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Comptes rendus

Christoph Poetsch, Platons Philosophie des Bildes. Systematische Untersuchungen zur platonischen Metaphysik

Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 2019, 428 p.
Elsa Grasso
p. 276-278
Référence(s) :

Christoph Poetsch, Platons Philosophie des Bildes. Systematische Untersuchungen zur platonischen Metaphysik, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 2019, 428 p., ISBN : 9783465044109

Texte intégral

1Platons Philosophie des Bildes est un ouvrage imposant et dense, qui propose une lecture générale du sens et de la fonction de l’image dans la philosophie de Platon. En dressant de ceux-ci un tableau synoptique à partir de la période « de maturité », il vise à faire apparaître une « unité remarquable » de la notion platonicienne d’image (« der platonische Bildbegriff »).

2Si Christoph Poetsch analyse les diverses formes de celle-ci, ainsi que les Gleichnisbilder (analogies et métaphores) les plus connues des Dialogues (voir en part. IV.3), il s’agit surtout, plus profondément, de mettre au jour les modalités selon lesquelles ce concept opérerait dans la construction même de la pensée platonicienne, et lui fournirait précisément l’unité la constituant comme un système dynamique.

3C’est en cela que l’approche de cette étude est originale. Car si elle a pour objectif d’exposer comment « la philosophie de Platon est une Metaphysik des Bildes », cette thèse ne se confond pas avec l’éternelle présentation du platonisme comme opposition du sensible à son modèle intelligible. Il s’agit bien plutôt de montrer selon quels modi operandi l’image, à titre de concept fondamental (Grundkonzept), structure de part en part, chez Platon, non seulement la métaphysique, mais aussi la philosophie de la connaissance, de l’art et du langage.

4C’est donc un champ aussi large que possible qui, des images inhérentes au sensible (voir en particulier I.3, §§10-12), en passant par le corps (I.2), l’âme et les relations mathématiques (I.3, §§13-14), l’art (I.6), ainsi que les questions touchant au statut des Dialogues (II.1-2) et à l’usage d’images par l’écrivain Platon (IV.3), se déploie jusqu’aux fondements métaphysiques s’inscrivant dans ce que l’auteur désigne comme une doctrine platonicienne des principes (Prinzipienlehre ; III.1).

5Ch. Poetsch défend donc une vision très « systématisante » et évidemment ambitieuse. La philosophie de Platon étant créditée d’une homogénéité théorique de la maturité jusqu’aux derniers dialogues, les analyses platoniciennes de l’image dans le Timée, le Parménide et le Sophiste, par exemple, sont considérées comme cohérentes avec celles qu’offrent le Cratyle ou la République. Corrélativement à cette unité de la notion d’image (voir IV.1, §57), l’objet complet de la philosophie platonicienne, entendons l’ensemble de la réalité sensible et noétique et de ses modes de connaissance, s’ordonnerait selon la relation d’image à archétype (III.2-3), sous l’aspect de laquelle se penserait une « Einheit des Seins » (voir III.2, §51).

6Afin de comprendre cette relation d’image (« Bildbeziehung » ; relation qui se pense aussi comme rapport de proportion, cf. les notions de « Bildverhältnis » et de « geometrische Analogie »), en vertu de laquelle la métaphysique platonicienne serait une pensée de la différence mais aussi de la continuité ontologiques, il faut, selon l’auteur, partir d’une dualité de l’image chez Platon (Partie I ; voir en particulier I.1). La majorité des interprétations n’en aurait aperçu que l’un des deux versants, cette lecture réductrice induisant les objections formulées contre la ressemblance, en particulier, comme sens de la methexis (IV.1).

7La ligne directrice consiste donc dans la distinction, au sein de la notion générale que la langue allemande désigne comme Bild, entre Abbild, pure reproduction, d’une part, et Erscheinung, apparence ou manifestation, d’autre part. Cette dernière serait le sens essentiel de l’image selon Platon. Le cœur de l’interprétation se trouvera ainsi dans un caractère dialectique de la relation, « verticale », entre l’image-Erscheinung et son Archetyp, ceux-ci appartenant respectivement à des « niveaux d’être » (« Seinsebenen ») différents, tandis que la relation entre l’Abbild et son modèle s’inscrirait en revanche, chez Platon, « horizontalement », au sein d’un même niveau d’être. L’Abbild sera pâle copie, Nachahmung ou Imitation, tandis que l’Erscheinung relèvera de la représentation, Darstellung, et de l’expression, Ausdruck (I.5, §§ 21-22).

8L’Erscheinung ne ferait donc sens qu’au sein d’une ontologie « polygénique » (et non pas « monogénique »), où différents « niveaux d’être » s’articulent de façon continue et médiatisée. Retenons par exemple les relations mathématiques, exprimant les rapports eidétiques, saisies dans l’âme (Rep. VI ; voir I.3) ; les images sensibles des Formes, apparaissant dans la chôra (Tim. ; voir III.1, §44) ; l’expression de la pensée, qui a lieu dans l’émission de la voix, et donc le corps (Théét. 206d1 sq. ; voir IV.2, §58).

9L’auteur veut ici faire apparaître l’importance récurrente, dans les Dialogues, d’une « figure 3-1 », où la relation d’image se déploie selon une double médiation (I.4). Ce schéma serait éminemment à l’œuvre dans la ligne, ici prise comme repère général (I.3). Les deux segments centraux de la ligne sont rapportés aux images par lesquelles l’âme connaît, selon des rapports mathématiques (dianoia), et selon les idées immanentes à l’âme humaine incarnée dans un corps, lui-même compris comme image (pistis). L’allégorie de la caverne (IV.3, §§66-67) développerait la structure de la ligne et de cette « 3-1- Figur ».

10Un deuxième axe relève d’une intuition (de plasticien), passionnante et limpide, que viennent soutenir l’allégorie de la caverne et maints autres passages. Ch. Poetsch la propose comme principe de compréhension non seulement du Bildbegriff platonicien, mais aussi de l’ensemble de la métaphysique de Platon : celle-ci est comprise comme ordonnée autour des notions de « projection » et de « dimension » (III.2). Toute Erscheinung est le résultat d’une projection, dans un certain niveau d’être, d’un archétype se situant à un niveau d’être supérieur. La nature et la valeur de l’image seront fonction non seulement de l’archétype, mais aussi de la nature de ce « plan de projection » – qui consistera en la paroi d’une caverne, la surface de l’eau où apparaissent des reflets, la chôra du Timée, ou encore l’âme humaine sur laquelle font impression des images diverses. On pourrait certes objecter que ces notions de Projektion et Dimension ne valent que par métaphore. Mais l’auteur défend avec clarté l’idée qu’elles sont bien représentatives d’une réalité hiérarchisée et cependant maintenue dans une continuité par « une relation dialectique d’immanence et de transcendance » ; cette réalité se manifeste en images depuis l’unité du Principe premier jusqu’à la diversité sensible, aussi bien dans la structure mathématique, où se lisent les réalités intelligibles (voir III.2, §49), dans la saisie noétique (III.3), que dans le phénomène du logos (IV.2).

11Sont donc analysés ici les textes les plus directement associés à la problématique de l’image. Mentionnons en particulier : la ligne (I.3) ; la caverne (IV.3) ; la critique de l’art en Rep. X (I.6) ; la définition de l’eidôlon (I.1) et les deux formes d’images plastiques (III.1) dans le Sophiste (240a7 sq. ; 235b8 sq.) ; l’eikôn de Cratyle (Crat. 432b2 sq. ; I.2) ; l’analogie de la bête composite (Rép. 588b10 sq. ; I.2, §5) ; la comparaison de l’écriture avec la peinture (Phdr. 275d4 sq. ; II.2) ; la relation entre image et chôra (Tim. 52a8 sq. ; III.1).

12Une introduction détaillée annonce les lignes interprétatives et les thèses que développent les quatre parties de l’ouvrage, construites thématiquement.

Das Bild als Erscheinung (I) est destiné à montrer que l’image chez Platon est avant tout comprise au sens d’apparence. Cette partie met en place la distinction Erscheinung - Abbild (I.1), en commençant par la définition de l’eidôlon dans le Sophiste (§1).

Dialog und Bild (II) examine comment ce concept d’apparence (Erscheinungsbegriff) permet de comprendre les Dialogues comme des images.

Projektion und Dimension (III) analyse le sens et les conditions de possibilité de l’apparence, sur un plan directement métaphysique et cosmologique.

Bild und System (IV) enfin, examinant les conséquences systématiques des résultats précédents, étudie les objections adressées à une pensée platonicienne de l’image, puis le rapport entre ontologie, langage et sophistique, et enfin le statut des images « littéraires » de Platon, et au premier chef la caverne. La dernière partie s’achève ainsi avec l’image la plus fameuse des Dialogues, qui expose selon l’auteur l’ensemble des dimensions et des relations croisées que porte le concept d’image.

13L’ouvrage comporte enfin d’importantes annexes (76 p.). Un glossaire, d’abord, définit vingt-huit expressions-clefs de l’interprétation donnée par l’auteur. Suivent des études de : (A) Soph. 240a7-b13 ; (B) Ps.-Archytas, en relation avec la ligne ; (C) différents textes relatifs à la « Figure 3-1 » ; (D) certaines images littéraires de Platon. Une importante bibliographie (24 p.) précède enfin une table des illustrations, un index des auteurs, un index des matières et un index locorum.

14Cette étude déploie donc une interprétation de grande envergure, dont l’auteur reconnaît le caractère inhabituel, et qui ne manquera pas d’apparaître souvent comme singulière (en particulier les idées directrices de projection et dimension, l’analyse des segments centraux de la ligne, ou de Soph. 240a sq., pensé comme homogène à la métaphysique de Rep. X). Il est certes possible d’hésiter devant une lecture qui inscrit ainsi Platon dans une continuité à la fois néoplatonicienne et comme pré-hégélienne (rapidement indiquée à la fin de l’ouvrage), et devant certains éléments d’interprétation semblant parfois peu académiques. L’ouvrage de Ch. Poetsch, d’une richesse et d’une précision remarquables (et dont un grand nombre d’analyses n’ont hélas pu être mentionnées ici) n’en demeure pas moins passionnant, aussi ample et foisonnant qu’approfondi, et fera date dans l’étude de la question de l’image chez Platon.

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Pour citer cet article

Référence papier

Elsa Grasso, « Christoph Poetsch, Platons Philosophie des Bildes. Systematische Untersuchungen zur platonischen Metaphysik »Philosophie antique, 21 | 2021, 276-278.

Référence électronique

Elsa Grasso, « Christoph Poetsch, Platons Philosophie des Bildes. Systematische Untersuchungen zur platonischen Metaphysik »Philosophie antique [En ligne], 21 | 2021, mis en ligne le 03 février 2021, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/4130 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.4130

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Auteur

Elsa Grasso

Université Côte d'Azur

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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