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Comptes rendus

Myriam Hecquet, Aristote, Les Réfutations Sophistiques, introduction, édition du texte grec, traduction et commentaire

Paris, Vrin, 2019 (Histoire des doctrines de l’antiquité classique, 51), 376 p. ISBN 978-2-7116-2812-4
Paolo Fait
p. 284-287
Référence(s) :

Aristote, Les Réfutations Sophistiques, introduction, édition du texte grec, traduction et commentaire par Myriam Hecquet, Paris, Vrin, 2019 (Histoire des doctrines de l’antiquité classique, 51), 376 p. ISBN 978-2-7116-2812-4

Texte intégral

1Le traité aristotélicien intitulé Les réfutations sophistiques (RS), un ouvrage indépendant mais rangé comme dernier livre des Topiques, classifie les argumentations trompeuses et discute leur « résolution », c’est-à-dire l’explication de l’erreur qu’elles cachent. Il s’agit d’un travail encore peu étudié en dépit des intéressants aperçus qu’il fournit sur la philosophie du langage et de la logique d’Aristote. Le volume de Myriam Hecquet nous offre une nouvelle édition critique, avec introduction, traduction française et un riche apparat de notes explicatives. L’édition paraît environ soixante ans après celle de W.D. Ross qui a fait autorité jusqu’à maintenant, même si les plus récentes traductions se sont déjà éloignées de son texte en plusieurs lieux (voir en particulier le travail de pionnier de Louis-André Dorion).

2Les plus récentes éditions d’œuvres d’Aristote cherchent à collationner les manuscrits anciens que les éditeurs du passé – qui partageaient une attitude fortement sélective – avaient négligé ou ne connaissaient pas. Hecquet ne fait pas exception et, bien qu’elle avoue ne pas avoir essayé d’aboutir à une collation complète des manuscrits, se sert de deux manuscrits (V = BAV, Barb. gr. 87, Xe s.  ; et F = BNF, Suppl. gr. 1362, IXe s.) qui n’avaient pas été examinés par les précédents éditeurs et, dans une certaine mesure, des traductions arabes des RS, qu’elle utilise d’après la lecture de Michel Crubellier. Toutefois, puisque les manuscrits A (BAV, Urb. gr. 35, Xe s.) et B (Biblioteca Nazionale Marciana, gr. 201, a. 954), qui forment une même famille, conservent pour l’A. le titre de codices optimi qui leur avait été accordé par les précédents éditeurs, elle pense que c’est sur eux qu’il faut avant tout se concentrer. Les manuscrits A et B s’accordent très souvent avec le critère de la lectio difficilior et sont eux-mêmes le résultat d’un travail éditorial de niveau remarquable, fruit de la meilleure tradition érudite, tandis que les témoins ultérieurs, V et F, n’apportent pas, d’après Hecquet, beaucoup de lectures utiles à l’établissement du texte. Hequet s’appuie donc principalement sur A et B, en les lisant avec plus de soin que Ross et ses prédécesseurs ne l’avaient fait. Sans aucun doute cette relecture donne elle-même des fruit intéressants (la liste nous est donnée dans l’introduction), parce que l’on découvre que Ross avait hérité de maintes mauvaises lectures de Bekker, Waitz et Strache.

3Les limites, du moins théoriques, de ce nouveau travail sont toutefois faciles à discerner : ce qui manque ici – une collation complète des manuscrits – pourra réserver des surprises, et peut-être un jour mènera à l’établissement d’un stemma codicum complet et d’un texte mieux fondé. On sait en effet que d’autres projets d’édition visant un examen complet des manuscrits sont en cours, mais, s’agissant d’entreprises qui mettent de nombreuses années à être menés à bien, on peut prédire que ce travail de Hecquet sera l’édition de référence pendant quelques temps à venir.

4Hecquet supprime la plupart des nombreuses corrections apportées par Ross sans le support des manuscrits, et en général défend les lectures de A ou B. En certains cas, son choix est sans aucun doute correct. Par exemple, en 17, 175b22, en restaurant le texte de A ante correctionem et B τοῦ τὸν, contre τοῦτον attesté par des manuscrits inférieurs, Hecquet évite la lourde conjecture de Waitz τὸ τοῦτον τὸν, qui entraîne en plus la nécessité de mettre entre parenthèses ἢ μουσικόν à la ligne suivante.

5En d’autres cas, le texte de A ou B peut être défendu, mais l’analyse n’est pas suffisante pour dissiper tout doute. Par exemple, en 168b24 Hecquet retient le texte plus développé de A, B et V (et autres mss) δεῖ γὰρ τὸ συμπέρασμα τῷ ταῦτ᾿ εἶναι αἰτία τοῦ συμβαίνειν. À l’instar d’autres manuscrits et de la traduction de Boèce, les précédents éditeurs omettent les mots soulignés, ce qui pour Hecquet (p. 65) s’explique par une intention de normaliser, parce que la version brève est une citation exacte de la définition de syllogisme de An. Pr. I 1, 24b20. Par contre, Hecquet pense que la mention de la cause est importante ici pour expliquer la dénomination du paralogisme de « ce qui n’est pas la cause ». Elle a peut-être raison, parce qu’en effet la dénomination pourrait fautivement suggérer qu’il s’agirait ici de la causa essendi de la conclusion, non pas de la causa inferendi. Mais d’un autre côté, dans ces lignes Aristote tient à montrer comment chaque espèce de réfutation apparente viole l’une ou l’autre clause de la définition de la réfutation (comme on le voit à la ligne 25), et cette dernière contient en soi la définition du syllogisme. Par conséquent, une référence à une clause définitoire ne peut pas être exclue. En effet, même si on ne la trouve pas dans la définition du syllogisme des RS, la phrase τῷ ταῦτ᾿ εἶναι est utilisée dans son sens technique de la définition des An. Pr. même en Topiques VIII, 11, 161b30 et dans la définition du syllogisme de la Rhétorique (I 2, 1356b15-16). Voici donc un cas où on a du mal à déterminer la lectio difficilior.

6Dans sa répugnance à s’éloigner des manuscrits, il arrive que Hecquet rejette des conjectures savantes que Ross avait entérinées. C’est le cas, par exemple, de ταῦτα en 5, 166b32, que Casaubon avait accentué comme ταὐτὰ. Hecquet considère la proposition comme « superflue », et traduit :

Les paralogismes qui tiennent à l’accident sont ceux qui se produisent chaque fois que l’on considère (a) qu’un <prédicat>, quel qu’il soit, appartient de la même façon à l’objet et à son accident. En effet (γρ), puisque beaucoup d’accidents arrivent à la même chose, (b) il n’est pas nécessaire que tous ces accidents appartiennent [ταῦτα πάντα ὑπάρχειν] à tous les prédicats et à ce dont ils sont prédiqués (p. 115, lettres ajoutées par moi).

7Le gar devrait expliquer ce qui précède, mais dans cette traduction je ne vois aucune explication. En effet :

8(a) affirme que l’erreur est de conclure que, pour n’importe quel prédicat P, il appartient à l’objet O si, et seulement si, il appartient à l’accident A.

9(b) affirme qu’en vérité il n’est pas nécessaire que, pour un A quelconque, s’il appartient à P il appartienne aussi à O.

10On voit donc que d’après le texte adopté par Hecquet, A et P changent de rôle d’une façon tout à fait inexplicable. En revanche, si l’on se tient à l’accentuation proposée par Casaubon on peut traduire de la manière suivante :

Les paralogismes qui tiennent à l’accident sont ceux qui se produisent chaque fois que l’on considère que (a) quoi que ce soit appartient de la même façon à l’objet et à son accident. En effet, puisque beaucoup de prédicats arrivent à la même chose comme accidents [ἐπεὶ γὰρ τῷ αὐτῷ πολλὰ συμβέβηκεν], (b) il n’est pas nécessaire que toutes les mêmes choses appartiennent [ταὐτὰ πάντα ὑπάρχειν] à tous les prédicats et à ce dont ils sont prédiqués.

11Maintenant, (b) nie nettement la nécessité de (a) et la proposition ἐπεὶ γὰρ τῷ αὐτῷ πολλὰ συμβέβηκεν doit être interprétée non comme si Aristote disait que les accidents de la chose sont nombreux (ce qui n’expliquerait pas (b) et n’ajouterait rien à l’argumentation) ; mais plutôt comme le fait que, parmi les attributs de l’objet, plusieurs sumbebēken, c’est-à-dire appartiennent à l’objet seulement de façon accidentelle, ce qui explique pourquoi on ne doit pas croire que toutes les mêmes choses appartiennent à tous les prédicats et à l’objet. En changeant un seul accent, Casaubon ouvre la voie à une lecture subtile qui ne peut être accusée de normaliser le texte à la lumière des discussions qui suivent. Dans ce cas, la confirmation qui vient de 7, 169b5-6 et 24, 179a39 est sans doute une attestation supplémentaire des mérites de la lecture de Casaubon.

12De la même façon, le refus de remplacer, à l’instar de Pacius et Dorion, συλλογισμός (A et B, parmi d’autres) par σολοικισμός (V et traductions arabes, parmi d’autres) en 183a30, et συλλογισμούς (A et B, parmi d’autres) par σολοικισμούς (V et traductions arabes, parmi d’autres) en 183a33, ne se justifie pas par le fait qu’il semblerait s’agir d’une correction très ancienne (p. 74-75). En ce cas, l’argument semble exiger qu’on parle du solécisme, et une correction serait même la bienvenue.

13Parfois Hecquet propose des altérations qui ne sont pas dans les manuscrits. Cela arrive en particulier quand elle transpose trois lignes, 178a6-8, à 178a29. La transposition est tout à fait justifiée, mais la nouvelle localisation n’est pas complètement satisfaisante. Disons que la transposition a de la valeur en tant que diagnostic d’une difficulté de l’ordre du texte transmis.

14La traduction de Hecquet est en général littérale et sobre dans le choix de la terminologie technique (par exemple elle traduit ἀδολεσχία par « verbiage », préférable à « psittacisme », proposé par Dorion). S’il y a quelques incohérences et oscillations terminologiques, elles sont expliquées dans les notes et enregistrées dans un glossaire des termes grecs très détaillé. Parfois Hecquet supprime une idée apparemment embarrassante en forçant une lecture plus neutre. Par exemple, en 11, 172b6-7 elle traduit « Voilà donc les modes opératoires des réfutations sophistiques [Τρόποι μὲν οὖν εἰσιν οὗτοι τῶν σοφιστικῶν ἐλέγχων]. Qu’il relève du dialecticien de les examiner et d’être capable de mettre en pratique notre enseignement [τὸ θεωρῆσαι περὶ τούτων καὶ δύνασθαι ταῦτα ποιεῖν] ce n’est pas difficile à voir », au lieu de « les examiner et d’être capable de les mettre en pratique ». Hecquet signale en note qu’elle ne comprend pas comment Aristote pourrait enseigner aux (honnêtes) dialecticiens comment faire des argumentations trompeuses, ce que l’on serait obligé de reconnaître si ταῦτα se référait aux réfutations sophistiques. Mais je ne crois pas qu’il soit légitime de contourner un problème avec une traduction non naturelle.

15L’introduction et l’annotation dénotent une étude approfondie des questions interprétatives. Quelques interprétations sont sujettes à controverse, d’autres tendent à une compréhension trop schématique. Une seule, toutefois, me semble franchement erronée. Aristote définit la réfutation comme συλλογισμὸς μετ᾿ ἀντιφάσεως τοῦ συμπεράσματος (RS 1, 165a2-3). Banalement « syllogisme avec la contradictoire de la conclusion ». Si la conclusion est r et les prémisses du syllogisme p et q, la réfutation sera le syllogisme ‘p, q, donc r’ complété par la contradictoire de la conclusion : non-r. Naturellement, non-r correspond à la thèse du répondant dans une joute dialectique. Or, Hecquet traduit « la réfutation est une déduction dont la conclusion révèle une contradiction ». Pour justifier cette traduction elle doit torturer le grec : « de la conclusion » serait un génitif subjectif. Ce serait la conclusion de la déduction, donc, qui contredirait quelque chose, et elle contredirait soit la thèse de l’adversaire soit quelque proposition admise par tous. Hecquet pense que, ainsi interprétée, la définition peut comprendre deux cas : les réfutations directes de la thèse et les réfutations indirectes par réduction à l’absurde, où la conclusion serait en contradiction avec une autre proposition qui n’est pas la thèse (p. 22-23). Elle ne semble pas se rendre compte que la conclusion d’une réduction à l’absurde (et d’une réfutation indirecte) n’est pas la contradiction elle-même, mais la négation de la thèse qui implique la contradiction. En An. Pr. I 23, 41a21-37 et 44, 50a29-38 Aristote explique que dans une réduction à l’absurde on assume la contradictoire de la conclusion qu’on veut prouver et, avec d’autres prémisses, on déduit le faux ou l’absurde. Mais ce n’est pas la fin de la preuve : à ce stade, on infère indirectement, ou hypothétiquement, la conclusion désirée. Par conséquent, si Hecquet avait raison, la définition de la réfutation inclurait seulement une partie de la réfutation indirecte. La même confusion invalide l’analyse proposée du second objectif visé par les sophistes, c’est à dire la déduction, réelle ou apparente, du paradoxe ou du faux. Contrairement à ce que Hecquet suggère, p. 16-17, conduire à un paradoxe n’équivaut point à la réduction à l’absurde. Dans la première méthode il n’y a aucune thèse, dans la seconde c’est précisément la thèse qui est réduite à l’absurde.

16Il est dommage (mais ce n’est pas la faute de l’auteur) que la mise en page soit très peu pratique : les longues notes au bas de la page de droite, sous la traduction et en face du texte grec, rendent le texte difficile à consulter. Souvent, pour faire place à l’annotation, une page contient seulement cinq ou six lignes de grec (parfois deux ou trois) qui sont numérotées mais sans indication de leur page Bekker. Par conséquent, il faut beaucoup feuilleter pour retrouver la page Bekker recherchée.

17Il est impossible de rendre justice à un travail si riche dans ses détails. Par exemple, la description des manuscrits est très informée et intéressante, et la possibilité que les manuscrits A et B aient déjà été des éditions critiques est suggestive. Même si sur les questions textuelles ma compétence est limitée, il me semble que la partie philologique est mieux fondée que l’analyse philosophique. Mais en général il s’agit d’un travail mené avec rigueur et sérieux, et il ne manquera pas de disséminer ses fruits dans la recherche à venir.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paolo Fait, « Myriam Hecquet, Aristote, Les Réfutations Sophistiques, introduction, édition du texte grec, traduction et commentaire »Philosophie antique, 21 | 2021, 284-287.

Référence électronique

Paolo Fait, « Myriam Hecquet, Aristote, Les Réfutations Sophistiques, introduction, édition du texte grec, traduction et commentaire »Philosophie antique [En ligne], 21 | 2021, mis en ligne le 02 mars 2021, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/4144 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.4144

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Auteur

Paolo Fait

New College, Oxford

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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