire. Face à cette difficulté, les historiens tentent de dépasser l’opposition entre peira et logos en montrant comment l’histoire, en présentant l’expérience d’autrui, peut offrir une leçon philo­sophique et se faire elle-même magistra uitae. Cette analyse philosophique est suivie d’une étude plus spécifiquement rhétorique de l’histoire, conçue comme relevant de la rhétorique épidictique. Cette inclusion, dont A. Zangara retrace l’histoire dans la rhétorique gréco-latine en montrant le rôle majeur qu’y joua Cicéron, est problématique pour les historiens. En effet, l’opposition rhétorique récurrente entre l’epideixis, strictement ornementale et autotélique, et la rhéto­rique agonistique, qui recherche l’efficacité, ne peut satisfaire des historiens dési­reux de montrer la fonction et l’utilité de l’histoire : si l’histoire est faite pour raconter plutôt que pour prouver, si elle vise à charmer plutôt qu’à convaincre, comme l’affirment les rhéteurs, comment peut-elle être utile ? Face à cet écueil, les historiens tentent de dépasser l’opposition agon/epideixis en montrant que l’histoire, qui repose sur un travail de recherche et vise un but philosophique lorsqu’elle propose des exemples anciens à l’imitation des contemporains, dé­passe l’epideixis pour atteindre l’universel.

5Après ces deux parties d’analyse historique, philosophique et rhétorique des concepts liés à la « vision » de l’histoire, l’auteur approfondit dans les deux der­nières parties de son ouvrage les analyses de la synopsis et de l’enargeia pour déga­ger la spécificité de ces deux notions dans le champ historique.

6La troisième partie, d’abord, est consacrée à l’étude de la double pertinence, philosophique et poétique, de la notion de synopsis (chapitre 5), préalable à la compréhension de la spécificité de la conception polybienne de la synopsis (cha­pitre 6). S’appuyant d’une part sur les conceptions philosophiques de cette notion, en particulier sur la physique stoïcienne et sur la métaphore somatique qui y est développée, d’autre part sur les analyses aristotéliciennes de l’unité d’ac­tion, là encore illustrée par la métaphore du corps, A. Zangara parvient à déga­ger la spécificité et l’originalité du paradigme de la totalité organique dans l’écri­ture historique. Menant une étude précise du projet historiographique de Polybe, elle montre comment l’historien parvient à réunir les deux postulats, philoso­phique et rhétorique, de l’unité objective des événements et de l’unité esthétique de leur représentation : au cœur de l’écriture polybienne, Rome et la Tyche as­surent l’organicité de l’histoire et la cohérence du projet de l’auteur. Là encore, la mise en relation d’analyses philosophiques et rhétoriques permet de saisir la complexité d’un projet historiographique qu’elle rend simultanément lumineux.

7Très proche est la méthode suivie dans la partie suivante, consacrée à un approfondissement de la notion d’enargeia. Comme la synopsis, l’enargeia est étu­diée d’un double point de vue philosophique et rhétorique (chapitre 7) avant que l’auteur dégage, à partir de cette analyse, la spécificité de l’enargeia historique (chapitre 8). Après avoir retracé l’histoire philosophique de l’enargeia, principale­ment dans le stoïcisme et dans l’épicurisme, A. Zangara mène une étude intéressante et originale de l’enargeia rhétorique : rejetant l’hypothèse d’une filia­tion entre l’enargeia philosophique et l’enargeia rhétorique, l’auteur insiste sur la différence irréductible entre les deux évidences, en montrant que la seconde ne peut chercher à ressembler à la première sans risquer simultanément de dispa­raître. Cette mise au point théorique fait place à une analyse des deux principales formes d’enargeia rhétorique, l’enargeia que l’auteur appelle « visionnaire », d’abord, qui est avant tout liée aux passions, et l’enargeia « virtuose » ensuite, esthétique picturale proche de l’exercice de style qui va se confondre avec l’ek­phrasis. Comme dans la partie précédente, cette double analyse philosophico-rhé­torique de l’enargeia constitue un support permettant d’analyser la spécificité de l’enargeia historique. Support éclairant, qui permet à l’auteur de montrer en quoi l’enargeia des historiens rejoint l’enargeia philosophique à travers l’idée de faits qui se donnent d’eux-mêmes à voir tout en croisant la route de l’enargeia rhétorique en raison de la nécessité, pour l’historien, de relayer cette évidence des faits par une évidence verbale qui doit s’efforcer de rejoindre la première : « Tout en fonctionnant exactement comme l’enargeia rhétorique, c’est-à-dire en faisant fonctionner à rebours l’enargeia phénoménologique, l’enargeia historienne veut faire croire qu’elle fonctionne comme l’enargeia phénoménologique », écrit A. Zangara. C’est là toute la difficulté, mais aussi tout l’intérêt de l’écriture his­torique évidente, dont ce livre met fort justement en lumière les ambiguïtés et l’originalité.

8L’ouvrage d’A. Zangara est riche et d’une grande clarté. Il a le mérite d’explorer les diverses notions gravitant dans le champ de la vision historique du triple point de vue philosophique, rhétorique et historique. Le seul regret que l’on peut exprimer est lié à la forme : un certain nombre de coquilles altèrent la lecture, et l’on regrette l’absence de bibliographie finale. Ces quelques nuances ne sauraient néanmoins remettre en question le fond, aussi riche que stimulant.

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Pour citer cet article

Référence papier

Juliette Dross, « Adriana Zangara, Voir l’histoire : théories anciennes du récit historique, iie siècle avant J.-C.-iie siècle après J.-C. »Philosophie antique, 8 | 2008, 293-296.

Référence électronique

Juliette Dross, « Adriana Zangara, Voir l’histoire : théories anciennes du récit historique, iie siècle avant J.-C.-iie siècle après J.-C. »Philosophie antique [En ligne], 8 | 2008, mis en ligne le 01 juillet 2021, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/4883 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.4883

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Auteur

Juliette Dross

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