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Comptes rendus

Alexandra Michalewski, La Puissance de l’intelligible. La théorie plotinienne des Formes au miroir de l’héritage médioplatonicien

Sylvain Roux
p. 288-291
Référence(s) :

Alexandra Michalewski, La Puissance de l’intelligible. La théorie plotinienne des Formes au miroir de l’héritage médioplatonicien, Leuven, Leuven University Press, 2014 (Ancient and Medieval Philosophy, Series 1), 280 p. ISBN 9789462700024

Texte intégral

1L’ouvrage que présente Alexandra Michalewski reprend et articule trois questions classiques dans les études plotiniennes. La première est celle des origines et des sources de la doctrine des Formes intelligibles dans la pensée de Plotin. Si cette doctrine puise dans la pensée platonicienne ses éléments principaux, elle ne peut pourtant s’expliquer entièrement par elle. Cette dernière a connu, en effet, de multiples remaniements et adaptations, elle a suscité de multiples débats, de sorte qu’elle s’est transmise considérablement modifiée à un auteur comme Plotin. C’est pourquoi il apparaît essentiel, pour mesurer l’originalité de la pensée de ce dernier, de saisir les emprunts autant que les déplacements qu’elle a pu opérer par rapport à la tradition platonicienne immédiate, représentée par ce que l’historiographie contemporaine a appelé le « médioplatonisme ». La seconde question concerne le contenu doctrinal de la théorie des Formes. Les travaux qui lui ont été consacrés ont eu pour objectif d’en présenter les aspects principaux et d’en proposer à la fois une reconstitution et une synthèse. La dernière question concerne un point spécifique de cette théorie, sur lequel le titre de l’ouvrage d’A. Michalewski attire im­médiatement l’attention. Il s’agit du problème de la causalité des Formes intel­ligibles, ou, selon une terminologie moins aristotélicienne et plus proprement plo­tinienne, de leur puissance. Cette question n’est évidemment pas nouvelle. Aristote s’interrogeait déjà sur le fait de savoir en quel sens les Formes peuvent, selon Platon, jouer le rôle de cause (par exemple en Métaphysique, A 9) et l’on sait qu’il se montrait sévère à cet égard puisqu’il estimait qu’elles ne peuvent être considérées ni comme des causes motrices (principe de mouvement et de changement), ni comme des causes exemplaires (paradigmes).

2C’est cet ensemble de questions que reprend l’ouvrage d’A. Michalewski. Le premier point est longuement abordé par l’ouvrage, puisque celui-ci lui consacre la première des deux parties qu’il comporte. L’auteur insiste particulièrement sur deux aspects qui caractérisent le médioplatonisme. D’une part, les Formes platoniciennes apparaissent, dans le contexte historique et philosophique du médioplatonisme, comme les « pensées du dieu » c’est-à-dire du démiurge du monde sensible, selon les indications fournies par le Timée. D’autre part, le médioplatonisme adopte sur un autre point une lecture originale de ce dialogue platonicien. Les interprétations antérieures considéraient que la physique et plus largement la cosmologie platoniciennes pouvaient se réduire à une théorie comprenant deux principes principaux, la matière et le dieu, laissant de côté le rôle et le statut des Formes intelligibles dans ce contexte physique et cosmologique. Au contraire, le médioplatonisme propose une lecture « tri-principielle » du Timée (la matière, le dieu, les Formes). Or, cela conduit à donner aux Formes une importance nouvelle, puisqu’elles constituent, dès lors, un principe à part entière, et à leur reconnaître une véritable puissance causale. Plotin est l’héritier de cette nouvelle conception mais il s’en démarque aussi sur plusieurs points. S’il reconnaît l’existence et l’importance de la puissance causale des Formes, il ne reprend pas la conception médioplatonicienne qui comprend cette puissance à la lumière d’un modèle qu’A. Michalewski désigne par l’expression d’« artificialisme démiurgique ». Selon ce modèle, le dieu est la véritable puissance causale et il œuvre en vue d’une fin en se servant des Formes intelligibles comme moyens et comme instruments. Le problème rencontré par Plotin peut dès lors être présenté de manière très précise : d’un côté, il lui faut échapper à la conception stoïcienne, qui s’apparente, selon l’auteur, à une forme de « vitalisme immanent », puisque le dieu stoïcien œuvre dans le monde en y étant lui-même présent, de l’autre il lui faut échapper à la conception médioplatonicienne qui, pour lutter contre la conception précédente, opte pour une forme d’« artificialisme démiurgique » dans laquelle la transcendance du divin se trouve réaffirmée mais dans le cadre d’une conception du dieu-artisan. Contre ces deux tendances, Plotin cherche à ouvrir une nouvelle voie que l’auteur appelle « vitalisme intelligible » (p. 3), et qui, à la fois, maintient la transcendance du dieu et de l’intelligible et accorde aux Formes une puissance causale dégagée pourtant de toute forme d’artificialisme.

3La seconde partie de l’ouvrage présente la théorie plotinienne des Formes mais surtout la conception de la puissance que Plotin leur prête. Concernant le premier point, l’auteur aborde certains des problèmes les plus importants de cette théorie. Tout d’abord, Plotin fait dépendre les Formes intelligibles d’un premier principe qui les fait apparaître tout en étant radicalement différent d’elles (c’est la thèse célèbre, exposée par exemple dans le traité 38 (VI 7), 17, selon laquelle le Bien donne ce qu’il n’a pas). Ce paradoxe suscite les plus grandes difficultés, qui sont bien perceptibles à travers le recours que fait Plotin à la théorie dite des deux actes. Celle-ci permet de dire la transcendance du premier principe selon le modèle d’un acte substantiel qui produit un acte second mais elle instaure, entre le terme engendré et ce principe, une ressemblance qui est celle d’une image par rapport à son modèle, et qui peut affaiblir cette transcendance elle-même. La théorie plotinienne des Formes insiste par ailleurs sur l’identité de l’Intellect et des Formes intelligibles. Cette thèse signifie que les Formes ne sont pas extérieures à l’Intellect mais aussi qu’elles ne sont pas extérieures les unes aux autres puisque chacune enveloppe et exprime toutes les autres. Mais, et c’est là encore un des paradoxes de la pensée de Plotin, l’Intellect ne se confond pourtant pas avec les Formes : celles-ci existent de manière distincte (distinction qui est noétique et non point spatiale), tout en ne formant avec l’Intellect qu’une seule et même réalité. Enfin, Plotin soutient une thèse qui a considérablement attiré l’attention des commentateurs par son étrangeté et sa nouveauté, celle de l’existence de Formes d’individus. Mais l’interprétation de cette théorie est particulièrement délicate et divise les commentateurs. Comme nous le verrons plus loin, l’auteur en présente une lecture originale.

4Le second point abordé par la seconde partie est celui de la puissance causale des Formes. Il s’agit ici d’expliquer comment les Formes peuvent posséder en elles-mêmes et par elles-mêmes une telle puissance, que ne leur reconnaissait pas la conception médioplatonicienne. La réponse à cette question nous amène au cœur de l’ouvrage. Selon A. Michalewski, c’est parce que Plotin accorde une autarcie aux Formes intelligibles qu’il peut en même temps leur reconnaître une véritable puissance causale. L’autarcie explique en effet que les Formes puissent être considérées comme des principes à part entière. Ici, l’auteur peut s’appuyer sur le traité 38 (VI 7), 2, qui montre que les Formes possèdent en elles-mêmes (c’est-à-dire dans l’Intellect) leur propre pourquoi et leur propre raison d’être, mais aussi sur le traité 49 (V 3), 17, qui attribue spécifiquement l’autarcie à l’Intellect puisque l’Un se situe au-delà de tout, y compris de toute forme d’autarcie. Mais ce dernier texte souligne aussi que l’Un donne cette autarcie à l’Intellect. Le paradoxe est donc le suivant : les Formes dépendent bien du premier principe mais sont pourtant auto-suffisantes et auto-constituantes. En effet, c’est en se retournant vers l’Un que ce qui en émane se trouve déterminé et se constitue comme Intellect. L’Intellect est autarcique, il se donne à lui-même sa propre détermination tout en étant subor­donné par cela même au Bien. Là est la source de toute productivité dans le système plotinien : la contemplation du principe supérieur conduit à l’apparition de réalités nouvelles et c’est ainsi que les Formes intelligibles peuvent produire en échappant à toute forme d’artificialisme et de représentation. Même si Plotin reprend le terme « démiurge » pour l’appliquer à l’Intellect, ce n’est donc jamais pour reproduire un schéma artificialiste, c’est-à-dire pour faire de l’Intellect un artisan, mais pour repenser la causalité de façon dynamique comme une puissance propre aux êtres susceptibles de contemplation et qui produisent sans se re­présenter de fins.

5Le mérite de cet ouvrage est donc de fournir des éléments pour résoudre certains des paradoxes de la pensée de Plotin. Ainsi, concernant la puissance du premier principe, A. Michalewski montre que si l’Un donne ce qu’il n’a pas, il n’en donne pas moins quelque chose de lui-même. Cependant, ce produit de l’Un est d’abord indéterminé et ce n’est que par le retour vers son principe qu’il prend sa forme d’être intelligible. Ce que ne donne pas l’Un, c’est l’être déterminé car la détermination est, en quelque sorte, le fait même de l’engendré et ce que l’Un donne n’est qu’une puissance de se constituer soi-même. De même, la théorie si complexe de l’existence des Formes d’individus peut trouver une explication si l’on rappelle qu’il n’y a pas au sens strict de Formes d’individus. Des Formes, il faut distinguer les intellects des âmes individuelles, qui restent toujours auprès de l’intelligible. Or, les âmes individuelles possèdent les logoi des différents êtres qu’elles animeront au cours d’un cycle d’incarnations et, par là même, elles contiennent ce qui sera développé par différents individus au cours de ces in­carnations. De la sorte, il existe un principe intelligible de l’individualité mais qui n’est pas une forme intelligible au sens strict puisqu’il s’agit des logoi qui spécifient les individus. On voit donc que la pensée de Plotin affectionne les paradoxes. L’ouvrage d’A. Michalewski en présente et en affronte quelques-uns : l’Un peut donner parce qu’il ne possède pas ce qu’il donne, les Formes sont autarciques parce qu’elles dépendent du premier principe, l’individualité trouve son principe dans l’intelligible. Mais elle montre qu’ils peuvent se résoudre si l’on reconstitue la théorie originale de la production et de la puissance causale à l’intérieur de laquelle ils prennent place : la puissance des Formes intelligibles s’explique alors par un dynamisme qui leur est propre et dont elles héritent pourtant de leur terme supérieur. Ce qui peut apparaître contradictoire dans la pensée de Plotin est justement ce qui permet de penser la puissance causale de l’Intellect et finalement d’autres réalités à l’exclusion de la matière. Cette intuition, qui était déjà celle de Jean Trouillard dans la Procession plotinienne, trouve dans l’ouvrage d’A. Michalewski une nouvelle confirmation.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sylvain Roux, « Alexandra Michalewski, La Puissance de l’intelligible. La théorie plotinienne des Formes au miroir de l’héritage médioplatonicien »Philosophie antique, 15 | 2015, 288-291.

Référence électronique

Sylvain Roux, « Alexandra Michalewski, La Puissance de l’intelligible. La théorie plotinienne des Formes au miroir de l’héritage médioplatonicien »Philosophie antique [En ligne], 15 | 2015, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/479 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.479

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Auteur

Sylvain Roux

Université de Poitiers

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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