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Comptes rendus

Cristina Viano, La Matière des choses. Le Livre IV des Météorologiques d’Aristote et son interprétation par Olympiodore, avec le texte révisé et une traduction inédite de son com­mentaire au Livre IV

Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2006 (Tradition de la pensée classique), 409 p., 42 €, isbn 2-7116-1828-5
Jocelyn Groisard
p. 274-278
Référence(s) :

Cristina Viano, La Matière des choses. Le Livre IV des Météorologiques d’Aristote et son interprétation par Olympiodore, avec le texte révisé et une traduction inédite de son com­mentaire au Livre IV, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2006 (Tradition de la pensée classique), 409 p., 42 €, isbn 2-7116-1828-5

Texte intégral

1Au sein des Météorologiques d’Aristote, le quatrième et dernier livre a reçu des érudits une attention particulière : en témoignent entre autres l’édition séparée donnée par Düring sous le titre Aristotle’s Chemical Treatise ou la traduction italienne, là encore du seul livre IV, publiée par C. Baffioni ; tandis qu’aucun des trois commentaires antiques sur les Météorologiques, dus à Alexandre d’Aphrodise, Jean Philopon et Olympiodore, n’a encore été traduit en totalité dans une langue moderne, on dispose déjà, limitées au livre IV, de deux traductions anglaises du commentaire d’Alexandre, celles de Coutant (1936) et d’E. Lewis (1996), à quoi vient s’ajouter à présent la version française du commentaire par Olympiodore du livre IV incluse par Cristina Viano en appendice de la monographie intitulée La Matière des choses qu’elle consacre au livre IV des Météorologiques et à son inter­prétation par Olympiodore. Ce privilège d’un traitement séparé accordé au der­nier livre des Météorologiques s’explique par sa discontinuité avec le reste du traité : là où les livres I-III s’attachent à expliquer des phénomènes atmosphériques ou apparentés, tels que les vents, les pluies, les fleuves, les comètes ou l’arc-en-ciel, le livre IV prend pour objet la genèse, les transformations et les propriétés des matériaux qui nous entourent, comme l’huile, l’argile, les métaux, le bois, la chair ou l’os ; ce changement de sujet est à l’origine d’un débat ancien qui met en cause d’un côté l’authenticité du livre IV, et de l’autre, si l’on admet que ce texte est d’Aristote, son appartenance aux Météorologiques.

2Si le livre de C. Viano s’inscrit donc dans une tradition d’études sur Meteor. IV, le réexamen qui y est mené des problèmes complexes posés par ce texte adopte une perspective nouvelle consistant à prendre au sérieux le travail exégé­tique effectué par le commentateur néoplatonicien du vie siècle Olympiodore dans le cadre de son enseignement à Alexandrie ; l’auteur entend ainsi battre en brèche le mépris avec lequel les interprètes modernes ont considéré les com­mentaires d’Olympiodore en les tenant pour des rabâchages de professeur devant sa classe plutôt que pour l’expression d’une pensée originale. De cette réhabilitation, trois résultats au moins peuvent être attendus : d’abord, une meilleure connaissance des interprétations proposées par Olympiodore pourrait nourrir notre compréhension du texte aristotélicien lui-même et contribuer aux débats que continue de susciter Meteor. IV ; ensuite, une analyse détaillée telle que celle de C. Viano permet de mieux appréhender l’activité exégétique d’Olympiodore, aussi bien dans sa dimension pédagogique que du point de vue des doctrines et des démarches herméneutiques qu’elle met en œuvre ; enfin, l’intérêt du commentaire de Meteor. IV par Olympiodore tient à sa riche postérité tant en domaine arabe que latin, puisqu’il a exercé une grande influence sur la tradition postérieure d’interprétation des Météorologiques d’Aristote et que la systématisation par Olympiodore des développements du livre IV sur les trans­formations des matériaux constitue l’une des bases théoriques de l’alchimie.

3L’étude de C. Viano se divise en cinq chapitres, qui sont autant de précieuses synthèses sur les questions considérées. Le premier examine ce que l’auteur appelle le « cas » du livre IV des Météorologiques. Sans rouvrir le débat sur son authenticité, qu’elle tient pour établie, C. Viano s’efforce de préciser le rapport du livre IV avec le reste du traité : le texte célèbre du début du livre I où Aristote situe la météorologie dans l’ensemble de la physique ne mentionne pas claire­ment le contenu du livre IV, mais il reste que le domaine d’investigation des Météorologiques, défini en 339a19-21 comme les phénomènes ou affections (πάθη) se produisant dans le monde sublunaire, englobe les analyses du dernier livre sur les processus affectant les corps d’ici-bas ; de plus, la succession annoncée dans le chapitre programmatique initial entre météorologie et biologie (339a5-8) repose entièrement sur le livre IV, qui, parce qu’il s’intéresse notamment aux matériaux constituant les organismes vivants, joue le rôle d’introduction à la biologie, sa dernière phrase faisant d’ailleurs une transition explicite vers l’étude des plantes et des animaux (390b20-22). Si le livre IV trouve donc tant bien que mal sa place à la fin des Météorologiques, il n’en présente pas moins des singularités qui tiennent, selon C. Viano, au fait qu’Aristote, en entreprenant l’analyse con­crète des corps sublunaires, estimait frayer une voie nouvelle : ainsi s’expliquerait que le livre IV soit dépourvu de doxographie, contrairement aux trois premiers où Aristote procède souvent à partir des opinions de ses prédécesseurs ; C. Viano insiste en particulier sur l’absence de référence à Platon, alors même que le passage du Timée sur la transformation des éléments et les différentes espèces de corps (58c4-61c3) possède des ressemblances frappantes avec les analyses du livre IV. En occultant ce précédent platonicien, Aristote mettrait l’accent sur la nouveauté de l’enquête qu’il engage ; dans le même sens iraient l’usage d’une terminologie technique qui ne se retrouve pas ailleurs dans le corpus et l’insistance d’Aristote sur le manque de termes appropriés pour décrire les processus en question.

4Le chapitre II dessine avec fermeté les principaux caractères du travail d’exégèse d’Olympiodore, en particulier dans le commentaire des Météorologiques. Comme les autres commentaires conservés d’Olympiodore, il se divise en leçons (πράξεις), dont chacune porte sur une section du texte (λέξις) et possède deux parties, d’abord un exposé général sur l’ensemble du passage (θεωρία) puis l’explication détaillée d’expressions ponctuelles. Cette structure d’essence péda­gogique reflète les cours donnés par Olympiodore dans l’école néoplatonicienne d’Alexandrie, où la lecture des Météorologiques faisait partie du cursus d’études aristotéliciennes précédant le cursus platonicien. La relation dans le néo­platonisme alexandrin entre l’enseignement de Platon et celui d’Aristote est très discutée : s’il est clair que les néoplatoniciens entendent harmoniser Aristote et Platon, la question est de savoir si la philosophie d’Aristote n’était qu’une pro­pédeutique subordonnée à la lecture de Platon ou bien si elle était étudiée pour elle-même. La contribution de C. Viano à ce débat est instructive par son ana­lyse du rapport d’Olympiodore aux autorités dans le commentaire In Meteor. : s’il cherche bien, en général, à concilier Platon et Aristote malgré leurs divergences, en considérant celles-ci comme n’étant qu’apparentes, il reconnaît parfois entre eux des désaccords irréductibles, sans forcément trancher en faveur de Platon ; quant à l’exégèse du traité aristotélicien, elle procède à une systématisation qui cherche non seulement à clarifier le texte étudié, mais aussi à le compléter, voire à le corriger. Le commentaire n’a donc pas pour objet de confirmer un schéma rigide présupposant l’accord des autorités d’Aristote et de Platon ou subordon­nant la première à la seconde, mais bien de comprendre et d’approfondir l’inves­tigation du monde physique menée dans les Météorologiques.

5Le chapitre suivant revient sur la place du livre IV dans le corpus physique d’Aristote, la pertinence de son intégration aux Météorologiques ayant été contestée dès Alexandre d’Aphrodise, selon qui il ne relève pas de la météorologie et devrait plutôt suivre le traité De la génération et de la corruption. C. Viano propose un état complet de la question depuis les commentateurs antiques jusqu’aux exé­gètes contemporains ; est particulièrement détaillée la position d’Olympiodore, qui donne tort à Alexandre et défend la place du livre IV au sein de « l’enseignement sur les éléments » (ἡ περὶ τῶν στοιχείων διδασκαλία), c’est-à-dire de l’ensemble formé par le traité Du ciel, qui considère les éléments en tant qu’ils sont éternels, le De gen. et corr., où ils sont envisagés du point de vue de leur génération réciproque, et les Météorologiques, qui traitent des éléments en tant qu’affectés (παθαινόμενα) ; le livre IV vient clore ce programme, parce qu’il a pour objet les composés homéomères issus des éléments ; à cet argument tiré du commentaire perdu d’Ammonius, Olympiodore en ajoute un autre, selon lequel le livre IV propose un examen général de tous les corps homéomères, examen qui suit, par remontée du particulier à l’universel, l’enquête de la fin du livre III sur les pierres et les métaux, limitée donc aux seuls corps homéomères inanimés. La thèse de C. Viano sur la place du livre IV est qu’Aristote devait le considérer comme un traité indépendant : en effet, un passage de IV 8 renvoie à un déve­loppement du livre III comme à une chose qui a été dite « ailleurs » (ἐν ἄλλοις), ce qui pourrait signifier, mais pas nécessairement, « dans un autre traité » ; dans cette hypothèse, le livre IV n’appartiendrait pas aux Météorologiques et n’y aurait été intégré que par une intervention éditoriale, peut-être celle d’Andronicus mais sans que là non plus on puisse s’en assurer ; en revanche, la raison de cette intégration serait parfaitement claire et tiendrait au fait que le livre IV effectue la transition vers la biologie annoncée par Aristote au début des Météorologiques.

6Les deux derniers chapitres analysent plus en détail le contenu du livre IV et son interprétation par Olympiodore. Dans le texte plutôt touffu d’Aristote, C. Viano isole une ligne de force, à savoir l’importance du rôle dévolu à la matière – d’où le titre La Matière des choses. Loin des formulations parfois rigides du débat sur la matière première, dont l’auteur propose néanmoins une brève synthèse, Meteor. IV envisage une matière concrète et clairement identifiée, soit au couple sec-humide, soit aux éléments terre et eau qui possèdent ces qualités par excellence. C’est à partir de ces principes matériels que sont expliquées les propriétés mécaniques des corps, par exemple être dur ou mou, se solidifier ou se liquéfier à la chaleur, être flexible ou non, cassable ou non, ductile ou non, etc. ; or ces propriétés sont aussi fonctionnelles, dans la mesure où les fonctions supérieures, telles que celles d’un organe ou d’un outil, dépendent des propriétés des matériaux qui les constituent ; en IV 12, Aristote est très explicite sur le fait que, par ces propriétés, tous les matériaux recèlent une finalité ; contre les interprétations qui minimisent le rôle de la cause finale dans le livre IV, ou qui limitent le domaine de la fin aux tissus organiques à l’exclusion des autres homéomères, C. Viano montre de manière convaincante que le matérialisme du livre IV n’est pas un mécanisme mais au contraire l’affirmation d’une positivité de la matière qui, par ses potentialités, participe des fins à l’œuvre aussi bien dans le vivant que dans la technique humaine. Les propriétés matérielles des corps ne sont pas seulement la condition de leur inscription dans une téléologie, mais aussi celle de leur cognoscibilité : Aristote indique en effet qu’il est pos­sible, d’après la consistance solide ou liquide d’un corps et d’après ses propriétés, notamment sa réaction au chaud et au froid, de distinguer (διαγιγνώσκειν) quels éléments dominent dans sa composition et sous l’effet de quelle cause il s’est formé ; si par exemple un solide comme l’or a pour propriété de fondre à la chaleur, on en déduit qu’il est surtout constitué d’eau et qu’il a été solidifié par le froid.

7Ce procédé d’analyse, qui remonte des propriétés d’un corps à ses causes matérielles et efficientes, n’est décrit que brièvement par Aristote (IV 10, 389a2-7) ; son traitement par Olympiodore, auquel est consacré le cinquième et dernier chapitre, est un bon exemple de la systématisation qu’il fait subir au texte aristotélicien. Du verbe διαγιγνώσκειν qu’emploie Aristote est abstraite une notion de diagnostic (διάγνωσις) et même de « règles diagnostiques » (δια­γνωστικοὶ κανόνες), dont l’exposé constitue selon Olympiodore le dernier des quatre points principaux abordés dans le livre IV ; de plus, Olympiodore ajoute une distinction entre deux types de « diagnoses », l’une procédant à partir de la forme et l’autre à partir de la matière, la forme étant ici identifiée aux causes actives façonnant les corps, c’est-à-dire le chaud et le froid ; enfin, ces deux « diagnoses » sont placées dans une hiérarchie, celle qui part de la forme étant supérieure et constituant une démonstration (ἀπόδειξις), alors que celle qui part de la matière n’est qu’une preuve (τεκμήριον). Il n’est malheureusement pas possible de savoir ce qu’Olympiodore entendait par ces deux procédures dia­gnostiques, car le texte transmis par les manuscrits ne fait qu’annoncer ces ques­tions et s’interrompt juste au moment de les traiter en détail ; mais l’essentiel est ici d’observer la densité du travail herméneutique d’Olympiodore : la constitu­tion du concept de « diagnose », l’amplification de son rôle dans le livre IV, l’équation entre forme et causes actives, la division des deux « diagnoses » et leur hiérarchisation en fonction de notions épistémologiques d’allure aristotélicienne, mais isolées de leur contexte, sont autant d’opérations propres au commentaire et qui, tout en s’enracinant dans la lettre du texte commenté, semblent se déve­lopper indépendamment de lui.

8L’étude de C. Viano est complétée par deux appendices. Le premier est une contribution utile au débat sur l’identité entre Olympiodore et l’auteur d’un com­mentaire sur l’alchimiste Zosime de Panopolis que les manuscrits attribuent à un certain Olympiodore en précisant « philosophe » ou « philosophe d’Alexan­drie » ; la question, précise C. Viano, n’est pas d’identifier ou non deux auteurs homonymes, l’un philosophe et l’autre alchimiste, mais de juger si l’attribution du texte par les manuscrits au commentateur néoplatonicien Olympiodore est plausible ou bien si elle relève du phénomène, courant dans la littérature alchi­mique, de la pseudépigraphie ; C. Viano propose plusieurs rapprochements entre certaines doctrines ou expressions de ce texte alchimique et du com­mentaire In Meteor. d’Olympiodore, mais, au lieu d’en tirer argument en faveur de l’authenticité du texte, elle suggère que ces parentés pourraient témoigner de l’influence exercée par les commentaires d’Olympiodore sur la littérature alchi­mique au moment où celle-ci se dote de fondements théoriques dérivés de la philosophie d’Aristote et en particulier des développements de Meteor. IV sur les transformations de la matière ; et cette influence expliquerait à son tour que la tradition alchimique ait attribué à Olympiodore le commentaire sur Zosime. Le second appendice, qui représente presque la moitié de l’ensemble du volume, contient la première traduction dans une langue moderne du commentaire de la fin du livre III et du livre IV des Météorologiques par Olympiodore ; le texte grec donné en regard est celui publié par G. Stüve (Commentaria in Aristotelem Graeca, XII 2, 1900), avec de légères modifications signalées par des notes, qui con­sistent le plus souvent à intégrer au fil du commentaire un certain nombre de conjectures proposées par l’éditeur dans l’apparat critique ou à corriger les lemmes aristotéliciens, soit pour en améliorer le sens soit pour les rendre plus cohérents avec les explications qu’en donne Olympiodore.

9Il est presque inutile d’insister, au terme de ce parcours qui ne lui rend que partiellement justice, sur la richesse du livre pionnier de Cristina Viano et sur son utilité, aussi bien pour les études aristotéliciennes que pour l’histoire du commentarisme néoplatonicien et de sa postérité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jocelyn Groisard, « Cristina Viano, La Matière des choses. Le Livre IV des Météorologiques d’Aristote et son interprétation par Olympiodore, avec le texte révisé et une traduction inédite de son com­mentaire au Livre IV »Philosophie antique, 8 | 2008, 274-278.

Référence électronique

Jocelyn Groisard, « Cristina Viano, La Matière des choses. Le Livre IV des Météorologiques d’Aristote et son interprétation par Olympiodore, avec le texte révisé et une traduction inédite de son com­mentaire au Livre IV »Philosophie antique [En ligne], 8 | 2008, mis en ligne le 01 juillet 2021, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/4845 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.4845

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